N* CLVIII. — LETTRE DU PRESIDENT DE SEL VE AU PARLEMENT DE PARIS
Relation de toutes les circonstances de ia maladie et de la guëriaon du Roi.
I !*• oclobn 153S ]
A MES5EIGNECRS, MESSEIGNEORS DE PARLEMENT, k PARIS'.
Messeigneurs, considérant le grand ennuy que pouvez avoir conceu, sachant la griefve maladie du Roy, il m’a semblé vous debvoir escripre sa convalescence et guérison, pour consoler la oompaignie. Je l’ay veu, par le jugement de deux de ses médecins et avec ceux
' Cette lettre fut présentée et lue au ia troirre tlans les refristres du conseil , au parleanoit, le jeudi 19 octobre i5a5. On fol. viii'xvi.
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de l’empereur, sans esperance; et avec ce toutes les signes de la mort estoienl : car demeura aucun temps sans parler, veoir, ne oyr, ne congnoistre personne. H y a aujourd’huy huict jours que madame la duchesse feist inectre en estât tous les gentilshommes de la maison du Roy et les siens, ensemble ses dames, pour prier Dieu, et tous receurent nostre Créateur; et après, fut dicte la messe en la chambre du Roy. Et à l'heure de l’elevalion du Saint-Sacrement , monseigneur l’archevesque d’Ambrun exhorta le Roy à regarder le Sainct- Sacrement; et lors, ledict seigneur, qui avoit esté sans veoir et sans ouïr, regarda le Sainct-Sacrement, esleva ses mains, et après la messe, madame la duchesse luy lit présenter ledict Saiuct-Sacreinent pour l’adorer. Et incontinent le Roy dit : « C’est mon Dieu qui me guérira l’ame et le corps , je vous prie que je le reçoive. » Et à ce que l’on luy dict qu’il ne le pourroit avaller, il respondit : • Que sy feroit. • Et lors madame la duchesse fit départir une partie de la .saincte hostie, laquelle il receut avec la plus grande compunction et dévotion, qu’il n’y avoit cucur qu’il ne fondit en larmes. Madicte dame la duchesse receut le surplus dudict Sainct-Sacrement. Et de ceste heure-là , il est tousjours allé en amendant; et la fievre, qui luy avoit duré xxiii jours sans relascher, le laissa, et en est de tout net, grâces à Dieu; et nature a faict toutes ses operations naturelles, tant à l’évacuation par haut et par bas, que par dormir, boire et manger : tellement qu’il est hors de tout danger, qui est œuvre de Dieu miraculeuse, ainsy que les Françoys et Espagnolz qui ont esté allentour de luy, ont chascun jugé. Et certains jours auparavant qu’il perdit la cognoissance, il avoit autres fois receu le Sainct-Sacrement et s’estoit getté à genoux hors son lict, tout en chemise, et demandant pardon à Dieu, et prononçant le pseaume ; Ego dixi in dimidio dierum meoram , et prononça fort dévotement : Domine, vim patior; responde pro me.
Messieurs, je vous ay volontiers escript ces choses icy, afin que vous congnoissiez comment Dieu, par sa bonté, a le royaulme de France, tant en chef que en membres, en singulière recommanda-
SFXTION III. — CAPTIVITÉ EN ESPAGNE. 333 lion, et avons grande occasion de le recongnoistre. Vous certifions deux choses : sy est que le Roy a faict grandz promesses et vœux à Dieu le créateur de faire et antretenir beaucoup de choses que vous sçaurez cy-après , qui .sont toutes à l’honneur de Dieu , paix et soulagement de ses subjetz, en tous estatz; et aussy est qu’il a receu jusques icy la cour de parlement en bonne et grande estimation. Tespere, au plaisir de Dieu, que luy donnerez lousjours occasion de continuer à porter l’amour à icelle que le chef doiht à ses membres.
Messieurs, après la convalescence du Roy, madame la duchesse partira demain de Madril pour venir en ceste ville devers l’empereur; et espérons, au plaisir de Dieu, que la délivrance du Roy et la paix universelle s’en ensuivra ; dont serez advertiz, aydant le Créateur, auquel je prie vous donner la grâce et préserver toute la compaignie.
Escript à Tollede , le premier jour d’octobre m v' xxv.
Vostre très humble sen’iteur et frere, JEHAN DE SELVE.