‹ CaraChapitre 5 sur 18 · ANTONIA · texte numérisé non relu

ANTONIA

Antonia «♦»

O tourment, ô fardeau croissant de jour en jour ! O source de regrets profonde et toujours pleine ! O honte de mon âme à la fois dure et vaine î J'ai broyé la faiblesse et méconnu l'amour.

Ceux que j'ai fait pleurer à présent ont leur tour. Je tiens mon coeur plus haut que la dent de la haine; Mais ce souvenir-là que chaque instant ramène. Cet acre souvenir, c'est l'ongle du vautour.

Les sourds gémissements des faiblesses craintives. Les reproches muets et les larmes furtives. Les prières qu'effraie un sifflement moqueur,

Tout renaît, tout se venge... Et pourtant, ô Justice, Parce qu'enfin l'amour éclôtde ce supplice. Crie et ne cesse pas de me tordre le cœur I

Elle faisait penser à quelque fleur agreste. Frêle, loin du chemin, bien dans l'ombre et la paix. Elle eût voulu cacher sous ses cheveux épais. Comme au fond des épis, son visage modeste.

On ne lui voyait pas de contraires aspects ; Elle n'eut qu'un accent, qu'un sourire, qu'un geste. Son clair regard d'amour éveillait des respects. C'était le mouvement calme d'un cœur céleste.

Semblable à son regard et semblable à son cœur. Sa démarche chantait le doux rythme vainqueur : Ainsi courbe les blés une brise amollie.

Tout en elle était grâce, ordre et sérénité ; Et l'humble et fière enfant, ignorant sa beauté. Ne daignait point souffrir de n'être pas jolie.

La première qui fit ce geste triomphant D'appliquer une fleur à sa lèvre riante Et qui jeta le feu dans le cœur d'un amant, Etait-ce une ingénue ou bien une savante?

Un jour Antonia, dans sa joie innocente. Me fit ce doux salut. Hélas ! la pauvre enfant, Cela lui vint au cœur sans pourquoi ni comment. Elle resta soudain plus morte que vivante.

Le lendemain encor son regard étonné Parfois était tranquille et parfois consterné. Elle semblait se dire : « Ai-je rien à reprendre ?

a N'est-il pas mon ami ? N'est-il pas celui-là

Que mon âme entendit, que mon âme appela?

Mon âme a-t-clle un son qu'il ne puisse comprendre ? »

Cara — 3 |3J]

« Quel jour serein le ciel présage ! ( i ) «r Célébrons-le dans nos concerts.

« Que nos accents rendent hommage « Au créateur de l'univers. »

Bis et Jouy firent ces vers, Dignes fruits d'un tel accouplage.

Et la musique, — ô dur servage !

Porte ce poids vil dans les airs.

Mais si vigoureuse est son aile.

Si douce est sa note immortelle.

Si triomphants sont ses accords,

(i) Ce quatrain est tiré de Guillaume Tell, opéra en 4 actes, paroles de Victor de Jouy et de Hippolyte Bis, musique de R*ssini, représenté à J'Opéra le 3 août

Que le Jouy passe. On l'endure.

Parfois l'âme ainsi transfigure

Le laid et lourd fardeau du corps.

Antonia, de sa voix frêle, La première — je m'en souviens ! — Me chanta ces vers parisiens, Sur une épinette au son gr«le.

Le temps affreux — vent, pluie et grêle Blasphémait au dehors. Trois chiens Se piquaient de propos paycns, Comme des journaux en querelle.

A travers ce disoort hideux, En dépit des vers hasardeux, J'entendis le chant, rien du reste.

Je l'entendis et je ne sçai Si le Pésarote engraissé (i) Le reçut d'en haut plus céleste.

(i) RossJni, né à Pcsarc.

« Quel jour serein le ciel présage ! » « — Mozart, dit-elle doucement, A Pésare étant de passage, Y laissa choir ce diamant.

d Rossini l'eut en héritage Et le travailla finement. Il l'a laissé simple et charmant.

Que ne fut-il toujours si sage î »

...J'eus la ci darem la mano 11 me semblait qu'au piano.

Je voyais la Sainte Cécile.

Raphaël qui chantait Mozart... I La beauté, la tendresse et l'art, J'ai fui ce bonheur trop facile 1

« Quel jour serein te ciel présage ! » Je me souviens d'un soir de mai :

Le piano resta fermé Tout ce soir-là contre l'usage.

Elle suivait d'un œil charmé Les contours du frais paysage ; L'air qui passait sur son visage Venait à moi plus embaumé.

Quel fut l'entretien ? Je l'ignore.

Un mot me reste ; il sonne encore Comme un glas dans mon souvenir.

fl 11 m'est doux de savoir, dit-elle, Que Dieu fit mon âme immortelle, Quand je vois les lilas finir. »

fl — Quand je vois les lilas finir... » D'où lui venait cette pensée ?

Elle voyait, d'espoir bercée, L'amour et les lilas fleurir.

Qui lui dit le triste avenir, Et que sa tendresse off^ensée Verrait l'amour soudain lassée Presque avant les lilas mourir?

O pauvre enfant ! O double leurre I Ils finirent à la même heure, Frêle amour et frêles lilas 1

Fidèle et grand comme son âme.

Son cœur n'eut jamais d'autre flamme ;

D'autres fleurs, son œil n'en vit pas.

« — Quand je vois les lilas finir... »

Eusses-tu prévu l'avenir Et connu mon âme inconstante.

Je le sais bien, âme clémente, Tu ne m'as pas voulu punir.

Dans ta douleur muette et lente, Tu n'as su qu'aimer et bénir ; Mais le printemps a beau fleurir, Ta larme tombe, elle est brûlante.

Quand je vois les lilas Bnir...

Elle brûle, elle est immortelle, Elle est ta vengeance éternelle Et l'éternel poids de mon cœur.

O I vengeance de la colombe I L'amour dans le sein de la tombe, L'amour sans espoir est vainqueur.

L'heure suprême des lilas

Est triste autant que chose au monde.

Le ciel sourit, la vie abonde,

La mort sonne ce premier glas.

Le flot de la sève féconde.

Dès l'aurore s'épuise, hélas I Ils ne sont plus, ces doux lilas.

Ce sourire du ciel au monde.

Et maintenant, herbes et fleurs.

Revêtez vos belles couleurs, Etalez vos splendeurs charmantes.

Vaine est la vie et tout est vain.

Voici la mort, la faux en main, Sous les fleurs du lilas mourantes.

Quel jour serein le ciel présage!...

Quel doux soleil dans l'éther pur, Quel frais repos sous le feuillage ; La paix remplit le paysage, La paix, faite d'ombre et d'azur.

Les oiseaux chantent. Cet herbage Semble un abri de bonheur sûr, Mais là-bas une blanche image Se forme dans le clair obscur :

Quel jour serein le ciel présage !...

A mon front monte une rougeur.

J'entends passer ton chant vainqueur, Je te vois, chère âme outragée.

Brisant ton amour et ma foi, J'eus peur d'être pauvre avec toi Me voilà riche et toi vengée.

Quel jour serein te ciel présage /...

Las î c'était fini dès longtemps.

Soudain, des cuivres éclatants Et des fifres faisant tapage Ont réveillé ces chers instants.

A travers les drapeaux flottants Et le meurtrier équipage, Dans l'azur vif de nos vingt ans.

M'est apparu tout ce printemps :

Quel jour serein le ciel présage!

Oh oui 1 notre ciel était clair

Et pareil à ton clair visage ;

La fleur d'amour embaumait l'air.

Mais dans mon cœur le doute amer

Fit avorter l'heureux présage.

Ainsi les vapeurs de la mer Montent, montent en noir nuage.

Et rouillent l'azur et le fer.

O mensonges du ciel désert !

Quel jour serein le ciel présage...

Quel jour serein le ciel présage... Ame chère, tu l'as trouvé, Dieu te l'a donné sans nuage Et tel que tu l'avais rêvé.

Contre ta foi, douce et sereine, Que pouvait le rire moqueur?

Notre raison se sentait vaine, Devant la raison de ton cœur.

Tu possédais cette science Par qui tout mystère est clarté.

Et rien, à ta sainte innocence, Ne voilait l'immortalité.

Tu voyais plus loin que la tombe ; Tu pressentais l'éternel jour, .

Le lieu divin où la colombe Demeure à l 'abri du vautour.

Lorsque le bonheur m'apparaît, Ce n'est pas dans l'inaccessible.

Je l'ai touché, charmant, possible; 11 m'attendait, il était prêt.

Antonia!... Je ne vaux guère.

Mais que j'en sois indigne ou non.

J'ai cela pour moi que ton nom M'est resté comme une prière.

En ton simple grand cœur, un jour.

J'ai lu ; j'ai connu ton amour.

D'abord j'en eus l'âme ravie.

Puis mon lâche esprit s'en alla.

Et je sais bien que ce jour-là.

Ce jour-là j'ai manqué ma vie.

Une maisonnette tranquille, Ni richesse, ni pauvreté ; Mais le bon travail abrité Contre la fortune mobile.

Trois grands trésors dans l'humble asile La foi, la grâce, la bonté; Trois amis, trois en vérité ; Raphaël, Mozart et Virgile.

Là, triomphant ou combattu, On respirait cette vertu Qui ne fléchit ni ne dévie.

Et moi j'ai rejeté cela,

Et je sais bien que ce jour-là.

Ce jour-là j'ai perdu ma vie.

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