‹ Caractères et paysagesChapitre 14 sur 35 · LES CATACOMBES · texte numérisé non relu

LES CATACOMBES

bientôt ces restes obscurs. Ensuite , comme son tour de parler était venu , il reprit , en faisant le signe de la croix, le fil de son panégyrique, roulant sans doute sur la sainteté du lieu , et sur le miracle continu qui s y opérait , grâce à Tintercession de saint Michan.

Si l'on veut analyser chimiquement cette espèce de prodige , c'est à l'absence de toutes les parties aqueuses, à la sécheresse éternelle des murs et du sol, qu'on doit l'attribuer. Les parois, enduites de carbonate de chaux et de terre argileuse; le sol, imprégné des mêmes substances, absorbent l'humidité nécessaire aux progrès de la putréfaction. Ainsi, la matière animale, déposée dans ces caveaux , au lieu de, pourrir, se dessèche. La chair et les ossemens changent de nature ; l'une devient semblable à du parchemin, les autres blanchissent sans s'amollir , et les proportions des cadavres se conservent.

Quelques unes de ces chapelles latérales , qui sont fermées par des grilles , servent de lieu de sépulture à plusieurs familles nobles. Des profondeurs de l'un des caveaux, je vis briller deux ou trois couronnes, posées sur les cercueils; c'étaient

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îes insignes héraldiques qui serrent de symboles funèbres aux titres de baronnet et de comte. Elles élincelaîent comme si louvrier les eût polies la veille même. Le sacristain nous apprit que , depuis cinq ou six ans, personne n était entré dans ces chambres mortuaires ; et pour prouver son assertion , passant la lanterne à travers la grille-, il nous fit voir toute la voûte couverte d'un tissu de toiles d'araignées , tombant sur les cercueils ; elles occupaient un espace de quatre pieds de haut sur huit de large ; singulier dais, fruit des labeurs de tant de générations d'insectes.

J'avoue, que ni les Catacombes de Paris, ni les <;énotaphes et les tombeaux de Westminster, ni le vaste cimetière du Père-Lachaise , n'ont produit sur moi une impression comparable à celle que m'ont laissée les catacombes de Saint-Michan ; et les frères Sheares; et toute cette association d'idées mélancoliques , qui me ramenait à la fois à l'histoire récente de ma patrie, et aux plus sombres pensées qui puissent agiter, humilier, confondre l'humanité, oublieuse de son néant. Chez les peuples du midi , la vie est trop féconde et trop active pour ne pas* triompher

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aisément de la pensée de la mort. Sur une colline qui domine Paris 9 tous Toyez s'élever et scintiller, aux rayons d'un beau soleil de France, une foule de tombes, obélisques, statues, colonnes, cippes, aiguilles, autels, bustes, temples, tourelles de marbre ; c'est le Père-Lachaite. A son aspect , l'idée d'une fête vous saisit : celle de la destruction disparait*

Dans vos Catacombes parisiennes, le contraste des soins puérils de l'homme et de l'éternel travail de la nature, qui détruit toujours pour toujours reproduire , est poussé jusqu'à un excès burlesque. Une combinaison fantastique et artificielle vient s'y jouer de la mort : c'est le mélodrame , importé dans les régions du néant.

Que de fois j'ai frémi de penser à cette gravité sombre de l'éternité , mêlée à une coquetterie d'ossemens et de squelettes! Des myriades de tibias anonymes sont là , rangés devant vous , croisés symétriquement, disposés avec une élégance qui fait mal. Les voici donc , nos aïeux du temps de Louis VI, nos gens de la Ligue, du parti de Bourgogne ou d'Armagnac , nos dévots ancêtres , nos bourgeois goguenards , forcés , après

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leur mort, de composer avec leurs ossemens de mesquines décorations de théâtre ! Le goût du joli est donc bien dominant à Paris , s'il a pénétré dans ses Catacombes!

Dans les caveaux de Saint-Michan, c'est la Mort, oui, la Mort vraie qui vous entoure : non parée , enluminée, toute riante et théâtrale ; mais muette, inexorable, dépouillée de ce quelle a de révoltant pour les sens de l'homme ; pétrifiée, pour ainsi dire, et devenue plus terrible. L absence de toute espèce de soin pour ces restes qui se conservent d'eux-mêmes; les morts survivant aux épitaphes, les cercueils détruits avant leurs maîtres; et ce pauvre guide endormi, redisant machinalement son élégie traditionnelle , et celte parfaite égalité du lieu : moines, abbesses, assassins, buveurs, victimes politiques, courageux ou lâches; tous étendus là sans distinction, et ne servant plus qu'à faire vivre des générations de sacristains : tout cet ensemble formait une moralité frappante. Je ne sais vraiment si de toutes les leçons que l'humanité puisse recevoir, la plus forte n'est pas une telle promenade , une telle conversation , dans un tel lieu , avec un vieux sacristain imbécile.

Uns ^oïvég lit Maci)ïar>d,

Il y a de ce» âmes profondes et de ces esprits immenses qi^e les siècles et tous les com,- ' mentatears ne comprennent pas.

Jean-Paul.

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