‹ Caractères et paysagesChapitre 21 sur 35 · S V. — DÉTAILS DE MOEURS · texte numérisé non relu

S V. — DÉTAILS DE MOEURS

Afisistans. — La grande cuTe. — Sir Harringlon. •— Brûlez da genièvre. — Le prédominante et les avant-postes. —-L'eurîpe, le whiff et réballitii>ii cubéenne. — Les barbes. — Les chemises de dentelle. — Le savant. — Le critique. — Vie de Shakspcare. — Anecdotes sur sa vie. — Ses aventures galantes. — Sa mélancolie. — Accusation contre son caractère. — Sonnets. — Richard III.

L acte est terminé ; le rideau reste ouvert. « N'a* vez-vous pas remarqué près de nous cet homme grave, qui prenait des notes avec, une attention si scrupuleuse, et chargeait ses tablettes (76) de vers empruntés au drame ? C'est un critique de profession, un savant, 0e que Ton nomme de ce temps un useur de ehandettjes (77). Observe^-Ie; c'est encore un caractère à connaître. 11 n'écoute un drame que les bras croisés (7 8), le chapeau sur Jçs yeux , l'air sombre et préoccupé ; tantôt, si le passage lui plaît, saisissant ses tablettes; tantôt branlant la tête et poussant un lobg miaulement qui témoigne sa sévérité d'aristarque (79). Le ' critique n'a miaulé qu'au plus beau passage , pendant le discours de Catherine , qui lui a sembjo

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trop simple. Quelquefois il fait mieux , il quitte le théâtre au milieu de la pièce , et témoigne bruyamment, par la yiolence de sou départ, Tanathème qu'il jette sur Touvrage.

Replacez-vous sous la direction de Thomas Nash pendant qu'on se prépare à jjouer le second acte. < Le tumulte recommence. On joue autour de vous au tick'iaek et à la fayalle, deux espèces de trictrac fort compliquées. Cavatiero Shift , celui dont le pourpoint brillant et râpé touche au vô* tre 5 le Panurge de notre pays , est un homme fort adroit dans tous les jeux ; il est escroc , bateleur^ professeur de belles manières et d'escrime. Prenez garde à vos poches (8o). Il gagne dans ce moment-ci l'argent de M. Fastidious , jeune seigneur mélancolique, euphuistique et pétrarchisé , qui frise sa moustache , la relève avec un peigne d'or , se contemple dans le petit miroir placé au fond de son chapeau(8i), et joue avec les cure-dents que son page lui présente dans une boîte d'argent. La canaille, que ces airs impatiente , ne le ménage pas. BurguUianVConeycalcher! Viliaco! Catnuecio! Bragadoccioî F...!

iVtips(7n (82)! injures qui n'ont point de sens, et

composent un admirable dictionnaire d'inexplicables grossièretés, retentissent de côté et d'autre. Les seigneurs disent leurs injures en italien ; le peuple leur répond en bon anglais.

» Vous vous étonnez de la détestable odeur qui s'est répandue dans la salle; portez vos regards vers cette immense cuve (53), vers laquelle la foule se dirige ; réceptacle immonde, adossé au ^ parterre, et qui sert à l'usage commun ; vous ne vous étonnerez ni de cette saveur infecte, ni des cris qui s'élèvefat de toutes parts : Brûlez du genièvre (84)! Un petit réchaud est apporté sur la scène , et le genièvre brûlé mêle à cette atmosphère malsaine sa fumée lourde et pénétrante. On a essayé de faire disparaître cette sale et indécente coutume; les terribles garçons (85) s'y sont opposés : ce sont les plus mauvais sujets et les plus déterminés bandits de Londres , la plupart apprentis, grands amateurs de théâtre , et gen^ fort redoutables pour les acteurs.

■ Sir John Harrington, qui proposa récemment de remplacer par quelque invention plus convenable ces tonneaux immondes , en usage dans le palais même de la reine , paya cher son audace

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€t son amour de la propreté. Elisabeth lexiladans ses terres ) pour avoir osé de voîler. cette circonstance ignoble et parler irrespectueusement du privé de son palais. Toute cette histoire , la suppression de Touvrage (86) publié par Harrington, Temprisonnement de son libraire , le déluge d esprit et de calembourgs dont ce fut le prétexte , formeraient un curieux fragment des annales du seizième siècle f si le sujet était moins dégoùtanl;, et si la déesse Cloacine n'en réclamait pas tous les détails.

» Détournons notre attention de cet objet peu agréable. La conversation de ces beaux seigneurs vous intéressera-t-elle? Écoutez^la un instant; elle est mêlée de mois italiens qui sont très à la mode^ et vous vous instruirez de choses assez burlesques si vous prêtez loreille à ces discours, que Ben Johnson y s'il les entendait , ne manquerait pas de reproduire dans ses pièces.

)»Cavaliero Brisk, écoute un peu!

» — Œil de Dieu (87) ! je m'occupe de Saviolelta, que je vois là-bas, et je t'adjure de me laisser en paee*

*> — Quoi ! paupière del Saloaiore ! cette petite •

bourgeoise à bonnet rond, vraie coque de noisette ! Oime signiorl bon pour la galerie à deux âous. Vois f Carino notre yi manda , dont la rose bleue est plantée dans mon oreille.

» — À manda ! fi donci une cockatrice L . .

» — Petit i>agey viens çà, ma prédominante tombe, accommode-moi donc...

»— Et toi , garçon , parfume un peu mes avantpostes, et redresse mon toupet (88)... Eloignetoi maintenant ; ton haleine va dégeler ma fraise.

Ce jargon^ vous fatigue. Cependant ces seigneurs

sont la fleur de la cour. Voilà les paroles parfumées ^ pérfanid words, dont il faut faire usage

Lçurs pages viennent de jeter de l'eau de rose sur cette chevelure pointue , qu'ils appellent leur prédominante et leurs avant-postes; maintenant, las d'envoyer des baisers peu discrets aux dames de leurs pensées , ils entament une savante dissertation sur l'art de fumer. L'un fient pour VÉbuUition Cubéenne y l'autre pour VEuripe, et le troisième pour le Wkiff. IJébuUition consiste à faire séjourner long-temps la fumée dans l'estomac; 1 Vuripe est une émission alternative de la vapeur par les narines et par la bouche ; le whiffesl un procédé

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plus scientifique et plus complexe (8.)). Londres a ses professeurs de ce grand art. A ces bizarres frivolités il faut joindre la taille de la barbe ; c'est une affaire importante. Regardez autour de vous ; ii y en a de toutes les formes : en grattoir, en lame de canif, en éventail, en haie vive, en pointe, en corne, en pinceau, en herse, en bêche, en T renversé. La plupart sont passées à l'empois , afin que leur forme se conserve. La barbe en T est aujourd'hui adoptée par tout ce qu'il y a de mieux. Ayez la barbe en T , un manteau de satin pourpre, une chemise de dentelle, travaillée, brodée, ouvragée comme un voile de Malines , de vastes aUes (90) aux épaules , une glace de Venise sur le feutre gris, une ceinture de velours brodée de perles, des bas fleur de pêcher, des bottes de cuir d'Espagne,à franges d'or,retombant comme les bords évasés d'une coupe antique; des gants bruns, teints dans l'ambre gris; des éperons dorés qui bruissent, de petites jambes minces (signe distinctif du gentilhomme) , une rose de ruban dans l'oreille , deux énormes rosaces de cinq livres sterling chacune sur le coude-pied , une épée à pommeau d'argent , une culotte à lar-

ges slops y bleus 5 noirs et rouges , et un pourpoint tailladé , de couleur fauve ou bleuâtre, vous serez un homme accompli, un galant à douze earat$. » Mais Nash a promis de vous donner sur Shakspeare quelques anecdotes curieuses; laissez-le parler : il a connu le poète.

t Puisque vous me demandez , dit-il , quelques détails sur l'auteur de cette pièce , dont les beau* tés vous frappent , et dont vous exagérez le mé-^ rite , je vous dirai ce que je sais de lui.

» Voici bientôt deux ans qu'il a quitté la scène, qu'il a fort habilement exploitée comme acteur et comme auteur. Né à Stratford-sur4'Avon , il est venu jeune et pauvre à Londres ; et , comme tous ces jeunes écoliers qui accourent offrir à nos directeurs de théâtres leurs services intéressés5 il a , pour quelques shellings , corrigé les pièces des vieux auteurs , composé des prologues, des épilogues, résumé des jigs ou intermèdes. Ses essais en ce genre eurent du succès. Les directeurs l'employèrent à l'envi. Il débuta comme acteur, plut au public, et jusqu'à Tannée 1692 il se contenta de remettre à neuf les comédies et tragédies de ses prédécesseurs. On ne vit pas sans jalousie cette

réputation fondée sur des ratures et des vers ajoutés. Le vieux George Green l'attaqua violemment dans son pamphlet intitulé Pour deux tiards d'esprit , tourna son nom en ridicule , et l'accusa de vanité , de plagiat et d'outrecuidance. C'est ainsi que l'on traite ceux qui ont le malheur de réussir. * Voyez, disait le vieil auteur , voyez ce parvenu, ce Shdke'Spe^veygêai paré de nos plumes, embelli de nos dépouilles. Sous son costume d^acteur il y a un cœur de tigre. Il croit pouvoir lancer le vers tragique avec autant de force que le meilleur d'entre nous; c'est un factotum véritable, un (91) $kake'$cene (ébranle-scène) universel (9a). » En dépit de ce mauvais calembourg, Guillaume Shakspeare du Shake-Scène publia des poèmes élégiaques qui eurent du succès , obtint une part de propriété dans les théâtres du Globe et de Blackfiriars, et devînt auteur en titre. En ce genre il ne fut pas toujours heureux. La chute de son drame intitulé Périclhêi^yfnt si bruyante et si complète, qu'elle est devenue proverbe; on dite tomber comme Périclès.-'haL plupart de ses antres ouvrages réussirent. 11 s'exerça dans tous les genres, et finit par amasser une fortune considérable , avec

DU SEIZIEBfE SIECLE. âSg

laquelle il vit aujourd'hui dans la retraite et prôfondaient oublié.

i»La suavité de ses manières était remarquable (94)» dans les ouvrages de ses contemporains vous ne le trouverez guère désigné que sous le nom du dotJi Shakspèare. Cependant on n'a pas vu sans jalousie la faveurparticulière qu'Elisabeth et James kii oiit aococdée (94)» ^t l'existence brillante et paisible qu'il mène aujourd'hui à la campagne. On lui a reproché son économie : « Sois frugal comme Shakspeare (95), dit uù auteur de pamphlets dans ses Conseils aux acteurs ; ne laisse personne vivre à tès dépens, et vis à ceux de tout le monde. Quan^ ta bourse sera bien garnie des écus du public, achète-moi quelque hon manoir seigneumaly>efc va vivre comme un gentilhomme , maître suzerain de guinées bien trébuchantes. Tu serais yenue, à Lonflres sans souliers, tu peux un jour retourtieiT cheztoii chargé d'écus^et d'honneurs.» . «Gomâie poète, j'adloirerats assed son talent, (s'il »'avait pas composé des drames pour vivre ; ce sont led drames qui l'ont perdu.. Oh ! les bojles poésies que Fénus et Adonis elle Viol de Lucrèce j et même un Recueil de S^mnets trop< simplement

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écrits 9 et dédié à son protecteur Southampton! U n y a pas à Londres de femme galante qui n'ait sur sa table Adonis et Lucrèce (96). C'est du pëtrarehisme raffiné; toutes les pensées y scintillent» tous les mots y étincellent , rien n'y est exprimé simplement ; Barnefields a eu raison de (Hre que la plume qui a écrit Adonis est une plume de miel et de lait (99). Mais notre auteur voulait faire fortune , et il s'est jeté dans le théâtre, ce qui Fa privé d'une partie de la gloire due à son talent. S'il avait toujours écrit des strophes à l'italienne , il serait au moins l'égal de notre Daniel (98).

» Son caractère personnel est doux et tendre; il ft passé sa jeunesse comme la plupart de nos jeunes seigneurs, et surtout de nos gens de théâtre, dans des liaisons féminines d'ordre assez subalterne et qui ne lui ont pas fait honneur. D témoigne dans ses sonnets un regret extrême de s'être livré à ses amours qui lui ont nui dans l'opinion publique ; cependant il caresse ces souvenirs 9 et il s'y complaît ; on voit trop que l'amour {Ijûve^s soft lazy languishment), comme le lui reproche un de nos auteurs (99)9 a occupé une grande partie de sa vie. Je vous réciterai une ou

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deux de ces pièces fugitives , pendant que messieurs du tabourei se battent à coups de pommes avec messieurs Je /a kasse^cour.

Leur plaintif accent vous étonnera peut-être. Shakspeare a toujours senti avec douleur l'humiliation de sa vie de théâtre ; c'est la pensée qui revient le plus souvent dans ses sonnets, tes seules poésies où il ait épanché son cœur. On y voit qu'il aimait une personne d'un rang différent du sien, et qu'il se consolait au sein de cette affection, blâmée par ses aàiis, du mépris que «a ptt^essioa lui inspirait pour lui-même. Ces secrètes douleurs du poète vous paraîtront touchantes. Écoutez le /sonaet mélancolique de Shakspeare :

LA GOPiaOLATION (io9>

D^im regard sans pkié les hommes me flôtriasent^ Seul, rebuté da monde et maudissant mon sort^ Mes inutiles cris dans les airs retentissent: Le ciel est sourd < je pleure, et désii^c la mort. D*«utres ont des ainis , d'antres ont la richesse « Us ont reçu du ciel , le repos , d'heureux jours , Les honneurs , la beauté , la gloire . (a sagesse ^ Inestimables biens qui me fuiront toujours.

Dans ces pcnsers amers , quand tout mon cœur se noie »

Je pense à toi ! — Mon âme , heureose en «on réveil , S*élance et fait jaillir Thymne ardent de sa joie, Comme part Talouette an lever do soleil !

Doox sonvenirs ! amonr! mon bonhcar! ma couronne ! Tu'SQffifl à ma vie , et tn vanz mieux qnan trône (toi).

En voici un autre dont la teinte mélancolique est plus grave et plus douce encore :

LE DÉCLIN DE LA VIE(ioa).

Voici Tenir ponr mol le déclin de TAulomnc ,

Où la fcmille jaunit , ofr Ton toîI tons les jours

Le bois |)erdre oa fragment de sa belle eoutonnc ;

Temple où le rossignol soupirait ses amours...

Temple en ruine, Lélas ! — Voici venir cette ombre

Qui couvre Tunivers , quand le soleil s enfuit ;

Quand la terre et les cieux attendent la nuit sombre ,

(Image de la mort , celle élernelte nuit) !

Sur ce fqi^er éteint^ les cendres de ma vie ,

Je rêve tristenient. J'aimai , je fus aimé ;

Quelques instans enoor , ma carrière est remplie :

Ce feu qui m*a nourri m'aura donc consumé (io5) \

Tes yeux voyent pâlir le flambeau de ma vie ,

Et tu m*aîmcs toujours , mon ange ! Ab ! sois bénie (io4)'

a Ses maîtresses le trompaient , ses sonnets en font foi; c'est un malheur qui ariyve aussi aux

hommes de talent. Plus d'un récit comiqtfte courut par la ville et nous apprit les douleurs de Shakspeare , les tours qu on lui jouait, et les vengeances qu'il sa^t en tirer (io5). La jeune au^ bergiste du grand hôtel d'Oxford passa longtemps pour avoir accepté son hommage (106), et Ton regarde généralement William Davenant (107) comme son fils. Burbadge et Shakspeare étaient souvent rivaux, dans ces aventures galantes, qui s'associent si bizarrement avec les penchans mé« lancoliques de notre auteur.

» Un jour, que je me trouvais sur la scène du Globe, après la représentation de Hicharr^ III^ un émissaire, Tun de ces escrocs qui abondent parmi nous et se chargent de toute espèce de message, s'approcha de Burbadge , qui venait de remplir le rôle principal de la tragédie. Je vis 6hak«peace , qui avait aussi paru dans la pièce , se glisser der* rière la tapisserie de la traverse ( 1 08), de manière à pouvoir écouter la conversation de Burbadge et de rémissaire. 11 s'agissait d'un rendez-vous d'amour. Une jeune femme de la Cité, dont le mari était absent , s'était éprise d'une passion violente pour l'acteur favori du peuple anglais. Si Bur-

s 44 MOEURS DKAMATIQDES t>U spi2tËMfi SIÈCLE.

badge consentait à se rendre le soir même , à neuf heures , au logement de la dame, il trouverait un accè» facile, en prononçant : Richard III. Shakspeare ne perdit pas une parole de ce curieux entretien. Peu de minutes avant neuf heures , il se rendit au logis de la citoyenne ( 1 09) , frappa , et prononça à demi-^voiz le mot d\>rdre. La porte s'ouvrit, robflcùrité dont la pudeur mourante s'était environnée favorisa la conquête, ou plutôt le vol du camarade de Burbadge ; déjà le crime était consommé , connu et pardonné, quand le vérita* ble Richard III souleva le heurtoir de la porte.

Shakspeare alla ouvrir.

c Qui ètes*vous? demanda-t-il.

»~RichaniIII!

» — La place est occupée.

. I — Richard III, vous dis-je, répétait B urbadge.

• — Et moi , s'écria Shakspeare en ouvrant la porte, je suis Guillaume le Conguérani {i 10). »

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