CHARLES DE LORRAINE
Je voudrais savoir combien il faudrait d'hommes pour en faire un parfait. Une des plus belles âmes que j'aie connues et que je prendrais pour cet objet, une âme qui riait au bien, vive, douce, gaie, sensible et prompte, était, par exemple, celle du prince Charles de Lorraine; frère de notre bon Empereur François, qui était bien près de la perfection. La franchise de cette âme était peinte sur le front du prince, et la gaieté obligeante et communicative dans un sourire, qui n'a pas même été dérangé par les ans, ni par la petite vérole, ni par la guerre, qui avaient emporté sa beauté. Ce premier sourire était toujours près d'être remplacé par un
l'ÀÔ CARACTÈRES ET PORTRAITS.
rire de si bonne foi, que celai des autres en partait de même, et il ne lui fallait qu'un rien pour cela. C'étaient des éclats si bruyants drôlement, ou si étouffés comiquement, que le public, qu'il troublait toujours à la comédie par là, l'admirait d'abord en souriant, et puis finissait par en faire autant. Il ne tenait pas à un geste d'Arlequin ni à une mine de Crispin. C'était toujours comme s'il n'en avait jamais vu. C'est l'homme le plus franchement gai que j'aie vu de la vie. On ne pouvait pas le voir une fois, sans l'aimer toute sa vie, et il était plaisant surtout, lorsque, pour un moment de représentation ou de présentation, il était interrompu dans une polissonnerie, une attrape ou une enfance, dont il avait la pureté et les plaisirs. Sa gaieté suspendue était concentrée, et la dignité, la douce majesté de sa figure et de son rang, arrivaient avec l'obligeance de mine et de parole.
Je parle de son âme peinte par là, comme d'une étude ; comme on parle d'une jambe d'Apollon du Belvédère : avec cette différence que je ne la propose pas à imiter, parce qu'on ne peut pas apprendre ce qui est naturel. Mais c'est pour donner aussi l'idole du Beau. Il est clair, puisqu'il n'y a jamais eu dans cette âme la moindre ombre de malice, que la suite en était la générosité, un