‹ Captivité du roi François 1erChapitre 54 sur 268 · EPISTRE · texte numérisé non relu

EPISTRE

Après avoir debatu longuement

Qui est plus grant du tien ou myen tourment.

Et si je doys, pour au" mien seul pourveoir.

Te donner peine, en te faisant sçavoir Combien l’amour, par l’absence offencée.

En dtjr travail * convertist la pensée , Soudainement j’ay pensé de me taire ,

Et plustost estre à moy-mesme contraire Que travailler par mes plaincts ennuyeulx Ton esperit, et qu’il valloit trop mieulx Porter l’absence en pensée couverte.

Que ma doulleur tu veisses decouverte.

Mays au contraire, amye, j’ay pensé Ferme vouloir n’estre recompensé S’il ne congnoist en amour son semblable. Par franc parler en effect véritable;

Et que savoir qu’aultruy sa peine porte Est medecine à tel mal prompte et forte.

Las! .s’il est vray, herbes ne soient cherchées Pour ton salut, tenir on peult cachées

' Duril, travail. Ms. de Congé.

Confections qu’ordonne medecine;

Pour te guérir autre que moy n’est digne.

Pren ce remede en gré, je te suplie,

En cognoissant que je ne veult ma vie Pour nid effet, sinon pour t’obeyr.

Et sans cela moy et chascun hayr.

Donne silence à ta voix doloreuse.

Laisse chanter la mienne malheureuse;

Soit convertie en seure congnoissance Que contre Amour ne veult nulle deffense.

Qui est celuy, s’il a le cueur honneste.

Ou qu’il ne l’ait de lyon ou de beste.

Qui de plaisir sceust avoir nulle envye En esloignant le veoir de telle amye.^

Ouy, amye; aussi est-tu aymée Et à bon drolct de moy tant estimée.

Le despartir du corps sans l’espcrit Faict que le corps tousjours sans luy perist.

Tu le retiens comme chose trop tienne.

Et j’emportay ta peine qui fut myenne.

Las ! quand je vins pour de toy congé prendre.

Je viz ton cueur grossir, quasi pourfendre ;

L’honnesteté te commandoit cacher,

Soubz bon visaige, amour que tiens tant cher;

La craincte et peur que ne fusse congnue A ung chascun, feiz riante ta veue :

Et tout ainsi que Neptune en tempeste.

Par-dessus l’onde haulsant l’àntique teste ,

Commande aux eaux en leurs lieux retourner,

Pour les efforts d’Iolus destoumer;

Ainsi Raison usoit de sa puissance Sur l’estomac de toy, lors sans deffence*,

En commandant aux souspirs et aux larmes Dissimuler la rigueur de leurs termes.

Certes, amye. Amour, comme peulx veoir.

En la parfin sur toy eut le povoir;

Le seul adieu que dis, sans prononcer.

Fut si cruel, qu’il sceut mon cueur perser : Dont fust dolent faire de souvenance ,

Trempé en lac de trop longue esperance,

Seure pourtant, pour service te faire.

Sans que le temps en riens puise defifaire Un tel ouvraige en fondement si seur.

Or facent donc le temps et le malheur Tout leur povoir : car à ce qui est tien Mal ne feront; preignent ce qui est myen,

Rien ne prendront, car tout à toy je suis.

Et seuUement ce que tu veulx je puis.

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