ENNUI ET DOUTE
Ennui
A bien considérer la chose Qui me sert pour tuer le temps, Et la gloire que j'en attends, 5t le but que je me propose,
A bien compter les arcs-boutants Qu'aux maisons croulantes j'appose, A bien considérer la cause Dont j'assiste les combattants :
C'est moins que rien. Si j'étudie Par quel art ou quelle industrie Je vivrais, mes fonds supprimés :
Je pourrais, je crois, — en province.
Etre improvisateur, — mais mince, De madrigaux et bouts-rimés.
S'il faut dire pourquoi je décroche ma lyre Ma foi ! je n'en sais rien. Je ne suis pas souffrant De l'estomac ni de la tirelire ;
J'échappe même à l'amoureux martyre Et je n'ai rien de bien neuf à te dire : Je voudrais faire un volume d'un franc !
Au genre humain qu'il veuille ou non me lire Je ne prends pas un intérêt fort grand; En fait de culte, un rien me peut suffire,
Je suis railleur et bel indifférent.
Je vais, je viens, je fais des vers pour rire.
Suis-je ennuyeux? C'est un prêt que je rend.
Je m'ennuie... O fléau d'où naquit le fumeur! Tu détournes de l'homme et les pleurs et le rire : 11 préfère, soumis à ton stupide empire. Au soleil les brouillards, aux accords la rumeur.
Pour fuir ton spectre affreux, démon muet de l'âtre,
11 va battre la rue et dormir au théâtre.
Tout vice est engendré de ton lourd bâillement.
Tu tiens dans tes cachots, vivante et dévorée, Mon âme, entre la haine et l'amour désœuvrée. Et qui n'a plus d'enfer et plus de firmament.
Mon pauvre diable, que veux-tu?
Talent et savoir et vertu.
Tout don te manque à faire un livre, Mais de ce pain si tu veux vivre, Fais choix d'un titre court-vêtu, Grave un déshabillé sur cuivre, Sois sale, sois bête, sois ivre, Et tâche de plaire à Dentu.
Avec grand soin à ma fenêtre.
Longtemps j'ai drapé mes ennuis.
J'y passais les jours et les nuits :
J'en ai fait beaucoup trop paraître.
La chose a bien changé depuis.
L'ennui du fonds, je le sens naître !
J'aurais douté de pouvoir être Malheureux comme je le suis.
Cara — 4 [49I
Plus je me cherche et me déroule, Plus devant moi-même je croule.
J'ai dormi d'un sommeil mauvais.
Mon âme a vieilli puérile.
Je m'éveille vide et stérile, Ayant rêvé que je vivais.
Je me crois au niveau le plus fier des esprits; Toute hauteur me plaît, je l'admire et j'y monte; Et sans qu'à trop d'étude, ignorant, je me dompte, Ce que je ne sais pas, je l'ai déjà compris.
Tout langage du Beau parle à mon cœur épris ; Tout langage du vrai trouve ma raison prompte : Je me rends et n'ai point, lorsqu'il le faut, de honte A planter mon amour où dormait mon mépris.
C'est le Beau que je cherche, et c'est le Vrai que j'aime, Et plus encor j'aspire à la chose suprême, A la chose de Dieu qu'on appelle le Bien.
S'agit-il d'opérer ? Tout se brouille et se noue : Mon faible esprit s'éteint, ma faible main échoue, Mon faible cœur se lasse, et mon œuvre est le rien.
[5ol
Doute
C'est vraiment une chose atroce et désolante Qu'on ne puisse un instant rester seul avec soi, Sans qu'aussitôt s'éveille insoluble, insolente, ^«^t? L'horrible question du doute et de la foi. '^o-'^
Pourquoi m'en occuper ? — Ah ! sans doute 1 Mais quoi ? Si le problème est là, si ma raison dolente ^ Dans son aile a reçu cette flèche brûlante ,^
Et ne peut l'arracher, en suis-je maître, moi?
Je subis le tourment, ou plutôt j'ai la honte De redouter le faîte où malgré moi je monte Et de vouloir descendre et ne le pouvoir pas.
Toujours je me dis : Marche ! et je me crie : Arrête. Si je regarde en haut, je sens tourner ma tête ; Je me sens étouffer à regarder en bas,
Mon pré, mes boeufs, mon bois, ma ferme I Lorsqu'en tel sens nous les prenons, Aisément vibrent ces pronoms.
Dis-je : mon esprit, c'est moins ferme.
Je sens là comme l'épiderme D'un mystère où nous ânonnons :
La matière, nous la tenons ; L'esprit, nous ne l'avons qu'à terme.
Quelqu'un nous fait un bail, c'est clair. Et nous payons de notre chair Le loyer que l'esprit réclame.
L'esprit vient, il brille, il s'éteint.
Qui l'acheta, qui le retint?
Qui donne et qui reprend la flamme ?
\Si
(Après une lecture)
Que je raisonne ou déraisonne, Je ne tourne pas au chrétien.
Rassure-toi, Docteur, personne En ce sens n'est plus près de rien.
Musulman ou guèbre, ou brahmine, Ou juif? En vain je m'examine : Rien jamais ne me révéla Que j'eusse une pente par là.
Le dieu que l'Allemand fabrique, Le grand Panthée, est-il mon fait ?
Je trouverais plutôt mieux fait Celui, dis-tu, que Rome étriqué.
Donc, je dois jusqu'au bout; Docteur, Te suivre, et m' avouer athée?..
Mais ma logique est déroutée Au choc d'un fait perturbateur :
Ce Dieu qui ne veut point t' attendre, ] 1 m'oppose un autre embarras :
Lorsque tu ne sais où le prendre, Je cherche où ne le trouver pas.
11 n'est point ici, point là: tope !
Et point ailleurs, je le veux. Mais N'importe où pour le fuir je vais.
Je le rencontre. 11 m'enveloppe !
Toujours son bras dur et puissant Me ressaisit et me ramène ; Je le sens battre dans ma veine, 11 est ma pensée et mon sang.
Quand j'écoutais ta voix de cuivre, 11 était là ; j'en suis certain, Comme si j'avais vu sa main Phrase à phrase biffer ton livre.
Tu prétends, toi, ne pas faiblir Sous ses étreintes vigoureuses ; Mais dans ce néant que tu creuses, Pourquoi veux-tu l'ensevelir ?
Va, le spectre est vivant ! Nos âmes, Nos yeux même l'ont aperçu ; A nos dépens nous avons su Qu'il a des fouets et des flammes.
Laissons les bons chrétiens jurer
Qu'il va demain nous mettre en poudre ;
Mais renonçons à le dissoudre, Renonçons même à l'enterrer.
]] existe, la chose est sûre; Que ce fût un rêve hébétant, Nous sentirions moins sa morsure Et nous n'y penserions pas tant.
Je lis, je songe, et même j'étudie.
Pourquoi ? Pour rien, pour tenir le courant. A contempler la vieille comédie, Je crois finir par prendre un plaisir grand.
J'ai vu le monde ; il m'est indifférent : Au fond, ce n'est que leurre et rapsodie. Dans l'avenir, je perds ma vue hardie, J'ignore et veux demeurer ignorant.
C'est mon plaisir : il est très sot peut-être. Mais pourquoi sot ? Quand je vis apparaître Un peu de vrai, ce ne fut qu'à mon dam.
Ne rien savoir est le profit de l'homme. Tout vient trop vite : en un instant la pomme Fit Eve aussi perspicace qu'Adam.
Qui m'a brisé ? Pourquoi mon âme Et mon esprit n'ont-ils jamais Ni la concorde ni la paix. Mais autre but, contraire flamme ?
Toujours je sens des heurts secrets.
Contre moi toujours je réclame.
Ai-je des rires, je les blâme, Ai-je des larmes, je les hais I
O fortune I l'esprit l'emporte.
Mais pourtant l'âme est la plus forte I
Qui saura peindre ce tourment?
L'esprit raille ; l'âme martyre En elle-même se retire.
Et pleure inconsolablement.
Mon âme a des secrets que je ne connais pas. Elle aspire à des biens que je ne peux comprendra. Qui m'a parlé du feu caché dans cette cendre ? Qui me dira le but que poursuivent mes pas?
Le vent me pousse en mer sans fanal ni compas. Je ne vois pas de port où je veuille me rendre.
J'ai des cris à jeter, j'ai des pleurs à répandre... O fausse paix du rien, comme tu me trompas !
Non, je ne suis pas rien ; non, je ne suis pas maître. Mon cœur et mon esprit l'emportent : l'un veut naître, ]] veut aimer et croire, et l'autre veut fleurir.
Et c'est un vain effort q«e je fais quand je raille :
J'ai pu creuser la tombe et bâtir la muraille,
J'ai pu sceller la pierre, — et je ne peux mourir.
La Mort
Eh bien, cela finit de bonne heure. La farce N'était pas gaie ; elle est lugubre au dénoûment. J'y fus tout, spectateur, premier rôle et coniparse. Sans m'êtrc diverti jamais énormément.
Et cette lente vie en si longs jours éparse. Voilà qu'elle est passée on ne sait trop comment. Jff omenfaneunif rien, nous dit l'homme de Tarse. Ma foi. Monsieur Saint Paul, c'est parler congrûment
" ^u banquet de ta vie infortuné convive... " Chanté-je de la sorte ? Au fond de mon esprit, Fais-je le vœu qu'au moins jusqu'au dessert je vive ?
Non, vraiment, je n'ai pas cette faim de conscrit. Je suis saoul, et ma soif boude à la liqueur vive... Et même je veux bien m'éteindre manuscrit.
Se faire sauter la cervelle Ou s'accrocher à quelque clou, Que la cause en soit laide ou belle.
Le hit est d'un lâche ou d'un fou.
Je le veux, la vie est cruelle ; Elle s'enfourne on ne sait où :
Pourtant qui la croit éternelle ?
Qui tremble de manquer le trou ?
A supposer le moindre doute, J'accorderais que sur la route On peut se coucher, accablé.
Mais quand tu dois finir la fête, O Mort, te devancer est bête.
C'est en herbe manger son blé.
Je fais face et tiendrai jusqu'au bout la gageure. Saisi par l'ennemi que de loin je bravais. Dans sa main je me sens tel que je me rêvais. En vain, il est déjà maître delà demeure.
Tu ne m'auras que mort, vainqueur sombre et mauvais I N'attends pas que je plie et qu'à tes pieds je pleure.
Puisqu'ainsi j'ai voulu vivre, qu'ainsi je meure ! Mais, en somme, je pars... et j'ignore où je vais.
Or, par la vertudieu I ce pas est difficile !
Ne vous y fiez point, populace imbécile.
Qui croiriez avoir trop d'un bon bras de curé :
Quoique je ne m'appuie à rien en ce rencontre, Quoique plus fort que vous et tel que je me montre, Pour parler franc, j'ai peur et suis désespéré.
lH