‹ Cara patria: échos italiensChapitre 31 sur 67 · A A. DE LAMARTINE · texte numérisé non relu

A A. DE LAMARTINE

L'automne est la saison où les champs de Savoie Rappellent des beaux jours la splendeur et la joie. La gelée, au matin, en frappant les halliers, Fait pleurer à midi vignes et châtaigniers ; Le brouillard qui s'étend au-dessus des vallées Jette son voile épais sur les cimes mouillées Du chêne frémissant, et couvre le coteau ; Mais lorsque du soleil le radieux flambeau Laisse tomber ses feux sur le sol tributaire , Un chaud rayon de vie a réveillé la terre, Et le vent souffle tiède et ride les ruisseaux.

Il8 RAPHAËL.

La fleur s'épanouit sous le chant des oiseaux,

Qui rend, comme en printemps, aux rives embellies

La vivante nature et ses mélancolies.

Heureux qui sait goûter le charme de cette heure I

La lèvre qui sourit, le cœur brisé qui pleure.

Lui doivent, tour à tour, le chant et le soupir...

C'est alors qu'il est doux d'aimer et de mourir !

Un de ces beaux jours- là, Raphaël vit Julie. Cet instant solennel décida de $a vie.

Le lac était serein, et le léger bateau Voguait vers Hautecombe, au caprice de l'eau. Quand du bout du vallon la brise furieuse S'élance tout à coup, et la vague écumeuse, Qui ballotte l'esquif, sur sa cime glissant , Entr'ouvre devant lui l'abîme menaçant !

Les sombres grondements, qu'au loin l'écho répète, Aux matelots troublés annoncent la tempête !

A regagner la rive il ne faut plus songer.

Le bateau lutte avec les flots et le danger ! Raphaël, qui de loin voit la barque en détresse. Appelle un batelier, le conjure, le presse.

Et se porte en plein lac pour sauver le bateau Qui parfois disparaît sous l'écume de l'eau; Enfin les deux esquifs, que la lame rassemble, Sur la grève, sauvés, vont échouer ensemble.

Quel tableau déchirant et quel spectacle affreux Frappent de Raphaël et le cœur et les yeux !

Dans le fond du bateau, couverte d'eau glacée, Une femme mourante, hélas! s'est affaissée, Et sa tête s'appuie au rustique coffret Où le batelier serre à Tabri son filet !

Dans ce désordre même, oh ! qu'elle est encor belle ! Ses cheveux bruns, épars et flottants autour d'elle. Semblent l'aile luisante et noire d'un oiseau Par la vague à demi couvert, au bord de l'eau. Sa joue, où les couleurs ne sont point ellàcées, le trahit pas l'effroi d'émotions passées, jon front d'un blanc mat, sous un rayon vermeil , Tait plutôt un tranquille sommeil !

Lge déserte, au pied de Hautecombe , ^n retiré que le rocher surplombe , lit les murs hospitaliers Donnent pai^ya nuit asile aux bateliers.

é la belle évanouie^ Avant qu'elle eut^i^né même un signe de vie.

A genoux et tenaj^Bi tête dans sa main , Raphaël veille sjfl^usques au lendemain.

De^^|fl^^Bnoureux s'échappent de sa bouche :

pleure et prie au pied de la funèbre couche.

Julie, au point du jour, reprend enfin ses sens;

Elle fixe sur lui des yeux reconnaissants ^

Et dit : « Soyez béni. Seigneur, en qui j'espère !

Je pourrai donc aimer ! J'ai désormais un frère ! »

Ainsi, dès que ses yeux se sont rouverts au jour. Sa première parole est un accent d'amour !

Hymne saint de l'amour , cantique des cantiques !

Pour vous traduire, il faut les fibres sympathiques.

L'élan passionné du Poëte orateur;

Lui seul a dans la voix une gamme choisie.

Et pour .faire un concert d'ardente poésie.

Sa lyre est dans son cœur !

• D'ailleurs, pourquoi vouloir analyser ce livre ?

Où retrouver l'écho de l'àmc qui se livre

Tour à tour avec joie aux plaisirs, aux douleurs ?

L'esprit n'a-t-il pas vu se dresser cette image.

Quand le regard se voile en Usant une page

Qu'il mouille de ses pleurs ?

Âh ! j'aurais aimé voir cette double tendresse S'unir et se confondre en une même ivresse !

Quoi ! la santé, dit-on, passe avant le bonheur? Dieu relève et soutient Tamour qui s'abandonne, Et, dût-on en mourir, quand on aime, on se donne, On se donne et Ton meurt!...

Mais qu^ai-je dit ?.. . Grand Dieu ! je le sens, je blasphème ! . L*amour, c^est le respect de la femme qu'on aime ! . . . Pardon pour le reproche et pour Pétrange mot ! . . . Ne sacrifions pas à Tamour la sagesse !

Car la mort, qui prend tout, beauté comme jeunesse, La mort vient assez tôt !

Et la mort, en effet, ne s'est pas fait attendre : Un an s'est écoulé!... L'homme ne peut prétendre A la réalité de l'éternel amour. . .

Raphaël, cependant, lorsque revînt le jour Qui pour lui ramenait un saint anniversaire.

Voulut revoir la plage et le roc solitaire Où, le cœur palpitant, pour la première fois, De son aimable amie il entendit la voix.

Hélas ! tout est changé ! Le brouillard de l'automne Ceint toujours le rocher d'une froide couronne ;

La petite cabane et la meule de foin,

Dans l'ombre de la tour, s'aperçoivent de loin ;

Mais la demeure est vide et la rive est déserte, *

Le seuil a disparu déjà sous Therbe verte. . .

L'hirondelle elle-même a fui loin de son nid,

Qu'habite désormais un sombre oiseau de nuit.

A ces pressentiments l'âme en vain se refuse,

Il lui faut renoncer à l'espoir qui l'abuse. . .

Celle que Raphaël attend ne viendra pas :

L'amour n'arrache point une proie au trépas ;

Elle est morte là-bas, morte à la fleur de l'âge,

Morte sans avoir pu revoir le doux visage

De l'ami regretté qui l'attend vainement.

Quoi ! pas un souvenir, pas un mot , pour l'amant !

Hélas ! il est venu ce mot, mais qu'il est triste!

A de telles douleurs se peut-il qu'on résiste !

Ce mot, c'est celui-ci : «Je meurs, je meurs sans vous;

Mais il est dans le ciel un dernier rendez-vous,

Où les cœurs séparés se retrouvent encore.

Si Dieu daigne éclairer d'une nouvelle aurore

Les âmes que la mort seule a pu désunir.

Vivez!... Moi, je vivrai dans votre souvenir.

Vivez! Ne hâtez pas l'heure qui vient si vite,

Ne laissez pas le temps emporter dans sa fuite

Tout espoir de revivre en un monde meilleur ;

Vivez, et méritez, à force de douleur.

De revoir votre amie après tant de souffirance :

Cest du fond du malheur que surgit Tespérance. » Raphaël obéît. L'amour avait vaincu ! . . .

Hélas ! si vous saviez comment il a vécu ! . . .

Avez-vous vu, lecteur, à Florence ou dans Rome, Un merveilleux portrait? C'est celui d'un jeune homme Debout, mais appuyé sur le coude, et fixant Vers le vague horizon un œil vif et puissant. Sa bouche est triste et douce, et sa joue est pâlie; Son teint, déjà plombé par le ciel d'Italie, Dore, sans le charger de tons blafards et lourds, De nuance de nacre une peau de velours.

Son nez mince, aquilin, a des reflets d albâtre -, Sous un sourcil arqué, sa paupière bleuâtre, Recouvrant à demi son œil doux, quoique fier. Semble sous un nuage envelopper l'éclair.

L'azur d'un ciel foncé brille dans ses prunelles ; Son regard, aspirant aux voûtes éternelles,

Gomme pour déchiffrer un sens mystérieux,

Sonde le firmament, interroge les cieux.

Sur le front mat et pur brille l'intelligence : On y voit se trahir l'âme qui vit et pense.

La tête, un peu penchée, a sur le cou nerveux En flocons ondoyants répandu les cheveux !

Ce portrait où la grâce est jointe à Tharmonie, Cet oeil, déjà rêveur, qu'enflamme le génie, Ce front vaste et serein — oh ! quel art triomphant ! Pour tous, c*est le portrait de Raphaël enfant *, Mais, pour l'observateur qui cherche et qui devine , Ce n*est plus Raphaël, c'est déjà Lamartine.

Au milieu d'un bouquet de sombres noisetiers , Où fleurissent parfois les libres églantiers , Se dresse, sur le mont qui domine la plaine, La tour que Raphaël garde pour tout domaine : Séjour triste, isolé, débris du vieux château Qui jadis couronnait la cime du coteau.

C'est là que, seul , en proie au mal qui le dévore, Il succombe à demi, pour résister encore :

Vains efforts ! vain espoir ! Il souffre, et la langueur De sa jeunesse étreint la suprême vigueur !

C'est là qu'enseveli dans une nuit profonde , Il vit seul^ éloigné de tous les bruits du monde. Absorbé tout entier par les pensers du Ciel ,

Il ne laboure plus Thumble champ paternel.

Il remplit les devoirs d'un vénérable prêtre. Des enfants du village il s'est fait Thumble maître , Les nourrit de son pain, les chauffe de son feu , Leur montre la nature et leur parle de Dieu.

C'est là que Pétranger, sur la foi d^un vieux guide, Pour revoir Raphaël monte d'un pas timide :

Il pénètre bientôt dans le triste manoir ; Il traverse à la hâte un long corridor noir.

Où loin de tout soleil Thumidité ruisselle, Franchit le seuil brisé qui sous son pied chancelle, Et cherche, sous les plis d^un front chauve et blêmi. Les traits décomposés d^un malheureux ami.

Les murs sont élevés, la chambre est vaste et sombre,

Les angles sont obscurs; mais, pour dissiper Pombre,

Une haute fenêtre aux losanges de plomb

Partage du soleil le lumineux sillon.

Deux grands fauteuils, débris d'une opulence antique.

Meublaient modestement cette salle gothique.

Puis une table offrait, sur des ais vermoulus,

Du pain, quelques papiers, des livres souvent lus.

Les briques du pavé, la haute cheminée.

Avec sa crémaillère en lance terminée.

Et le repas du soir qui murmure et qui bout

Sur un mince fagot qui brûle par le bout*,

Du plafond dégradé les poutres enfumées,

De vieux cofires ouverts, des armoires fermées ; Ces restes d'un passé dont s'est éteint l'orgueil Respiraient la tristesse, et la mort, et le deuil. Grâce au jour qui filtrait par la fenêtre ouverte, Dans un angle on voyait, garni de serge verte, Un grand lit à colonne, en vieux hêtre sculpté, Sur lequel au hasard un drap était jeté.

Un jeune homme était là, vieilli par la misère.

Hélas ! en contemplant, à cette heure dernière,

Ces traits si fiers jadis, cet œil jadis si beau.

Où des saintes ardeurs rayonnait le flambeau.

Ce poétique front, jadis plein d'un doux charme,

L'étranger attendri sent couler une larme.

C'est bien lui ! car son cœur, jusqu'au dernier moment,

Ainsi qu'il a vécu, veut mourir en aimant!

Et près du triste lit, passereaux, hirondelles,

A Tami qui s'en va sont demeurés fidèles :

Pour eux le moribond émiette avec amour

Une douce caresse avec le pain du jour.

« C'est vous, dit-il, amis? Ma suprême journée

A de bons souvenirs peut donc être donnée !

Grâce à vous, mon trépas doit être exempt d'effroi.

Vous dirai-je le sort s'acharnant contre moi.

Ma vie à tous les vents dissipée et perdue,

Mes biens anéantis et ma maison vendue?

Mes parents morts? Julie ! ange par Dieu donné.

Puis repris? et moi-même à souffrir condamné Jusqu^au jour bienheureux (seul espoir qui me reste !) Où je m'envolerai vers le séjour céleste ?

Cependant, croyez-moi, quand la brume du soir Conune un voile de deuil entoure ce manoir, Quand approche Phiver, quand le vent monotone Murmure tristement dans les feuilles d^automne, Je me dis : Qui de moi se souviendra jamais?

Dois-je mourir, hélas! comme ceux que j'aimais, Sans qu^un ami pieux visite au moins ma tombe. Sans qu'un soupir s'élève ou qu'une larme tombe ? Sur mon marbre oublié qui pliera les genoux ? Et vous, petits oiseaux, qui prendra soin de vous? Je ne serai plus là quand viendra la froidure : Où donc chercherez-vous votre pauvre pâture?... Je blasphème! J'ai tort, car, après mon trépas, Dieu, qui m'appelle à lui, ne vous oubliera pas ! Pour vous, ami, voici ma suprême pensée :

Cette histoire au hasard sur le papier tracée. C'est la mienne! Un doux nom la remplit jusqu'au bout. Tenez, emportez-la -, quand vous aurez lu tout. Vous pleurerez peut-être, et vous direz : Cet homme. Traînant de tristes jours de la Savoie à Rome, Fut bon, mais inactif, aimant, mais malheureux ; Et mes amours passés, si vous pleurez sur eux, Vous feront bénir Dieu, dont la main me délivre... » Il dit, puis expira. Vous connaissez ce livre

D^où réterael amour, comme un parfum, sortait?.. Raphaël a dicté, Lamartine chantait I

Chantez, poëte, amant de la grande nature!

Chantez le doux printemps, les champs et la verdure, L'hirondelle, Thiver, qui fuît rasant le sol-, La neige sur les monts, la fleur dans les vallées, La nuit qui monte sombre aux voûtes étoilées... Chantez comme le rossignol !

Chantez le lac limpide aux ondes transparentes. Et les vagues d'azur sur la grève expirantes. Apportant à la rive un baiser du flot bleu ; Et l'algue du rivage, et la grotte discrète Où le silence même émeut Pâme muette Qui s'élève, en priant, vers Dieu !

Chantez les cheveux noirs et le front pur d'Elvire, La lèvre frémissante où fleurit le sourire, Et le regard humide et serein tour à tour -, Dites de Jocelyn la touchante épopée ; Chantez du cœur humain la tendre mélopée.

Et rhymne éternel de Tamour !

Mais si, foulant aux pieds les palmes poétiques, Vous allez demander aux luttes politiques La gloire que promet la popularité, Vous serez entraîné vers un abîme sombre, Et, bientôt terrassé, vous grossirez le nombre Des martyrs de la Liberté.

La Muse aime le calme et l'ombre solitaire :

Elle craint les fureurs de l'hydre populaire. Et, comme le cheval piqué par Téperon, Qui hennit contenu par un frein qui Tindigne, Elle n'a plus de voix que pour le chant du cygne, Lorsque s'éveille le clairon.

Le peuple enthousiaste a de folles ivresses : Il promet ses faveurs, ses bravos, ses caresses Au défenseur ardent et providentiel Qui, pour le faire heureux, vers le progrès le guide; Mais, dans la coupe d'or où boit la lèvre avide, Au nectar succède le fiel.

Athènes, le berceau des dévouements civiques. Gardait pour récompense à ses fils héroïques L'ostracisme et l'exil, la mort ou la prison. Victime dévouée au nouveau Minotaure, Miltiade, est-ce assez?... Non : il lui &ut encore Socrate, Aristide et Cimon !

l3o RAPHAËL.

Imitateur bâtard de Tinjustice antique, Ce peuple a des élans d'ardeur patriotique, Et sous un masque en vain cache son front pâli ; La France d'un long joug a gardé Phabitude ; La force manque même à son ingratitude :

Son ostracisme, c'est Toubli.

Lui, dès quMl fut rendu, nouveau Cincinnatus,

Au culte du foyer et des humbles vertus.

Il ne regretta pas Péphémère puissance.

De Milly, de Monceaux, il est la providence :

Quand Tannée est mauvaise et le pressoir sans yin,

Le vigneron n^a plus à redouter la faim.

L'étranger, le proscrit, jour et nuit, à toute heure,

Trouvent un bon accueil au seuil de sa demeure ;

Ils savent qu*en ces murs la sainte charité

S'exerce sous le nom de l'hospitalité ;

Et le pauvre honteux, venu baissant la tête.

S'en retourne emportant une aumône discrète.

C'est encor, n'est-ce pas ? un rôle noble et pur,

Et qui n*est pas moins grand pour être plus obscur;

Mais, hélas ! au milieu des luttes de tribune,

Lamartine a souvent oublié sa fortune,

Et, les pauvres aidant, il ne lui reste rien.

Hélas ! il ne peut plus même faire le bien.

Athène aurait jadis, pour mieux lui rendre hommage,

RAPHAËL. l'il

Au poëte indigent ouvert Taréopage ;

A Rome, avec orgueil, le peuple et le sénat

Eussent mis à ses pieds les trésors de TÉtat. . .

En France qu'a-t-on fait? Sous la forme banale

D^une souscription dite nationale,

Chacun jette à celui qu'il s'en va décriant

L'aumône qu'il aurait donnée au mendiant.

Honte sur ce pays inconstant et vulgaire,

Qui marchande aujourd'hui l'obole à Bélisaire !

Ce n'est pas tout encor ! Le vieil esprit gaulois

N'a pas même épargné le malheur cette fois :

Il exerce à tout prix sa verve satirique.

Lamartine a pleuré son foyer domestique :

Eh bien, le ridicule atteindra ses regrets !

On raille sans pudeur les antiques chenets

Auprès desquels ses chiens, le soir, couchés dans Tombre,

Suivent d'un œil ami son regard triste et sombre.

Ah ! ceux qu'a divertis cette lâche gaieté

En rendront compte, un jour, à la postérité !

Oui, la postérité plus tard doit tenir compte ' A ceux<i de la gloire, à ceux-là de la honte !

L'avenir, qui promet des autels au passé.

Fera dans sa clarté rayonner la justice ; Aux mart)rrs il payera le prix du sacrifice Et du sillon qu^ils ont tracé !

A ceux dont le présent a défloré la gloire Les siècles garderont un vengeur : c^est Thistoire ! Lamartine a des droits à l'immortalité !

Les noms que Puni vers doit redire à la ronde, Ce sont les noms de ceux qui donnèrent au monde Les drapeaux de la Liberté !

Du lointain avenir la justice immuable Aura son monument, plus que Tairain durable ' , Où des peuples, un jour, religieusement Viendra s'agenouiller la pieuse cohorte ; Mais aujourd'hui déjà l'humble poëte apporte Son grain de sable au monument.

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