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Au baron inquiet du sort de son procès, Et même il se lia par une étrange clause.
Sans croire qu^il courût des risques à ce jeu, Pour prouver au baron combien son adversaire En plaidant contre lui se montrait téméraire, Il offrit d^engager sa tête pour enjeu !
Rassuré, le baron remercia le juge.
Et vers le vieux castel s'en revint, plein d'espoir ; Mais l'ingrat ne fit pas sa prière, le soir, Pour remercier Dieu, qui seul décide et juge !
Le seigneur suzerain du féodal manoir Chevauche allègrement sur son destrier noir !
Malheur à ceux qu'endort l'aveugle confiance! Les songes mensongers, qui peuplent le sommeil, Avec l'illusion s'envolent au réveil.
Et la réalité fait pâlir Tespérance.
Le sire d'Apremont vit arriver, un jour.
Un messager porteur de funeste nouvelle ; Le président, malgré sa promesse formelle.
L'avait fait condamner sans appel par la Cour.
On essayerait en vain de raconter la rage. .
Le dépit, la fureur et Tindignation
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Du sire, qu^écrasait l'humiliation...
Rien ne parut pourtant sur son hautain visage!
Caltne et serein le jour, — aussitôt que la nuit Drapait à l'horizon son manteau lourd et sombre, Le baron exhalait sa colère dans Tombre; Des murs de Montmayeur il s'échappait sans bruit.
A travers la campagne il errait en silence.
Il errait, et souvent, auprès du vieux moulin, Où se montre, dit-on, à minuit, le Malîn, Il faisait des serments de haine et de vengeance.
Le seigneur, quand tout dort dans Tantique manoir, Galope à travers champs sur son destrier noir !
Deux ou trois mois après cette déconvenue.
Le baron de nouveau s^en fut à Chambér}', Et se présenta chez monsieur de Fessigny, Qu'effraya tout d'abord sa visite imprévue.
Le sourire à la lèvre et portant haut le front, Calme et comme insensible au coup de la fortune. Il venait, pour prouver qu'il était sans rancune, L'inviter à venir au château d'Apremont !
Le malheur, disait-il, l'avait trouvé stoïque. Mais il voulait au moins, pour faire ses adieux
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A Tantique château bâti par ses aïeux, Y donner une fête, un banquet magnifique.
Ce devait être aussi belle réunion :
Barons et chevaliers, dames et damoiselles,
Les plus vaillants seigneurs, les femmes les plus belles.
Avaient tous accepté son invitation.
Le président trouva la chose un peu suspecte. Il voulut refuser... Mais, dans sa loyauté, Il réfléchit bientôt que l'hospitalité Est une sainte loi que partout on respecte !
D^ailleurs, quand une fête est dans tout son éclat , Quand des torches d'honneur jaillissent mille flammes, Au son des instruments et sous les yeux des dames, Quelle main s'armerait pour un assassinat ?
Enfin le président accepta... Côte à côte.
Le lendemain matin, ils partirent tous deux.
Monsieur de Fessigny paraissait soucieux.
Le sire d'Apremont souriait à son hôte.
Ensemble et d'un pas lent, vers le sombre manoir. On vit se diriger mule et destrier noir !
Jusques à Montmayeur, tout le long de la route. Le baron fut charmant, et sa joyeuse humeur
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Força le président, inquiet et rêveur,
A chasser loin de lui le soupçon et le doute.
Entre eux il ne fut pas un instant question D^espérance déçue et de fausse promesse ; La fête et ses splendeurs, cour plénière en liesse. Remplirent tour à tour leur conversation.
Le vautour avait-il rogné ses rouges serres?
Le nocturne chacal s'était-il fait agneau?
Tout est-il donc changé dans le sombre château, Théâtre tant de fois de funèbres mystères?
Le sire d' Apremont, qui retourne au manoir, Fait sentir Téperon à son destrier noir !
Mais ils sont arrivés. Le cor s'éveille et sonne-, La herse devant eux se lève avec fracas, Les chevaux hennissants font trembler sous leurs pas L'antique pont-levis, qui fléchit et résonne.
Au château tout a pris un air joyeux de fête ; Dans la cour, les varlets, sur la table accoudés, Agitant à grand bruit les hanaps et les dés.
Échangent des clameurs qu'au loin l'écho répète.
Sur le seuil du castel où flotte un étendard. L'essaim des invités vers le baron s'avance ;
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Les daines seulement brillent par leur absence. Le président alors se repent. . . mais trop tard !
Il reprit cependant un peu de confiance Quand, parcourant des yeux la salle du festin, Il vit s'amonceler, sur la nappe de lin, Du somptueux banquet la splendide ordonnance.
Dix lustres radieux et cinquante flambeaux Versent autour de lui des torrents de lumières; Ce ne sont qu'écussons, guirlandes et bannières. Et le mur disparaît sous les soyeux rideaux.
La table plie au poids des viandes fumantes : Sur les grands plats d^argent se dressent tout entiers Lièvres, perdrix, faisans, moutons et sangliers, Paons à demi cachés sous leurs plumes brillantes ;
Les fruits les plus exquis^ les gâteaux délicats Montrent avec orgueil leurs jaunes pyramides. Et Tamphore promet à l'or des coupes vides Le vin de Montmélian et le doux hypocras.
D'un semblable repas Taspect est homérique !
Qui peut rester alors soupçonneux et prudent ? Donc, quand il fut assis, le noble président Se moqua bien tout bas de sa peur chimérique.
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Le baron semblait être en veine de gaîté, Les convives bientôt partagèrent sa joie ; On but à la santé des princes de Savoie ! Au pays ! à sa gloire ! à sa prospérité !
Sans doute les seigneurs, buvant jusqu^à Taurore, Se seraient enivrés et de vin et de bruit, S'ils n^avaient entendu tout à coup dans la nuit Retentir le beffroi solennel et sonore.
Le marteau sur Tairain retombe douze fois...
C'est minuit ! ... Au tumulte on a fait soudain trêve.
Le sire d'Apremont de son siège se lève,
Remplit sa coupe et dit ; « C'est aux morts que je bois ! w
A ces lugubres mots les lumières pâlissent ; Lustres étincelants et flambeaux, tout s'éteint! Et, comme obéissant au souffle d'un lutin.
Les rideaux blasonnés sur la muraille glissent !
Les varlets, les soldats, les vassaux du manoir. Apparaissent groupés dans une salle immense, Et, la dague à la main, se pressent en silence Autour d'un échafaud couvert d'un voile noir.
Sous ce sombre appareil un mystère se cache, Qui trouble et fait pâlir chevaliers et seigneurs.
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Une torche blafarde aux tremblantes lueurs Éclaire le billot et la sanglante hache !
Le pauvre président, défaillant, éperdu, Implora du regard ses compagnons de fête , Mais tous avec terreur avaient tourné la tête... Il comprit quUl était sans ressource perdu!
Le baron dit alors d^une voix forte et dure : « Mes aïeux m^ont fait noble, et le roi chevalier; Je suis de Montmayeur souverain justicier-. Je punis, c'est mon droit, le crime et le parjure !
« Un homme m'a leurré de perfides serments !
De sa foi, messeigneurs, le gage était sa tête !
J'ai perdu mon procès ! — Soit ! — Ma vengeance est prête !
Cet homme est parmi vous -, sa tête, je la prends ! »
Il dit, et le bourreau, traversant l'assemblée. Traîna vers le billot le pâle président !
Le baron prit la tête, et d'un regard ardent La contempla d'abord^ de sang toute souillée !
Et bientôt, s'élançant sur son destrier noir. Le baron au galop s'éloigna du manoir !
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Là-bas, dans son palais, le Sénat délibère.
L'auditoire est nombreux. — Les gens de Chambéry Se demandent pourquoi monsieur de Fessigny Est absent aujourd'hui de son siège ordinaire.
Tout à coup sur le seuil paraît un chevalier Armé de toute pièce et visière baissée 1. . . La Cour, à son aspect, semble d'efiroi glacée*, Mais lui s'avance grave et parle le premier :
i( Nobles seigneurs, dit-il, le Sénat s'inquiète De ce qu'est devenu monsieur de Fessigny.
De votre président ne prenez plus souci :
Il est mort cette nuit, et j'apporte sa tête ! »
Il dit, et sur le sol il jette bruyamment
Son trophée effrayant, qui jusqu'à leurs pieds roule -,
Puis, mettant à profit la stupeur de la foule,
Il s'éloigne et remonte à cheval librement.
Le châtiment suivit cette audace exécrable :
Dans l'intérêt de tous, le Sénat et le Roi Invoquèrent bientôt les rigueurs de la loi Pour punir sans pitié ce crime épouvantable.
A son tour le baron à mort fut condamné.
Mais on eut beau chercher dans toute la Savoie...
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Avant la loi le diable avait saisi sa proie : Il Pavait avec lui dans l'enfer entraîné!
Le château fut rasé ; mais, dominant Tabime, On a laissé debout la tour de Montmayeur, Dont l'aspect gigantesque inspire la frayeur, Comme une expiation éternelle du crime.
Quand parfois l'étranger, touriste ou voyageur, Qui voit à rhorizon cette masse, demande Si ces lieux ont gardé quelque sombre légende, On lui dit ce que fut autrefois Montmayeur.
Mais qu'il n'espère pas visiter la ruine :
Nul ne le guidera vers les murs chancelants.
Ces lieux servent encor d'asile aux revenants. Et la tour quelquefois à minuit s'illumine.
L'ombre du vieux baron, sur son destrier noir. Vient, dit-on, chaque nuit visiter le manoir!