‹ Caractères et paysagesChapitre 23 sur 35 · CHANGEMENS · texte numérisé non relu

CHANGEMENS

Ori a vu la Grèce et l'Italie changer de mœurs, et offrir au philosophe le spectacle de nations plus différentes d'elles-^èmes dans l'espace de quelques siècles, que si TAtlantique eût séparé la Grèce de Pélopidas, de la Grèce des ducs d'Athènes; et l'Italie de Caton, de l'Italie papale. L'histoire aperçoit ces changemens ; elle voit le tenipS; grand moteur du drame des sociétés , préparer de loin ces révolutions d'idées * plus étonnantes et plus puissantes que les bouleversemens des royaumes.

Les peuples eux-mêmes ignorent le hut vers lequel ils se dirigent ; ils sont aveugles sur leur propre marcjie. Tandis que le torrent les emporte des coutumes antiques aux coutumes nduvelles, tandis que leurs pensées et leurs mœurs se modifient , ils ressemblent à ces passagers, qui> dans le calme du vaisseau , ne savent point vers quel lieu le vaisseau les emporte , et se croient stationnaires parce qu'ils sont assis.

Philosophes, cherchez le but vers lequel on tend, assurez -vous de la position où vous vous trouvez. Dans le fracas des intérêts, dans l'éternelle mobilité des passions, quelques esprits plus

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frcnds ou plus désintéressés , considérant ce qtli les entoure comme un spectacle auquel ils ne se mêlent que pour mieux en connaître tous les ressorts , essaient de se rendre compte de la marchç de la sipciété , et de la direction que prennent les mœurs. *

Il est des changemensiaciles à apprécier. En France, par exemple, deux trônes n'existent plus ; la frivolité est sans puissance et le ridicule sans empire. Le ridicule ! il suffit de jeter les yeux sur tous les rangs pour le voir marcher sa»s crainte. 11 voyage anonyme ; il n'est reconnu ni frappé de personne; notable changement du caractère fran* çaîs. Pour un peuple, dont la netteté d'esprit est le mérite le plus généralement reconnu, chez qui la légèreté , la Bne«se et le bon sens combinés ont si long-temps commandé à TEurope; quoi de plus ridicule, je le demande, que le pédantisme admis dans Padmiiiistràtion et dans l'éloquence ; que le vague adopté dans la littérature et dans les arts ; que le mysticisme introduit dans la politique et dans les sciences? ^

Non, le ridicule ne craint plus rie^ parmi nous : il choisit pour se montrer les formes les plus gros-

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aères. 11 est sourd , il est bas, il se penche , û se courbe vers la terre, il y ramasse le trois et le quatre pour cent; il se cachait jadis sous la grâce et la frivolité. C'était uu ridicule si léger et si mobile, que toute la finesse de respwt<tiatîonal réussissait à peine à le saisir. De ce tact , de celte habileté, excités et perfectionnés par la difficulté même , naquit l'esprit français proprement dît , si riche en nuances déliées, et si cruellement inexorable*

Aujourd'hui , plus de ridicule , et plus de cocomédie ; l'épigramme a perdu son aiguillon. Une patience judaïque sous la corruption, une ardeur violente pour le gain, dont^Ia nudité ne prend pas la peine de se déguiser ; toutes les frénésies de l'agio , toutes les inquiétudes de la Bourse s'avancent le front levé dans les salons et sur la place publique. Les mœurs ne sont plus ni chevaleres* ques, ni Soldatesques, ni littéraires, ni politiques; eues sont fiscales (i).

Demandez à John Publicfee ce qu'il entend par une grande administration; il vous répondra:

<t) Ceci fot écrit sous ic ministère Villèle.

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« C'est une arn^ée de plumitife qui attendent pa* tiemment, en tenant la plume et en gardant le si-* lence, le jour mémorable où le paiement de leur solde vient rémunérer exactement ces tableaux à l'encre rouge et à Tencre noire> ces accusés de ré^ ception, ces forms^ités chinoises, qui absorbent le temps et le travail de tant de pensionnaii^es de TÉtat. Une chaîne de dépendances s'établit et pèse , des chefs aux sous-chefs, de ceux-ci aux employés» des employés aux surnuméraires. Machine à mille roues, tournant toujours sans rien produire^ employant mille bras à ne rien faire ; c'est le plus puissant auxiliaire d'un systènie fiscal, qui, en attachant au trésor public le sort des individus et les familles , obtient de tous les stipendiés et de leurs relations le sacrifice d'un temps inutile , et , le don d'un silence passif, en échaoge; d'un salaire.» ; !

La même inlSuence fiscale est facile à découvrir dans toutes les l^ranches de la société actuelle. La littérature en o£fre tous les jours les preuves les plus révoltantes et les plus nombreuses. Les étoiles pseudonymes sous leisquelles se cachait l'homme d'un parti passent tout-à'K^oup dans le

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parti opposé , et illuminent à l'iiiiproviste les colonnes du journal contraire : c'^st un achat du fisc. De quelles conditions mercantiles dépend , auprès de quelques théâtres, la mise en scène d'un ouvrage dramatique? La littérature n'a-t-elle pas ses courtiers comme là Bourse ? et le manu« sorit , acheté trois cents francs 9 puis décoré du nom de l'acheteur , qui a donné mille francs en sus pour prix du courtage , ne va-t^l pas , sous un Caïux titre , briguer les suffrages des journaux et t'admiratioii des niais ?

Certes, le ridicule abonde : et ces ministres qui s'élèvent et retombent , comme on voit les enfans bernés sur la couverture 9 amu^r les spectateurs de leur essor et de leur chute; et ces vaines espérances des ^éculatéurs , toujours à laffàt des variations politiques, et dont les fortunes incertaines brillent et menacent, pour fuir et dispanâm» ; et ces écrivains qui , dans ie désespoir 4':être jamais remarqués, prennent le parti d'écrire Ar^ourSf comme dit Sénèque, retrorsum scriberé : que de sujets comiques ! Mais le siècle est absorbé par une idée : le fisc s'est emparé de la souveraine puissance, et dans ce temps d'un en-

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^ t^an universel , je ne sais si le véritable ridieule n'eet pas de résister au cours des mœurs publia q[ues et d'essayer de le flétrir*

$ n. LE SIÈCLE EXPÉDITIF ( 1898 ).

Aujourd'hui, notre symptôme spécial, c'est une précipitation singulière de jouir et de vivre. (Test le siècle de^'impromptu. Gloire» fortune, génie ei puissance, tout s'improvise. Dans toutes les carrières, sur toutes les routes, s'élancent, avec une . violence que rien n'égale , une foule de chars auï roues brûlantes , qui ne tardent pas à s'embraser sur le chemin et à incendier leurs maîtres.

La vie parait ne pas suffire ; on dirait que la mort est toujours là , maîtresse terrible, hâtant de ses uienaces et de sa présence nos jeux, nos plaisirs ^ et nos travaux. Les longues espérances, les pénibles études, les laborieux efforts nous répugnent A voir une activité si fébrile, un empressement si convulsif , on est tenté de penser comme madame de Genlis, que la fin du monde approche, et d'observer attentivement le ciel, pour y découvrir la queue de cette comète qui doit nous balayer dans l'espace , et jeter parmi les

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mondes détroits le cadavre de notre planète. Le mot d'ordre universel est celui-ci : Usong la vie : pressons-nous (Texisier. *

Le hasard d une matinée de la Bourse ruine ou enrichit le pâle spéculateur. Partout on joue quitte ou double , et la société est une martingale perpétuelle. L'entrepreneur d'un quartier nouveau voit tomber les fondçmens de sa fortune f pendant que s'élèvent les pilastres de ces galeries qui devaient augmenter sa richesse de trois millions et demi.

Deux feuillets d'un abbé foudroient la France : une nuit lui a suffi pour préparer son tonnerre , qui va s'éteindre dans un tiers de colonne. Tel distille sa gloire dans une élégie ascétique , et tel détaille son génie dans les feuilles d'une publication quotidienne. Ce ne sont pas les médiocrités seules qui sont atteintes de cette, contagion hâtive. Tour à tour , à la tribune des journaux , on voit monter, descendre , et remonter tous les talens de l'époque. Grands esprits qui ne demandez au public que la vogue de la seconde, l'avenir qui ne vous occupe point se vengera de vou^.

Tremblez : il vous rendra mépris pour mépris. Si

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la tragédie s'improvise comme le vaudeville, le vaudeville et la tragédie auront même valeur et même sort.

II faut bien que les. plus hautes intelligences se plient à cette misère du tenips et acceptent les inconvéniens de leur époque. Tandis que Tabbé de Pradt dissipe en fusées politiques un esprit sagace et brillant , Rossini et Horace Yemet don* nentàla peinture et à la musique la même impuU sion violente , la même incroyable rapidité d'exécution. Représenians du génie de leur teaips» dans le domaine des arts, leurs séductions s'adressent au moment précis de notre existence. Cependant un homme d'esprit exploite le théâtre à la course. Maître du secret de composer vite et spirituellement, toujours nouveau, toujours le même, toujours applaudi, toujours sur le point d'être oublié , il lance ses petits drames sur l'océan dramatique , nacelles légères , qui voguent un moment et se pavoisent d'un succès populaire et mérité: Les. jeunes muses font des essais, les peintres font des ébauches ; la lithographie , méthode facile et prompte , se prête à la fécondité frivole des artistes.

GiiANGBMEIlS

EQt99ser dami le plus étrodl e^ace , p liavaug^ , jouUçaoce^^ est le seul besoin des's les inventions économiques , les méthodes pé^tives se multiplient i on a mis Vart d'être \m P^fiiello dans une boite de nacre, et les secr^ts d^ la peinture dans un dé à coudre. Le mélodrame » le yaudenlle et la tragédie ont leur oMule , oik tout e^rit doué de quelque facilité peut les jeter sms peine et créer sa gloire^ adlùiesSble entre deux mille gloires de grandeur égflir. Si l'on Youlàit donner une vulgaire et juste idée àe ces alimens nécessaires à un public o^if, qui les méprise et qui les demande , qui veut sembler grave et qin décore d'un maintien solteBnel sa frivole avidité > on compar^ait tous ces essais sans force et sans substance , aux pâtisseries légères dont le dé|e.âjier le plus modesMie absorbe six douzaines.

hes petits parodiges abondent : car tout aujourd'hui se met en serre«<haude. La souplesse des oiganes de la jeunesse se prêtant à certaine ha«bileté daM les arts , on aime à voir un bambia triompher d\ine Sasse plus haute que lui, on verser une grêle de notes sur un immense clavier.

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C'est encore une victoire remporlée sur le temps; e e&t une gloire que le sîèele e^péditif cbërk et

' protège.

Ne croyez pas que ce mouveintiil si rapide des esprits soit fiadice d'une société pleine de ^ie et de force : hélas , qui ne serait tenté de Yoir dans une vivacité si extraovdinatreplusde terreur et de malaise que de vigueur et de gob* fiaoce ! L'incoostance da la fcnrtune nous a été apprise crueUement 1 Le sable mobile sur lequel' la société repose , a tant de fo» croulé so«9 nos pas y que la pensée d'une ruiiie possible nous poursuit et nous agite encore.

S IIL UN QUART DUBUHE APRÈS LE GOltfiAT ( i83oT.

Le 29 juillet i83oy à quatre heures, Paris était calme* Trois jours de violeace avaient tout accompli Un vieux trôoe gisait renversé. Quarante aonées de lutte , dix révolutions raccessives , une république, un directoire, un empire, une ma* narcbie détruite , ressuscitée , anéantie , deux fois enfin suicidée : tout ce rêve saogtant d'un demi-siàcle avait scmi \déaio«iement. Spectaefe

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