I.VI INTRODUCTION
pri\ le traité qui devait assurer sa liberté : la duebesse d’Alençon et quelques grands personnages du royaume unissaient leurs instances à celles de la régente.
De son côté, le Roi savait assez que sa liberté, dans les lernies résolutions de l’empereur, ne lui serait accordée qu’en échange du duché de Bourgogne *. Dans cette cruelle extrémité, il .se résolut à un parti non moins extrême, et que d’autre.s exemples recueillis par l’bistoire ne suffisent peutêtre pas à justifier : la raison d’état a, dit-on, scs exigences; mais la justice et la vérité, a dit Cicéron, sont antérieures et supérieures à toutes ces raisons.
Le I y décembre, François 1" enjoignit à ses ambassadeurs’' d’accepter le traité proposé par Cbarlcs-Quint et de le signer en sou nom; et, le i3 janvier de l’année i5a6 (n. s.), la veille du jour où cette solennelle formalité devait s’accomplir’, le Roi réunit tous les envoyés français; il leur fit prêter le serment de ne révéler à personne, si ce n’est à la régente et à la fluebesse Marguerite, ce qu’il allait leur dire, et il exposa verbalement les justes motifs qu’il avait de protester devant Dieu contre le traité qu’on le forçait designer, ajoutant qu’il n’entendait faire aucune chose contraire à l’honneur de Dieu, ni au sien, ni préjudiciable à son royaume, et qu’il signait le traité imposé par l’empereur, mais qu’il cédait à la force pour éviter les maux qui menaçaient la chrétienté et son propre royaume. 11 leur déclarait en même temps son intention de faire, après sa liberté, ce que devait faire un roi prisonnier de bonne guerre, en ollrant à l’empereur une forte rançon. Bayard,
' Docuitienis p. 434 et 44)- ' Injonclion faîte par le Roi, etc p.44t> M. Vinceiu [Histoire de Gènes, I. Il, P 409 } Hit par erreur que le traité de
Madrid fut accordé parce que l'empereur craignait de voir mourir Françoial**, alors malade. — La grave maladie du Roi est du mois de septembre i5a5.
INTRODUCTION. uii
notaire et secrétaire royal, fut chargé de retenir acte authentique de ces paroles du Roi
Ainsi allait la foi publique au xvf siècle. Le pape, le roi d’ .Angleterre, les petits états d’Italie se tirèrent de quelques mauvais pas avec des moyens analogues; la toute-puissance pontificale rassurait et dégageait les consciences : elle déliait de leurs serments les rois comme les peuples. Clément Vil, dans cette grave circonstance, vint en aide à la probité politique de François 1"; et si Cbarles-Quint put invoquer contre le Roi, son prisonnier, la donation du royaume de France faite à l’empereur par le pape Boniface Vlll, François I" ne pouvait-il pas répondre à l’empereur que Clément Vil le dispensait d’exécuter un traité que lui avait arraché la violence?
Même après la signature du traité de Madrid, le Roi fut gardé comme auparavant’, et moins d’égards furent prodigués à sa royale personne. 11 était malade depuis quelques jours lorsque Lanoy, couvert de son armure, vint chez ce prince lui faire fiancer la reine douairière de Portugal, sœur de f empereur. Quelques jours après, le Roi reçut la visite de Charles- Quint, qui demandait encore des concessions nouvelles en faveur du connétable ou de scs partisans, et François 1" promettait tout, bien décidé à ne rien tenir. L’entrevue du Roi et de Léonor se lit dans un petit château près d’illescas; pendant cette cérémonie, des divertissements et des danses amusèrent la royale assistance, et le lendemain, durant la seconde visite, l’empereur pria madame Léonor de danser à l’espagnole de-
' Oeuxi^me proteslalîon contre le traité de Madrid «|>. 477. lUle porte dans les manuscrits la date du 1 5 janvier, au lieu du i4i comme on Ta généralement imprimé.
— If. Henri Martin [Jliiione Je /''rance. t\. p. 69) lamenlionne aussi, mais avec
la date erronée du 19 décembre i5a5.
’ V070X le procès-verbal du traitement fait au Hoi après la signature du traité de Madrid, p. &06. et 1a relation de ce qui s’est passé, etc. p. 5o3. — Gaillard. Histoire de t'runçois p. 496.
..vm INTRODUCTION,
vant le Roi : ce dont elle s’acquitta avec une grâce parfaite'. François 1" fut ramené à Madrid dans sa prison, qu’un incendie menaça un moment de détruire. 11 ne gagna pas l’apparlernent du Roi ; tous les objets qui lui appartenaient furent cependant emballés et disposés pour être transportés hors du château; mais l’on se rendit maître du feu.
Enfin, le Roi put prendre congé de l’empereur et se diriger vers la France, après divers délais bien allligeants pour son cœur. On a dit que François I" avait eu, dans ces derniers temps, toute sorte de sujets de prendre sa prison en patience*: c’est encore une opinion sur laquelle les documents historiques jettent quelques doutes.
Pendant sa captivité, la littérature fut la principale distraction du Roi. A l’imitation de son grand-oncle, Charles, duc d’Orléans, il cherchait un adoucissement à son infortune dans son goût déjà bien connu pour les belles-lettres. 11 écrivit en vers la relation de sa campagne en Italie; il s’inspira fréquemment dans ses écrits à sa grande affection pour sa mère et pour sa sœur; l’expression directe sullisait à ses sentiments, il employa rarement le langage de l’allégorie.
Depuis Charles d’Orléans, la poésie n’avait pas fait de progrès sensibles; les ouvrages du temps révèlent plutôt une décadence prématurée, mais temporaire. Au bon goût dans
* On doit peut- être mcnlionner ici le singulier personnage que joua alors le coonéuble de Bourbon en Elspagne. II était chargé d'accompagner ou d'aller rc« cevoir la reine Léonor. lorsqu'elle éiail déjà fiancée au roi de France : il ne pa* raissait pas se souvenir que la main de cette princesse lui avait été autrefois pro> mise par Cborles-Quint.
* Une lettre du bailli U Barre à ma-
dame d'Alençon a servi de fondement à celle opinion de l'éditeur des LeUren de Margiicrile d'Angoulémc, On trouve le texte de cette lettre à U page 436 de son premier recueil et à la page 4^7 de notre volume. ( Voyet. sur le séjour du Boi à Madrid , Garnier, Hui. France, l. XXIV, p. 173. } Dca lettres de la Barre parlent aussi d'une belle esclave noire qui fut alors achetée.
INTRODUCTION. ux
l’expression , à la grâce et à la netteté dans la pensée, avaient succédé les rimes éqnivoqnées et le style ampoulé de Guillaume Crétin et d’Oclavien de Saint-Gelais. Martial d'Auvergne et Guillaume Alexis échappèrent à la fâcheuse influence des ouvrages de Villon*. Mais George Châtelain, Jean Molinet, Jean Meschinot et Jean Lemaire ne furent que de pâles imitateurs de. Crétin et de Saint-Gelais : ils se traînèront dans l’ornière où le mauvais goût avait abaissé la poésie. La naïveté du langage n’était plus que de la trivialité, jusqu’au moment où Jean Marot, et surtout son fds Clement, tirèrent la poésie de cet état trop infime. Mellin de Saint-Gelais contribua également à relever le langage des muses. C'est h l’école de ces trois derniers poïites que se formèrent François I" et Marguerite de Navarre, sa soeur. Les fragments de leurs ouvrages insérés dans ce volume suffiront pour donner une idée complète de leur mérite; ils sont en même temps des documents trèsutiles à l’histoire. Le poème du Roi sur sa campagne d’Italie a fourni des renseignements nouveaux et fort honorables pour sa mémoire; mais on ne peut s'empêcher de reconnaître que le style en est froid, quelquefois embarrassé et souvent dénué de nobles.se. Dans les compositions moins sérieuses, dans les chansons, les rondeaux, les dizains, l’esprit de François 1" paraît être plus à l’aise, sa pensée et son langage sont plus faciles et plus abondants.
‘ Expression de M. Sainte-Beuve dans ton Hiatoire Hp la littérature française au XVI* tiède. Il y expose la ficlieu.se influence de Villon sur la poésie de ton temps, aux pages 1 3, 9 3, 38 et 43, édition Gjarpealier. ^ On a vivement bUmé notre opinion sur la corruption littéraire du style de Villon, opinion exposée dans notre introduction aux Poésies de Charles d'Or-
léans, et plus tard dans un article de U Nouvelle Revue encyclopédique publiée par MM. Firmin Didot, n* i, p laSet i a6. Si c'était une erreur, nou.x nous féliciterioot de nous être trompé avec M. Sainte- Beuve, qui a porté le iiHtiic jugement dans ton beoii travail sur la liltératurr françaite au xvi* siècle.
IX INTRODUCTION
Quoique le Roi nait excellé dans aucun genre de poésie; ses ouvrages méritent néanmoins une place honorable dans l’histoire de la littérature française, et on le jugerait trop sévèrement si on le regardait comme déshérité des talents de sa famille.
Quelques-unes des poésies du Roi peuvent être comparées à celles de son maître Clément Marot. Son langage y est aussi poli et aussi gracieux; le naturel s’y montre aussi souvent que le bon goût : mais, en générai, elles ont trop fréquemment les défauts des compositions en vers de cette époque; la recherche dans le style y dégénère souvent en emphase ; point de variété ni dans le tour, ni dans le mouvement du vers ; elles expriment les vifs sentiments dont l'ame du Roi était remplie, mais les expressions naissent plutôt des combinaisons de l’esprit que des inspirations du cœur; il y manque en tout ce feu sacré qui est le génie des poètes, et le Roi avait bien raison de dire de ses vers : c’est le fruit
Qu'a meuri mon esprit en ce pénible lieu.
Il écrivait à sa maîtresse, en lui envoyant son épître sur la campagne d’Italie :
Triste penser. . . .
Cause ceste œuvre en te faisant savoir Que longue absence en riens n'a le pouvoir Sur mon esprit, de qui tu es inaistresse.
La réponse qui fut envoyée au Roi était des plus gracieuses et certainement plus poétique :
Las ! si le cueur de ceulx qui ont puissance De vous donner très briefve délivrance Pouvoyt savoir quelle est nostre amitié ,
Je crois pour vrai qu'il en auroit pitié.
INTRODUCTION. i.xj
Si l’on rapproche ce que rapportent du Roi certaines chroniques anonymes, des allusions fournies par le vers qui termine cette épître, dans lequel la même personne dit :
Que mon amour ne fait que commencer,
ainsi que des autres vers où le Roi exprime le désir
Et qu’en la fin tu soys bien mariée,
Vivante en paix , contante de lignée ,
on pourra conclure, ce nous scmhle, de ces rapprochements, que c’est à mademoiselle de Pisseleu que ces vers furent adressés. Elle seule, parmi les maîtresses du Roi, n’était pas encore mariée. François 1" avouait que sa main était impuissante à rendre la douleur que lui inspirait son malheur; et plus loin, il ajoutait :
Mais k qui esse k qui ferai ma plainte
De la rigueur de mon amour sans feinte?
Quelï yeulx liront reste triste escripturc
Sans lamenter ma fortune tant dure?
Ce sera toy , ô amie et maistressc !
Je te suplie que tu veuilles penser
N'estre au monde qu'un seul parfait amant.
Toutefois, une autre circonstance nous paraît peu d’accord avec ce que nous raconte la chronique sur les amours du Roi, c’est la discrétion et le mystère dont François 1" enveloppait son affection pour mademoiselle de Pisseleu :
Garde mon plaint de peur que l'on en cause .
L’honnesteté te commandoit cacher,
Soubz bon viaaige, amour que tiens tant cher.
La crainte et peur que ne feusse congnue.
A ung chascun feis riante ta veue.
LUI INTRODUCTION
Dans toutes les poésies de ce prince, on retrouve les pensées d’un bon et loyal chevalier :
J'aimay l'honneur, chascun le peult bien venir. . . .
Cuciir résolu d'autre chose n'a cure Que de l'honneur.
Elles conservent des preuves de son courage et de la fermeté de son caractère , malgré le chagrin que lui causait sa captivité :
Car on ne peut mon c.sprit confiner
Soubz nulle loy, ny son vouloir myner.
Le souvenir de sa mère et de sa sœur revient souvent dans ses vers. Quelques rondeaux se font remarquer par la facilité et le tour élégant de leur versification. Celui qu’on trouve à la page 445 de ce volume a presque son modèle dans les poésies du duc Charles d’Orléans. Enfin, le Roi profita si heureusement des leçons de son maître, qu’on a pu confondre leurs ouvrages et attribuer à ce monarque des pièces qui appartiennent réellement à Marot. De ce nombre est l’églogue du pasteur Admetas, qu’il nous paraît juste de lui restituer, malgré l’opinion contraire de Gaillard, qui l’attribue au Roi. D’autres remarques de ce genre nous seraient suggérées par l'étude de CCS poésies; mais ce travail de sérieuse critique trouvera une place plus convenable dans la notice que nous mettrons en tête du Recueil complet des ouvrages de François 1". .Nous ne devions insérer dans ce volume que les pièces que ce prince composa pendant sa captivité, ou qui ont avec elle quelque rapport : les principales sont reproduites aux pages g3 , g4 , io5, 448.
Les documents contemporains ne nous font pas d’autres confidences sur la vie intime du Roi pendant sa captivité ; un
INTRODUCTION. mni
seul d’entre eux indique des soirées passées chez une comtesse'; mais il ne dit rien de plus sur celte inconnue.
Le Roi ne fut pas insensible aux charmes de Léonor, sa fiancée. Il l’avait à peine entrevue quelquefois, mais toujours cérémonieusement et en la présence inévitable de l’empereur. Si l’on consulte un des dessins du temps, qui paraît avoir été fait à l’arrivée de Léonor en France, sa beauté pourrait être contestée. Il nous montre une figure calme, à gros traits, avec des yeux petits, mais un regard sérieux et expressif; la chevelure est d’un blond plus ardent encore que celle de Charles-Quint, et les lèvres, .saillantes, accusent une bouche autrichienne. Toutefois, le Roi témoignait beaucoup d’empressement, et, par une lettre à l’empereur, datée de Saint- Sébastien, il le priait de donner l’ordre de faire approcher sa femme de la frontière de France, pour que. leur union se fît avant la semaine sainte^.
Le moment de la liberté approchait donc pour le Roi’. Le lieu et le cérémonial avaient été réglés tout à la fois avec une politesse et une méfiance réciproques. C’était sur la Bida.ssoa que devait cesser la captivité de François I".
Les beaux-arts et l’histoire ont décrit les scènes de tendre.sse et de chagrin que jetèrent dans le cœur du Roi tant d’émotions diverses : la joie de sa délivrance fut inséparable du regret de quitter ses enfants; sa liberté était au prix de la leur : ils furent ses otages.
Enfin, le 17 mars au matin, environ les sept heures, le Roi fut rendu à la liberté, dès que l’embarcation qui le portait
' Voyez document p. 4^3.
* Lettre de François I". p. 5 17.
' H est à remarquer que le chancelier du Prat paraissait alors fort inrpiiet des
dispositions du Roi à son égard, et qu’il demanda à le voir avant son arrivée en France. François 1** fil rassurer te chance* lier par une lettre qu'on lira page 5iS.
IJUV INTRODL’CTION.
fut parvenue au milieu de la rivière, entre Fontarabie et Andaye. 11 alla dîner à Saint-Jean-de-Luz ; il arriva à Bayonne sur les trois heures après-midi; et dans ces indications de temps et de lieux, fort minutieuses et non moins authentiques, il n’y a point de place pour l’histoire de ce cheval turquois qui emporta le Roi à toute bride jusqu’à Saint-Jean-de-Luz, où à peine il s’arrêta, voulant arriver plus tôt à Bayonne. A son entrée dans cette ville, le Roi se rendit immédiatement, en grande cérémonie, à l’église cathédrale pour remercier Dieu de son retour dans son royaume.
On a pu voir, parle rapprochement des relations historiques connues avec les documents inédits qui sont réunis dans ce volume, combien d’inexactitudes se sont introduites dans nos annales nationales, en ce qui concerne la bataille de Pavie et ses déplorables conséquences. Un examen attentif de ces mêmes relations laisse craindre de trouver, dans la plupart de leurs auteurs, trop de fidélité aux jugements de leurs devanciers. On peut cependant ranger ces écrivains, quoique le défaut de renseignements complets leur soit commun à tous, en plusieurs catégories, et chacune aura un nom célèbre sur sa bannière: Brantôme, Voltaire et Mézeray sont les principaux.
M. Rœderer appartient à la première catégorie, à celle qui n’est pas a.ssez diüicile sur l'authenticité des faits et les traditions incertaines qui leur servent de commentaire. La critique historique rejette les inductions hasardées comme trop voisines de l’erreur. L’ouvrage sur Louis Xll et François 1" est resté bien loin de l'ensemble des faits révélés par les documents réunis dans ce volume.
L’Histoire des Français de .M. de Sismondi est de l’école de Voltaire, qui n’épargna aucun blâme au règne de Fran-