‹ Captive et bourreau [microforme]Chapitre 6 sur 31 · PREMIÈRES FLAMMES · texte numérisé non relu

PREMIÈRES FLAMMES

Vite, mon George, lève, voilà le premier coup de :

la messe. C'est dimanche aujourd’hui,

Ces dernières paroles tombèrent sur la têle de George, comme une douche d'eau froide. Déjà.-en effet, sur la route s’avauçaient, qui à pied, qui en calèche, qui à cheval, les habitants de la paroisse. Tous se hâtent lentement. L2s chevaux, frais et pimpants, rongent le mors, car leurs maîtres les retiennent pour les laisser aller leur train lorsqu'ils seront au fort du village. Allons! la tête de cette colonne mobile et impatiente se mot en branle, et le mouvement et la vitesse se communiquent de l’un à l'autre, comme dans un convoi de chemin de fer; ce n’est bientôt plus qu'un tourbillon de poussière,

Il faût voir ce remue-ménage, ce brouhaha indes. criptible à la porte de l'église. Ce ne sont que hennissements, rires, appels et éclats de voix fortes et sonores. C’est un vacarme assourdissant qui nous tombe sur les nerfs et chatouille plus ou moins harmonieusement le tympan de l’oreille, Enfin les chevaux sont attachés, frottés et vantés juste au mo-

ment du deuxième coup. Il reste encore une demi- À

heure avaut la messe. Voyesz-les se rassembier, #8 réunir par groupes qui se meuvent comme une marée montante. On y parle de tout, à tort et à travers; les chevaux y ont uns large place ; tandis que les commères jasent de petits scandales de la semaine, qu'ils ont déjà augmenté d'une verge et plus. Il faut ça pour passer le temps. Pauvres femmes Ë la langue mauvaise, je vous aima mieux seules qu'ac: couplées avec un être qui ne vous le cède en rien. Autrefois on avait les commères en jupons, aujourd’hui nous en avons en jupons et en culottes: des hommes. Ce n'est pas .eur nom. La langue leur a été donnée pour un plus nobie rôle. Ils n’ont pas l'air à le savoir quand ils ébruitent tous ces petits événements qui prennent les proportions d'un scan. dale dans leur esprit étroit,

Comme on se wi avec peine, quand le dernief coup nous r@ppelle que le Saint Sacrifice de la Messe va commencer ; il faut que le porteur de ls bande rouge et du bâton bleu vienne leur crier de rentrer à l'église avant qu'ils se désorganisent, tant est grande l'attraction de la communauté,

Ce jour là les choses se passèrent comme de coù-B

tume, à la porte de l'église; s’il y eut une diffé rence, o'est que le constable fut obiigé de crier ui peu plus fort: ‘ Entrez, mes amis, entrezi ” L

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GAZTTE DES CAMPAGNES 11

jour était si beau! le soleil faisait si bien resplen: dir tout ce qui n'était pas or. Quel temps superbs'

vous, j'aurais dévancé Mélas ; mais ma mère voulait ‘erir, puis elle se décida à rester à la maison,

comme le dit si bien notre bon habitant. On sentait! vu que mon père n'était pas bien,

un saog chaud couler par toutes les veines. En

A peine achevaitil ces paroles que le mot: Alex-

chaire, le noble curé de la paroisse parla longue-| anärine, vint frapper à ses oreilles. C'était M6las qui ment du respect qu’on devait à l'autorité. Oh ! nous | souhaitait le bonjour à la charmante enfant que étions alors dans ces jours sombres où notre pays|nos lecteurs connaissent déjà, cette fille unique, semblait SUR d’un épais suaire, où nous étions | l’idole d’un père à l'aise et d’une mère vénérable et

éa lutte contre EE le pied sur la gorge du peuple canadien,

Nos pères, sortis de 1n France, Etaient l'élite des guerriers, Et les enfants de lenr vaillance N'ont jamais flétri les lauriers.

Le peuple Canadien était trop fier de sa langue, | chère petite fille d'Eve, el

‘élément anglais qui voulait alors|pieuse,

George, peu fait encore aux exigences ordinaires d'une présentation, ne put que balbutier une froide paroie de compliment, sur le bonheur qu'il éprouvait de la revoir; meis en retour il lui donna une forte poignée de main.

Alexandrine avait tout pe elle, ce soir là. La

e savait quoi faire pour

de ses institutions et de ses lois, lui qui portait si|séduire et fasciner. Robe de soie bien unie, collier haut le nôble étendard national, pour courber le | de grenat, brasselets d’or, anneaux de prix, dentelles front devant un ennemi supérieur en nombre, et| blanches tranchant bien sur le noir de sa robe; que les circonstances ont prouvé n'être pas supé-|tout cela arrangé avec cette coquetterie féminine,

rieur en bravoure et en intelligence.

Après la messe, les nouveaux arrivés, George et| veux, son front, et cette bouche où ne se voit par l’a-

avec cet art qui défle toute critique. Et puis ses

Mélas, attirèrent de toute part une attention mar-| mer rictus de la haine ou de la vengeance, tout cela qnée ; le bon accueil que leur fit surtout le notaire | 4 tordre le coup à un amoureux fou. Il s’échappait de Boildieu, qui vint leur serrer la main, les remplit} sa personne je ne sais quel charme séduisant, comme

de joie. On cause un peu de chose et d'autre, et au} ces parfums qui s’échappent d’une robe à distance. e Notaire, avec une grâce ex | [] régnait sur son front quelque chose de fascina-

moment de partir, M.

quise, les invita pour le soir, à venir veiller en fa-| teur qui jetait dans l’extase. Un attrait mystérieux mille, Vous serez chez vous, messieurs les nouveaux |entrainait vers elle, comme l'aimant attire le fer. paroissiens. Noire hospitalité est simple, mais elle | Elle n'avait pas cette grâce étudiée, cet air de co-

est cordiale.

uetterie raffinée, ces allures de femmes mondaines ;

C’est l'hospitalité canadienne, M. Boildieu, que! elle était affable et spirituelle, sans être mordante

vous pratiquez, lui dit Mélas.

en raillerie ; la légèreté n'avait jamais effleuré son.

Sur ce, on porta la main au chapeau et l’on s'é-|front: c'était là le mystère de cet attrait. On senloigna. La grande place de l’église devint bientôt | tait que son âme était bonne, son cœur courageux et

vide de toutes grandes personnes. Seuls les enfants y folâtraient dans l'herbe soyeuse et verte.

Il est huit heures du soir, et M. le curé vient de

rtir de chez M. le Notaire Boildieu. Ïl aurait vouu rester plus longtemps, passer la veillée, mais cela lui était impossible,

Mélas est le premier rendu; sa bonne mère l'accompagne à ce rendes-vous de famille, où l’on est certain d’y. voir régner cette joie intime, ce sansgône familier qui nous fait dire : Chez nous! chez nous! Il est tout frais, c» cher Mélas. Bien mis ; sa charpente massive disparaît sous le charme inté. rieur dont il s’était plu à s'entourer. Rien de recherché, rien de surchargé ; tout était naturel: c'était un bon point en sa faveur. On le remarqua, et il le sut.

Restait George. Il ne tarda pas à apparaître au fond de l'allée qui mène, à travers deux rangées d'arbres, à la porté d'entrée de la maison du Notaire.

pur, sa pensée limpide comme le ciel tant vanté d'Ita-

lie.

Quelle ne fut pas l'émotion de Mélas, en présence de cette adorable enfant ! C’est lui qui eut le premier la conversation avec elle. Il y mit tant de finesse, elle y révéla une telle aptitude, une telle bonté d'âme, un tel engouement modéré par le savoir vivre, que Mélas, ravi, comprimait les battements de son cœur. Il bénissait déjà lo ciel d’avoir mis sur sa route cet ange de grâce et de cœur qui lui souriait si tendrement. Il n'avait jamais songé à l'amour, à cet incendie qui s'allume si subitement et dévore, comme un poison infiltré dans les veines. Ce soir là, il connut la mystérieuse influente de cette passion qui fait souffrir autant et plus encore qu'elle fait jouir, qu’elle rend heureux. Déjà, sans s'en apercevoir, il glissait sur cette pente facils. 11 était suspendu avec son cœur aux lèvres de cette enfant qui lui parlait avec son âme. Il l’aimait é6per-

— Vous êtes en retard, George, lui dit Mme Boil-| duement, ne voyait plus qu’elle. Le bonheur le ren-

dieu.

— Moi?

— Oui ; il est huit heures et demie!

— Oh ! alors, pardonnaz-moi.

dait fou; il y avait des concerts dans son âme, et son cœur uageait au sein de jouissances sans pareilles.

Et George, lui ? Dans un coin du vaste salon meu-

— Vous êtes tout pardonné, C'était le plaisir de | blé à l'antique, près du piano d’un âge respectable,

vous voir qui m'a porté à vous pariér ainsi. D'ail-}il causait

e choses et d'autres avec M, Boildieu ;

leuws, vous voir avec votre ami, au milieu de nous,[on parlait surtout de la politique d’aiors. C'était

efface tout cela.

— Si j'avais écouté ce sentiment, Midame, celui | moments passionnés, des expressions qui nous rend heureux de 5ous voir au milieu dej patriotisme et d’indignation. George n'était pas

AA AN Ale) PURGE

un thème inépuisable: Les patriotes avaient des brûlantes de

son chant, Alexandrine sut ravir et mériter de sin. cères félicitations. On ne connaissait pas ces impres-

12 FAUILLETON DR LA

RS US CSS

tellement enfoncé dans la discussion, tellement ab-| Oh! Mademoiselle, j'aurais voulu prendre votre sorbé dans son sujet, qu'il ne pnt pas glisser parfois âme, si elle s'était échappée au milieu de votre chanua regard furtif vers les jeunes gens qui paraissaient | son. oublier l’heure, tant ils semblaient ploncés dans | __ Vous auriez eu fort à faire, M. Gsorge, car voune conversation non oiseuse, Comme il aurait vou- yez-vous, c'est quelque chose de subtil; vous delu être là, lui aussil Comme il enviait le sort de |ÿez savoir céla, vous qui avez fait votre philoso- DIRES AUDE 68 tu Jeune gril ne Mr AR phie ?

connaître, et dont le regard l'avait blessé dans l'âme. nai 4 : Comme ces fleurs qui Ébént leurs carolles, quand |. Tout en parlant pins, ae autistes nt EN bi la brise souflle trop fort, le cœur de George se re. | "Ait re À er 7 ge VOPES PSE plia sur lui-même ét consulta ses forces quand il | M8rque d'estime. sentit les premières étreintes de l'amour. Un mo-| — Mademoiselle, le sceptique en vous entendant, ment lui sufñt. croirait à Lieu, Votre voix, surtout à l’église, modu- Le sort en est jeté, se dit-il, comme autrefois Cé- lant le 4, Requiem ” de Mozart, ravirait au troisar au passage du Rubicon, Je veux me livrer tout |sième ciel, comme le fui St Pierre. Moi, je crois entier à cette idée : “ Toucher son cœur pour unir | plus, votre chant me dit la bonté de votre cœ1r, car au mien qu’elle a blessé déjà d’une blessure qui, je il me semble qu'il n'y a que les cœurs aimants et le sens, ne saurait so refermer même sous les coups sincères qui peuvent faire passer ainsi leur âme de sa froideur, ” dans un chant mélodieux par:sa nature.

Oh! les âmes de vingt ans! c’est une cire molle| Que de choses agréables vinrent alors les unir qui sa façonne à toutes les nécessités, qui revêt daus une conversation où Alexandrine avait: toutoutes les formes que lui fait prendre l'amour, ce je [jours la palme, Fauvre Mélas! il avait eu le bonheur ne sais quoi qui fait jouir et souffrir: mélange de de voir Alexandrinie tout auprès de lui, c'était au lie et de baume, que recherchent les hommes avec | tour de George maintenant, C'était au tour de M6. avidité, las à soupirer et à lancer de œillades aux nouveanx

Où va donc ,Alexandrine qui traverse le salon, heureux. Il enviait, lui aussi, les heures heureuses ayec cette démarche noble, ce laisser aller un peu |'Iui Coulèrent si rapides pour George et si lentes sans gène qui lui donne la souplesse d’un sanle ?| Pour lui-même, relegué dans un coin, écoutant les

‘On vient de la prier de chanter, Son père a insisté | interminables paroles du Notaire Boildieu, sur les

pour qu’elle chantât, et c'est pourquoi elle gagne le |emprisonnements que le tyran C exerçait au mépiano auprès duquel George, tout rêveur, se sent | Pris de toute bonne et gaine poli, ,:8. Les paroles joyeux de cette arrivée qui va lui permettre de lui | du Notaire se perdent au milieu de ses idées conadresser la parole. fuses ; il ue voit qu’Alexandrine, dans tout ce qu’il En vain, les paroles montent du cœur aux lèvres | pense, dit ou fait. C’est elle qui est là. Elle Lui à de George, le trouble de son âme lui ferme la | parlé si tendrement, il souffre comme si elle lui bouche. Enfin, rompant le silence : avoit Yan avec SU cie panis:a ma ie is doublemen : y|mome, aurait voulu lui dire qu'il l'aimait, mails ge a à ? On nous Pa Ul means, t|toujours les mots brûlants expiraient sur ses lèvres.

: * : .| Comme il maudissait sa timidité en voyant que DL ORNE PAR AU OM DE George allait peut être le devancer auprès d’Alexan-

drine. Il n’avait pas à en douter: Mélas comprenait

— Vous vous en êtes aperçu ? P à P NA ANRT na Voit 4 que George, par ses regards et ses moindres gestes Fu moi donc ce que ne voit pas l'œil d'une avait au cœur ce que Mélas resgentait lui-mème

Ces paroles, dites avec engouement et acçom- | Un Passion qui fait tant souffrir quand elle ne ren- TE à d'un regard si doux, trouva déjà le che- Eu que froideur, indifférence ou mépris de son min si facile du cœur de George. Elle ne savait |° pee * 1 k j pas, la chère enfant, le trouble qu'elle avait jee] Pauvre Mélas! voilà à peine deux heures qu'il a

aus ces deux jeunes âmes, encore au seuil de la |'essenti les premières atteintes de ce mal universel, vie. que déjà il est à la tortur2. Hélas! tu ne connais

Comme M. Boildieu rentrait au salon, après s’en | d0nC pas ce que c’est que d'aimer, Tu haïrais même être absenté. quelques instants, Alexandrine com- | elle femme de toute ton âme, qu’elle exciterait enmença ‘le sa voix douce comme la brise du soir |C0re la jalousie et te mettrait à la torture, en la vogrands maîtres d'alors; puis, passant du grave au| Tout le monde semblait ignorer que des douleurs léger, ce fut bientôt que trilles harmonieux, expres. |S0urdes, mais aigues, planaient au-dessus de la tête sits, tendres et passionnés à la fois. La musique en-|de Certains êtres faisant à cette heure partie de la jouée aidant au timbre de sa voix et à la grâce de |réupion intime. Néanmoins, il y eut de l'entrain et

de la gaieté.

Mélas voyant un rival dans George, fit fortune contre bon cœur, Il sut être gai, amusant et instrac: tif, Il avait une tête ce MSlas! George plus timide, moins éauseur, soupirait plutôt ses paroles méditées et calculées, qu'il ne parlait réellement.

Enfin, il était tard; il fallait se séparer, Comme on se pressait déjà la main, M. le Notaire arriva

sions banales d’une froide politesse, expressions coasacrées par une répétition devenue mode, Elle fi. nissait à peine sa chanson, ses doigts légers et distraits pe Apte un chant devenu plus grave, quand elle entengit ces mots, aussi doux qu’une barpe éolienne ;

tures avec -— Voyo vite. Je p bien comm croit son vi que nous-n Allons, Ge — À jeu On se 56 lèvres de À maison voi.

dit-il, et co voir vue po

Vite, vite donc est vo rendez-vou Tiens le vo

En effet, grève retel dont le sat selles arper jolie brise 1 promeneus et assez vit écume,.

Quelle ic mons ces D la brise en ride, pas l azurée, Le gir d’une v

éclairs et s

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GAZETTR DES CAMPAGNES 14 Lnape e pue re eg come + creme de anna nsnannemmennennennéien-mraenennee Dennis. ein L une nnnree 2 vez ter 1 versie)

tout joyeux, et après quelques paroles de Hanieléid mêlant ses sons plaintifs à cette grande voix ments à l'adresse des deux jeunes gens dont il sem. |de la nature, les ravissantes voix des musiciens des blait fler, il les in vita à une partia de plaisir sur l'île, | bois, le vol de l'ailouette fidèla qui rase la mer, le le jeudi de la même semaine. On fut tout heureux, le |cri du goëland là bas sur les battures, le vol de la

ÉLIRE. 2" st Ar NC A OR. SE L'N LATS LAvE 7] OUR EE, or 4 pe :

départ fut cordial.

— Comment la trouves-tu, Georges ?

— Admirable, mon cher.

— Ettoi?

— Mi aussi,

mauve, tout ceia charme, énivre, empoigne, étreint

l'âme qui pense. Tout cela nous force à soupirer je

jue sais quels mots expressifs, quelles exclamations involontaires que disent asses l'impression sentie.

Tout le monde est sur la grève, On se compte.

— Cost heureux que nous soyons si bien reçus, | Pas un ne manque. Au large une barque spacieuse

n'est-ce pas, Mélas ?

— Oui, George, J'en connais toute l'importance.

attend les voyageurs. Un petit canot s’en détache. Allons! Joe; vite, mon garçon, s'écrie le Notaire

M: le Notaire est un homme rangé, il peut nous|Boildieu.

faire du bien. Nous ne débutons pas mal dans le monde, George ?

J'y allons, Monsieur le Notaire. Et notre marin, d’une voix forte et vibrante, jette aux échos du ri-

— Il n’est pas. donné À tout le monde de faire ses| vage ces strophes si bien appliquées à l'heure ac. études, Mélas; c'est bien le moins qu'on sache ré-| tuelle :

compenser le mérite des études en nous donnant cerlaines marques d'estime.

— Des marques d'estime, George ? tu n'as pas à te plaindre pour ce soir,

Les deux jeunes gens allaient se séparer, quand

Aruis, la matinée est bollo,

Sur le rivage assemblons-nous, Livrons aw vent notre nacelle Et des flots bravons le couvroux.

Tous les cœurs jubilent, au moins en apparences.

ces paroles longtemps méditées, tombèrent des lèvres | Qui aurait cru que dans une pareille fôte, au mi-

de Mélas qui en resta tout interdit.

lieu de toute ivresse, à la face de ce soleil levant,

— Auraïs-tu à te plaindre, Mélas, toi mon ami?|qui aurait cru que certaines âmes avaient un voile Tu as été 1eçu comme moi, On a été empressé pour | de crêpe dans l'âme ? Elles redoutaient ce jour trop

toi; même tu aseu les prémices on tout ; Mlle Alex | beau qui pouvait avoir une mauvaise fin pour elles drine n’atelle pas été la plus aimable des créa-| seules.

tures avec loi dès le début de notre soirée ?

Enfin la misaine est levée, le Gb est préparé et

—— Voyons, George, ne prends pas la mouche si/l'ancre est levé. Déjà la barque penche pour mieux vite. Je parlais comme tous les hommes; tu sais) bondir sur les crêtes moutonneuses que forme le

bien comme notre pauvre nature est ainsi faite: on

croit son voisin ou son ami toujours plus heureux!

nt de Nord Est aux beaux jours d'été.

A vos places, crie le capitaine. Il faut s’arrimer de

que nous-mêmes, Voilà l'explication de mes paroles. | notre mieux pour ne pas perdre de temps. George Allons, George, pas de nuage. Bonsoir, et à jeudi.| sur Le flanc, à droite avec les demoiselles ; Mélas,

— À jeudi; Mélas.

On se sépara. Un soupir oppressé entrouvrit les

vous êtes un gros garçon, à l’avant, Pauvre Mélas! Vous n'avez pas vu le coup d'œil

lèvres de Mélas se rendant chez lui, qui était la|qu'il vient de lancer au capitaine, Comme le hasard maison voisine. Comme les cieux sont limpides, se |a de drôles de coups parfois |

dit-il, et comme mon âme est agiléo! Pourquoi l’avoir vue pour l'aimer ?

UNE PARTIE DE PLAISIR, Vite, vite, la mer monte. Ailons! M. George, où

— Capitaine, dit Mélas, je suis À vos ordres.

— C'est bien, Monsieur, voyez aux roches |

Et Mélas, rapide, déride sou front rembruni un instant, et sentinelle consciencieuse, il se tint à son poste.

Maudit commencement, se dit-il à lui même.

donc est votre ami Mélas, ce matin? Il n’est pas au | Mais espérons! Tout vient à point à qui sait atrendez-vous? Je ne sais ce qui peut le retarder? |tendre. Attendons.

Tiens le voilà, au détour du rocher.

L'île se dessine comme un trait noir sur la mer.

En effet, Mélas arrivait tout en sueur sur la] Les trois quarts sont couverts de bois. Le défri

grève retentissant des joyeux cris des enfants et dont le sable crie sous les pas des jeunes demoi selles arpentant la plage. Les flots foueités par une jolie brise ne respectent pas les pieds mignons des

| promeneuses matinales ; elles ne fuient pas à temps

et assez vite, et les mers les éclaboussent de leur écnme,

Quelle iournée ! Comme on respire à pleins poumons ces bouffées de varecs et de salin que soulève la brise encore tiède du matin. Le ciel n’a pas une ride, pas le moindre nuage pour voiler sa heauté azurée, Le soleil, à moitié sur l’horison, sembie surgir d’une vaste fournaise qui le vomit à travers ses

| éclairs et ses rayons de flammes, Gette traînée lumi-

chement n’a pas lait beaucoup de progrès. On y voit bien quelques cabanes de pêcheurs, voilà tout, On arrive bien vite à l'île; on y débarque encore plus vite, n'ayant qu’à sauter sur les roches, le long lesquelles s’agite la barque facilement maintenue par le capitaine, un vieux lonp de mer. Les bords de l’île sont escarpés, On arrive assez dificilemert au sommet; mais rendus là, on voit une vaste plaine soyeuse et verte, dont l'herbe molle nous invite au renos.

Déjà plusieurs ne se sont pas fait prier pour se baigner dans l'herbe touffue, du milieu de laquelle les pois seuvages répahdaient une douce odeur qui calmait les sens et l'esprit. Le Notaire Boildjeu est

neuse qui parcourt Îe ciel avec une vitess: prodigi- | un des premiers. C'était un vive la joie que ce noneuse, inonde le ciel, la terre et l'onde, L'Angelus du ltaire là, Le traité des obligations de Pothier ne lui

14 FAUILLETON DE LA

À QC it ni i i i les frais de

avait pas alourdi l'esprit ni les jambes. I1 était plein | bets des jeunes filles. Alexina fait tous ,

de Lénce, d'esprit “4 de Aie rs pratiques. Il |la DORTAEAUES À 4 Let Fa dati) LL son

savait ri ù iller Î ue qui parfois .

pe rire, s'amuser et travailler, mais en temps et vs FE pe à its bon Méls, dû alexina je croi amis, s’écrie til, je vous ai dit tout à l’heure |que vous avez visité les Papinachois ou les -

ot dure était butée Oui, il s’agit bien de nour-|chites, car vous êtes d’une Las qu tire De

rir seulement les yeux de ce spectacle sublime, gen le Da Het eg 4 bdd

diose, et même beaw de la nature dans toute sa splen-|comme tou . sd de

deur. et l'herbe, même les arbres. Voyons! un p

— Vous devenez poëte, mon père ? joie. m3

— Je crois que oui ; qui ne le serait pas quand la| __Oh1 voyez vous, dit Mélas, j'ai un caractère nature est belle avec toi.... mais cela ne fait pas le sauvage qui me porte à c#tte espèce de mélancolie compte de l'estomac qui crie et demande qu'au |que la puissance d’une jolie belle comme vous ne moins on ne l'oublie pas en ce jour de fête. saurait dissiper. Laissez faire, c'est un nuage qui

— Allons! s’écrie George, ventre affamé n'a pas | passera. Vous verrez tout à l'heure... d'oreilles; pourtant je sens bien que j'ai faim, et| — Oui, quand vous aurez Alexandrine à vos cé: j'ai bien entendu ce que M. Boildieu vient de dire. | t6s je suppose ; alors vous sourirez comme le soleil Maintenant chacun son ouvrage : les uns au bois, | nous sourit à cette heure matinale ? les autres aux plats, d’autres au feu, enfin le reste| Ce fut le coup de grâce, Alexina avait touché la

à l'ordinaire. bonne note. Mélas se pritârire.

Oe fut une débandade générale; cependant elle ne| J'ai touché la corde sensible, je crois, reprit Alexse fit pas si rapide que George ne put pas dire à|ina, Ah! ah! ah 1 [! faut vous parler d'Alexandrine Alexandrine qui s'était montrée prévenarte à bord : pour vous faire sortir de vo For PEUT: GE

iselle, je vous demanderais une faveur?|savoir. Elle se mit alors à vanter les qu sis sf ne George ? cœur et d'esprit de cette jeune fille ei aimable et si

1 Celle de vous accompagner ce soir. aimée. Lui, il l'écoute, et elle lui pen PS

— J'accepte et je vous le promets. d'Alexandrine qui de cent lieues de croire

D a ee DR A RDA Gama lite JL sers eupe vée 6 jDuant sur l'herbe verte pour faire la sieste, noglee malheureux George, et il en souffrira à HOUSE table, ditil, lout à coup ?

Les travailleurs sont à l’œuvre; déjà une gerbe| — Mais oui, reprend Alexina; vous vous croyes de feu lèche la muraille de roches pres de laquelle | auprès d’Alexandrine, je gage ? ‘on a placé le foyer. Le chaudron de famille est là;| — Presque; et il se leva comme Alexina M pv son ouverture béante voit s’engouffrer pêle mêle pa-|geait la table, et que George venait de s'excuse tates, lard et poissons, le tout pour former un bachis | pour aller cueillir des framboises. a des mieux conditionnés; c’est appétissant à voir ; ga| Mélas prend lPoccasion aux dut a que peut remeltre l’estomac d'un dispeptique earagé.| Alexandrine en souriant; elle l’accueille paf

Maïs pendant que les langues de feu font leur ou-|regard joyeux qui fit bondir de joie la at 0 | vrage, les langues humaines (qui parfois mettent|las. J'espère gagner la partie, se ditil; eti Al ; le feu) vont leur train, [1 faut le dire à la louange |comme un rayonnement sur tout son front, et se des jeunes filles : elles furent sobres. D'ailleurs elles | yeux lancèront une gerbe d’étincelles. S avaient tant à faire pour prouver leur dextérité, Vo-|° — Asseyez-vous, mon cher M. Vincent. Savez-

ez Amélia Goslau, Alexina Marphins et Josephine | vous que j'avais hâte de vous voir? Vous avez Ju Lernou qui mettent la main à la table, là-bas, sur |air si taciturne, que j'attendais avec impatience la l'herbe, avec une grâce de Néïdes. Elles arrangent|fin du repas pour vous parler... . ; tout avec art, comme tout ce qu’elles font, voire| — C’en était trop. Vous avez dit impatiente, matuême les petites calomnies quand ce ne sont pas | démoiselle ? à NRA des médisances,. — Mais oui, car je tiens à ce que les invités de

L'heure du repas arrivée, George, l’heureux | mon père, et qui sont les miens aussi, soient gais à mortel pour le moment, a pour compagne Alexan-|trouvent à s'amuser ; je dois tout faire dans ce but. drine, qui est d’une amabilité à tourner la tête aul — C'était l'intérêt d'autrui que vous pe en jeune homme le mieux cuirassé; d’ailleurs il n'y |main et qui vous rendait impatiente au milieu du re-

a pas qu'Alexandrine qui soit ravissante et capable | pas, en me voyant triste. : Sd

de tourner la tête à plus fort que n'est George; car| — J'avais votre intérêt en main, Ce A

Alexina Marpins, que Mélas conduit, est rose et mi-|cent, Je voulais vous rèndre gai; c'était l’intér

gnonne, avec ses dents de nacre et des yeux noirs|d’autrui. À ft mn

comme ceux de la vierge des bois ; son cou blanc de| -—- Ce n'est pas ma pensée : je veux dire le .

cygne que protège un fichu coloré se pie avec|Lait plutôt en vue de votre père que de vous même

grâce Comme un jeune saule qui plie sous Le xéphire que vous agissiez ainsi. ,

elle a des mains potelées: ce qui est un signe d'es-| — C'est tout naturel cela, Monsieur Vincent, car

prit, et elle. en a à revendre la mutine, si bien que ce | pour moi jé n’oserais pas parler ainsi.

pauvre Mélas ne sait que penser de cette enfant co. | -— Oh ! pourquoi ne pas oser...

exciter les quoli-{cher sor troub saisit

win ! Alexanérine comprit, baissa les yeux, et pour ca: quine qui le nargue et 1 sue. 1] vous a un air mo- xan( mn re MB mire

assuré, — Je à voir permis able ?

— À avez pa sée sou lu la la chantes naître e pas qu tour de rait pas soleil, :

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petite rosé sauvage dont elle jeta à la brise les pétales odoriférants. Elle était là gènée au milieu de ce silence, sous le regard perçant de Mélas, regard qu'elle pressentait sans le voir, lorsque soudain le cri de ‘ Au lac! au lact ” se fit entendre et la tira

d’embarras,

— Voulez vous que je vous accompagne, Mads-

moiselle, dit Vincent?

Ai-je promis à George, pensa-t-elle? Non.—Mais

assurément oui, Monsieur Vincent.

— Je serai heureux de votre agréable compagnie; à voir votre hésitation, puis-je vous dire qu'il m'est permis de douter que ma compagnie vous soit agré:

able ?

— Allons : M. Vincent, dites-moi donc par où vous avez passé ? Si j'ai parue distraite, c'est qu’une pensée soudaine a envahi mon esprit, et je n’ai pas voulu la laisser passer, quitte ensuite à mériter vos méchantes paroles. Livrons-nous donc à la joie que fait naître en nous cette belle nature. Je ne comprends pas qu’ou puisse rester sombre quand tout sourit autour de nous. Eh! quoi, cette brise embaumée n’aurait pas la force d'effacer une ride sur la front? Ce soleil, astre d’or, appendu au ciel, ne pourrait pas laisser glisser jusqu’au cœur un rayon vivifiant qui

le réchauffe ?

— Que j'aime à vous entendre parler, Madeinoiselle, J'ai eu, comme vous, ces idées qui font vivre

à défaut de réalité ; mais je vois bien que vous ne

connaissez de la vie que le côté rose, envisagé avec

une âme qui n’a pas touché l'aile des épreuves.

— On dirait que vous avez beaucoup souffert, et

pourtant j'en doute fort, — Mademoiselle, il y a des douleurs d’un jour qui tuent et abattent l'âme; au nombre de ces douleurs, est d’aimer et de n'être pas compris.

Peudant qu'ils parlaient ainsi, George, accompagné d'Alexina et d'Amélia, se montre enjoué avec ses compagnes de route. Amélia Gozlau est une ricaneuse dans la force du terme. Elle a vingt ans, pourquoi ne rirait-elle pas? Oh1 dans la vie, les larmes succèdent si vite à la joie qu'on ne saurait trop rire. Les oiseaux chantent toujours, la mer se.plaint toujours, le vent soupire ou murmüre, pourquoi les cœurs de vingt ans, le cœur d’une jeune fille ne serait-il pas toujours au sein de la sérénité qu'enfantent le cœur pur et l’âme qui n'a pas senti Le froid du mal?

Pauvre George! il s'efforce de sourir pour ses compagnes, mais le cœur lui fait mal ; ilenvie le sort de Mélas qui accompagne Alexandrine. [l les voit s'avançant là bas, tous deux dans la prairie, elle foulant les herbes et los roses sauvages de son ied agile comme celui de l’Antilope. Quels parfums es environnent ! Quelle mer leur sourit sur la grève blanchâtre; sa voix douce et caressante vient mourir à leurs pieds. Quel ciel limpide, azuré, rayonnant des splendeurs de l’astre du jour les abrite! Malgré cela, Mélas est sombre, le cœur semble noyé dans un flot de pressentiment ; et George qui le croit heureux. C’est bien le cas de dire ici qu’on éroit toujours son voisin plus heureux que soi même. Alexandrine souffre, elle aussi; inais ce sont les invités de son père, elle ne doit pas avoir de préférence plus pour l’un que pour l’autre, Elle se montre

gaie avec son compagnon aussi taciturne qu’un Maléchite à la porte ds sa cabane. Parfois un bon mot d'enfant réussit à le faire sourire, mais c’est un soufile à peine visible sur une surface unie ; c'estun rictus amer qui vient plutôt du dépit que de la joie. Enfin, au moment où, faisant un effort suprême, Mélas voulait parler à Alexandriue, le lac parut aux regards de tous qui n’eurent qu'un même cris arraché à leur admiration : “ Que c'est beau ! ” C'était, à s’y méprendre, le lac chenté par Lamartine en un langage qui restera toujours comme l'expression la plus vraie, la plus sincère de la poésie intime, de la poésie du cœur; c'était ce lac bleu ét réfléchissant les grands pins séculaires de ses bords qu'Alexandre de Bar a si bien su rendre. Y a til rien de comparable à cette petite surface de crystal où se mire la vaste image des cieux? Y a-til quelque chose de comparable à la beauté de ces rives qui découpent ça et là quelques petites baies où les flots viennent expirer, en murmurant doucement comme une harpe éolienne sous la ramée ? Y a-t:il rien de comparable à la sauvage grandeur de ce silence solennel qui semble planer sur le lac comme un voile mystérieux. Voyes là-bas, en cat endroit où le s0-. leil n’a pas encore paru, ce nid de fauvettes se mélant dans l'ombre; voyez-vous cette brume légère qui s'élève et prend, gaze légère, des formes spectrales qui s'élèvent, diminuent pour augmenter de nouveau et disparaître en couche mince sur la sur. face du lac, empruntant alors au soleil les mille et un reflets du prisme. En voyant ces beautés tou. jours nouvelles, toujours touchantes, on retrouve sur nos lèvres cette strophe sublime du grand poète Lamartine, dans la romance ‘ Le les!"

Ainsi toujours poussés vers de nouveaux rivages,

Dans la nuit éternelle emportés sans retour,

Ne pourrons-nous jamais, sur l'Océan des âges, Jeter l’ancre ur seul jour

O Lae, l’année à peine «a fini sa carrière,

Et sur ces bords chéris qu’elle devait revoir,

Regarde ! Je viens seul m’asseoir sur cette pierre Où tu la vis s'asseoir.

Mélas, suant à grosses gouttes sous l'empire de la crainte et de l'effort moral qu'il était obligé da faire, n'eut pas le temps de dire à Alexandrine qu'il l’aimait éperduement depuis le jour où, chez le Notaire Boildieu, il l'avait connue dans toute sa beauté, dans tous ses charmes, Le laissant au milieu de sa phrase inachevée, elle s'élance comme une biche timide, en voyant rayonner le lac; tolle de joie, elle se prend à courir sur le sable fin de la rive. Ses petits cris joyeux troublent les oiseaux qui s’enfuient effrayés, jetant à la brise du ciel leurs notes plaintives, mais pleines d'une harmonie sauvage et grandiose. Cris, chants, laszis joyeux, tout cela réveillant l'écho des bois, forme un concert digne de ce petit coin de terre enchanté et enchanteur.

Pauvre Mélas! que lui importent le chant des oiseaux, la grande voix des bois éveillés sous les cris des visiteurs, les beautés du lac et le mirage des grands pins dans l'ombre crytaline ! que lui importe tout cela. Alexandrine a fui; elle est là, courant sur le sable de la rive, aussi légère qu’une ombre; on la prendrait, le# cheveux au vent, le cou libre, l# f.

gure illuminée, pour la Néïade, gardienne de ces

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