S€ UNE SOIRÉE
obiavel. Ce dernier retrouva enfin 1 expression fran^ che de son âme , et déposa le masque. On parla» de Florence , dltalie et de liberté. L'œil de Machiavel , cet œil étineelant qui semblait toujours pénétrer l'avenir, sonder le passé ou scruter le présent, étincelah encore au mot d'indépen-* dance. Mais Yettori jetait sur l'auteurdu Traité du Prince un regard défiant, qui semblait lui dire : « Vous parler de liberté ! vous qui avez écrit le Prince ! Non , non , vous n'êtes plus le frère d'armes de Soderini , mais le précepteur de la ty>rannie. »
Cette défiance , cette incertitude , jetèrent de l'embarras dans la conversation, et les amis sortirent. Le soleil se couchait , et les belles plaines de Florence s'échauffaient , pour ainsi dire , de&
reflets d'un ciel enflammé.
C'est ici, dit Yettori avec émotion, que vous
formâtes les milices nationales. Machiavel, vous^
n'avez pas réussi : mais quel beau souvenir ! mais.
quelle activité ! quel courage ! A vos frais, vous
parcouriez le territoire entier de la république..
Quelle éloquence! quelle sagacité vous ave2; dé-%
ployée !
DE MAGHIAYEi.
MACHIAVEL
Et quelle récompense j'ai reçue ! exilé ! dégradé ! J'ai subi trois condamnations; ils ont torturé mes membres.
VETTORI
Grâce à eux, grâce à leur injustice, on sait quelle âme courageuse anime le corps de Machiavel. Votre vie a eu un beau commencement : votre héroïsme dans* les sup|>lices, vos sacrifices sans nombre à la patrie. Avez-vous oublié cela, Machiavel? L'histoire ne l'oubliera pas^
MACHIAVEL
Non , non, et je n'ai pas oublié leurs injustices. Voyez cette main. Le feu l'a dévorée. Le cardinal l'a fait brûler sans m'arracher le nom de mes complices; eh bien ! c'est elle...
VBTTORI.
.-. Qui a tracé le Prince^ et la Vie de Castruc^ cio Castracani! Est-il possible?
MACHIAVEL
Je vous entends : trop d'enveloppes cachent mon âme et ma conduite. Je suis un problème.
J'ai souffert pour la liberté; j'ai tracé le Code du despotisme. J'ai pratiqué le patriotisme, j'ai en-
l88 1}N£ SOIREE
seigoé aux princes à le détruire ! n'est-il pas vrai ? je vous étonne !
VETTORI
Oui 9 vous m'étonnez ! à soixante ans on ne vit jamais un homme de cœur et de génie avilir tant de gloire et d'honneur ! non seulement défendre , mais prêcher, mais commander l'esclavage ! Vous vous renfermez dans cette solitude qui ressemble à une tanière, uniquement pour apprendre à vos semblables que la vertu est chimère, l'honnêteté niaiserie , le parjure permis , la tyrannie un bien , et la cruauté nécessaire !
MACHIAVEL
Et ne me l'ont-ils pas appris eux-mêmes?
n'est-ce pas dans les choses de la vie que j'ai puisé les leçons que j'ai données ? et si j'ai peint les hommes tels qu'ils sont , sans donner ce portrait pour l'image idéale , pour le type de ce qu'ils devraient être, quel crime ai-je commis? Borgia empoi3onne , Castruccîo étouffe ses ennemis , et tous deux régnent heureux ! Le secret de leur bonheur, c'est l'audace de leurs crimes. J'expli- ^ que l'un par l'autre : et voilà tout.
VKTTORI;
Quelle misantropie , et quelle amertume !
DE MACHIAVEL. 1 89
MACHIAVEL
Non. Voici le cours de mes opinions sur le genre humain : Jeune , je l'ai haï ; homme , je Tai méprisé ; vieiHard, je l'oublie. Il m'a semblé d'abord odieux 5 puis vil , enfin indigne de mes regards : dans cette dernière situation d'esprit , je me suis moqué des hommes , en leur prêchant la scélératesse, qu'ils se contentent de pratiquer.
VETTORI
La Morale ne vous pardonnera pas.
MACHIAVEL
Que voulez-vous dire ? Les hommes se disputeront sur ma tombe , et si mon âme conserve quelque sentiment , je rirai encore de leurs disputes. Quant à mon cœur, il m'absout. Je n'ai rien dit contre ma conscience. Oui , je pense qu'un tyran est nécessaire à ces hommes lâches , qui ne peuvent soutenir la liberté. Je pense qu'il est à désirer que ce tyran soit cruel, odieux, atroce, et qu'à coups de poignard il réveille dans leur sein flétri un sentiment de douleur et d'irritation, dont leur apathie est incapable. Je pense que l'Italie, si divisée, malheureuse, faible, dégradée, une oppression violente et terrible, qui la réu-
ïgO imE SOIRÉE DE MACHIAVEL.
nisse dans une commune souffrance , qui Tabime et la ramène a force de tortures au sentiment d'elle-même. Tel est le degré de bassesse et de malheur où je vois ma patrie ensevelie , que je vous invoque, monstres qu'elle a produits , Castruccio, Ezzelin, Borgia, et que je vous supplie de vous reproduire vous-mêmes, de vous multiplier s'il est possible, dans une existence nouvelle, et de frapper ce pays de tant de plaies , de tant de maux , de tant de crimes , que lui-même se révolte, se retrouve, et relève enfin la tête toute sanglante de l'ancienne Italie, mère des héros et souveraine du monde.
Voilâmes pensées; si elles avortent, permis aux hommes de calomnier à la fois mes paroles et mon silence. La première nécessité de toute hypocrisie sera de se révolter contre l'audace avec laquelle j'ai révélé leurs crimes. »
Vettori, presque épouvanté, revint à Florence, et confia au papier cette conversation singulière, qui expliquait naturellement un caractère , d'ailleurs inexplicable.
Mocx\x& dramatiques îiu iG^mcU,
SCÉNESDU PARTERBE ET DES LOGES, A LONDRES, l6l5. AU ii trae. Tout ced eal vrii. — SnAKiipEAtE.
Kg
s I. — LÏPiTP.ÉE DU THEATRE.
Henri FUI, tragédie de Shakspearc. — Le Globe, Todn dehors. — Le drapeau rouge. — Atficbea du ihéilre. — Fonle i U porte. — Les femmes. — Les apprentis. — Les crieura de pamphlets.
Celte résurrection des temps passifs , à laquelle
Walter-Scott a donné tant de vogue , n acquiert de prix que par sa réalité. Découvrez-y une seule erreur, le prestige tombe, le peintre qui donne son tableau pour une ressemblance exacte n'est plus qu'un coloriste menteur. Il avait voulu s'élever jusqu'à l'histoire ; il retombe au-dessous du roman.
Quelle chose curieuse ^ pour les esprits rares et bénévoles qui s'intéressetit encore aux œuvres et à l'histoire dé l'art , retrouvai dââs un manuscrit perdii , dans lin récit fidèle , lé tableau complet de la représefitatîofl d'une pièce dé Shàkspeare, vers la fin dtÉ ivï* ott lé ëémmtncétiïeùt du xvii* siècles! Les inij^têi les habitudes de l'auditoire, son extérieur, ses émotions jetteraient un grand jour sur le fond et la pensée intime de ces drames admirés, blâmés et peu compris. La narration que j'indique ne se trouve nulle part; mais en réunissant mille fragmens éparset oubliés, on peut la reconstruire.
Malone , Chalmers , Douce , Hazlitt , Lamb , Payne Collier, Gifford, ont préparé, pour ce travail d artiste et d'antiquaire, de curieux matériaux. Des manuscrits anciens {Burgkley papers)^ incon-
DU ssiziiMs SIÈCLE. igS
nus , ensevelU dans les bibliothèques Harleienne et Bodleienne, et encore inédits, nous ont fourni ce que Ton désespérait de trouver jusqu'ici, des anecdotes curieuses sur la vie privée de Sfaakspeare.
Le Journal d'un avocat du xvi' siècle ( Journal ofa Barrhier. Harleian MSS.), journal inédit, nous a offert d'autres traits caractéristiques, flenslowe , directeur de théâtres à la même époque , a laissé une description exacte de tout le maitériel de la scène. Les poètes contemporains > la plupart satiriques» ont esquissé çà et là les caricatures qu'ils rencontraient. Réunissons cesdocumens; et pénétrons dans l'enceinte du Globe, un soir de grande représentation, le 12 juin 161 3.
Ne vous y trompez pas : cette représentation solennelle a eu lieu au jour, à l'heure même que nous indiquons. Les évènemens que nous allons rapporter sont réels ; une lettre de Wotton conservée dans les Reliquiœ Woiionianœ en fait foi ; et rien ne serait plus facile que de la rapporter ici. Nous ne supposons rien; c'est assez pour nous de grouper les faits et les' figures. La prétention d'embellir ces faits anciens et ces figures bizarres
^94 MCEI/RS DRAMATIQUES
serait ua crime de faax enver» le temps passé. Nous bannissons de ce récit Thypothèse ^ la fiction i tout fait douteux ou équivoque» Traits caractéristiques laissés par les contemporains de Shakspeare,. costumes, gravures, tableaux, mai^acrits . inédits , drames de Tépoque, la reét>nstruiront tout entière. Échappons à cette façon vague et lourde dé traiter le roman historique : inçbAonge su^endu entre la science et le conte ; qui niappreod rie^: à personne , bigarre Je vieux temps dapuances modernes, déçoit le bénoit lecteur par un portrait sans ressemblance» cite à faux, recrépit les mœurs antiques sous une couche de vernis à la mode , et blesse la sainteté de l'histoire sans conquérir le vaste essor et laile puissante de la fiction libre. Témoips de notre tableau , toutes les autorités contemporaines se rendront à notre appel ;>et ce qu'il y adepédaiitesquedans l'entassement des citations rejetées à la fin de ce récit trouvera son excuse dans cette horreur du faux , dans ce besoin de vérité complète , dans cette sévérité de détails, dans cet amour de Texactitude, dont on sent mieux la valeur, aujourd'hui que la demi^réalité, le demi-mensonge,
dU SEUlàlfE »É€CK. 195
chatoyante parure de tant d'essais tentés en Allemagne , en France ^ en Angleterre , ont fatigué le lecteur.
Traversons Londres , la ville de 1 6 1 3 , toute en bois comme dit Slow ( 1 ) , et ïsémée de grands édi* fiées où le style italien lutte avec le style gothi<jue. Admirez ce mélange de goût chevaleresque et de goût classique, double symbole du temps où nous vcHci transportés : arnètez-vous devant* Holland- Hou$€y le vieux domaine des Holland. Les grands murs crénelés « les bastions noirs , les fenêtres oblongues et semblables à des meurtrières^ pro- |eltent sur \e xvif siècle qui commence la grande ombre du moyen âge qui se meurt. Remarquez ces maisons de bourgecHS et d'artisans ^ à la toiture pointue , et dont chaque étage , empié tant sur l'étage inférieur , projette sur la rue ses solives ornées de gros mascarons, ses longs jetsd*eau sclilptés et son obscurité gothique. Comme elles s'abaissent , écrasées par quelques édifices suzerains, au front haut, couronné de machi-
(i) Survey of London.
196 MOBUKS' DRAMATIQUES
coulis et de fûts décorés à ritalienne ! Le yilain est toujours à genoux devant le seigneur.
Nous observerons mieux ^ quand nous serons au théâtre où vous allez me suivre , la population qui 6 agite autour de nous. Vous pouvez reconuaitre déjà les soldats à leur casaque brune [cat-r êocks ), les domestiques à leur livrée bleue » les apprentis à leur toquet plat , les soudards cassés aux gages , à leur épée et leurs haillons , les varie ts ou sergens de ville à leur manteau de cuir tanné et à leur masse ou niain de justice. Toute cette société est encore allégorique et symbolique ; chaque caste est distincte , profondément isolée desautres castes. Aussi quel intérêt et quel caractère ! Cet homme à la chevelure plate et à l'habit noir, qui marche distrait , et compte ses pas, c est un puritain ; il maudit les théâtres , fait lusure , et vit dans le mépris ; trente années encore, sa secte changera TAngleterre.
Mais dirigeons-nous sur Southwark. L église jde Saint-Paul est occupée par tous les filous de Londres; traversez-la. Vous y verrez les cockalrices (filles publiques) , les escrocs, les geos de mauvaise vie, les chevaliers d'industrie, conclure leurs
fitU SEIZIÈME SIECIE. IQ-J
ixiarchés devant Faute}^, pendant qu'on fait le service (i). Ce bedeau- €jui reçoit de Taisent des jeunes visiteurs, prélève un singulier impôl sur leurs éperons (2). Gomme ces éperons, aux molettes de quatre pouces, font beaucoup de bruit , 00 exige que les beaux messieurs qui viennent acheter, dans la cathédrale, des plaisirs, des vices et de$ repentirs, paient au moins le bruit et le trouble que causent leurs éperons retentissans. Cela s'appelle spur-^mon^y ( l'argent des éperons). Les chanoines vivent de cet impôt
Passons par le New-'Exckange y que peuplent les lingères et les tailleurs. Ces professions sont fort en honneur et excellentes dans un temps de vanité extérieure. £,nfin vous voici en face du Sank$ide» Apercevez-vous , là-bas , ce drapeau de soie rouge, flottant sur un bâton doré, et dominant une espèce de citadelle en bois?
Sur le bord de la Tamise, dans un terrain fiingeux (3), s'élève cette charpente hexagone^ peinte en couleur de brique, cône tronqué, un peu plus large à sa base qu'à son sommet, et découvert
(l) Fo/. lanot€ 1, à la fin, de <?é cliapilre.
IQ& MCECRS DRAMATIQUES
par le haut ;yous diriez une dés tours ayaacées qui protégeaient les châteaux-forts ; un fossé boueux l'entoure : deux petits toits couverts de lattes, paintus et juxta-posés , sortent du centre de ce bizarre édifice y et le drapeau rouge planté dans Tinterralle qui les sépare annonce au peuple ammireux de spectacle que les portes du Globe sont ouvertes (4). On enlève cette oriflamnae après la 4[*eprésentation. Chaque troupe d'acteurs a son drapeau; bannière contre bannière , armée contre armée ; dès que letendard d'une salle de spectacle en vogue apparaît à sa cime , Londres est en rumeuf. Ne remarquez-vous pas quelle affluence se dirige vers la charpente hexagone que je viens de vous montrer? Ces lourds carrosses qui roulent comme des maisons, ces chevaux couverts de longues tapisseries, ces litières qui, portées par deux hommes 9 simulent un cheval (5) capara-^ çonnéy ces femmes suspendues au bras de leurs maris, ces juges sur leurs mules , ces apprentis en troupe bruyante , tout cela va s'arrêter devant le Globe; ainsi se nomme le théâtre qui donne aujourd'hui, 29 juin 161 3, une représentation solennelle du Henri FUI de Shakspeare. Les cos*
DU SBiZlEMB SIÈGI.E. I99
tûmes sont neufs ; on a eu soin d'averlir d avance que Ion tirerait le canon dans la pièce /et que celte représentation aurait Heu avec une pompe extraordinaire (6),
Venez-y, le temps presse ; il est bientôt trois heures (7) , c est à trois heures que le rideau s'ouvre.
Le Globe ^ ce pauvre édifice y la plus belje salle de spectacle de Londres, est un cirque à six pans et à deux portes. Les acteurs et les habitués entrent par Tune de ces portes: l'autre est destiné^ au vulgaire. Au-dessus de l'entrée , une statue d'Hercule, peinte grossièrement, comme l'étaient la plupart des st-ttues de cette époque , soutient un Globe sur lequel sont inscrits lesi mots :
Tôt as mundus agit histrionem.
Le monde entier joue la comédie.
Fendez cette presse d'hommes , de femnies , de bourgeois , de nobles , de voleurs , d'appren^ lis groupés autour d'une affiche; ils se battent pour la lire à leur aise. Cette Pancarte gigarttesque est Tannonce du spectacle d'aujourd'hui , attachée à des poteaux de bois plantés autour du
aoo McieuRs dkàmàtiquss
théâtre. Déchiffrez ces caractères tout brillans de carmio (8) ; vous vous étonnerez de ne pas y trouver un mot de Henri TIII , héros du drame ^ mais seulement :
ALL IS TRUE, an hittarieal play.
TOUT GELA EST VRAI, Hèce historique (9).
Guillaume Shakspeare a cru devoir, en imposant ce titre à son œuvre ( 1 0), prévenir favorablement le peuple, et désarmer la critique. Vous voyez à la porte du théâtre des apprentis , des bateleurs, des débitans de tabac et de fruits, des marchands de livres avec teurs petits étals remplis de pamphlets qu'ils vous offrent( 1 1 ).0n n*entend que ces cris : Achetez un nouveau livre ! Qui veut un pamphlet? X Alphabet du nigaud ( 1 ^; ; YAlmanach du corbeau ( 1 3) ; Pour deux liards d^es^ prit(ï/\); f^énus et Adonis y par Guillaume Shaks^ peare, gentilhomme; A bas la chemise (ir^); Prière de Pereie Bourse^Vide (16); Nouvelles^ de l* Enfer { 1 7); les Sept Péchés de Londres (18}! Quelques gentilshommes se munissent d un in-^ 12(1^), pour passer le temps pendant les entr actes. Vous pouvez les imiter; il ne vous en coûtera qu'un Testoii,
mj SfilZIEMS SI£GL£4 201
et vous TOUS laisserez emporter par cette foUle, entre la bourgeoise vêtue de serge et la courtisane ëtiacelante de pierres fausses.
Si ces gens habillés, ces artisans unwoàhed (20), ces apprentis insolens, vous déplaisent , si vous voulez être de bon ton; mêlez-vous aux- acteurs, aux habitués et aux auteurs; suivez-les, entrez dans la salle par la même porte qu'eux. La ca« naille seule dépose son shelling , ses six sous, ou même sod penny (â 1 ) daus la boite du receveur, homme vêtu de noir, que vous voyez debout à l'entrée principale (22), son escarcelle à la. main.