UN CHOIX
Enfin, la calèche patriarcale, trainée par nn su. perbe étalon canadien, fait son entrée au village. 1} y a bien des têtes aux fenêtres ; ils regoivent maints saluts de bonnets de coton et de laine, ces bonnüts Al devenus si rares et qui vont si bien au cultivateur (] Canadien, Quelle joie de partout. L'église est là À toute jeune, toute éblouissante sous les rayons du À soleil qui va'se plongeant tout entier dans une four- à naise ardente, de l’autre côté des Laurentides; le fleuve est calme et sillonné çà et là de quelques ca- } nots indiens chassant le marsouin et la pourcie; les n. oiseaux ont das voix plus ravissantes encore ; les in. sectes ont un bourdunnement joyeux; l'air a des parfums de salin qui fortifient les poumons des L}l jeunes gens accoutumés à l'air plus ou moins vicié 1 de nos collèges. |
Georg» et Mélas ne sont pas insensibles à ces har- pi monies de la nature, aux charmes de ces concerts (l éternels dont l'homme a le plus grand rôle, Ils sont p à peine débarqués que deux bras nervèux enlacent ! leur cou dans une étreinte passionnée, une étreirite de mère, et l'air retentit des baisers sonores qu'on
échange. Tout est mis de côté: le ménage, le train, | le soin des animaux, etc. Rien ne les occupe : on est Ni tout entier à ces chers enfants qui arrivent au mi- 1 lieu d'eux, pour y rester toujours; au moins ils ne FE
doivent pas retourner au Séminaire,
Les pauvres mères ! la joie du retour se lit dans leurs grands yeux. Celte grande et excitante nou- 4 velle, comme une traînée de poudre, fit én un clin ll d'œil le tour du village. A toutes les tables, chez | tous les cultivateurs, surtout à la veillée, dans le “fl cercle des fumeux, on ne parle que du George à } Mme Dubois; son air digne et recherché; sa pclitesse aisée avait frappé l'œil scrutatenr de l'habitant. Mélas eut des admirateurs : il était gros at gras, bien dodu, il allait faire an bon traraillant; on le disait malin en diable, sarcastique et mordant, au besoin jusqu’au sang. (a
Pour l'honneur dv village, je dirai qu'en cette oc- “Ii casion le colportage n'eut pas besoin d'être monté à fl
rands frais d'orchestre. Ceja se fit si vivement que a grande Angèle ne le sut qu'en dernier de tous. tie faillit en avoir une attaque d’apoplexie, elle qui était sèche et maigre comme un hareng dempte. Si elle eut été suporstitieuse, aile aurait arvuasé cer- 4 tainement sa bonne éloile de lui avoir fait défaut ce 4! soir là. Oh1 elle saura bien reprendre le tewps per. du. Temps perdu ! lecteur! © {empora ! o mores ! ce sont Jà de nos coups.... de théatre.
— Allons, mon George, viens souper. Tu dois avoir { faim ? : |
— Passablement,.
— Tu vas reprendre vite ce que tes études t'ont fai: perdre, tu vas voir.
— C'est ce que j'espère, maman. Il me faut engraisser, Car voyez-vous, comme disait Mélas, pour travailler il nous faut du lard..., sur les côtes. Pas
trop, mais assez, DE — C'est vrai George. Mais tant que nous vivrons,
An ON DE LA
-— Ne parlez pas de cela. Je veux, je dois dé x déjà Capitaine de vaisseau. Malgré ses appréhen-
ler, Eh | quoi, je me laiseerais aller à un repos éuervant? À quoi m'aurait servi, je vous le demande, d'aller user ma santé sur les bancs d'un collège ? Je
rdrais insensiblemeñt le pau de connaissances que Jai. Ne rien faire, ce serait folie. Tout homme, s’il re travaille, voit tous les vices germer sur son chemin. [1 lutte en vain, sans énergie; il faut qu’ il succombe. Je travaillerai, maman ; si non, j'aurai des remords ma vie durant,
— Allons, George, quelles idées as-tu ? Tu sais bien que nous voulons te garder avec nous. Nous sommes bien, riches même; tu ne serais pas en peine de vivre! Prnds femme et reste avec nous.
— Ne parlons pas de cela, mère ; ma résolution est prise. Je ne veux rien devoir à’autrui, Ce que mes parents ont ramassé, c’est pour eux, sur leurs vieux jours. Pour moi, quand je prendrai femme, je veux pouvoir lui dire: Je vous apporte mon âme, mon nom et tout ce que j'ai gagné à la sueur de de mon front, N'est-ce pas beau, cela, maman ?
— J'avoue que c'est beau, mon fils ; mais ce n’est pas aussi bon pour le cœur d’une mère. Je sais bien, mon fils, te le bon Dieu le veut ainsi: qe le fils se sépare du père et de la mère, pour aller chercher ailleurs ce qu'il lui faut, et que nous, parents chré. tiens, prêtant l'oreille à la loi naturelle qui l'exige, nous courbions nos fronts; mais, mon George, quand on veut prévenir cet éloignement, quand on a les moyens ici, pourquoi chercher dans les périls,
dans les eutreprises, ce que nous avons sous la
main ?
— Maman, je ne suis pas maitre de ce qui se passe en moi. Je sens une volonté plus forte que la mienne et plus forle que mon amour pour vous, qui me pousse vers un but, le seul objet de mon ambition : c’est une idée fixe, c'est comme une vocation claire, ou mieux c’est une monomanie.
— Ainsi, mon George; tu voudrais partir ?
— Mère, ce soir, sous les granûs ormes, je pourrai vous chanter :
La mer m'attend, je vais partir. ... bientôt, mais je ne suis pas sûr de revenir dans daux ans, Capitaine.
— Qomment! tu veux aller sur mer?
— Oui, maman. N'est-ce pas beau de servir son
ays de cette manière ? Il faut, là comme ailleurs, Âes cœurs francs et probes. Vous m'avez fait ainsi. N'est ce pas un sort digne d'envie, que de devenir Capitaine, commander sur un vaisseau, être là le maître, pour protéger et adoucir les mœu’s de ces bandits dont la poitrine cérobe plus d’un noble
— Tais-toi, George ; tu me fais peur,
— Ne craignez rien, ma mère. Oh | redoutez pour moi d’autres ennemis que ceux de la mer, D'ailleurs il faut que je suive cette voix qui m'appelle et me dit: la mer doit être ton “artage. Il y a en moi je ne sais quoi de mystérieux qui poussait autrefois Autila, le fléau de Dieu, vers des contrées inconnues, Ainsi, mère, j'irai sur l'eau ; dans quatre ans, je serai Capitaine. Oh ! le beau ter ps alors ; etses grands yeux avaient des jets de famme, rayonnersents de
l'ame émue et fière dn Jeune bomme qui se croyait
sions, George vit sa mère résignée.
— À la grâce de Dieu ! dit-elle en soupirant.
— Et Mélas, lui, que fait-il ?
— Il reste à la tête du magasin, à la place de son vieux père, qui aime encore mieux les manchons de la charrue que la plume.
L'on continue ainsi à parler d'avenir. L'heure du coucher les surprit sous les grands ormes, admiraat les beautés d’un ciel sans pareil. Le ciel rayonnait si doucement, les flaurs avaient des parfums si exau is, le flLuve coulait en murmurantsi mollement |
’était un tableau sublime, capable d'élever l'âme jusqu’à Dieu, l'auteur de toutes merveilles.