‹ CaraChapitre 7 sur 18 · RÉCITATIFS · texte numérisé non relu

RÉCITATIFS

"Préface

Pétrarque me paraissait fade ; J'ai douté de son sentiment El moqué Madame de Sade, Tant comparée au firmament.

« — Quelle éternelle sérénade, (Pensais-je) ! Il jura, cet amant, ly endormir simultanément "Lui-même, et sa dame et V alcade ! »

y en ai, ma foi, bien appelé !

Je comprends qu'un ciel étoile, "Un beau jour, une belle aurore.

Je comprends que l'éclat des deux Puisse sembler moins radieux Que le seul visage de Laure.

Pour ne rien déguiser, j'eus vingt ans, — une fc^s. Bien plus, je crus avoir un cœur, et cette chose Tenait à certain don de larmoyer. Ma voix Avec frémissement chantait même la prose. Je peignais tout d'un noir très doux à reflet rose... Bref, je fis deux milliers de vers, peut-être trois. Quelques-uns étaient bons, — j'entends d'une bonne âme. Mon héros, vertueux, aimait fort une dame Qui le faisait mourir, suivant moi bien à tort.

Lui-même racontait sa pénible aventure.

11 n'eut aucun succès. La femme lui fut dure...

J'eus froid, je voulus rire, et je me sentis mort.

J'étais trop irrité. Depuis, j'ai su me dire. Qu'avant d'avoir pleuré, j'étais un sot d'écrire.

Ainsi, je serais mort d'un sifflet ? — Hélas ! non. Ce bruit consolateur n'entoura pas mon nom. Seul, dans le genre humain, lecteur de mon poème, Je ne pus rencontrer pour siffler que moi-même ; Mais j'allai de bon cœur et m'exécutai bien. Trouvant que cet enfant pleurard ne valait rien, Qu'il était long, fluet, mal venu, trop sensible, Je jugeai, je frappai. Juge et bourreau terrible! L'édition restait, je la mis toute au feu. Ciel, ciel, tu m'es témoin, ce ne fut pas un jeu î Toute! Et quand s'éteignit la dernière étincelle, Je vis mon âme entrer dans la nuit éternelle*

11 est vrai que le trait paraît dur. Le Romain Après son coup mal fait n'a brûlé que sa main.

De tout livre qu'on brûle il reste un exemplaire...

Une femme, un matin, entra chez le libraire,

Vit mon livre en son coin, l'ouvrit, le feuilleta.

Et puis, sans marchander, bellement l'acheta.

Quatre francs, au prix fort. Le croiras-tu, Coppée(i)?

Je résolus pourtant d'occire l'épopée.

Je me dis : « Cette femme, à part dans l'univers,

Est un monstre d'avoir tant de goût pour les vers.

C'est quelque vieille fille adonnée à la rime.

Acheter quatre francs un poème anonyme.

Sur ce trait de folie on ne peut fonder rien.

Telle sauve un poème, et telle sauve un chien.

Brûlons donc !... »

Je brûlai. Mais pourtant cette femme Devint l'espoir du jour dans la nuit de mon âme.

(i) François Coppée venait d'être proclamé lauréat de l'Académie française. 68;

Elle était, me dit-on, distinguée et bien mise ;

Douce et fi ère ; en coupé... peut-être de remise.

Quant à l'âge, on donnait pour tous renseignements :

« Entre trente et quarante ».

Or, je fis trois romans

Vingt ans, à marier ; trente ans, veuve ; quarante,

Ou princesse ou bas-bleu... peut-être gouvernante 1

Ce point de quarante ans me tenait en souci.

A force d'y rêver, je convins de ceci :

« Qu'eût-elle quarante ans et sept mois, ma lectrice

Venait des cieux où Dante a trouvé Béatrice ;

Mais qu'elle n'avait pas quarante ans, et qu'un jour...

Rêve absurde! O mes vers, je vous aimais d'amour !

Je vous voyais renaître à son divin sourire

Et par elle avertis tous les peuples vous lire.

J'attendis. Béatrice, hélas! ne revint pas,

£/ le pâtre de la vallée Trouble seul du bruit de ses pas Le silence du mausolée.

Tout un an s'écoula. L'espérance perdue Ne tenait plus en haut mon âme suspendue. Je glissai dans l'abîme et fus en vérité Sur le sol des vivants un fantôme irrité, L'âme d'un pauvre mort privé de sépulture. Parmi les froids humains promenant ma torture, Ame en peine, j'errais me cherchant un tombeau.

Eh bien ! je le trouvai, mais si pur, mais si beau, Qu'alors je m'étonnai de n'avoir plus la vie.

Conterai-je cela? Je n'en ai guère envie.

L'aventure est bizarre, et comment la narrer ?

Je ne voudrais point rire et moins encor pleurer...

Non ! meurs avec mon cœur, cher secret, dernier baume î

Seule fleur du désert, garde-lui ton arôme î

YI

C'était dans un wagon, sur le chemin de Flandre.

Que faisais-je par là, jamais je n'en sus rien.

Deux femmes s'y trouvaient, l'une au grave maintien,

A l'âge grave aussi ; l'autre d'âge plus tendre

Et plus digne d'étude à la regarder bien.

Dix-huit ans, très candide et la mine éveillée,

Le front épanoui, de soudains mouvements,

Un oeil italien, d'épais cheveux flamands.

Une vie abondante encore inessayée.

Ma foi ! c'était joli. Quelque ombre par moments

Couvrait d'un voile doux sa tète ensoleillée ;

On sentait le fruit vert qui bientôt sera mûr :

]1 naissait du nouveau dans la paix de cette âme,

Le regard s'en allait loin par delà le mur.

Rien qui ne fût tout blanc, tout ingénu, tout pur ;

Mais l'enfant s'étonnait des songes de la femme.

Du reste, un a comme il faut » permanent et parfait ;

Aucune simagrée en rien, aucune pause ;

Point d'abandon non plus ; nul objet, nulle chose,

Soit d'accent, soit d'atour, qui visât à l'effet.

Elle ne défit point son petit chapeau rose,

Ne tira point ses gants, n'allongea point son pié

Et n'ouvrit point son sac de mes yeux épié.

Avec sa mise simple et son air camarade,

(Quand ce voile discret ne l'assombrissait pas).

On ne pouvait douter qu'elle eût un certain grade,

Un bon logis, des gens pour entourer ses pas.

Veiller sur son chemin, en écarter la pierre

Et la débarrasser de maints petits tracas.

Sans que rien dénonçât un grain d'humeur altière

Ou la fit soupçonner de fierté, cependant.

Au bout d'une minute, il me fut évident

Qu'elle était demoiselle et, de plus, héritière.

Car un air d'insolence aux filles, Dieu merci.

Pas plus que le chignon ne manque en ce temps-ci ;

Mais il n'est rien, — chignon, ni pince-nez, ni franges,

Ni père sénateur, ni père maltôtier.

Ni voix de Térésa, ni rien des autres anges, —

Qui donne cet aplomb tranquille, net, entier,

Dont la fille de race, alors qu'elle est pourvue,

Ecrase doucement la fille parvenue.

J'aurais juré qu'ici la terre et le blason, Les papiers de famille et les papiers d'affaire, Tout était en bon ordre, et qu'ainsi la maison D'où sortait cette fleur était haute et prospère. J'évaluai la dot autour du million.

Cela me fit plaisir. Je me dis en pensée : « Elle peut rester fille autant qu'elle voudra Et choisir son mari sans être trop pressée. »

La vieille lui parla d'une lèvre pincée.

Et j'entendis son nom. On la nommait Cara.

Ceux qui disent que l'homme est une œuvre divine,

Parfois me semblent bien ne pas manquer de sens î

Bien des choses en nous dépassent la machine

Et ne paraissent plus de l'ordre épais des sens.

D'où viennent ces instincts, si subtils, si puissants,

Ces divinations qui font la sympathie ?

Par quel agent de chair l'âme est-elle avertie

Que tel être inconnu, rencontré par hasard.

Est un frère, qu'il a, dans nous-même, une part ?

On l'ignore, on le sait. La douleur amortie.

Sans demander pourquoi, s'endort sous son regard...

Certes, c'est un mystère à tomber en extase. Tout ce qui, dans mon cœur, s'accomplit ce jour-là 1 L'œil simple de l'enfant un moment me frôla. Ce fut tout; l'amertume emplissait tout le vase. Une goutte de baume aussitôt y coula.

Non, ce n'est point l'amour qui naquit a cette heure ;

C'était moins, c'était mieux, c'était un feu plus beau ;

Mon cœur ne brûla point de ce désir qui pleure :

Le doux regard jeta dans la froide demeure

La clarté du soleil, non celle d'un flambeau.

Je me sentais ami, j'éprouvais une joie

Toute étrange et nouvelle et dont je m'étonnais.

Je voulais, m'oubliant, la suivre dans sa voie.

Me dévouer, servir, aimer ; je me donnais.

Quelle ivresse quand l'âme à ce feu se déploie!

On se trouve meilleur et plus homme. 11 vous vient

Des inspirations d'une grandeur suprême.

Ah ! si I homme est un Dieu, c'est là qu'il s'en souvient^

Quand il fait ce présent de son cœur, quand il aime

Pour aimer, parce que l'amour est en lui-même î

J'aimais de cet amour et n'étais point jaloux. En regardant Cara, j'avais cette pensée : « Eût-elle fait un choix, fût-elle fiancée. Allât-elle à présent au devant d'un époux, Mon âme n'en serait ni triste ni blessée. Je n'aurais pas au cœur un sentiment moins doux. Et que m'importe à qui son amour appartienne î C'est sa félicité que je veux, non la mienne. »

Non, mon âme n'a point de souvenir si cherl

Ce regard d'un instant, ce vague et doux éclair,

Je ne l'ai point revu. Se sentant regardée,

L'enfant baissa les yeux. Sur son visage clair,

La charmante pudeur jeta comme une ondée.

Qu'avait-elle à rougir sinon qu'elle avait lu

Dans le fond de mon cœur l'engagement rapide

Qui sur moi lui donnait un pouvoir absolu ?

Et moi, je voyais naître une aurore splendide,

Assuré que son cœur aussi m'avait élu.

Pourquoi ? Mais nul pourquoi ne troublait mon ivresse.

J'en étais assuré sans demander pourquoi.

J'en croyais ce regard qui charmait ma détresse,

O flamme de l'amour, flamme devineresse.

Tu ne me trompais pas, son cœur était à moi 1

L'enfant baissait les yeux, sentant mes yeux sur elle. Je la regardai bien, je gravai dans mon cœur. En ce rapide instant, son image immortelle. Tout son rayonnement et toute sa splendeur ; Je la fis pour jamais jeune, ingénue et belle. Et puis je me tournai vers la campagne en fleur.

O beauté du ciel bleu, des herbes, des ravines, O beauté du silence endormi sous les bois, Jusqu'alors, j'avais cru vous voir, beautés divines, Et je vous entrevis pour la première fois î Quand j'y pense, à présent, à peine je le crois. Que ce soit en wagon, au bruit lourd des machines. Et parmi ces pâleurs du plat pays flamand, Que j'eus ce grand spectacle et cet enchantement. Ce fut comme un éclair ; ma vue était ravie ;

Je m'étonnais du ciel qui versait tant de feux,

Du parfum qui montait de la terre embellie,

Des pleurs qui se formaient dans mon cœur si joyeux,

Mon cœur tout palpitant du baiser de la vie.

Je vivais, je vivais, j'avais ouvert les cieux !

Et l'amour m'apparut, j'en connus le mystère :

Ce grand nom profané, soudain se délivrant,

Rompit le masque b?s que lui met le vulgaire ;

Je compris que l'amour est l'âme de la terre

Et le voile sacré d'un mystère plus grand...

Ils aiment, ces heureux qui, d'un élan sublime,

Dédaignant ici-bas toute autre volupté,

Se jettent dans l'amour comme dans un abîme,

Et de leur idéa] contemplant la beauté,

Ne craignent pas d'avoir trop de réternitc.

Elle avait pris un livre agréable de mine, Nî mjrtce, ni trop gros, simple et pourtant coqu«;t. Comme un seigneur romain couvert de pergamine. Oh 1 que j'aurais voulu savoir ce que c'était, Ce livre à l'air pimpant, rustique et pourtant grave! Nul blason sur le dos, sur la tranche point d'or ; Mais sur les plats, en noir, un C tout à fait brave : 0 J* appartiens à Cara ! » C'était sincère et fort. Une femme de bien veut touiours que l'on sache Où se complaît son goût, où son regard s'attache. Et n'imagine pas qu'on lui compte à délit Le musicien qu'elle aime ou l'auteur qu'elle lit. Mais cependant, le livre? Un poète, je pense. Or, ce point n'était pas sans me mettre en souci : Quel poète du temps imaginer ici ?

Quel Teuton? Quel Anglais? Qui d'ailleurs? Qui de

[France ?

Il me fallait d'abord quelque patricien,

Un très grand, un très pur, un très chaste, un chrétien.

Je cherchais. Je n'osai trouver qu'en Italie :

Ou le Tasse, indiqué par un peu de folie ;

Ou bien l'Alighieri, plus âpre, mais si grand!

Comme j'en étais là, je vis Cara pâlir,

Et, confuse, fermer le doux livre en pleurant ;

Et je me dis alors : « N'hésitons plus, c'est Dante,

Quel giorno pi ù non legemmo avante[\). »

Je dus, quoique charmé, m'avouer en passant

Que peut-être l'endroit me paraissait glissant.

La dame avait faibli, l'aventure était rude.

Et l'émoi de Cara me semb'ait indiscret.

Mais je n'eus pas le temps de pousser mon étude.

Le train s'arrêta court : « Cinq minutes d'arrêt! »

Et je crus m'éveiller, ressaisi par la prose...

J'allais d'un autre drame être plus remué. Ce qu'il faut ajouter, je ne sais ni je n'ose En faire le récit, dans l'ombre encore noué. Est-ce un rêve, et cela peut-il être avoué ?

(i) "El ce jour-là nout ne lûmet pat plut avant. Dante. Episode de Françoise de Rlmini. Enfer, livre V.

Cette heure, en vérité, fut une heure suprême : Elle est, en vérité, l'heure de mon destin. J'allais sentir, soudain en moi, naître moi-même. Ce jour mystérieux qu'attendait mon instinct. Je le cherchais encore... et je l'avais atteint 1

Or donc, de sa maîtresse indolemment suivie, La duègne descendit ; chacun se retira ; Et, sans l'avoir prévu, (fortune de ma vie !) Je me vis seul auprès du livre de Cara. Certes, les sentiments d'une âme timorée Me défendaient d'ouvrir ce livre, j'en convien ; Je me blâme. Dieu sait ! Mais je n'écoutai rien. Quitte à rougir plus tard, d'une main assurée. J'ouvris très vaillamment.

Ce livre était le mien I

Eh oui ! mon livre à moi, celui-là qu'à la flamme

J'avais un jour livré dans un transport d'horreur,

Et que je n'avais pas voulu revoir, de peur

De le trouver trop laid, ou bien, comme une femme,

De me prendre d'amour pour ce fils du malheur.

Je le voyais vêtu de satin et de moire.

En homme du Bon Dieu qui garde un cher secret,

Et déjà décoré d'une larme de gloire

Que la main de Cara jamais n'effacerait !

Ma pensée était donc de son âme entendue !

Quel trésor infini î Quel souvenir flatteur !

Elle lisait mes vers I Parfois, ma voix perdue.

Lorsqu'elle rêvait seule, arrivait â son cœur !

J'étais comme inondé de joie. Une fontaine

Sourdait de ma poitrine et chantait doucement.

Je me sentais à l'ombre, heureux divinement.

J'étais bon, j'étais pur, et l'eau toujours sereine

Baignerait plus de fleurs sous un ciel plus clément.

Je me disais : « La vie est une ivresse immense.

Un printemps éternel, un éternel beau jour.

Il est beau jusqu'au soir. S'il tombe, il recommence.

Je ne saurais pleurer, puisque j'ai l'espérance! »...

Et je n'ai pas pleuré, puisque j'avais l'amour.

Sous un nouvel aspect m'apparaissait la terre. Dans un voile d'erreur trop longtemps enlacé,

Un mot que j'avais lu dissipait le mystère : D'un seul rayon d'amour tout l'avenir s'éclaire. Un seul rayon d'amour redore le passé.

Comment l'avais-je dit, et pourquoi, je l'ignore. Dans ce temps-là, pourtant, je l'avais entrevu. Ce secret de la vie aussitôt méconnu.

• Tu n aimes pas : l'ennui fe tue et te dévore. » Mais j'avais dit ce mot, et Cara l'avait lu.

xn

Hélas I c'était fini. La foule reparue

Remplissait le wagon et roulait Dieu sait où!

Cara n'y semblait plus qu'un ange dans la rue,

Et moi, comme une eau vile un jour de forte crue,

Je me voyais courir à gros bouillons au trou.

Tout s'était dissipé. J'avais perdu mon rêve,

Et plus rien ne riait dans le ciel assombri.

L'enfer reparaissait, j'y descendais sans trêve;

Plus d'espoir, plus d'amour. Que mon destin s'achève !

Je ne reverrai plus l'astre qui m'a souri.

Dans le lointain fuyaient des châteaux, des églises.

Antonia brillait au couchant enflammé;

Cara le traversait, fuyant avec les brises.

Une voix me disait : « Doutes, contes, méprises,

C'est ta vie. 11 le faut, toi qui craignis d'aimer! »

Je me souvins alors d'un incident étrange. Tout à l'heure en ouvrant le livre de Cara, Sur la première page un mot se rencontra :

« Dans ce mélange « Cherchez avec bonté, faites avec douceur « La part de mon esprit et celle de mon cœur :

« C'est votre métier d'ange, c Acceptez pour Mozart l'offrande de l'auteur. »

Je n'avais dédie que ce seul exemplaire :

Antonia devait l'avoir ; mais le libraire

Lui fit cet autre sort que j'apprenais plus tard.

Et, tandis qu'en tremblant j'admirais ce hasard,

La splendeur de Cara paraissait endormie.

Le remords me criait : « Elle n'est plus amiel »

Sur son front, comme au ciel, je voyais un nuage. Antonia venait m'accuser et mourir ; L'autre était un vengeur, elle avait à punir. Le vent semblait chanter : Quel jour le ciel présage ! O repentir, ô pleurs de mon cœur défaillant 1 O lâcheté devant les douleurs entrevues 1 Expiation sans but, avenir effrayant!

Fastidieux ennui des âmes dépourvues !

Stérile et vain travail des perclus et des morts!

Faut-il continuer d imbéciles efforts ?

Et ne sauTai-jC enfin secouer l'anatheme

Qui m'oblige à n'aimer et servir que moi-même ?

J'entrevoyais parfois luire comme une aurore.

Ce grand mot de l'amour, si souvent prononcé,

Parfois il grandissait, puis s'éteignait encore.

« Ce que c'est que l'amour? disais-je. Je ne s^ai.

f La douce Antonia fut l'amour offensé.

« Ensuite j'offensai Dieu même par le doute;

€ Puis j'ai fermé les yeux, puis j'ai perdu ma route,

€ Et l'ennui me tûra, car je n'ai pas aimé. »

Ainsi se nourrissait mon chagrin enflammé.

On arriva. Je vis dans l'ombre, à la sortie, Un coupé leste, avec des gens très bien stylés. J'étais là. Mais Cara sans me voir est partie. Un éclair 1 Ses chevaux me parurent ailés. Il pleuvait. On m'apprit que j'étais à Bruxelles, Ville où l'on sent le froid avant d'être inondé. Dans mon gîte un feu noir brûlait sans étincelles. E caddi corne corpo morto cadde (i).

(i) Et je tombai comme tombe un corps mort. — Dante. L'Enfer. Dernier vers du chant V.

A mon chevet veillait la servante un peu bête.

Qui soignait au logis la fièvre et l'escalier.

Selon elle j'avais quelque mal à la tête ;

Selon moi son français était irrégulier.

Nous nous comprenions peu : « Avertis, lui disais-je,

< Cara, que je me sens mourir dans cette neige

< Où ses yeux m'ont poussé. Dis lui qu'Antonia, c Devant Dieu tout à l'heure, au ciel me renia.

c Amène les bientôt ; je meurs. » La Brabançonne Me répondait : a Monsieur, tu ne mourras personne, « Et Cara, c'est quelqu'un que je ne comprends pas. » Mais, femme, elle ajouta dans une crise extrême :

< Sois bien sage. Monsieur. Cara vient pas à pas, c Avec un livre blanc. L'Antonia de même. » C'en fut assez pourtant. Cette femme au bon coeur. Sachant ces noms, usait de leur charme vainqueur. Avec elle parfois je faisais ma prière.

J'ai pu, triste, souvent, chercher mon cimetière. A mourir, mais d'amour, je m'étais préparé; Sans cesse j'en formais le rêve exaspéré.

Je suivais mon convoi. Sur la bière décente, Le livre blanc était ouvert, Cara présente ; Antonia dormait, morte, sous un lilas ; Et je chantais : Quel jour le ciel présage ! ..Hélas ! Je finis par guérir. Malgré moi. Nos tristesses Ne vont pas à la mort, elles vont aux vieillesses. Je me levai disant, plein de sourdes terreurs : « Ta vie est sans amour, ta mort sera sans pleurs! »

Je revins tout songeur, par cette route grise

Que sans savoir comment, au hasard, j'avais prise.

Tout était dit. C'était la fin. J'avais été.

J'étais perdu dans une immense aridité,

Mais qu'importe? L'amour était vivant encore,

Et jusqu'à ce moment, dans mon cœur ont tinté

Antonia plus triste et Cara plus sonore.

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