‹ Caractères et paysagesChapitre 28 sur 35 · DES ENFANS · texte numérisé non relu

DES ENFANS

tu veux un semteur , choisis-le parmi les hommes faits. Ceux-là, tu les paieras, et tu ne pourras point les battre. Us dormiront, ils résisteront à tes cbupsa Prends garde ! si tu retombas sous la sentence des juges , ta punition sera séirère ; elle sera dure comme ton âme. •

Le tyran fut privé de toute sa joie. Comment trouver un serviteur? Il baissait les hommes , qui le baissaient à leur tour» Seul , il battit les flots de sa rame ; seul il côtoya la rive ; seul il jeta ses filets dans Tonde ; seul il jeta l'ancre sur la plage. Seul , toujours seul. Plus de misérable enfant à torturer ; plus de passe-témjps pour son oisiveté atroce. A qui fera-t-il entendre Taccént de ses menaces? A qui fera-t-il sentir la morsure de son câble chargé de liœuds ? Il fallut travailler seul , souffrir seul, blasphémer seuL C'était pour lui le désespoir et l'enfer. Il réalisa le supplice de ce roi d'Orient, forcé par des génies vengeurs à dévorer ses propres entrailles et à s'acharner sur lui-même.

Le voilà donc forcé de vivre sans victime. Chacune de ses journées, il la passe en présence de sa propre cruauté. Il lui faut attendre la marée montante. Chaque matin , chaque jour, même

a&6 l'assaashi

asped de la nature^ même labe«ir, mâme. eaauL C'est toujours le limon ée la pk^e et rarhreTiiaîa qui jette ses racines flétries entre irafentes degf ron ciiers. Pas un ami au milieu die ces objets sans charme. Il ne voit qne l'eau quand la wmr est haute ; la boue verdâtre au moment du reflux Ici la poix qui bouillonne sous l'ardeur du soleil ; là qiMlqfies débris de palissades inégales et d^aair^ ' brisées ; plus loin des masses noireà de mousse^ marines qui flottent avec lenteur et escortent dans son passage la chaloupe qui fend paresseii$enient la vague endormie.

Quand la marée était haute» lorsque dans les jours de chaleur les eaux se frayaient a?ec peine 1HI passage à travers le limon de la rive, Pierre trouvait un plaisir solitaire et triste à jeter Tancre ail milieu de cette onde chaude et noirâtre; personne ne l'observait. La tête penchée, il regardait avec une sorte d'attention stoipide le flot dé^ crcHtre lentement ; c'était là son amusement. Il ne pensait, il ne rêvait pas; il ne songeait qu'à fuir les hommes et à dévorer son ennui ; il se plaisait dans ces lieux qui n^afirent rien que de lugubre. Sous ses yeux jouaient les noirs anneaux des

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anguilles ^Hii ae plaiseot dans l'eau liiooneuse i les

saoutes béoat^s rampaient jus^ a la mer, qui

les avait laissées à sec ; les crabes à la niaffC^

tortueuse imprimaient sur la grave humide un

i^Uon oblique ; et Pierre , sans espoir» sans bon-*

heuTy sans, désûr» regardait tout cela. Il écoutait

le cri de la mouette sauvage y la> plainte reteiir-

tissante et lugubre de la dorade, T<H^t était triste

autour de^ lui; il se plaisait au milieu de ces seèves

de douleur. Il attendait le retour des oiaeauiL do

meri^le vqI lourd du butor qui^ perç^UrtJes airs

d'une longue clameur, quittait les joacs macéoa^

geux. Pierre savourait Tamertume d'une solitude

si désçlée. Il aimait à s'arrêter près de l'écluse.

C'est là que les eaux , resserrées dans un étroift

ej^pace» qsurmurent avec un bruit lent, sourd,

monotone y continu ; vous diriez; un 9H>umnt qui

gémit. Misère , terreur , douleur , voiià ce que

cherchait Pierre; La beauté» Lç plaisir, laftâoe,

eussent blessé cette âme cruelle.

Mais trois lieux diff^rens... trois endroits où la barque de PieiTCDe s'arrêtait JMm^is... Quand il en approchait ^ il détournait \e^ yeuK, il.trem«blait, il faisait force de rames, il s en éloignait;.

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Vous eussiez dit que dans ces endroits un dé* mon sortait du sein des eaux ^ et que Pierre fuyait épouvanté.

Le tyran trouvait donc son supplice. S'il allait à la ville , on se sauvait , on le prenait pour un voleur ; et les femmes des matelots s'arrêtaient pour lui dire : • Pierre , tu n'as plus d enfans à battre. » A son approche les enfans qui jouaient dans la rue prenaient la fuite en se disant l'un à l'autre : c Prends garde , voici le méchant homme, o Une imprécation lente et sourde sortait de sa poitrine; il maudissait la ville et regagnait son repaire.

Toujours jseul , toujours les mêmes tristes lieux, lés mêmes aspects, le même ennui. Il abhorrait les hommes , mais leur absence lui pesait Comme il blasphémait quand ses filets restaient vides ! de quels juremens il poursuivait la mouette qui , plus heureuse et plus habile, saisissait la. proie échappée au pêcheur!

Bientôt un frisson nerveux, un froid tremblement saisit le robuste corps de Pierre Grimes. Un

mal il ne savait lequel, l'aécabla.- Ses rêves

étaient atroces. Souvent il se levait dans la nuit.

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éveillé' pât* d'hombled spectacles. Ces fantQmes, îe cdeur I0 pltis courageux ne lés eût pas vus sans se resserrer d'effroî; ces horreurs, Tenfer aurait été jaloux de leur épouvante. Le démon de la solitude et dû rémords avait enlacé Pierre ; il sentdit^sdn isolement, if en gémissait , il en mourait; et si quelqu'un approchait de lui, il s'élançait ému de frayeur* '

Pendant un hiver tout entier il ne reparut pas à là ville. L'été revint : on aperçut, tantôt à Tanore , tantôt flottant sur l'onde , une chaloupe qui toujours parcourait le même espace et revenait an même ei^droit. Là était assis, l'œil fixé sur les eaux , un homme , un pécheur, les bras croisés, immol)ile. A contempler son attitude béante , douloureuse, vous eussiezdit qu'une malédiction l'enchaînait dans la barque. Il ne jetait point de Elets dans l'eau ; son regard terne et fixe semblait celui du somnambule dans ses rêves; C'était Pierre. On accourut sur le rivage quand c/stte étrange circonstance fut connue. Curiosité, pitié, sentimens de haine, attirèrent sur la plage la foule

des oisifs. ^

« Te reperis-tu, Pierre? » lui demandaient les

âQo ' l'assassin

femmes des pécheurs. Il tremblait , et ne répon<dait pas. Bie^ntôt fatigué d'entendre ces mots , il quitta sa chaloupe, et, furieux, il courut à travers la campagne. On le saisit , et le lit de l'hô-

pital de la paroisse reçut ses membres fatigués.

Il maudissait eacore , il savait encore haïr. Mais cet homme à jamais perdu , abîmé , détruit , comment le punir? les femmes eurent pitié de lui ; des secours lui. furent donnés , mais son délire augmentait. Enfin on fit.venir un prêtre, son âme comme son corpi^ était en proie à un mal incurable. On tremblait de terreur en le voyant ; et ses discours étaient empreints de l'épouvante qui s'attache au crime.

c Cette chute de l'enfant, s'écriait*il. . . , je l'expliquerai;* je dirai comment... Non, je ne l'ai pas frappé... cela n'est pas vrai... mon père... Jacques! cela n'est pas vrai... Qu'on me laisse... Pas de prison ; pas de torture ! Cela n'est pas vrai! •

Cependant l'agonie arrive : de larges gouttes de sueur découlent de son front pâle. Ce tissu terne qui couvre les yeux du mourant voile par degrés son regard. Il parle encore et semble s'en-

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tretenk avec un être placé hors de ce moûde. Il ne nous voit pas ou fait semblant de ne pas nous voir- Il dit son crime et veut s'exCuser. Ecqutez ses paroles terribles; le récit d'un fou et d'un coupable itjui mêle lé délire à la vérité , le souvenir au mensonge/ la justification à l'aveu du crime. .

« C'étiait mon père qui le voulait; mon vieu?: père qui m'a toujours tourmenté, moil vieux père qui m'a maudit. €'est lui qui m'a donné ces enfans ; c'est lui qui m'a dit de. . • Non , je ne les ai pas tués.

» L'autre jour , tout reposait ; il était midi , il faisait chaud. 3'ai vu mon père se lever du milieu des ondes , tenant les trois orphelins dans ses bras décharnés ; il ^le les montrait. Oh! quel plaisir pour un père de torturer ainsi son enfant! Les orphelins glissaient lentement sur les eaux, qu'ils ne touchaient pas. Je voulus les punir, leâ frapper; j'étendis ma rame, vain eflfort; ma rame ne put les atteindre. Ils sourirent ; ils disparurent ; et mon père sourit aussi.

» Depuis ce jour, toutes les fois que je voulus jeter mon filet, je revis mon père surgir pour

m 'épouvanter. Je revis avec lui l$& orpbeMas. Ja priai, je pleurai 5 je voulu^ les apai&er* Mais poi^s ils restaient Ik Us mè dirent de sauter par-de;si$u9 la chaloupe^ mais je ne voulus pasmourii** Afatio et soir ils ri^araissaieiM:* Soir et matin ils me persécutaient. Yîens, viens, me disaieiMhilSf ^ î® relombais dans ma barque. . '

» Ah ! les pères devraient avoir pitié de leurs fib. Je ramais de toute ma force pour échapper au vieux Jacques; il tfffi suivait toujours, av^ec des bras étendus vers moi, ses cheveux gris, ses trois enfans pâles et maigres, et sa malédiction épouvantable. Autrefois quand j^ étais prêt à le frapper, il me demanda grâce... je l'épargnai : il ne m'épargne pas.

• Il y a trois endroits , trois places terribles ; la mer n'a rien de pareil, au milieu de tous ses gouffres. C'est là que je les vois , que je les conl^m«pie durant de longues heures ; qu'ils.rient de moi ^ et que je les brave; qu'ils me font des signes, et que je leur réponds; qu'ils m^e poursuivent de leurs injures, qu'ils jettent sur ma tète ces flots de plomb brûlant qui la dévorent... C'est là,.. i

Il s'arrête , il se tait. On l'entoure avec effroi.

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