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PREFACES

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Préfaces de l'Auteur Trois Projets successifs de "Préfaces inachevées

... 1' mi son un chc, quando Amore spira, noto, e a quel modo.

Che detta dextro, vi significando.

{Purgatorio. XXIV.)

Je crois n'avoir jamais ni si souvent ni si longtemps pensé à aucun ouvrage. J'ai eu celui-ci dans la tête plus de vingt ans. 11 m'a suivi dans mes autres occupations, dans mes distractions, dans mes voyages. Je l'ai abandonnéetrepris vingt fois. 11 m'a véritablement obsédé, et pour dire au juste ce que j'ai voulu faire,

je crois en vérité que je ne l'ai jamais bien su. II a été le bloc de marbre dont parle La Fontaine :

Qu'en fera, dit-il, mon ciseau?

Sera-t-il Dieu, table ou cuvette?

Il a été successivement tout cela, l'un après l'autre, et à la fin, il a été tout simplement gâté, c'està-dire perdu. Cependant j'en ai voulu faire toujours quelque chose, et toujours la même chose. C'est-àdire toujours quelque chose qui tendît au même but, qui pût servir au même dessein sérieux et grave.

L'auteur avait annoncé, il y a quelques années, un livre intitulé "Les Choses de la Vie. Nous ne serions pas étonné que ce livre fût devenu le poème singulier auquel il a donné le nom de l'héroïne Cara. Nous disons l'héroïne sans être sûr que le titre convienne

à cette figure simple et vraie qui n'apparaît qu'à travers un voile, et qui serait l'ange (plutôt) que l'amante du personnage que nous pouvons par la même raison appeler le héros. Au fond, il n'y a point de personnage dans ce livre, plein de portraits, de pensées, quelquefois de larmes, et presque entièrement composé d'épisodes que le fil le plus léger et le plus solide attire au même but. 11 n'y a qu'une idée : Une âme à sortir du néant de la vie présente. L'on s'est proposé de peindre, non pas un caractère, mais une maladie, et une maladie de nos jours, qui n'existait pas il y a un siècle, qui, dans un siècle, cspérons-le, n'existera plus. Pour aujourd'hui cette maladie est réelle, ce personnage est vrai. C'est Werther, c'est René, c'est Byron et Musset, et surtout c'est leur lecteur; leur lecteur qui se moque d'eux et pourtant est rempli d'eux. 11 n'ignore pas que sa maladie est artificielle, mais l'artifice est devenu si puissant qu'il s'est incorporé la nature; il la domine malgré ses protestations, et il la tue. Ce malade appelle sincèrement la guérison, et sincèrement il ne voudrait pas guérir. En propres termes, il ne sait où il en est, et sans ignorer qu'il n'est pas

bien, il ignore s'il s'applaudirait d'être mieux. Dans tous les cas, il se reconnaît incapable pleinement de l'effort qui pourrait le changer.

Il change, comme nous changeons tous, parce que Dieu a eu pitié de lui et que la Providence l'a obstinément conduit à la contemplation du Beau, du Bien et du Vrai. C'est la grâce. Qui connaît les voies de la grâce, et qui a ménagé les correspondances qu'elle exige pour opérer?

Ici l'objet de cette grâce est un homme de la mesure la plus ordinaire. Seulement ce n'est pas une âme basse et menteuse, ni qui ait voulu éteindre ce qui lui reste de belles aspirations. Dès qu'il s'étudie, il entrevoit sa misère; dès qu'il la connaît, il la confesse sincèrement. 11 ne dit pas que le mal est le bien, et surtout il ne dit pas que le bien est le mal. Il ne tire aucun orgueil de vivre, dans la paresse, occupé de choses de néant.

11 est relativement pur dans sa pensée et dans sa vie. Ici l'on peut accuser le peintre de n'avoir pas vu tout son modèle. Mais il suffit qu'un tel personnage soit possible. Le montrer plus complet dans le mal, c'était s'engager sur un chemin et se créer la néces-

site d'aborder des peintures qu'il est meilleur d'écarter. L'art n'a jamais besoin d'aborder ces choses, et les ressources qu'il y peut trouver, quelque brillantes qu'elles puissent être, sont mauvaises pour les autres et pour lui.

Je restitue ici, suivant sa conception première, une œ'vre méditée assez longuement et qu'un conseil trc> prompt m'a fait mutiler.

3 m'étais proposé d'écrire un poème, très libre et tts large dans sa forme littéraire, très arrêté dans sa ccriposition intellectuelle et morale, dont le sujet seraitoris au vif de la grande maladie de l'âme au temps>ù nous vivons.

Cett maladie est le doute, mais un doute d'une espèce jrticulièrc, facile à montrer, malaisé à définir, quic nie et s'affirme, se plaint et se vante, se caresse ele hait, feint volontiers de se combattre.

se trompe lui-même et demeure au fond résolu de se prolonger et de se maintenir, à quoi il réussit trop. Maladie factice, comme au surplus la plupart des maux contemporains, très certaine néanmoins et très périlleuse, et qui énerve et tue plus d'âmes peutêtre qu'aucune autre passion, parce qu'elle entretient à la fois plusieurs passions, notamment la paresse et l'orgueil, en les revêtant d'une sorte de douceur innocente et poétique.

Cela commence par un travers de l'esprit qui sa fausse en croyant s'aiguiser, dans l'air ambiant d/ Ja littérature tout imprégné de paradoxe et de déir sion. L'esprit prend le faux pour le vrai. Bientôt/c mal passe au cœur qui prend le laid pour le beau. fit enfin l'âme, attaquée à la fois par l'esprit et p^ le cœur, est entreprise et gagnée à son tour etpred le mal pour le bien. Il semble alors que tout esl^onsommé et qu'il n'y a plus de remède. Pour beai/oup, en effet, la maladie devient mortelle. L< uns marchent résolument dans le mal, ne daigna* plus écouter du tout les protestations de leur coSciencc qui finit elle-même par ne plus rougir d'êtrc^'^cue ; les autres se laissent traîner sans opposer />« résis-

tance efficace; d'autres s'endorment misérablement sur l'oreiller brutal de l'égoïsme, nient tout, croient tout, ne songent qu'à vivre de la vie matérielle et sont déjà morts.

Il y a un remède cependant. La nature humaine divinement constituée en sent le besoin et par là même en pressent l'existence. Elle est sollicitée à le chercher, c'est par effort qu'elle ne le trouve pas, par un autre effort qu'elle le refuse. En dehors du Vrai, du Beau et du Bien, elle n'est pas dans l'ordre, elle n'a pas de repos, elle connaît instinctivement qu'elle manque le but de la vie, et cet intime toinrment la fatigue d'autant plus qu'elle touche davantage aux félicités que lui promettait son erreur. Nous sommes nés pour aimer dans la possession ou tout au moins dans la contemplation et dans l'espérance certaine de la paix. L'amour est une force qui nous est donnée pour conquérir la paix, laquelle n'est autre chose que la domination tranquille, la domination éternelle de l'amour.

Or l'amour et la paix sont le fruit d'une seule et même chose qui est la connaissance du vrai, le goût du beau, la pratique du bien.

Cet instinct de l'amour pour arriver à la paix et de la paix pour mettre à l'abri de toute aventure le règne dominateur de l'amour, et cette seule route de la vie où l'amour peut naître, se développer et devenir vainqueur, sont si bien la fin de la nature humaine, que nous suivons encore ses dictées lorsque nous les transgressons. Le faux, le laid et le mal ne s'imposent pas à nous sous ces noms et comme étant ces choses. Ils nous trompent avant de nous séduire : c'est à ce titre de vrai, de beau et de bien, que nous les embrassons. Notre illusion produit une illusion d'amour ; et dans ce désordre nous nous abusons encore, nous voulons nous abuser d'une illusion de paix. L'erreur mène au crime, le criminel devient le méchant, la méchanceté est une folie; mais cette folie elle-même se fait un rêve de paix triomphante. Ce n'est pas l'éternité bienheureuse de l'amour, elle a perdu la conception de l'amour; ce n'est pas une durée indéfinie du mal victorieux, la nature humaine ne peut — pour employer le mot de Pascal, — extravaguer jusque là ; c'est le néant. Elle doit en efFet aspirer au néant, n'y ayant point de contradiction et de négation plus radicale de l'amour.

Mais comme en dehors de la folie, nulle illusion des choses humaines ne peut faire sortir l'amour du contact répété avec le faux, la laideur et le mal.

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