DE VIRGILE
verne syriaque. Son gros ventre et sa monture rappellent les groupes antîqiies de Silène et de son favori. On lui criei« Vemz donc^Alibida; ménagez votre âne. i^ Il prend place sur le gazoïi. La' Syrienne ^ qui a interrompu sa danse, reepmmenee à former des pas hardis , que. lès spectateurs applaudissent , et auxquelles une jeune esclave grecque ne tarde ^as à se joindi'e.
Ainsi se passe une journée de Virgile , dont je n'esquisse que les principaux traits , et dont je laisse à l'imagination du lecteur les détails et les accessoires. .
Que je l'aime ce tableau naïf de la vie secrète d'un grand homipe! Il s'y montre sans cérémonie et sans apprêt , sans pompe et sans pédaritisme. Rapprochez ce morceau précieux du Moretumàxx même auteur, de quelques fragipens d'Horace,de quelques épigrammes de la même époque, vous connaîtrez mieux que si vous relisiez viogt fois Cantelius et Juste-Lîpse, l'état domestique et la vie privée des maîtres du monde, quand, après avoir fait des nations étrangères un grand trophée, ils s'abaissèrent tput-à-coup sous la main d'un homme. Ge qui est charmant dans le por-
trait de Thote^se et de issi t$i?érae » c'est ce mélange de tendresse et de rajéJaoeoUe , de gaieté , de grâce et de caricature; c'est ce gros Alibida q^o^ plaisante si légètement; c'est la Syrienne avec sa danse étrangère; e'est la poésie la {dus suavej mèiée à ces pkisirs d'une taverne sitaée aux portes de JRome. Virgile seul a pu tracer ce tableau , et ce tableau séèl peint Virgile.
^ Il est vi'ai qne nQùs ne reconnaissons pas là notre airteur d^sique, lé versificateur de VE^ néidôy celui dont nous ne savoil^ rien, si ce n'est qu'il soupait avec- Auguste, et que les poètes dexandrios lui fournirent la plupart dés matériaux polis par son talent , immortalisés par son art. Ce n'est plus ce berger élégiaque , ce chaste et discret auteur, dont la figure, se montre si pftle et é. efiacée dans les traditions uniyer?sltairies; c'est quelque chose de plus curieux et de plus conforme aux habitudes et aux faiblesses de la nature humaine :, un jeune homme pleia de douceur et d'élégance naturelle , mais volup^ tueux et efféminé; fbit peu guerrier, comme chacun sait ; fidèle à Bes amitiés et à ses plaisirs , bon vivant et de bonne cc^dpagnie, quoiqu'il
DB ?IIU&II^ 3o5
rendit w^te à.U Syrienne; paresseux avec délices, ami de la retraite par amour du repos; assez semblable à notre Ghaulieu ;. et qui , s'il fat né dix^sept cents ans fins tard ^ eût peut-être brigué les délices du petit *collet ; âme d'ailleurs pure et ^tofu^A^, comme. dit Horace {nuUu$ eandidior), et qui ne cberchait au monde que l'estime de quelques amis » de faciles plaisirs^ l'inspiration de la muse sacrée et le sourire d'Auguste.
Mais montrer un poète classique comme un homme qui a vécu , et non comme une muette idole y c'est une nouveauté , peut-être un sacri« lége. Depuis cinq siècles , on s 'est obstiné à ne iroir les anciens que comme des pédagogues.
Nous ne connaissôos encore ni Virgile y ni Tacite, ni Tite-Live. Ce sont pour nous des livres, non des hommes. La véritable connaissance de l'antiquité n'est nullement avancée. La philosophie s'est occupée des mots et des phrases , la critique a discuté le mérite des dififérens styles ; mais quand il s'est agi de nous introduire, dans le Forum et dans l'atrium , dan^ l'agora et le gynécée antiques , les esprits les plus distingués, les!écrivains les plus remarquables n'ont créé que des
3o6 1 aoTfissB
romans fraoçaiB, sous des noms beUénîques ou romains. Je ne puis excepter de ce jugement , qu'on trouvera injuste ou sëvère , mais dont le patadoxe apparent cache , ce me semble , une incontestable vérité , ni l'admiraMe tfaité d'édu* cation et de morale cjue l^én^lon a tréë, ni ie lourd Sethos de Tei^rasMn, encore moins le Vûjage d^Anackarêit. Au milieu ^e nos richesses littéraires, et malgré les estimables travaux de tant d'émdils, ce que nous avons appris, c'est la lettre m<Hl»» et non le génie des anciens. Nous les avons analysés philosophiquement et grammaticalement ; nous avons curieusement rapproché \es détails de leur histoire ; mais leurs passions , leurs mCEurs, leur esprit, nous ont échappé. Souvent c'est dans des circonstances de peu d'importance apparente , dans des épigrammes de deux vers , dans des fragmens de lettres dédaignées , que le génie de la vie antique se révèlçrait à l'observateur. C'est ainsi que le petit tableau qui précède vient édairer d'une vive lumière la vie indolente f do poète romain •
Si , profitant du privilège des digressions, dont les anciens ont tant abusé , nous cherchons , à
0£ yiaGiuE. 3o7
propos 4e l* Hausse d$ Firgile , pourquoi l'étude de rantiquité, parmi oous, s'iest beaùcoiip plu^ occupée des pbrases que des mœurs, et des mots que .des idées , ua hdrizon tout entier, une yaste carrière d'observ^itions , s'ouvriront à nos yeux. Nous verrons ce défaut se rattacher aux habîtu-^ . des et même au gouvernement de Tancienne so<^ ciété française. Pour sentir et comprendre les peuples anciens ou étrangers^ non sous le rapport grammatical , mais dans leur génie propre , dans l^urs passions et dans leurs mœurs, il faut se dépouiller de régoisme d une nationalité étroite , véritable geôle de la pensée. Il faut devenir le contemporain, le coùcitoyen, le frère de ceux qu'on étudie. L'esprit de cour avait tout envahi; et quand le royaume c'était Versailles, quelle place restait-il pour les étrangers et pour les anciens? Qui aurait daigné s'assimiler à des barbares ? « Ils ne portaient pas de hautS'de'Chausses , » comme dit ce vieil auteur. Si nous. les introdui^jsions sur notre scène , il fallait les affubler de panier 6t de fontanges. Leur barbe était faite avec sdin , leurs cheveux recevaient la forn^ convenue et l'œil de poudre obligé. Voyez un peu le