ET LES ENFANS DE LA PAROISSE
Le métier de pêcheur était celui du vieux Jacques Grimes. Dans sa cabibe vivaient sa femme et son enfant. Sa vie était laborieuse, et il semblait jouir de son labeur. Homme paisible ,' qui portait au marché de la ville lé poisson recueilli par ses filets; on l'accueillait partout avec plaisir, on lui souhaitait du bonheur, car il né voulait de 'mal à personne.
Il avait uti fils> Pierre, qu'il menait à l'église le dimanche. Pierre s -ennuya bientôt du service divin, refusa d'accompagner son père, l'accabla d'outrages,' et brava son pouvoir. Quand le vieux Jacques mpurùt ; Pierre était ivre; il pleura, car le vin attendrit. Puis arriva le moment du réveil , où sa raison, sortant de la langueur où l'ivresse l'avait plongée , lui apprit qu'il n'avait plus de père. Un moment, un seul moment, le jeune
. DES ENBAN5. BJ'J
Vi^xfe. SQ. représentai , la figure: btenveillaQl^ 4t| TÎeux père; il se. rappela le, dédain ç| la.çoJtèr^ avec. lesquels. il. avait ^ceueillipes rementra^oe^ Un éclair. de honte tcayerss^ cette âiiae dure e% brutale, il se souyint d'avoir répondu par desjur%. remens sacrilégeS; aux prières dé fTacqUies; il se souvint du coup, plus sacrilège encore^ dont il avait; £pappé cette tète vénérable ; il se rappela leS; çipts du, vieillard , motts qu'un gémissement. pi:o^ fond accompagnait :
« Pierre ! Pierre ! si tu de^ns jamais vieux et <jue tu aies un fils, tu te souviendras de ïnoi. Ta mère est morte à temps; elle a bienfait : tu Taur rais tuée , tu aurais commis deux crimes» Je héf^B le ciel qui t'en épargne un. i
C'était au fond du cabaret obscur et^ sale que Pierre Grimes pensait au vieillard , et ruminait son remords mêlé de courroux. Ces penséies le, fatiguaient : il but ; elles le poursuivaient : il. se, remit à boire ; il oublia^
Cependant Pierre grandit. Le sang bouillait- à flots ^rdens et épais dans ses veines diç jeune homme. Il était pauvre : il voulait être libre ; il n'était qu'un pêcheur, et il voulait jouir. Au. Ueu.^
978 £'Âl0à«8tii
d*tiitëim^<|tie, èranez-lui un îtàhe $ c6 «et^ NéffoUi^ Mûê héladi fyoor b'éiiiti*ef 4'tf /» (1) et dheidbitr deé {4»iêifft^ il IbH»I tipaVâillèr. C'^ltlt une desli*» liëe dure «t pétiible. Pottr 0'«tiâ>iicer tiàiss te* î^rie» Al Mbaii^et, Û £^àH agiter d'abord la loâitte ftdie. Quël eitaol ! Tant de jôoi^àûeès devant wi^ et M ^u de moyens pour les atteindre I Le feotte pédïèiif tVe <it>ttnaiésait ni Ibis ni mdrafoé i sèA œH ardent et avide dévorait d*avance tont ce qui liîî promettait un plaisir. Il se riait des juge», it mtkn^ dissait les riches; Pliis hardi , Pierre se ffet fiaût Voleur ; ma», après plijsieui^ essais de Ce gënte , on le soupçonna dans le voisinage. Les vergers levaient perdn leurs pommes; leis fermiers se pteî*gnaient de voir disparaître les pièces de lètir tWiésfeHîbnr. Pferre tînmes n^dia pas brâVer le lâfOnde ; mais il regarda tous lès hommes comme àes ennemis; il ne songea plus qu'à* s'isoler et à mal faire. Alors il èleva^sur la plage une tanière d'argile , où fes fruits de son pillage' forent Cachés àvtôc isèîn. Il y restia seul , il y vécut seul; quelque chose liti manquait cependant.
(1) Bière forte.
DES EUFANÀ. S79
Une vielîme lui manquait : la nature f ar? ait fait bourreau.
Donnes^ui dfànc une créature sensible , un être irirant et humaki auquel il commmàe ; que ce poisse être son instrument de bonheur, l'objet de Ms tôirtures ; qu'il puisse satisfaire sa cfuelle âme , il sera heureux ; car ce pécheur pauvre , c'était un tyran.
Il y avaat alors à Londres , hélas ! il y a aujourd'hui encore , dès hommes qui remettent à la fois entre les mains du premier yenu une légère somme d'argent ef l'enfant de la paroisse ^ le Els
abandonné du pauvre et de la veuve ; ils se dé-
binassent ainsi de ceux qu'ils devraient nourrir. L'orphelin devient esclave; le misérable enfant enchaîné au maître qui se charge de lui^ et devient sa bête de scmime et sa victime. Pierre 'Gri- Bies le sut , il n'eut pas de peine à trouver quelque pauvre enfant qu'on lui livra. Il toucha la semme et emmena l'esclave : alors on vit dans la hutte du pêcheur un garçon > à jaquette bleue ^ avec un bonnet de laine rouge.Ypilàtoutce que Ton apprit dans la ville , et l'on ne songea ptis â s'enquérik* si son maître lui donnait du pain;
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on ne sut pas quels sillons noirâtres la ?erge fatale de Pierre imprimait sur ses flancs nus ; dn ne sut pas quelles nuits terribles furent celles, de Tappienti, quand Pierre, au milieu. de lliiFcr^ le rejetait hors de son asile ; ni sous, quelles violences il tombait «accabla , ni quel qoup avait courbé son dos et brisé ses membres. Personne ne yint dii*e à Grimes :
i Cet enfant , le nourris-tu? Vivra- t-îl? Pour te servir , il faut qu'il existe ; traite-le lûen , il te sera utile. »
Les yoisins passaient , les pècbeurs amarraient leur barque près de la. cabane ; on entendait les cris du malheureux » et Ton disait sans s'émouvoir:
«Allons, Pierre est encore à Touvrage. t^
Le sauvage maître était heureux ; la voilà, cette créature qui souffre sous sa main« Il peut mena-, cer, frapper, torturer, battre, multiplier, diversifier les supplices; il sent son pouvoir, il n'est pas sans influence; devant lui, tout tremblant, éveillé dans son premier sommeil, privé d'alimens, attendant le caprice de son despote, ce pauvre, enfant le console de sa pauvreté. S'il, pleure, on
DES £NFAN$. 2 Si.
le frappe ; s'il est calme , on le frappe encore. II dépérit^ il languit , il sanglote, et le mattre est pénétré dune affreuse joie; la société lui accorde, à lui rebut de la Société , toutes les jouissances d'un tyran.
. Ainsi vécut Tenfant dans la torture, dans là doiiieur) dans Tangoisse. Ses larmes méprisées ,' ses supplications vaines,^ son esprit affaibli , ^on cdrps exténué , la faim qui le contraignait à yoler, la peur qui le contraignait à mentir, ses nuits sans sommeil , ses repas sans plaisir, tout le poussait à la mort. Pendant trois ans il souflfrit , puis il cessa de souffrir.
« Pierre , votre apprenti est mort. »
Pierre essayait de soupirer; un râle sourd sor^ tait de sa poitrine.
«Je Tai trouvé mort dans son lit. »Le sauvage
essayait d'adoucir sa voix , et il ajoutait :
« Pauvre garçon , c'est fini. • .
On murmurait, on n'était pas sans soupçons.
Gomment Pierre avait-il nourri l'orphelin? Com*
ment l'avait-il traité? Les voisins l'accusaient;
mais où étaient les preuves? D'ailleurs qui s'in-
téressait- à l'enfant, sorti d'une école de charité?
aS2 t'AflSAMIH
y. Ptenre ne fiil pûint înquiélé; on le laissa tfaaqmlle.
Vn nouvel orpheKn remplaça le premier* Cette emplette est faite. Plierre toueike éoû aident , em* mène sa yicthâe ; et quelle fut sa destinée ? Un matin, reparut tomba, dk-on» du nifiFt de la okaloupe diuis le tëserroir où le pècbeur jetait ses poissons» Celte mort étonna le monde; <m raisoKoa; on i^ voulut pas eroire qu^un enfant pût se noyer dans un i^éaervoir si peu prc^ond. On demanda compte à Pierre de cet accident étrange.
• Ouï, répondit-il, cela est vrai. C'était «n paresseux; il jouait sans eesse : en grimpant^ pour s'aniuser, au mât de la chaloupe , il est tombé ; voiei son cadavre. •
Le jury s'assembla. Le pêcheur montra un front calme ; il brava l'orage et fet absous. « Une autre fois, lui dit-on , vous* aurez soin de fermer Técoutille. » Voilà toute la remontrance qui fut adressée à Pierre.
8a conscience fut frappée ; le rouge hii moût> au visage devant le juge ; mais le verdict l'avait disculpé. II alla redemander un esclave à cette
DBS BNFAtfS. a83
bocill^kie infefUfiie <|im lui ' «a avait déjà fourni deux.
On loi dontia Tapprenti , la victètte , l-èÉre mal*
iieoreuK-qu-'it chferbhait. Eafadt timide, pâle, doux
et faible; toutes les fetnitiei^ ^s pêcheurs de la
rime le Virent avec tristesse toxbber sous la loi de
Pierre. Lea pauvres regardaient sa peau blanche
etfilIe,^son teint délicat, «son front poli, ses yeux
pl^u de lamdes , et croiraient voir en lui quelque
finiil imfortuaé de nobles et illégitimes amours ,
quelque rejeton méconnu d'un sang iji^stre,
^elque âls d^'nn riche séducteur et d'une jeune
fiiie trompée. Triste , pensif et soumis, il sup-
p<^a iong<4enips l'agonie de la cabane de Pierre.
Comment un corps si frêle ne se brisa-^t-41 pas
MAiS de si pèsans fardeaux , • des iiisqltes si gros-
aîères, des traitemens si bai^bares? C'est que le
malheureux enfant inspirait la pilié ! On lui don«-
nait du pain, du vin, desalimens. Puis l^avarice
et l'égoîsme apprenaient à Pieit*e à économiseï*
^ Citrauté. Il s'armait encore du câble et du fouet
terrible , il était barbare , mais avec prud^rfifce-; il
(^ttâervarit âa pmie ; il prolongeait le supplice, et
méil^geait la douleur pour la perpétuer.
â84 l'assassin
Un jour vint cependant, où les filets du pèdiear se chargèrent de poisson; le vendre sur la cote était impossible. Il fallut aller à Londres pour en effectuer le débit. Qu'arriva-tâl dans ce voyage? Pourquoi Pierre revint-il seul ? Que fit-îl de l'enfant? Nul ne le sait. Seul, Pierre pouvait le dire. Est-ce que , dans un lùoment d'ivresse , il aura oublié son expérience et ses principes ? Pierre ne le dit pas. Seulement il se plaint de l'orage qui l'a surpris , de la bourrasque qui a renversé sa chaloupe, et de l'imprudence de l'enfant qui n'a pas su résister à la vague qui l'emportait Les femmes ne voulaient pas croire Pierre sur parole. • Tu l'as tué ! lui disaient-elles. Tu as noyé ton jeune apprenti. »
Aloi*s l'homme farouche fut appelé devant les magistrats. On lui ordonna d'expliquer comment cet accident avait eu lieu. Il le dit sans rougir, sans pâlir, sans trembler ; sa figure de bronze ne trahit pas une seule émotion.
t Je l'aimais cet enfant ! s'écria-t-il . d^une voix rauque.
» —Jamais, reprit le maire, tu n'auras d'apprenti àans ta cabane. Désormais cela t'est défendu. Si