SGENE8 DUN VILLAGE MARITIME
uùe colonne torse de vapeurs épaisses^ qui » se mêlant à la saveur poignante et acre du goudron, traversait les rues du hameau qu'elle obscurcissait , pour arriver jusqu'à nous. C'étaient des barques sur le chantier, dont on recourbait les planches au moyen de la fumée. Occupations ^ plaisirs, peines, souvenirs, industries, tout ici se rapportait à ce vaste Océan paisible, vrai géant endormi. Enfin , la nuit vint : je chargeai le mate* lot à la jambe de bois de me conduire chez M. Ézéchiel F.... Nous remontâmes ensemble la petite rue cailloutée; nous passâmes devant la reine Bess, et nous nous trouvâmes en face d'une grande maison de briques , isolée des autres maisons , et dans l'intérieur de laquelle on ne distinguait ni mouvement ni lumière.
Je frappai long-temps , et j'eus de la peine à me faire ouvrir. Tout le monde était couché dans cette maison régulière. Une grande femme vêtue de brun, et qui rattachait encore, en me parlant, les épingles de son bonnet d'étamine, après m'avoir questionné par une fenêtre , et avoir soigneusement déplacé et replacé les barricades de fer et les cadenas nombreux qui assuraient toutes
fiN ANGLETERRE. l5
les avenues , me dit que la famille F.... dormait, que je remettrais ma lettre à M. Ézéchiel F... .le lendemain m'atin , et qu'elle allait me préparer un lit. En traversant la maison , je remarquai qu'à l'intérieur elle ressemblait à un couvent séculier. Le ton de la vieille servante, une de ces femmes , tout os, dont Walter Scott fait ses Meg Merrilies, avait lui-^même je ne sais quoi de solennel et de lugubre. Déjà habitué à ces mœurs anglaises , qui laissent un libre développement aux spécialités du caractère; averti d'ailleurs par M. Josiah D.... ; cet aspect puritain m'étonna peu, et je dormis paisiblement , en attendant que le soleil vînt éclairer cette famille de l'ancien monde , transplantée dans le nouveau.
J'étais loin de deviner d'une manière précise à quoi tenaient des mœurs si spéciales, dont l'énigme ne me fut expliquée que plus tard. Je me vois forcé , même avant d'énoncer un fait aussi peu probable qu'il est réel , de jeter quelques légers aperçus sur l'état moral de cette Angleterre , souvent décrite , bien peu connue.
Le trait qui caractérise le plus vivement ce pays, dont on peut dire bien du mal sans injus-
l4 SCÈNES d'un VILLAC^E MARITIME
tice V etbeaucoup de bien sans flatterie 9, c est ujie
sav.euf d'antiquité, émanée de sa position insu*
iaire ^ et qui, pleine de .charme .pour t'ima^a-
tLon,.a.âe6 dangers réels et $es bienfaits, hk se
Qopseryjent. sans altération apparente les vieilles
mœui^ , les vieilles lois. La gothique et infonnè
toux de Babel ^ que les Anglais uoounejnt. . leur
^îuiiâprûdènce , ne se sôutjient que par sa vilusté.
Xa barba;Fie des coutumes légales résiste , grâce à
Jeurâge):auboa$en6 national ( i.).^Telgentilhoinnke
nampagnârdATOUB rappelle encore, par ses habitua
.éos 6t.3(ui i^oatume, sir Bû^^r de , OaserUy^ . ïe
béços d'Addis^n^ Tel quaker de la cité est le Sio$ie
ir\i[^a% de (ftiUtéimnâ P^nti* Yiouis trouvez /du côté
de Whitedbap^l. (0) .dea oolonies d'^anabaptiates ,
^i^j, pfBmfipeu quoivèua voiriie^z bieniesâuivnè dans
jeidtigr^iérs,^ vont ^voui conduire à ces meetin^Sy
(îùiiin|«*édioant^ furieux Êtél^qu^ntcoimme Jieàn
éà Leyde>.foudtoi^iiencoiie «aujourd'hui les Amir
JiéQi^:es. IJc' Je , 'cè ; gamùtère si original dans ses
j^a^iétpsj si f^wwabte . àu pinceau du. romaneiep,
(i) Ce fragment a ^té écrit à Londres en 1819. X^) A rexlrémfté drientaié de Londres.
si curieucc pour l'observateur. Il- faut remonter îudqu'ailx degrés les plus éminens de la société an^bâsev .poiur y déooUTvlr cette sociabilité raffinée <{ui tue Torigiéalité^ oet afaiblissement de caraelève^ cet adoucissement de toutes les aspérités qui distinguent l'homme de son semblable. Ët^i^^obmme <Diderèl< vous préférez - la forte enopveinbe des irîngularités individuelles, toutes natives, toiites rudes^ « à là rondeur uniforme de ces galets polis ^ que lé Hot roule sur lé rivage en lesfroissant, » allez à Lo^ndres , visitez sdrtotit les pnmnce» et rÉcosse ; une ample moisson de* bizarreries humaines, d'àiitiqûités vivantes , de fantaisies érij^ées en coutumes , de vieux usagés refigieusement addrés, saHsfera votre hùifieur.
Ici, par exénfiple, dans cette tnaison dé briques, où le sort m'envoyait, et où je couchais poui*ia première ioîA; prèi dé de petit viflagëâ peine itiiscrit silrlés cartes^ étsât^mèonliinetM^etoent du dii-hénvième siècle , et saiMiâ^«' |^<6ijt«>ètr^encbi'e ', IHm des ph]S4ïurieux fragmens dé- l'Europe ancienne que l'on puisse rêver ou imaginer. C'était im débHs bien conservé , un des derniers restes de cette antique et terrible nation des CavenaMers , qui
1 6 SCENES d'un VUXA€IE MARITIlf E
compte autant de martyrs que de bourreaux , et qui fit TAngleterre ce qu'elle est : nation toujours sévère , rigide , fière » taciturne ; austère comme au temps de son pouvoir; exaltée comme air temps de ses persécutions ; poursuivant tjCMijours de la même haine , cent cinquante ans après sa mort,^ le roi faible , malheureux et fourbe qu'elle frappa; vouant une impérissable idolitrie à ses anciens mar« tyrs ; probe dans ses transactions; implacable dans ses souvenirs; ne mariant ses enfans que dans ses propres rangs, et ne donnant jamais aux Philitiinê ni un fils ni une fille ; priant tous les jours êaint Cromwell dans un oratoire secret ; toute prête encore à combattre ie bon combat (i)> et pleurant avec une douleur qui n'est pas sans éspéiance l'époque où les saints et les élus avaient en main l'autorité.
C'était là que m'avait jeté le hasard. Le chef de la famille puritaine rassemUée sous ce toit antique , Ézéchiel F. . • . , dont le nom biblique annon* çait la descendance, ^ait un homme de quarante ans , négociant de père en fils. Il vendait du grain,
{i) Fîglit the good fight.
du houblon ^ du charbon de terre : sa probité était renommée ; riche et sobre , calme et inexorable 9 son caractère se lisait sursis traits impassibles. Ayec ses six pieds de haut qu'il semblait augmenter encore par son attitude raîde et fière , marchant d'un pas ferm? et lent , Tair solennel , la tête élevée , les lèvres contractées, et le front pensif; dès que vous l'aviez vu, sa figure restait gravée dans votre mémoire. Pym devait avoir, au long-parlement cette physionomie. Ses phrases semées d'ancien Testament , son costume sévère , et toujours le même , complétaieal sa rosse mblapoe ou plutôt son identité avec les signataires du fameux .Coveuant Je ne me souviens.pas d'avoir entendu Ezéchiel F.... prononcer,. pendant les deux mois que )e passai près de son foyer, ni une parole condamnable ou hasardée, ni un mot échappé aux émotions de son cœur ou à la gaieté de l'esprit.
Son long regard et, sa. mine austère dominaiept toute la famille. Il parlait peu ; et tous se taisaient, et tous suivaient l'ordre de cette voix grave. *Nul ne discutait devant lui. Je l'ai vu faire
du biensan^s émotion, et.se montrer sévère ms^-^
l& SCENES d'un village MARITIME
qu'àladurèlé là plus inflexible , sans témoigner un regret. Patriarche de t*ancienne lôî dans toute sa rigueur, maïs il faut le dire aussi , dans sa grandeur et sa puissance,
té ' .
La précision PhariSâïque /rèxacte observation des convenances qui dirigeaient tous les mouvemens de Ja famille /irô me promettaient point cet accueil cordial et bruyant que les peuples méridionaux font à lenr hôte. En revanche, une certaine délicatesse d'hospitalité généreuse et antique 'me laissait toute' liberté, en prouvant sa vigilante bienveillance par des actes et non par des dénionstrations: ceci me toucha vivement de la part d'une 1:ribu kî hiîstère. Je ne crus pouvoir 'mieux lui prouver ma reconnàîssaiicé qu'en me conformant, autant qu'il était en moi , à la règle qu'elle ne prétendait pas m'imposer.
On se levait à cinq heures dans toutes les saisons. Une heure se passait à prier, et (ce dont 'mon ignorance me permettait heureusement de ' m'abstenir ) à murmurer sourdement ces vieilles rîmes, consacrées par les anciennes souffrances du parti : rimes fanatiques, niaises, sanglantes, enthousiastes, et auxquelles la profondeur de la
oonvictioii mêlait quelque chose <l'énergique et
.de.graod. A huit heu>res, à deux heures et àsept,
ia vaste table de noyer , noircie par le temps^, et
toujours sans nappe , se chargeait d'alimens saine,
.abondans, qui ne variaient guère. Du haut de la
maison jusqu'en bas, pas un meuble d'acajou,
pas une seule trace de ces métaux précieux et
de ces ornemens gracieux ou éclatans dont l'ha*
bitation de l'homme riche s'embellit. Partout le
chêne bronzé et le noyer-poli; de grandes chai*
ses de six pieds, au dos plat, uni et cin^, au
siège bas, toutes de bois, et i faites pour servir
de prie-dieu dans l'occasion ; une seule horloge,
Ibrt inutile d'ailleurs, car l'habitude seule eût
«servi- de clepsydre ^et de cadran à toute la fa-
-.ittiUe : pour unique V tenture , woi papier d'un gris
^sombre , >aans. gravures , sans bordure , sans aucun
-embellissement profane ; enfin , toutes les abo-
-minotionstde'/'^jë^ypl^ bannies 'avec une sévérité
> inouïe, okême .chez les quakers : mais aussi le
soin le pins minutieux dans l-arrangement de
( toutes chwes ; untfaixe de propreté ,>une sorte de
idécence lugubre, qui laissait dans l'âme uoeîm-
{ pression (Solennelle. Au fond du salon ou parloir,
!àO SCÈNES d'un VILLAGE MARITIME
situ^ au re2-de chaussée, dans un enfonceknent de la muraille , se. trouvaient placées symétriquement
' plusieurs tablettes 4e bois brun qui soutenaient les ustensiles et les vases , à thé , faits en terre
. bleuie de Wedgwood. .Mes yeux se tournaient fré-
, quemment vers ce précieux cabaret de porcelaine populaire , seul ornement du logis.
Il y avait huit jours que je demeurais dans la maison. Après le dîner de deux heures , Ézéchiel F...^, voyant mes regards fixés sur cet enfoncement où se trouvaient les seules traces de luxe mondain que j'eusse remarquées, chez mes hôtes, me prit par la . main , et me conduisit d'un . air mystérieux vers l'objet de mon involontaire attention. 11 souleva une théière , retourna le pla-
. teau de bois qui la supportait , et me montra le. revers de ce plateau. J'y vis un portrait en pied ^ 4sur un fond noir, et d'une exécution magnifique : c'était Gromwell. C'était là cette figure carrée, puissante, ausjtère; l'idole toujours présente de la maison où j'étais; c'était là cette tête vaste et^ inflexible qui usuq)a sa patrie et la
^changea. On l'avait représenté debout, la main sur la masse du parlement, le sourcil épais et
froncé, la lèvre inférieure proéminente et insultante : tel se montra le hardi Protecteur de . l'Angleterre, conquise par sa ruse, quand, les* larmes aux yeux , le nom du Très-Haut dans la bouche et' sa courte épée dans la main , il balaya la' tourbe imbécile et cauteleuse qui le gênait, mit les clefs du parlement dans sa poche , et se résigna , tout contrit , c with a deep awê and humble sorrow^ ^ à régner seul désormais.
Un sourire grave efQeura les lèvres d'Ëzéchiel, que je n'ai jamais vu rire que cette fois; puis il retourna le plàteaii ,' replaça la théière; tout retomba dans le morne silence accoutumé. Et ne voyez pas là quelques vains et lointains souvenirs d'une gloire 'éteinte: Chez ces enfans de la vieille cause sailite , chez ces Trappistes du régicide , c'est une conviction qui se rattache à 'Môîse , et qui ,si leurs générations vivent, est enracinée pour l'éternité des temps. '
- Tous les habitaris de la maison s'effaçaient devant la mâle figure du père de famille , dont lès paroles'étaient des lois : sur lui tout se modelait.' Mistriss Sara F....... «sa compagne devant
le Seigneur,» irTappelait ainsi 5 se taisait près^
32 SCENES d'un VILLAOË MARITIME
de lui 9 et reprenait en son absence les rênes du ^ .^ gouTernement. Une charité abondante et biefi ' entendue ^ une économie sans ayarice , les distinguaient tous deux. Un fils, enlevé de bonne heure par une maladie cruelle , avait laissé à la charge du père sa femme toute jeune et trois enfans en bas âge. Ruth ( ainsi se nommait la veuve puritaine ) n'avait que deux pensées : priep le Seigneur, et élever ses enfans. C'était une beauté pâle et blanche , Amis les veines de la-^ (Jiietle le sang circulait lentement, sans impulsion et sans chaleur : d'avance elle était sainte , par tempérament et par goût.
La fille d'Ézéchiel F.... , Sibylla, brune aux yetix bleus, devait à l'habitude et à l'éducation ce maintien dévot et raide, constamment recommandé par son père. La nature ne l'avait pas voulu ainsi. Sous cet air pur, pensif et solennel, un éclair furtif trahissait l'ardeur secrète de Tâme , l'élan comprimé d'une vivacité impatiente. Asser-* vie à cette fausse vocation, elle la subissait , non comme une tyrannie , mais comme une nécessité. Elle ne soupçonnait même pas qu'il pût se trouver dans sa vie quelque chose de plus que le ménage
et la piété. Cependant , à ses habitudes acquises se me|ait en dépit d'elle-même une vocation plus douce et plijs puissante. Je remarquais surtout cet étrange combat des penchons naturels, et de. la fqrte, contrainte, imposée par l'éducation, lorsqu'un jçune homme de la même caste , Abraham. S.... , venait rendre visitç à Ifi famille. Formaliste comme tous ceux de sa secte, vêtw dç bouraçan brun pendant toute Tannée; mais beau , mais calm.e^ et, devant à la modération et à la sobriété de sa vie la fraîcheur vive du teint le. plus pur; la sérénité était peinte sur son noble visage ; vous eussiez cru voir Hampclen dans sa jeunesse. Un chapeau dont les bords, larges de cinq pouces, étendaient au loin leur envergure , couvrait une forêt de beaux cheveux bruns naturellement bouclés, et voilait un regard dont la pénétration et le calme imposaient.
Il qe me fut pas difficile de pénétrer les vues
(Ju jejune Abraham , et les secrets mouvement du cœur de la jolie Sibylla. Mais ce qui était à la fois plaisant et touchant, c'était la manière dont ces amours avançaient : gravement , posément , sans une flatterie ni une brouille, sans une piqutî-
^4 SCENES d'un village MARITIME
ni UD racommodement , sans un soupir, de Ta^ mant, sans une coquetterie de la maîtresse. Certes un mélange de grotesque venait se glisser dans une liaisoQ où le fiancé ressemblait à un confesseur, et réponse à une pénitente. Eh bien, il y a quelque chose de si sérieux dans les passions vraies, et Abraham et Sibylla existaient si évidemment , si exclusivement 1 un pour l'autre , que cet amour pur, grave , toujours en face de Dieu présent, cet amour qui ressemblait à Téternité par sa profondeur et son calme, me causait une émotion invincible ; et je me sentais attendri quand Sibylla disait à Abraham qui partait : • Que le Seigneur soit avec vous! » et qu'Abraham lui répondait : • Et vous que j'aime ; qu'il vous protège sous ses ailes ! »
Cependant, au milieu de ces mœurs étranges, que le continent ne soupçonne point, et qui étaient pour moi un continuel spectacle , j'étais isolé comme l'étranger qui brise le gâteau de sel de l'Arabe sous sa tente hospitalière. Il trouve une protection et un asile , non cette fraternité de pensées qui double la vie de l'âme , et sans laquelle il n'y a que solitude. Rien ne pouvait
EN ANGLEl-ERRE. 25
mie donner les souvenirs, les regrets', les croyances fixes de mes hôteis: nous étions liés par la bienveillance et la gratitude , non par la communauté des idées : aussi me laissèrent-ils sans peine chercher parmi les autres habitans du bourg quelque société plus conforme à des habitudes moins sévères. Hélas! j'étais fort mal tombé. Ces genslà ne vivent que de la mer^ et ne connaissent qu'elle ; ils la sillonnent, ils la moissonnent; ils recueillent ses débris. Ils sont matelots, pécheurs, contrebandiers , corsaires , cordîers , receleurs de marcliandises exportées ou importées par fraude.Si quelque navire vient' débarquer là , c'est une au-haine pour le pays. Alors ils déchargent le bâtiment , et traînent ces chariots sur les routes marécageuses , d^ôù les efforts des bêtes dç somme ne sauraient pas les tirer ; ils raccommodent la quille du vaisseau <}ue la vague a brisée ; ils empilent sur la rive ces monceaux triangulaires de tourbe et de coke , seule richesse native de l'endroit. Le corsaire habite une petite cabane suspendue sur un promontoire. Derrière ce roc qui avance , viennent amarrer les pinasses hollandaises frétées de contrebande ; c'est à tra-
^6 SCENES d'un village MARITIME
vers cses laQ^es hérissées de jqdcs putrides que fuient leS'Cheyaux avec leur qharge illicite. Quand le temps «est mauvais , vous voyez, descendre le long des récifs blanchâtres, et rester pendant des heures entières , tout couverts d écume , cachés entre quelques hautes herbes, des hommes qui attendent que l'Océan leur jette des débris d'hom* mes ou de richesses. Us ont aperçu de loin le navire en. danger ; ils demandent aux flots une part de leur- proie. Si la mer leur envoie le corps d'un matelot anglais, ils le dépouillent , souvent ils l'achèvent , et regardent avec soin autour d'eux. , de peur qu'un autre maraudeur ne vienne partager leur hideusf^ butin. C'est sur une côte aussi déflolée et peuplée d'habitans aussi sauvages, qu'un poète^ anglais» qui a eu des éclairs de génie , LUlo, a placé cette scène terrible, où un pè-« cbeur et sa femme égorgent, pour le dépouiller, un - matelot naufragé qui respire encore ; ils re^ connaissent ensuite que ce cadavre est leur fib chéri, leur fils depuis long-temps perdu, la seule espérance de leur vieillesse misérable et crifninelle !
Gepeqdant la mer, que ces gens exploitent ,
et qui couvre la rive de tant de mîues faite» à leur profit, dëvore en même temps le rivage qu'ite habitent ; et souvent dans son empiétement graduel, elle entraîne le pécheur, son pauvre toit et toute sa famille , avec le banc de sable qui les supporte. Telle est cette peuplade ; hommes aventureux, sans ambition; hardis sans mobile de gloire y féroces sans repentir. Et le roi George lY est leur roi ; et Londres est la capitale de leur pays ! A soixante lieues de la civilisation, tous les caractères des races sauvages !
Quant aux notables de l'endrpit , outre M. Ézé« chiel F. . . . , que l'on connaît déjà , je citerai l'avoué, célèbre dans le canton par ses rapines • et fort riche ; l'huissier^ plus détesté encore : race im^ monde , qui s'engraisse dans les fanges de cette jurisprudence , toujours prête à armer le riche contre le pauvre; le maire , corps privé de pensée, d'un embonpoint qui fait valoir son costume de fonctionnaire public , habit brun bordé d^un galon d'argent de deux pouces ; le jeune vicaire , homme doux et aimable , se plaignant amèrement du sort , qui l'exile sur cette côte inhospitalière ; enfin le curé , infortuné vieillard, élevé à Oxford.
2 s SCÈNES d'un village MARITIBfE
excellent helléniste , et dont les longs travaux et la vertu ont obtenu pour toute récompense cette cure misérable! La dîme, son seul revenu, est une moquerie de la loi; le sol rocailleux , marécageux ou composé de sable aride, ne donne ni épis, ni vignes , ni fruits. Que je le plaignais , ce pauvre et honnête prêtre avec ses quatre filles:, belles et douces comme des anges , et toujours occupées à repousser les demandes importunes des fournisseurs mécontens, ou à calmer l'huissier, la terreur du village! Le malheureux avait soixante-cinq ans, et son rêve de gloire le soutenait encore. A la lueur d'une chandelle de jonc (i), fabriquée dans son presbytère délabré , et dont il se servait par économie, bien qu'elle fatiguât des yeux vieillis de sa clarté vacillante , il travaillait à ses notes sur la Bibliothèque de PhotiuSj notes savantes qu'il me faisait lire. Si quelque âme généreuse eût aidé ce ministre modeste, l'Angleterre eût trouvé peutêtre un second Bentley, un second Porson !
(i) RttshMght, On. trempe dans le saif des morceaux de jonc qui s*en imprègnent, et brûlent lentement eu jetant une clarté pâle. Les classes pauvres, en Angleterre, font un grand usage de cet éclairage économique.
D'ailleurs cette mer si grande , si sublime m'at* tirait sans cesse vers elle , et le défaut même de société y la tacitumité de mes botes , les devoirs et les travaux des deux ministres , me repoussaient vers la plage , où tant de «pectacles variés .se succèdent. Là , j'admirais sur place toutes les scènes de l'Océan^ dont la richesse inépuisable a fait la fortune poétique d^ la plupart des grands écrivains de TAngleterre ; scènes que Thompson a reproduites avec une exubérance de couleurs qui éblouissent; Crabbe, avec la minutie d'un peintre de marine hollandaise ; Byron avec une hauteur et une concentration de pensées sans égales ; Southey, avec un pinceau large ^ et prodigue comme les flots même de l'Océan. Mais en dépit du génie et du talent , la réalité les dépasse toujours. Que de fois ai-je admiré , de l'une des cabanes des pêcheurs situées sur la rive ., la mer calme, grossissant par une progression, et comme une émotion lente ; son vaste sein s'enflant peu à peu , et un flot, puis un autre, venant expirer «ivec mollesse sur le i^ivage, pour se retirer ensuite en silence ! Doucement soulevés, les navires montaient par degrés, au milieu du repos uni-
3o SCENES d'i^M village MARITIME
rersel , et je n'entendais au loin que le coup presque imperceptible de la vague , frappadt paresseusement le flanc de quoique >barque mise à r^m^re.
^Quandia nranée se<retirait, que de bizarres ' U*ésdrs épairs $Ur le sable, et que la science ellemême CQbnaît à peiné! 'La Méduie, espèce de ^^\ée brillante qui étincelle sous l'eau comme une perle V qtri brûle celui qui la touche , et se dissmit même dans l'esprit de vin; souvent dotée 'd'ttne^beattté- de formes exquises, et plus déli- ►Mte^q^e l'oeuvré du bijoutier. Telle est la Sertul- '/tfWa,»plante qtlî respire , animal qui végète : cutrieux > paradoxe 'de <la nature, chaînon entre la sphère ^& èti^es qui vivent, et celle des êtres ^prîvé» de vie. 'De 'fci tige noueuse et rameuse de l'arbre animé, '0nîToit sortir à'tra'vers des vési- ' ettles transpatentesf de- nombreusesigrîffes qui s'alongent pour twiorer ie«r proie. 'Qui ne reconmaîtrait, à ces richessers versées- sur lemonide par i «ne main prodigue , on besoin «le beauté indé- - pendant de l'utilité même? Souvent dansées jours ieS'plus chauds, on voj^ait s'approcher de la côte -des myriades de points phosphoreseens , p^tés
EN ANGIETERRE. 3l
par des mousses iuidrines. Je tne' plaisais à ramasser dans la paome de ma m;iih cetffe eau froide d'où s'échappait une flamme vive.
Mètne dans les jours de brume et de mauvais temps, îl y a quelque chose de singulièrement pitt<^resqne dans ces formes in'dëciiâes des vaisseaux amarrés ; dans cet ' horizon de trois pieds y qui Vdias eùvît'ôùne saris vous empêèher d'entendre , '•et les cris des matelots , et le bruit des 'flots qui grondent en mesure. Le temps ést-il décidément mauvais; l'aspect de la côle, de terrible ou de beau qu'il était, devient sublime ; tous les oiseaux
* de mer tournoient dans la nue , rasent l'eau écumante , sifflent ; crient et voltigent en annonçant la tempête; des bataillons de canards sauvages, formés en coin, se succèdent dans le ciel, bien loin au-dessus de la portée du fusil. De tous les ■points du village, bn descend vers la rive; les
* hommes avec des crocs et ^des harpons ; les fem- ' mes ,' presque toutes blanches et jolies, tenant
leurs robes brunes relevées par-dessus leurs têtes
* etr guise de chaperons. Les écumeurs de la rive se glissent dans les rochers de la côte. Oui, c'est un vaisseau en danger , les signaux de dé-
Jfi SCENES J> UN VILLAGB MARITIME
tresse brilleat à sa poupe. J'ai vu, en dépit de leur rapaciié innée , les habitans résister à leurs femmes , à leurs mères , à leurs amantes suppliantes , et. braver tous les périls de la toumiente pour sauver quelques passagers : la veille, ces* hommes avaient dévalisé sans pitié un malheujeux slppp hoUandai/s, et rejeté à la mer les infortunés matelots. Dévouement, ciîme, pitié, * barbarie mêlés et confondus !« Ah! comme le dit Shakspeare , le tissu des vices humains est mêlé de vertus , le tissu des vertus humaines est mêlé de crimes!»
A un mille de la côte, est un îlot de 1*0chers qui supporte un phare ou^ maison lumi^ neuse ( 1 ). Cette sentinelle avancée de la mer offre un beau spectacle dans Torage. En vain le flot et le vent conjurés assiègent la tour et sa base; 1 une et l'autre sont toujours là , montrant aux marins les écueils de la côte , et leur tombe que l'orage entr'ouvre. On voit toujours étîncelpr cette clarté • large étoile mouvante. A travers le rejailUssement de 1 écume et les ténèbres profondes et la foudre
Ijl) UghirBotue.
éblouissante, on la distingue encore : tournant sans cesse sur le même point , solennelle et silencieuse , tantôt éclatante , tantôt . pâle , tantôt ardente ; un moment affaiblie , puis étincelante : symbole trop menteur d'une amitié fidèle h Tinfortune ; effet admirable au milieu d'une nuit orageuse et obscure , par la constance de sa mobilité. Malgré mes fréquentes absences et mes excursions sur le rivage , mes bons hôtes les puritains , satisfaits d une exacte présence aux heures du repas, et d'une régularité dévie, qui, chez un Français, leur semblait prodigieuse, avaient, je pense, autant d'amitié pour moi que leurs usages et leur croyance leur permettaient d'en concevoir et d'en exprimer. Abraham avait obtenu l'aveu de Sibylla et de son père ; une vapeur de félicité calme était répandue dans toute cette maison. Le jour des fiaur cailles était fixé , et c'était pour moi une joie , que de prendre part à ces grandes cérémonies, Tout^ à-coup, la guerre s'allumant de nouveau entre les deux nations , il fallut que to\is les Français quitrtassent le sél ennemi, ou restassent prisonniers s de guerre. L'alternative ne laissait ni un doute à
former, ni un jour de réflexion. Je qui^^i avec