DE VIRGILE
bauches de l'Egypte et de la Grèce avilies; même les discours 4es sophistes , qui s'enceaâaient et se déchiraient tour à tour; même la prétentieuse et plate emphase d'Eunomins^ mariée à des mœurs sans liberté; entrer dans la grotte d'airain du Scalde ; descendre jusqu'aux platitudes , pour les comprendre , et voir quel secret rapport unit les bassesses ou les forfanteries de l'esprit aux turpitudes et à la lâcheté des nations ; enfin s'initier à tout ce que le genre humain a ^enti et pensé c^epuis qu'il s'est éveillé pour régner ;.et évoquer ce spectacle immense , non comme un vaine fantas-* magorle , pour changer d'objets et d'admiration , mais pour réunir dans sa pensée toutes les modifications que notre espèce a subies !•«. n'est-ce pas augmenter son être , et vivre d'une vi^ plus variée, plus grande /plus puissante? Nobles et vigoureux plaisirs de l'intelligence, qui valent mieux que ceux de l'amour-propre^, qui ne don- ' nent point la renommée , quand- toutes les bannières de tous les partis flottent confuses, mais qui satisfont l'esprit, et fortifient l'âme , loin du bruit des sectes contraires, loin des cris importuns de toutes les écoles !
€€ntant Mot
Thê meanest flower thatoloiiff , can give Thoughtê whick do ofteh Ue too deep far Uars.
WOBDSWOBTH.
La fleoi' la plas hamble peat 'donner de profondea pensées, de ces pensées intimes qui ne se révèlent point par des larmes.
SI
Je Yaîs raconter Fhistôire d'un enfant dénué de
raison , et dont les aventures , dans leur simple Halité, forment un roman pathétique. C'était un pauvre sauvage ^ Irlandais de naissance y et que }'ai vu mourir. Rieii de plus poétique et de plus
3i4 l'enfant idiot.
touchant que cette vie et cette mort , tandis qu e parmi nous» tel caractère énergique » pasdon né, telle intelligence haute et vive, resteront à jamais prosafques et sans intérêt , grâce à la civilisation qui'les enlace, et malgré leurs facultés naturelles.
Qu'on ne me reproche pas de m'oecuper si
curieusement d*un pauvre enfant , d'un Irlandais , d'un insensé , d'analyser ses émotions , de creuser pour ainsi dire , le scalpel en. main , dans cette existence unique » exceptionnelle. Que l'on y réfléchisse : tout ne4lerait-il pas exceptionnel au monde? N'y a-t-il pas des révélations curieuses et de grands secrets à découvrir dans cette ligne à peine perceptible qui sépare la raison de la folie ? Des iBujets précieux d'observation ne se cachentils pas dans cçs contrées demi-sauvages, où le perfectionnement social ne peut pénétrer encore ? Enfin la vie bourgeoise qui nous enserre est-elle donc assez amusante, assez douce, pour que nouseffacions rigoureusement tou|: ce qui dépasse ce cercle de Popilius , la triste eiiçeinte où nous voici parqués et emprisonnés?
Au surplus, ce n'est pas sans une sorte de hoole ot de crainte que j'e/ssaie de retracer ici un 60u-
venir ddBl la fuigularilé , tancbàMe pour moi , peut n'avoir pm à toofl les yeux le même câiraotère. Mous at bns tort sanft doate de préjuger les aefisatioiis d'àutrui d'après celle que nous arofis. X'individaaUté des ëmotidus ue suffit pas au:i œuvres éprouvées de Tart Poète, peintre ou conteur, que votre sensation soit vire ^t vraie ; c'est le premier devoir $ mais <|u'etlô soit contagieuse et oommunicative , réalisée par de^ couleurs ou dés mots, qu'elle trouve des écbo6 faciles et vibre à l'unisson des autres âmes> c'est bxïsû la grande condition de l'art. L'une de ces illusions qui trom* pent notre sensibilité , comme certains sons trompent nos oreilles, m'a^t^lle montré le pauvre enfant et sa vie sous des couleurs mensongères? Je ne sais ; mais j'atteste la sincérité du récit : impuissantes yeut^étre à propager l'ébranlement qu'elles m ont laissé , ces émotions sont cependant vraies. Les voici telles que je les ai éprouvéeSfc Ce que j'ai cru profond serait-il vulgaire ? ce ^ui m'a frappé comme poétique ne serait-il que bizarre ?
Pendant les gros temps de décembre i8â.. ,.
LJEKFANT JDIOT.
un paquebot aaglais , sorti du pofi de Dept. . • et qui devait traverser la Manche , fut cruenement maltraité par une bourrasque qui le rejeta en pleine mer, bien loin de sa destination. Peu importent au lecteur les motifs qui m'avaient engagé fort jeune encore , ^et seul, à traverser le détroit à cette époque de rannée. La traversée^ ordinairement si douce et si rapide , fut périlleuse et longue ; nous passâmes onze jours en mer, au lieil d'un seul jour, et nous étions fort avariés , quand un brick de guerre anglais , le Swallow , nous hêla, recueillit réquipage et les passagers que portait le paquebot , et traîna avec lui lé cadavre flottant du petit navire avec son mât rompu et tous ses agrès en débris.
Il y avait sur le paquebot un curé irlandais nommé Murphy 0' Leary , honune âg^ d'une phy- ^■ sionomie respectable et d'un esprit distingué ; un pauvre enfant l-accompagnaît; le sourire machinal de Moran Shillelah (c'était son nom) trahissait le vide de sa pensée. Idiot depuis sa naissance, Shillelah avait dix-huit ans et n'avait pas conquis une seule idée ; tout son talent consistait dans une contrefaçon très exacte des mouvemens qu'il
l'BNFANT IDIOT* 5i*J
Yoyait. faire. Il imitait les matelots , montait aux cordages , les aidait courageusement aii milieu de la tempête, et accompagnait leurs chansons nautiques d'un certain refrain bizarre , qui se composait de la syllabe ./â. deux fois répétée , et à peu près semblable à la cbanson berceuse de liai nourrice qui endort un enfant. Il fallait entendre cette monotone cantilène, modulée dans tous les tons, selon que les émotions de Moran s^élevaient jusqu'à la joie ou s'abaissaient j usqu'à la tristesse et à la terreur. En faisant sa prière (Moran , élevé patrie curé y était dévot) , en grimpant lé long des mâts, en partageant la ration des matelots, soit qu'un verre de grog ou^une prise de tabac lui fussent donnés par ses nouveaux camarades , ou qu'une remontrance manuelle châtiât la maladresse de ses efforts , c'était toujours le même refrain , varié par des intonations qui. eU' déterminaient
l'expression et le sens. Pauvre être, à peine formé, qui faisait peine à voir ; espèce de Caliban sans malice , corps humain sans intelligence humaine , organisation vivante sans instinct. Il venait le soir se coucher aux pieds du curé , s'endormant au bruit des vents , au mouvement du tangage et du
3l8 t'BliFANT 1B40T.
roulis, sans riea cruiodre , sans rien «spérer^ sans rien prévoir.
Quand nom fûmes en danger, Moran Sbilldsdi se conduisit très bien ; les matelots Taimèrent ; ii nous SHiyit sur U Swatton » dont Téquipage ne lui fut pas moins &¥orable* Un .jour ii tonak>a du haut du mât 9 se biisa la t(te sur nne éeoutiile et mourut à Tinstant Le curé OXeary lut très affligé , et les gens de T^uipage voulurent rensevelir comme un de leurs camarades. Le corps de l'enfant idiot fut donc cousu dans un hamac , entouré d une toile à voiles^ et étendu sur un treillis (jui sert ordinairement h cet usage. Deux boulets de canon furent placés smzipieds du cadavre ; et Ton déposa cette espèce de momie entre deux des af^ fûts de rentr«tpant.
Ce pauvre Moran! Je.orois que plus d'uo homme de talent et d'importance fut moins sincèrement pleuré que lui. Les mousses qui souriaient quand il passait, les officiers qui lui avaient donné de l'eau-de^ie, les vieux matelots qui avaient répété son la4a monotone , le regrettèrent vivement; mais surtout oe bon curé O'Leary, Thomme le moins intalémnt que j'aie «onnu. Il ne s'opposa
l'enfant idiot. Sig
pas à ce qu'on reftdft au défont (es ii^ineurs^nè-
bres Âelon le rite j^rotosta&t^ mais sous la condi-
tion expresse qu'il praiiosicers»! de son c$té, pen-*
ûami la eérémonîe, leis |>riè«ies lignes du rituel
romain, ear Moran arait élé éle^-dàns «la religion
catholique. Ainsi Moiran Sbillelah , l'enfant "infbè-
cile^ atlail; au ciel sous Tiftâuence et la protection
de deux cuites différens. N'auriee-*yous pas été
frappé de cette étrange circonstance qui donnait
au rebut de l'humaurité des funérailles si majes-
tuètMieuieiit simples, et envoyait au ciel cet idiot
protégé par des patrons de toutes les paroisses?
J'avaiscausé plusieurs fois arec le père OXeary , dont la conversation était remplie d'instruction et de charme, il pleurait, Ityré à une véritable doreur. Avant de lui demander quelques détails sur les causés qui avaient pu le rapprocher de l'enfant, eochatner ensemble deux êtres si dis* isemblables , f attendis quç )a céréuKmie funèbre fût aekevée , ^ue le corps de Moran Sbillelah fât jeté à ia Iner^ ^ que ie cbagrin du vieux curé fôt calmé.
Ordinairement, c'est à onze heures que ces ce- -rémoiiies ont Keu sur les vaisseaux anglais; mais le
5âo l'jSNFAirr imoT.
mauvais temfisiorça le capitaine à différer Teosevelisseioeiit du cadavre. Labrise soufflaitTiolemment, la nuit yint^ obscure > orageuse , lugubre; on alluma des fanaux , qui j attachés de distance en distance aux garde-fous des hamacs ^ scintillaient et se balançaient dans l'obscurité. Le grand mât, tout illuminé par des lampes jusqu'à la hauteur de la vergue , ployait avec son fardeau de clartés sous le vent qui fraîchissait de moment en moment. La grande cloche rassembla l'équipage ; toutes les. têtes se découvrirent , la pluie, battait ces fronts nus, et l'écume alliât jaillir jusque sur le treillis qui portait les restes mortels de l'idiot. Qui de nous n'a pas suivi un convoi? qui. n'a pas entendu le bruit rauque et sourd de la terre qui tombe sur la dernière demeure de l'honuoe? Hélas! j'ai assisté comme vous à de telles scènes; j'ai contemplé avec dégoût la spéculation mercantile assise sur des restes vénérés ; j'ai maudit ces idées de lucre et de marchandises poursuivant les funérailles les plus déchirajQtes pour le Cœur ; j'ai suivi des cercueils où des noms glorieux ou célèbres étaient gravés ; j'ai vu ces cérémonies pompeuses, ou théâtrales^ ou folles et révoltantes.
l'bnfant idiot. 321
qui tombaient dans le grotesque et affligeaient la pensée , grâce à l'esprit de |iarti j au mensonge de la douleur hypocrite et de la vanité posthume. Mais un service mortuaire , sur un navire , la nuit et dans Forage , écarte toute idée triviale ; des funérailles de grands hommes sont moins touchantes que les funérailles de ce misérable enfant. Imparfait, incomplet , le plus dénué de tous les êtres , cet idiot était encore quelque chose qui s^appelait un homme. Et voilà deux religions devantson cadavre, le vent dorage pour chanter Thymne funèbre, et une foule de braves aguerris décoû- ^ vrant leur tête, non devant ces dépouilles, mais devant une idée, — celle qui renferme le secret de la vie, et la plus féconde 4^ toutes, — la Mort!
La mer était très grosse , le livre de prières du vieux curé sliumectait du rejaillissement des lames et de la pluie du ciel : il murmurait sa liturgie solennelle.
Comme H n'y avait pas de crhapélain anglican à bord, le capitaine se chargea délire à haute voix le service de Téglise réformée. La grande cloche cessa de retentir; tous les matelots pressés spr
le pont et trempés de pluie gardaient un silence profond. 11 y a pour eux si peu d'espace entre la ▼ie et le néant , et cette idée sublime d'une éternité prochaine gronde si lugubrement sous la quille et dans les voiles du navire ^ que la plupart d'entre eux ^ sous une apparence grossière , cachent des sentimens très religieux. Mille superstitions régnent sur un vaisseau ; la mer a ses fantômes » ses enchantemens , ses croyances spéciales. Dans les temps^ de calme Ton siffle pour appeler la brise 5 comme le cultirateur attribue à la musique le pouvoir de rassembler les abeilles. Tel officier croit à la puissance de certaines paroles t magiques. Rien de plus attentif, de plus respectueux, que cette troupe de matelots assemblés sur le pont devant le cadavre de l'enfant.
Le capitaine , éclairé par le fanal que tenait le contre-maître , lut d'une voix haute ces belles pa* rôles du service pi'otestant :
• Attendu que Dieu tout-puissant, dans sa miséricorde^ a voulu ' ramener à lui Tâme de notre cher frère décédé , dont voici le corps, nous confions le dépôt de ces restes à la mer profonde {the deep), qui les. tournera en corruption ; et
l'enfant IDXOT. 323
nous demeurons dans l'attente de la résurrection des morts, du jour où la mer rendra ces cadavres, où la vie éternelle commencera ! •
Ces mots , que j'appris depuis et que je relus avec émotion dans le rituel anglican > il me fut impossible de les entendre , au milieu du bruit de la mer, du froissement des cordages , du i>ruissement des câbleç, du brisement des flpts, du sif-
flement de la bise^ Le capitaine fil un signe : un vieux loup de mer, qui s'était fait l'ami particulier de l'enfant, lança le treillis dans la mer; le corps , entrmné par le poids du double boulet , s'engouffra, et le treillis, retenu par une corde au garde-fou , resta suspendu (i). Tout fut terminé ; la nuit , fort orageuse , fit place à un jour plus calme , et nous allâmes débarquer à Ostende.
Le père Murphy O'Leary, qui n'avait jamais visité le continent , et qui venait de recueillir la succession d'un parent ecclésiastique comme lui,
(l) Cette touchante cérémonie, à laquelle nous n avons pas prêté nne seule nuance poétique , est cxaclcmcnl décrite par Basil Hall , Carlwrîght , Reginald Heber, et tous les voyageurs ujLulîqucs qui ne se sont pas ticcupés exclusivement d'hîsloiro natureUo on d'antiquitéSi •
324 LENFÀNT IDIOT.
mort à Paris , rue des Postes , accepta mes bons ofBces. C était un digne et véritable prêtre. Le jour qui suivit notre débarquement, il m'apprît ITiîstoîre de Moran Shiltelah. Je répéterai , non peut-être toutes les paroles du curé , maïs le sens de sa narration , et les faits qu'il me raconta, faits trop bizarrçs pour être inventés , trop caractéristiques de son pays pour ne pas avoir leur prix aux yeux de l'observateur.
«La i^ère de Moran Shîllelah, me dit O'Leary, était une pauvre veuve qui habitait , il y a quelques années, un faubourg de Dublin. Un petit étal, sur lequel étaient exposés en vente des pommes et quelques gâteaux , composait tou|:e sa fortune. Son mari , après avoir exercé , ,sans beaucoup de succès , le métier de tourneur, était mort lui laiss$int cet enfant idiot. Jamais être placé aussi bas dans l'échelle des vivans ne fut honoré du nom d'homme. Moran Shillelah , vous le savez, ne pensait pas , parlait à peine ; la nature avait ébauché cette intelligence , et, mécontente de son œuvre, l'avait rejetée loin d'elle sans là terminer.
Il pouvait occuper entre ses semblables la place intellectuelle que la brebis occupe entre les ani-
maux. Je le voyais tous les jours , assis aux piedz de sa pauvre mère , chaatant ou plutôt fredonnant ; les jeunes gens des écoles venaient le tourmenter : il n'avait ni la force ni l'esprit de se défendre. Sa confiance en sa mère était le seul genre d'instinct qui le rapprochât de l'humanité. Ce balancement continuel du cbrps> que vous avez remarqué, et l'insignifiante répétition des syllabes /a, /a, constituaieut tout le mouvement de son existence, toute l'éloquence à son usage. Quand on lui jetait des pierres, il se pelotonnait , se ramassait et s'attachait à sa mère ; impuissante protéger même la faible propriété qu« les écoliers dérobaient à la marchande, il répétait ce cri plaintif, ce bêlement moaotone.Le soir, quahdla mère pliait sonétal et retournait se coucher, l'étal sur la tête , et tenant Mo]ran Shillelah d'une main , une troupe d'enfans des fauboui^s suivait l'idiot , qui cachait sa tète dans le vieux tablier noir et cherchait protection dans le sein maternel.
» Mbran Shillelah était une honte pour cette pauvre femme, qu'on n'appelait plus autrement que la mère de l'idiot ; les tours d'espiègterie dont notre vieille fut la victime seraient longs et inutiles à rar
3a6 LENFANT IDIOT.
^nter. Il esf vrai qu'elle était laide y infirme , soufFrante, et que son cri de rage contre les assaillans qui la persécutaient n'avait point Tair d'une voix humaine, mais de la plainte nocturne du hibou. J'avais occasion de passer presque tous les jours devant elle ; d'abord le spectacle de cet enfant*, demi-animal, demi-homme, m'avait révolté; il avait fini par m'inspirer de TintérêL
» Si cette tête plate , au front bas et oblique , à la mâchoire et aux lèvres pendantes , aux yeux proéminens et fixes , qu'un regard vide et stupide animait à peine , faisait horreur à voir. Dieu , le Dieu puissant dont les œuvres sont incompréhensibles f avait mis un cœur dans cette poitrine.
Une Smé tendre et qui s'igrforait elle-même résidait sous cette rude et grossière enveloppe. Moran était au-dessous de la* brute pour l'esprit , au-des* sus de l'homme par la fatuité d'aimer. Moran ne savait rien et ne raisonnait pas, mais il sentait que sa mère était sa protection -unique et son seul recouBS. Elle était fort pieuse; à force de l'entendre prier , il répétait à demi ses gestes et ses prières. Le soîr, quand la vieille femme s'était cou-^ chée jsur la natte de son grenier, l'enfant idiot
s'agenouillait : il baisait^ eo murmurant une litiinie inacherëe, les pieds de sa mère; des sons inarticulés y oraison me a taie , dépoufltée de paroles humaines, s échappaient de sa .boqche.
Certes Tidée de Dieu n'était pas entrée dans ce cerveau étroit ; et pourtant je ne sais quel hymne de reconnaissance et de tendresse s'exhalait ainsi. C'était une piété instinctive et machinale envers sa mère et envers Dieu ; car il entrevoyait Dieu , si l'on pouvait le dire , k travers sa mère ; elle représentait pour lui tout , religion » morale , vie sociale , poésies , garanties politiques , passé , présent, espérance, aveoir. Le matin, à cinq heures, lorsque sa mère allait prendre sa place accoutumée au coin de la rue du Collège, il s'avançait un peu , regardfiit de toutes parts pour reconnaître si l'ennemi commun n'était pas en embuscade, si l'écolier persécuteur ne se cachait pas dans quelque encoignure , et dès qu'il avait aperçu cet objet de terreur^ il se rejetait en arrièpe , tirait violemment le tablier de la marchande , chaftait d'une voix plus haute et plus émue le ta-la éternel , et lui donnait ainsi l'alarme.
»Ges pauvres êtres, qui vivaient lun pour Tau*
oaS l'enfant iDior.
tre^ me touchaient, monsieur. Je cherchais quel* quefois à soulager leur n^isère; cet amour materne}, si profond, si désintéressé, m'allait au cœnr; je voyais chez la vieille marchande la réfutation du système de philosophie qui attribue toutes nos affectiotas à l'égoîsme. Quelle jouissance Sforan promettait-il à sa mère ? De quel orgueil pouvaitelle être animée en le voyant? La moitié des gains de la pauvre marchande , c'était l'idiot qui les absorbait, et cette femme âgée passait une grande partie de son temps à soigner le malheureux qui ne pouvait ni s'habiller ni pourvoir aux besoins les plus ordinaires de la vie. Un soir qu'elle fut obligée de quitter pendant quelques tnomeps son étal , l'idiot disparut : elle revint et ne le trouva pas. Quel désespoir, monsieur! quelle bomble douleur! elle s'était attachée au pauvre enfant par les sacrifices mêmes qu'elle lui avait faits; elle Tàimait de tout le mal qu'il lui donnait, de toute la peine qu'il lui avait causée! J'essaierais en vaiffde décrire la joie dont son retour inattendu l'enivra. Une voisine l'avait retrouvé près de Dublin, au milieu de la grande route , fuyant une troupe de petits bandits qui le poursuivaient, et
LENFANT IDIOT. Sûg
chantant ses deux notes ordinaires avec une force qui révélait sa détresse.
> Un jour je fus étonné de ne voir au coin de la rue du Collège ni l'enfant ni sa mère. J'avais donné quelques secours de religion et quelques schellings, de temps à autre , à la pauvre feopime. Son absence me surprit. J'allai chez elle. Vous n'avez pas vu, monsieur, un grenier des faubourgs de Dublin ? Pour peu que l'on ail de délicatesse, on ne supporterait pas aisément ce spectacle ; et je ne veux pas vous «affliger d'un tel tableau. Je la trouvai morte sur sa couche indigente; l'enfant, étendu sur le grabat, tenait le cadavre étroitement epfibrassé. Il se balançait comme à l'ordi-» naire et chantait en mesure sa chanson lugubre, d'une voix plus plaintive que jamais. Incapable de fprmer des phrases entières , il avait cependant quelquefois l'air de comprendre une partie de ce que l'on disait. En me voyant entrer, accoiupagné des autres personnes de la ûoiaison, il tourna ses regards vers nous; ses yeux étaient humides ; il sereleva ; sa main serra vivement la main dacô.davre, ' Imtonation de son chant devint plus sourde , et il continua de le répéter en nous regardant :
• U!ta!
» Oa le souleva; il se laissa faire^ se dessaisit de son étreinte 9 et alla s'asseoir par terre dans un coin obscur.
• Que ferons^nous de cette infortunée? demanda le propriétaire de la maison.
• Lldiot (1) ramassa par terre une poignée de la pous^ère épaisse qui couvrait le plafond , répandit sur ses^ cheveux cette cendre , comme s'il eût voulu nous dire que la terre le réclamait aussi, et recommença à chanter d'une voix plus claire ^ plus aiguë , plus poignante :
» La. », ta*., la.,, la».»
» Vous auriez eu le coeur déchiré de voir tant d'alfectton chez la brute, tant d'inibécillîté chez cet être si reconnaissant. Je le pris en pitié , je fis enterrer la vieille femme , et je conduisis Moran dans mon presbytère. Je ne l'ai pas quitté depuis , et vous ave« vu ses deniers momens ; je l'aï pleuré. »
(1) Ce fait ûngnliert ^ont j*ai été témoin , a été coniigné dans les journaux écossais de Tépoque et répété par la plupart des journaur anglais. ( Voyez Morning'Chvoniele , AdvertUer, Posiman', Star^ etc. 1821. )•
O'Lear^ s arrêta. Ce mometit de silence , que le souvenir du pauvre idiot paraissait remplir , pouvait laisser croire que le. curé venait de me donner toutes le$ annales de l'enfant. J'admirais cette énergie et cette tendresse qui s étaient réfugiées dans le foyer de l'âme , chez Moran Shillelab; ce culte de sa mèr^ qui suppléait à tout pour lui; cette vie du cœur qui s'était conservée ardente et intacte, dans la' mort de l'intelligence. O'Leary reprit sa narration :
« Je ne vous ai fait connaître, monsieur, que la première moitié d%ne eisistence bien singulièrei J'eus de la peine à consoler Moran. Une année entière sa passa, pendant laqueUe il répétait chaque matib ces paroles confuses dont il éveillait sa mère autrefois. Le soir il la cherchait et pleurait. Les cérémonies du ctille catholique parvinrent à le distraire. Essentiellement imita-^ teur, il reproduisait les gestes de nos paysans dévots , s'agenouillait avec eux , se tenait à l'église avec décence, et la nullité même de ses facultés mentales lui donnait une apparence d'abistraction rêveuse , qu'on aurait prisé facilement pour la réalité de l'extase et l'isolement de la méditation.
Écouter les cantiques » respirer Tencens^ allumer
les cierges 5 suivre les processions, c'étaient le seul plaisir et toute Toccupation de Moran Shillelah. Je ne crus pas devoir l'en priver; il y aurait: eu de la barbarie. Â force devoir servir la messe, il parvint à s'acquitter assez bien de ces fonctions peu difficiles à remplir. Enfin il s'attacha à moi , qui le protégeais 9 comnae l'avait protégé sa mère. Si j étais malade , Moran était au chevet de mon lit ; si je m'absentais quelques jours, Moran restait daQS un coin- du presbytère et ne mangeait pas. Cette fidélité spontaiiée,' machinale, dé-* vouée , que. Je chien porte à son maître , se trouvait chez cet enfant , que je vis grandir, se développer, et qui , malgré: sa stupidité incurable , et tout le dégoût qu'inspirait une organisation manquée,'Un être imparfait, m'était devenu ch^r, car il n'existait que par moi et pour moi.
» C'était l'époque où l'Irlande était couverte de sang ; ce pays natal des révoltas avait ses cantons de barbarie , où chaque jour nouveaux meurtres, nouvelles horreurs insultaient à tous les efforts des magistrats. Je fus nommé à une cure dans le canton de Munster; la nature y est riante et saUr
l'enfant idiot. 333
vage ; c'est un paradis de verdure , on n'y voit que mousse brillante, rocs tapissés de fleui^^ gracieux paysages. Mon presbytère était situé près des bords de la Suir« à un quart de lieue du village de Golden, dans le canton deTipperary ; une espèce de grotte , embellie par la main de Thomme, me servait d'habitation. Vous trouverez en Irlande beaucoup de -presbytères de cette espèce ensevelis pour ainsi dii;e dans la mousse et taillés dans une caverne. Si la beauté dé la nature et la paix profonde de ma solitude me charmaient , je trouvais dans la barbarie de mes ouailles bien des sujets de chagrin. Il était impossible de détermioer précisément pourquoi ils se battaient, mais ils qe cessaient point de se battre. Il y avait chez ces homines une ardeur de meurtre ,' une rage de se tuer, sans qu'ils eussent aucun avantage à en attendre , Les mauvais élémens de l'espèce humaine,
le sceau de Gain, étaient en etix et sur eux* Ils ne se plaignaient de rien, n'articulaient aucun grief, mais, se groupant sous des, chefs différées, ils s'entr'égorgeaient comme on boit, comme on joue, comme on dort, pour passer le temps, pour sentir la vie , pour avoir un spectacle et un
intérêt. Ces factions , qpi ne prétendaient et n'a« boutissaient à rien, trouvaient des chéfe; ces dissensions, qui n'avaient pas de but, avaient leurs trophées de cadavres. Leurs parties de plaisir étaient d^s combats horribles, et la vengeftice , se perpétuant de génération en génération, allumait <||ns Tavenûrde nouvelles et impérissables fureurs. Ces gens , qui n'avaienl rien à perdre , si ce n'est leur vie, la risquaient en se jouant. Sans patrie (l'Irlande nlestpbis une patrie), sans espoir, sans bièn*étre , Hs donnaient an moins l'essor à cette bravoure innée, à ce besoin de Qiouvement et de dangers qui les notait. Leur ardeur étouffée se frayait un horrible passage ; U double exaspération des haines religieuses et politiques a joutait son aiguillon à cette sauvage violence , et des Scènes tragiques, hideuses, souvent mêlées, selon la mode iriandaise, d'étourderies , de folie ,de gaieté même, composent l'histoire de ces'paysans.
» Auprès *de l'Angleterre, séjour du confort et de l'abondance, eu tous les soins du bien-être sont l'objet d'un culte et d'uo travail sans relâche , on a lieu de voir avec surprise le pays du monde oà tout ce qui peut embellir la vie est négKgé avec la
plus ridicule étourdçrie; là se trouvent les ménages les plus mal réglés, les cuisines les plus malpropres, les lûaisons les plus mal bâties de toute l'Europe. C'est là qu'ua convoi funèbre est tou* îours une orgie , c'est là que les fanl&mes se 0achent derrière tous les arbres, habitent toutes les cavernes, c'^^ la région de toutes les terreurs, de toutes les passions sans frein ; l'injustice des gouvernemens a augmenté ces fléaux et ajouté de$ vices à ces vices.
» Je me rappelle iin temps où le cathoUque romain ne pouvait acheter et monter un cheval dont la valeur dépassât cinq louis de France. Au mo* ment où je vous parle, plusieurs de mes confrères prêchent encore comme on prêchait à Paris au temps de la ligue. Vous trouvères plu^ d'un noble irlandais qui s'est battu en duel , dans sa propre salle à manger^ et dont le pistc^et a tué son convive. Tristes résultats de cet abrutissement mo* rai qu'entraîne l'intolérance , de cette déprava*tion que* les mauvaises institutiosis entretiennent et nourissent.
» Moran Shillelah et moi nous vivions au milieu de cette population sauvage; j'étais aimé, Moran
336 l'enfant idiot.
était peut-être plus respecté que moi. Il ne parlait jamais. Son aspebt immobile s'associait à toutes les idées et à toutes lés images d'une religion vénérée etpoussée jusqu'au fanatisme. Moran était, aux yeux des paysans de Tipperary comme un
saint de pierre qui serait descendu de son pilastre gpthi(|ue. Aucune des passions humaines ne l'agitait. Dans le sanctuaire de ma petite église, il n'avait plus rien à craindre. Sa timidité naturelle s'était eflfacée avec le sentiment de sa faiblesse ; et quand il passait , yètu de cet habit d'enfant de chœur qu'il se plaisait à garder, on le saluait res* pectueusement ; il répondait par le signe de la croix. Vous ne sauriez imaginer^ monsieur, l'influence conquise par Moran Shillelah! Son silence, son chant mesuré , sa présence dans l'église , son pas lent, son œil sans regard, son regard sans idées , le séparaient de tous les hommes ; c'était pour ces aveugles iln envoyé de Dieu, un être au-<iessus de notre espèce* Je ne doute pas- que si, par un phénomène Impossible, la raison anéaatiede Shillelah fût venue à reparaître, il n'eût pu entraîner avec lui, et réunir, sous un même drapeau un grand nombi*e des prolétaires de l'Irlande catholique.
l'enfant idiot. 337
» Il y avait enviroii six mois que j'étais établi dans mon presbytère : la 'réputation de sainteté du
jeune homme s'était répandue à plus de vîjigt
milles à la ronde. Un matin je ne le trouvai plus; il avait quitté ma maison dès le point du jour , et toutes mes recherches furent inutiles. Trois semaines se passèrent sans que j'ejisse aucune nou- . velle de lui. Vous saurez bientôt quelle étrange circonstance nous rendit Tun à lautre.
» Le canton de Tîpperary était eu proie aux divisions de deux partis acharnés, les caravais fit les. shanavests y ou , si vous voulez que je traduise ces' deux mots iriaodais, les cravates et les vieux ha-bits. Des deux côtés 9 des héros avaient été pendus» et les pendbs avaient subi l'apothéose populaire. Vous dire pourquoi iU étaient çnnemis , je
ne le pourrais ; ils semblaient se- haïr par instinct. Les jours de foire étaient ceux où leur fureur martiale se déployait spécialement; et mon autorite de pa^te\ir restait san; influence. Le pouvoir cifil et militaire venait aussi échouer contre cette férocité iavétérée, contre cette habitude d'une vie sauvage.
«C'était le 3 août 1818, un jour de foire. Le
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ciel resplendissait de toute sa gloire , et la belle vallée de la Suir offrait un aspect ravissant. Je sortis de mon presbytère , affligé, je vous Favouerai , de- l'absence de cet enfant. Je gravis le sommet de la colline , cooroopée des ruines d une forteresse , dont les degrés intérieurs ont ré^sté au temps ; là je m'assis. Je me plus à suivre^ de 4'œil les longs détours de cette rivière si claire et si profonde , si rapide et si paisible , qui faisait mouvoir dans son cours des moulins nombreux « et , .sans déborder sur ses rives, remplissait d'une *onde abondante le lit verdoyant que la nature lui avait tracé. Voilà, me dîs-je , le Vrai symbole du génie et de la vertu ; c'est de l'énergie sans violence , de la profondeur dani le calme et de la ricbesse^sans excès. Au milieu de ces méditations , mes regards se reportèrent sur le village de Golden , que la Suir traversait pour aller se p€îrdre ensuite danâ des champs couverts d'épis et de houblon^ Près fdu village une foule nombreuse était rassemblée. Le silence qu'elle gardait m'étonna; il contrastait avec la joie de la nature
autant qu'avec le caractère irlandais. Un Irlan-
dais ne conclut pas de marché , fûtK^e pour un
.l'bnfant iï>iot. 339
aetil penny, san^ éloquence , sa^s discussion y
sans clameurs, sans contorsions yéh^mentes.
Tout était calme*^ Jes uns restaient assis sur les
fossés de la route , d'autres formaient des groupes épàrs«sur la place du marché. Aucun désordre ne trahissait encore les intentions meurtrières que )e comnjeilçais à soupçonner. Accoutumé comme je rétai)$ à la loquacité de mes paysans , ^ leur active turbulence 9 à Jeur étrange mobilité , je redoutais les évènemen'is que pouvait annoncer et cacher le silence de cette multitude. Je ne me trompais pas; vengeance chez les uns, terreur chez .les autres » chez tous pressentiment d'un
' prochain danger, arrêtaient le cours ordinaire et tumultueux de cette gaieté hibernoise « devenue proverbiale dans les trôjs royaumes.
* Un bruit de chevaux et d'armes se fit enten-* dre; je'me retournai, et j'aperçus vers la gauche, au bas de la éollinç , un détachement de cavalerie accompagné de- magistrats à cheval et d'un
• bataillon d'infanterie. Jl était évident que l'on s'attendmt à un mouvement , que les fonctionnaires civils avaient -été prévenus, et qu'une scèMe de tumulte et de désordre allait avoir lieu : je me
54o l'enfant idiot. ,
balai de descendre, le c<Bur rempli de triâtes prévisions et de terreur. La foire alfait se. terminer; on s était hâté de concluce*rachat et la yente de^ bestiaux; personne n'avait songé à marchander ni à surfaire. On reployait les tentes ,«et les paysans , ramenant au logis leurs vaches et leurs brebis achetées ^ 'semblaient impatient de laisser champ libre aux deux partis.* Alors la trompette . sonna; les troupes défilèrent; je me trouvais au milieu de la. foule , et mon opinion personnejle était que ces soldats , appelés pour comprimer Témeute 9 battaient en retraite beaucoup trop tôt. Il y avait de lourdes massues entre les main$ 'de quelques hommes gigantesques et d^mi nus , descouteaux et des dagues à demi cachés dans la jaquette brune des paysans ;^{>artout des regards de haine et de fureur concentrée.- Je vis un vieux caravat embrasser son enfant les larmes aux yeux ; j'entendisde sourdes malédictions, qui semblaient n'attendre pour éclater que le, moment favorable.
«A peine les soldats furent-ils éloignés d'un • quart de mille, un long hurlement émané de cette multitude annonça que la digue opposée à sa vio^ lence était rompue , que toute sa férocité allait
l'<nfant idiot. . 341
se donner carrière. A c^ cri succéda* iine pause plys ternble 9 un motnent de silence plus redoutable que l'élan de rage.dont les échos des monts Toisina répétaient les derniers sons: Les rangs se formèrent. Les deux troupes ennemies , fortes de qufnze cents hommes au moins chacune, mais qui
depuis long-temps s'<étaient privées , ppur obéir
aux prédications m leur curé , du -plaisir de» s'en- ',
tr égorger, s*av*ancèrent dan$ la vatllée. C'étaient des hommie^ à demf nus ,' vêtus du costume ordi^ naîre des paysans 9l)ra]tdissant de* lourdes massues, ou agitant des couteatK,^des poignards, des glaives , des faux. Un petk enfent qui traînait' un sac sur la terre et criait cle toute» sa force « Vingt livres Sterling p^ir la tète de la vieille veste ! » précédait la ' troupe dels caravats. En moins d une minute la troupe ennemie^ «débusqu» des buissons voisins, et l%nfant qui servait de héi^aut à la troupe des cdravats tomba sur la terre baigné • de sang. •
» Ah! monsieur, à ce spectacle tout mon sapg se, glaça. Je ne pus m'empêcher de m'élancer vers ces forcenés que'^espérais contenir par l'influence des idées, religieuses. Les pierres volaient autour
de raoi ; je* fus frappé jà Vépaule d ua caillou énorme dui me renversa. Je tombai ebtre tes • deux troupes. Oa tit jne, recoanaissait pas ^ et mes yêtemens* laïques o 'inspiraient %ucun if^peçX à ces furieux , dont la plupart \ti3naient des villages voisins et ne m'avaient jamais vu : j'aurais In* failliblementété foulé aut*piçds et écrasé. Étourdi un moment'pai* la violence de nsaiSbuta^je rouvris les yeux. Quelle fut ma surprise ! Cbs deux armées frénétiques étaient à genoux; ^llesl>ais$aientleurs fronts, hp^teuses et comme fépentante&. Il sortit du ^ein de ces passes , non un gémissement ni un cri, mais un logg e| profond sanglot «C'était chose merveilleuse que ce remord& subît de tout un p*euple. Je sentais une «main profectrice qui s'était placée sur moi^'et près, de* moi un être inconnu couvert d'un étole bl^nbhe, à ge-^ noux lui-mêide ^ ua *cruci^ à la m^in , et qui mui^muraifr des prières : c'etsrit l'ittiot. Moran Shillelan , que je n'avais pas vu» depuis trois se- moines, avait fait avee d'au très* clé trots un pèleri-^ nage*à la croix ^e Saint*Patricë. Il retenait, les pieds nus, le bourdon attachera bout 4'un bâ* ton , le chapelçt pendu à'ia poitrine. Upe énorme
{.'enfant iDiot. • 543
croix dont il s'était armé daDs'ma sacristie surmontait son bâton. « . • .
«Il m avait vu au milieu de ces furieux, etpjèt à périr i il s'était avancé sans crainte, étendant son crucifix sur les deux années, qui, fascinées par sa seule présence , et frappées d'una terreur sainte , avaient laissé tomber leurs ariùes. Il avait pénétré jusqu'à moi en traversant une double haie de fronts courbés et respectueux. N'était-ce pas un étrange tableau , monsieur? et Dieu n'a-t-il pas de profonds secrets {>ouj sauver^ ses créatures?
• Mul de ces paysans sauvages ne douta que Moran Shillelah ne fût un médiateur. Tous ils se taisaient, fixant sur l'idiot des regards émus et' surpris, tl y avait pins de trois mille hommes réu* nis dans la vallée , et pas le plus léger bruit qqi se fît entendre. Moran était là, qui me protégeait de -sa main étendue ; le chef des caravats baisait le bas de sa ceinture. Le chef «des $hana^ vests était mort. Toujours à genoux,, l'enfant,
après avoir redit sa prière obscure, se mit à entonner joyeusement son refrain d'idiot :
» La ! la! .
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» On m'emporta dans mon presbytère , et lés ennemis ^e dispersènent. Quand je voulus faire un yoyage en France , il s'attacha à mes pas ; )e ne . l'aurais pas, pour tout au monde, empêché de me suivre. Cependant ce malheureux voyage a causé sa mort , et je le pleure. »
J'avais pVètë toute'mon attention à ce singulier récit; jWmirai*par quelles étranges associations d'idées la vie d'un enfant idiot a pu devenir poétique. L'affection pn^ôndç d'une mère indigente, la vie religieuse et simple d'un enfant, son m-
" fluence. involontaire sur des ^sauvages prêts à s'égorger, sa mort au milieu de l'Océan , son service funèbre sur le pont du navire , et son «épulcre dans la mer, semblèrent conspirer à empreindre d'un caractère spécial, pathétique, grandiose ^^e , et qui ne s'effacera jamais de mon souvenir, ce pauvre être' ébauché par Dieu et délaissé par les hommes.