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L'HÉRITAGE

{^Confession du poète Pauîus Boitard, jadis clerc minoré, élève du "Petit Séminaire de Vire, maintenant rentier, auteur d'un poème inédit.)

L'Héritage

Pour te mettre, lecteur, tout de suite au courant. Je suis un sauvageon de Basse-Normandie. Du tronc qui m'a porté la sève refroidie, Sauf un notaire et moi, n'a rien donné de grand»

Me jugeant des moyens, le notaire en mourant Me fit son héritier assez à l'étourdie. J'ai trompé son espoir. Mais d'une dent hardie. Oisif et sans remords, je croque ce parent.

J'ai lu, j'ai rêvassé, je ne fais rien qui vaille; Je ne veux pas pourtant me mettre sur la paille Et je garde de quoi me marier. Voilà.

On peut vieillir; il faut payer une servante. Je serai prêt. Je suis un sage et je m'en vante. J'ai l'esprit de Prudhomme et la peau de Rolla.

Ce qui n'arrive pas tous les matins, m'arrive. J'ai fait un héritage assez dodu. Vraiment, C'est bon d'avoir parfois un vieux cousin normand. L'herbage est renommé, traversé d'une eau vive.

Je viens d'y faire un tour. La famille plaintive, Me croyant consolé, m'a reçu fraîchement. Or, l'argent du cousin n'était point là dormant, Et suait bien le c/n^, dans sa main attentive.

Ils accusent un peu Dieu de malentendu.

Devait-il exposer à se voir mal tondu

Un pré jusqu'à ce jour traité par de bons maîtres?

Moi, je pense avec eux qu'à l'abri des rongeurs, Moins sot, je resterais, comme les boeufs songeurs, Couché dans cet herbage entouré de grands hêtres.

(Paris)

Heureux, cent fois heureux, le fils d'Eve et d'Adam, 'Y ùa^-'-v*-».

Lorsque enfin parcourant la cité libertine

Et le corps jusqu'au cœur plongé dans la sentine,

Il sait combien est chaud et doux le macadam !

Quel beau gâchis de toirt! C'est ici qu'on piétine Madame la Pudeur, Monsieur l'Honneur grondant. Sur toute majesté danse mon pas ardent. C'est ici qu'on est libre! Ailleurs on se mutine!

Mon vieux pays normand, tu ne vaux que mépris :

Ici tes fins renards par lc« poules sont pris;

C'est ici, c'est ici qu'on trouve à mordre aux pommes!

Tu ne vaux que mépris, vieux grognard d'Océan.

Compare tes écueils et ta voix, ô géant,

A ces flots clapotants de quinze cent mille hommes!

Le croir1ez-vous? C'est vrai pourtant :

Tout moqueur de billevesées.

Tout sifïleur d'Apollon-Titan, On a pourtant de ces visées 1

Oui, Galupct; tout éructant De maximes autorisées, Tout muni de valeurs prisées.

Tout prudent ami du comptant ;

Et tout sachant qu'on serait bête

De se gouverner en poète

Et de suivre certains esprits :

Oui, l'on voudrait crever des toiles.

Pousser des feux, jeter des cris A faire éclater les étoiles.

Je suis triste et je me sens las.

Un double mur borne ma piste.

L'homme ennuyé siffle l'artiste.

L'artiste a de quoi rendre, hélas î

De mes erreurs s'accroît la liste, Dans le néant je perds mes pas.

Et mon âme n'en doute pas...

Je me sens las et je suis triste!

[lol

Mais qui m'ouvrirait le chemin, Y voudrais-je prêter la main?

Je ne sais trop si j'ai la mine

Ou d'un puits de douleurs béant Ou de quelque pieux fainéant Grattant au soleil sa vermine.

Ecrire un tome exprès pour dire que je bâille Et que toute ma vie est un avortement, Et que j'ai de quoi vivre en rentes, franchement. C'est, je crois, une idée, et même une trouvaille.

11 faut à grand labeur polir ce diamant. Je le veux enchâsser de fin or qui le vaille. Faire en marbre l'autel, puis en pierres de taille Couronner tout mon rien d'un ample monument.

J'aime et concentre en moi tout notre âge un peu blême. Ce Narcisse infécond n'eut d'yeux que pour lui-même Et, plus sot chaque jour, plus fier se contempla.

Fais l'affiche, libraire, et compte sur la vente.

Je suis de deux héros la fusion vivante.

J'ai l'âme de Prudhomme et la peau de Rolla.

Voici. De certains saints la vertu fanatique Me voulait faire prêtre, à quoi j'adhérais peu. Tandis qu'ils boursillaient pour me donner à Dieu, Moi, craignant avant tout la douce paix rustique. Pour voler leur latin, j'écossais la mystique; Mais je guettais, d'un œil plus avisé que fier. Un patron moins jaloux de m'ôtcr à l'enfer. C'était un enrichi de race mécréante.

Jacobin fieffé, tout coton et tout fer. Qui se mêlait d'aimer la muse clignotante. Dans le sang et l'usure on avait vu ses pieds, Mais il rimait gratis pour la gloire et les dames. En serrant le pressoir, il roucoulait des gammes Où semblaient reverdir les fleurs de Demoustiers. Haï des gens de bien, ce léchcur d'hémistiches Faisait les mauvais coups permis aux coquins riches. Voisin du Séminaire où m'étouffait l'ennui,

11 en était l'effroi. Je me tournai vers lui. Inventant de me peindre en victime cloîtrée!...

J'en conviens avec toi, conscience effarée.

Cette fable n'est pas tout à fait d'un cœur droit!

Que veux-tu ? Je mourais des vertus de l'endroit.

Les jours de promenade aux campagnes voisines,

Je rentrais plus bardé d'images assassines

Que le Cœur de Lion, au retour d'un exploit,

Ne rapportait sur lui de flèches sarrasines.

11 fallait échapper, cela devenait clair.

J'étais fait pour ne pas prospérer en bon air.

Dans les asiles saints si quelqu'un prend la gale.

Elle donne des fruits qu'ailleurs elle n'a pas.

Donc, et bien que la chose en soi fût immorale,

Puisqu'il fallait hurler à la gent cléricale.

Je m'avouai le crime, et je sautai le pas.

D'un seul coup, crânement, je bâclai l'inlposture.

Ah ! ma soutane en feu me brûlait sur le -dos! Et des voix me criaient : « Tu deviens pourriture î » Mais, comme pour m'aider à rompre ma ceinture, Les rimes en chantant se présentaient à flots...

Néanmoins, loin du ton que sonnaient ces espiègles, En gros alexandrins marquant bien leurs pas lourds, Je conduisis d'un bout à l'autre le discours.

Quand mon vieux gâs grimpait vers le pays des aigles.

Il gardait avec soin la césure et les règles.

Je voulus l'imiter au mépris de mes goûts.

11 aimait les ingrats et non les romantiques I

De mes soixante vers, je fis trente distiques,

Quinze quatrains, coupés tout net en cent vingt bouts,

Poudrés à sa façon de limailles antiques.

Son nom — bien fait — était Pourcin. Mais par Mahom!

Je sus ne pas nommer le Pourcin par son nom.

Je pris d'adroits détours. Pillant la langue fruste,

J e trouvai Médicis, ^Nestor, vieillard auguste,

"Elcsetera. Grand Dieu! dans le sacré vallon.

Dans les bois, dans la rue et quelque part qu'il aille,

O Dieu de vérité, que l'homme est donc canaille 1

J'en fis l'épreuve à fond sur moi, cette nuit-là.

Mais qu'il est bête aussi ! Ce foin et cette paille.

Ce son grossier, mon prince en gourmet l'avala.

Que dirais-je?... 11 me vit, me donna d'autres maîtres.

Me garnit de florins payés de vers plus traîtres,

Fut enchanté de tout et prédit que bientôt

Je serais — Dieu vengeur! — le Pourcin d'Yvetot.

Oh ! sans doute, à ce coup, je crus mourir de honte ;

En esprit, je traitai le patron d'animal...

Mais ces pervers florins, comme ils faisaient mon compte!

La vie était ouverte, et j'entrais à cheval.

Sauf le secret affront d'être aux gages d'Oronte. Oronte m'adoucit ce sort déjà charmant : Il mourut; mieux encore : il fit son testament. Et par un trait de père insufflé des Furies, Convaincu que j'étais mauvais foncièrement, 11 me laissa le fruit de ses pirateries.

L'examen des vertus qu'ainsi Dieu régalait

Me fit rire beaucoup et plus qu'il ne fallait.

La funeste clé d'or m'ouvrait soudain la danse :

Le cours qu'en prit ma vie absout la Providence!

Adolescent gavé de tant de mauvais bien.

Blasé pour commencer, sans besoins, sans croyance.

Je pris le train express qui mène à n'être rien.

Et je suis arrivé. Les hordes parasites,

Qui trouvent l'idéal autour d'un bon dîné.

Attirés par ma cave et par mes lèche -frites,

Si quelque chose était en moi, l'ont piétiné.

Rien n'a mûri, ni fruits, ni fleurs. O fleurs mourantes,

O trésors annoncés, récoltes odorantes î

N'eussé-je que des fleurs, je serais consolé ;

Mais au soleil trop prompt mon printemps a brûlé.

L'avortement, tel fut l'ouvrage de mes rentes.

Et telle est des Pourcin l'histoire en raccourci : Le premier, enterré; le second, mort aussi.

C'est bien vrai cependant qu'au profond de mon âme. Lorsqu'à descendre là je me vois condamné. Je n'y sens que regret et chagrin d'être ne.

C'est bien vrai qu'après tout je me siffle et me blâme Et que, triste railleur en secret éperdu. Je voudrais retrouver quelque chemin perdu.

C'est bien vrai qu'un tourment mystérieux m'accable. Que tout noble désir est en moi maîtrisé. Que je me reconnais stupidement brisé.

C'est bien vrai que toujours une force implacable. En dépit de mes vœux ou de paix ou de mort, Aie soutient dans les flots ou m'écarte du port.

Maudit soit le goujat, l'imbécile ou le drôle. Ou le gredin qui fut à la fois tout cela. Qui le premier vint rire et nous ensorcela.

Maudit soit le démon qui lui souffla ce rôle. Et dans un vil cerveau par l'envie infecté, Sut créer l'art abject d'outrager la beauté!

Par lui devint bourbeux le flot pur de la joie. A toutes les clartés, à toutes les blancheurs, Partout, toujours, il faut que ce chien maigre aboie

Mais quel affreux mystère, et qui dira comment Chacun se fait l'écho du stupide aboîment? Hélas! tu m'as mordu, bête ignoble et hideuse !

Et fait pour admirer, je m'en vais ricanant; Fait pour chanter, je veux être un airain sonnant Et tout couvrir du bruit de la cymbale creuse.

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