‹ Caractères et portraits, 1756-1812Chapitre 36 sur 40 · ASPASIE · texte numérisé non relu

ASPASIE

Voulez-vous voir une jolie tête en dehors et une drôle de tête en dedans, regardez passer la petite Aspasie. — « Quel plaisir, dit-elle, d'être fixée! J'aimais Damon, je voulais du bien à Ariste; je trouvais Adraste plus aimable encore; la tête me tournait pour Valère; eh bien, ils ne sont pas ici, et j'aime Damis à la rage : je suis sûr que cela durera... jusqu'à ce que l'un des quatre que j'ai nommés arrive ici. J'ai bien fait de leur donner parole à tous de les épouser. Si je n'avais promis qu'à deux, je ne m'en serais jamais tiré. Les officiers de la garnison ont de si vilaines formes, ceux de la cavalerie dansent si mal avec leurs bottes

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fortes, que mon amour pour Damis est an bien véritable amour : je crois cependant que j'aime mieux Damon. Ergaste a tant de lettres de moi que je ne veux point écrire à Damis, quoiqu'il règne à présent sur mon cœur. » — Aspasie, les voilà tous les cinq. — « Ah ! grand Dieu ! quel embarras! Heureusement, Léandre arrive d'un autre côté et je m'en vais faire tout au monde pour qu'il s'occupe de moi. Ces messieurs, qui n'ont jamais entendu parler de lui, seront enchantés que je ne parle pas plus à l'un d'eux qu'à l'autre : ils iront au rendez-vous que je leur ai donné, et ne se douteront pas de ceux que je donnerai à Léandre; je crois cependant que j'aime mieux Damis ; non, Léandre a de plus beaux cheveux. » Tous ces messieurs se rassemblent tous les soirs autour d'Aspasie ; elle n'en favorise aucun, parce qu'elle a des vues sur Clitandre : « Chacun, dit-elle, est changé; j'ai dompté ce petit caractère fougueux ou étourdi. » Aspasie parle haut, a l'air d'une bonne conscience, court, saute, chante et danse, et cherche le moyen de leur échapper, parce qu'elle attend quelques étrangers qui doivent arriver. Elle a une façon de rire si naturelle, elle a un si joli regard, que tout le monde l'interprète en sa faveur. L'amour-propre fait croire aux attrapés qu'ils ne le sont pas...

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« Oh ! dit-elle, mon contrat de mariage ne sera pas comme les autres; j'y ferai mettre qu'il me sera permis de faire ce que je voudrai. Je mènerai mon phaéton moi-même, je n'irai jamais dans le pays de mon mari, pour ne pas voir ses parents, qui sont vraisemblablement des ennuyeux; je jouerai gros jeu, je courrai à cheval ventre à terre, et personne ne sera en droit de me faire le plus petit reproche, » Aspasie est un vrai houzard de l'amour; elle ne fait qu'escarmoucher, et son corps de bataille s'engagera peut-être beaucoup moins que celui, d'une autre qui aura plus de tact, de tenue et de modération.

Avez-vous quelquefois été incommodé par des hannetons ? Je vous en présenterai la mère, dont le bourdonnement est si présent à mon oreille, 4 que je ne sais comment faire pour dicter son portrait. Il me semble que je l'entends me demander « l'heure qu'il est? si j'ai des enfants? pourquoi le Parlement d'Angleterre s'assemble toujours dans le même mois? si la chute du Rhin ne se trouve pas dans le Danubs? si les crocodiles du Nil ne se sont pas déclarés pour Buonaparte? ce que j'aime le mieux, de Molière ou de M. Necker ? » Il n'y a pas un de ses gestes qui ne soit ridicule ; sa main droite indique toujours le ciel ou la terre mal à

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propos, fait les cornes ou la révérence; et son regard souriant n'arrive qu'après une mauvaise nouvelle qu'on lui raconte. Elle pourrait apprendre à marcher à soixante ans; point du tout, elle saute en marchant, fredonne un air dans une langue qu'elle ne sait pas. Elle n'a un manteau ou un mantelet que lorsqu'il fait bien chaud ; elle sait tout, oublie tout ; elle ne se promène dans le monde que comme une âme échappée à la mort, qui voulait la prendre pour divertir celles qui sont déjà condamnées.

ARISTOPHILE

Aristophile était petit de taille, mais haut dan 8 ses manières. Son son de voix faisait trembler tout, salon, enfant et valet, d'une lieue à la ronde. Son regard était dur par caractère, et imposant par une sorte de noblesse qui était dans ses traits et dans ses gestes. Quand il se mouchait, il avait l'air d'étendre un drapeau; quand il toussait, c'était un coup de canon qui faisait retentir les voûtes ; quand il se tournait, il faisait . rentrer tout le monde sous terre. Sa canne avait l'air d'un sceptre ou d'un fouet. Il faisait plus de peur que de mal, était plus violent que colère, et plus humoriste qu'injuste dans la société. Il ne cédait ni. en af-

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faire, ni en procédé, car il avait l'âme aussi élevée que le ton. Ce qui prouve qu'il était aussi têtu à la guerre qu'à la ville, c'est qu'après s'être distingué à un siège, où on l'obligea à se rendre, il ne voulut pas livrer les drapeaux de son régiment, et il les emporta avec lui, au grand mécontentement de son chef et de celui de ses ennemis. Il croyait que sa santé, excellente jusqu'à plus de quatre-vingts ans, était un hommage que lui devait le ciel, et insultait à ceux qui n'en avaient pas. Il rendait grâces à Dieu, comme à un ancien gentilhomme qui avait quelques quartiers de plus que lui ; il avait l'air de vouloir le prendre par la main : moyennant cela, il était plus religieux que dévot. Il était plus magnifique que généreux; il donnait des fêtes, avait cent personnes chez lui, tous les ans, pendant quinze jours, et lorsque son curé ou un récolet prédicateur venait dîner chez lui : « Pourquoi offrez-vous du vin ? disait-il à un de ses gens, la bière est assez bonne pour monsieur. » Il n'a jamais dit du bien de personne que de Louis XIV, et encore ce n'était que pour ses jardins, parce qu'il travaillait dans le même genre. Ses desseins étaient vastes et étendus, et l'occupaient tellement, par les projets qu'il formait, et qu'il exécutait aussitôt que formés, qu'on ne lui a jamais vu un livre en main. C'était dans

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un grand fauteuil bien renversé qu'il y pensait noblement, faisant venir successivement une douzaine de personnes à qui il donnait des ordres. Il fît l'amour quelquefois en grand seigneur, pour avoir une domination de plus, sans craindre d'être dominé par lui. Il fallait faire des preuves de chapitre pour entrer dans son cœur. Il aurait eu peut-être des amis, s'il avait cru trouver des égaux ; et s'il avait su la Fable, il aurait cru descendre de Jupiter A m mon, bien plus aisément qu'Alexandre. Son air pourtant faisait peur aux flatteurs et à la flatterie ; il se chargeait lui-même de ce soin, mais pourtant sans bêtise ni mauvais goût : c'était une bonne opinion de lui concentrée. Il n'eut pour véritable maîtresse que la considération, et mourut dans ses bras avec moins de regret, parce que c'était d'une indigestion de fraises qui venaient, au milieu de l'hiver, des superbes serres de ses magnifiques jardins.

AVANTUROS ( t«,~-

Avanturos serait un bien bel homme, s'il n'était pas laid. Il est grand, bâti en Hercule; mais un teint africain, des yeux vifs, pleins d'esprit, à la vérité, mais qui annoncent toujours la susceptibilité, l'inquiétude ou la rancune, lui donnent un peu l'air farouche, plus facile à être mis en colère qu'en gaieté. Il rit peu, mais il fait rire; il a une manière de dire les choses qui tient de l'Arlequin balourd et du Figaro, qui le rend très-plaisant. Il n'y a que les choses qu'il prétend savoir qu'il ne sait pas ; les règles de la danse, de la langue française, du goût, de l'usage du monde et du savoir-vivre. Il n'y a que ses comédies qui ne soient pas co-

miques; il n'y a que ses ouvrages philosophiques où il n'y ait point de philosophie : tous les autres en sont remplis ; il y a toujours du trait, du neuf, du piquant et du profond. C'est un puits de science, mais il cite si souvent Homère et Horace que c'est de quoi en dégoûter. Sa tournure d'esprit et ses saillies sont un extrait de sel attique. Il est sensible et reconnaissant, mais pour peu qu'on lui déplaise, il est méchant, hargneux et détestable. Un million qu'on lui donnerait ne rachèterait pas une petite plaisanterie qu'on lui aurait laite. Son style ressemble à celui des anciennes préfaces, il est long, diffus et lourd ; mais s'il a quelque chose à raconter, comme, par exemple ses aventures, il y met une telle originalité, naïveté, rapidité, espèce de genre dramatique pour mettre tout en action, qu'on ne saurait trop l'admirer, et que, sans le savoir, il est supérieur à Gil Blas et au Diable boiteux. Il ne croit à rien, excepté ce qui est le moins croyable, étant super, stitieux sur tout plein d'objets. Heureusement qu'il a de l'honneur et de la délicatesse, car avec sa phrase : Je l'ai promis à Dieu, ou bien : Dieu le veut, il n'y a pas de chose dans le monde qu'il ne fût capable de faire : il aime, il convoite tout, et, après avoir eu de tout, il sait se passer de tout. Les femmes, et les petites filles surtout, sont

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toujours dans sa tête, mais elles ne peuvent plus en sortir pour en passer ailleurs. Cela le fâche, cela le met en colère contre le beau sexe, eontre lui, contre le ciel, la nature et Tannée 1724. Il se venge de tout cela sur tout ce qui est mangeable et potable; ne pouvant plus être un dieu dans les jardins, un satyre dans les forêts, c'est un loup à table; il ne fait grâce à rien, commence gaiement et finit tristement, désolé de ne plus pouvoir recommencer. S'il a profité quelquefois de sa supériorité sur quelques bêtes, en hommes et en femmes, pour faire fortune, c'était pour rendre heureux tout ce qui l'entourait. Au milieu des plus grands désordres de la jeunesse la plus orageuse et de la carrière des aventures, quelquefois un peu équivoques, il a montré de l'honneur, de la délicatesse et du courage.

Il est fier, parce qu'il n'est rien et qu'il n'a rien. Rentier, ou financier, ou grand seigneur, il aurait été peut-être facile à vivre, mais à présent qu'on ne le contrarie point, mais qu'on le lise ou qu'on l'écoute, car son amour-propre est toujours sous les armes. Ne lui dites jamais que vous savez l'histoire qu'il va vous conter; ayez l'air de l'entendre toujours pour la première fois. Ne manquez pas de lui faire la révérence, car un rien vous en fera un ennemi. Sa prodigieuse ima-

gi nation, la vivacité de son pays, ses voyages, tous les métiers qu'il a faits, sa fermeté dans l'absence de tous ses biens, moraux et physiques, en font un homme rare, précieux à rencontrer, digne même de considération et de beaucoup d'amitié de la part du très-petit nombre de personnes qui trouvent grâce devant lui.

CATINKA

Catinka plaît à mesure qu'on la regarde : elle n'étonne pas, mais elle enchante; elle n'a point une de ces figures imposantes qui n'excitent que de l'admiration, mais, dès qu'on la voit, on a envie de savoir si son esprit répond à ses beaux yeux et sa charmante physionomie. Cet esprit est fort agréable lorsqu'il est à la maison, mais il se promène quelquefois. Si ce n ; est pas lui qui est en course, c'est peut-être son cœur : je le soupçonne quelquefois occupé de quelque objet éloigné. Cela ne l'empêche pas d'être bien aise de plaire aux objets présents : ce désir n'est pas poussé trop loin et ne donné pas beaucoup d'espoir, mais on

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croit pouvoir augurer qu'elle peut être sensible. De la gaieté, elle pass; quelquefois à un peu de mélancolie, qu'elle met sur le compte de sa santé. Elle a une jolie manière de s'exprimer, quelquefois l'air assez vif, et quelquefois l'air languissant. Il faudrait être dans son âme pour savoir si elle est parfaitement heureuse. Il y a des moments où l'on est tenté de croire qu'elle ne l'est pas, mais être dans son cœur serait encore plus agréable. Le reste dépend peut-être d'une imagination trop vive ou trop paresseuse, et n'empêche pas Catinka d'être parfaitement aimable.

ZEILA

Zeiia est belle comme si elle n'était pas jolie, et jolie comme si elle n'était pas belle. On serait déjà fort content de l'avoir vue, et on la dispenserait presque d'être aimable : point du tout, elle s'avise de l'être, et il n'y a rien qui vienne d'elle qui ne soit pas agréable sans qu'elle s'en doute. Elle ne met aucun prix à tout ce qu'elle a, ce qu'elle dit, ce qu'elle fait de bien; son défaut est de n'avoir pas assez bonne idée d'elle et de croire, quand on lui rend justice, que c'est une plaisanterie. Sa gaieté est aussi franche que son visage est frais. Les fleurs sont sur ses joues, et la blancheur dans son âme. Enfin, elle est beaucoup meilleure à voir qu'à peindre.

FLEUROS

Flburos a eu du singe, du follet, du léger, du profond, de l'inquiet et de l'insouciant» Il a voulu ne passer que pour un homme de mérite. Il se fit du mal pour vouloir faire le bien dans deux parties du monde. 11 ne passa pour démocrate que parce qu'il cessa d'être démocrate. Se repentant d'avoir amusé l'Europe, il voulut peut-être mal à propos l'instruire. Il n'a rien du Solon et n'eut rien de commun avec les sept Sages de Grèce, qu'avec Bias, qui portait tout son bien avec lui. On avait chanté, adoré Fleuros; on le lut, on le trouva bien sérieux. C'en fut assez pour l'accuser. On ne prête, dit-on, qu'aux gens riches; ici, ce fut le

contraire. Les gens riches lui prêtent des torts. Fleuros n'en eut qu'un : c'était de vouloir qu'on ait de la raison, et il eut le sort de Memnon, à l'exception d'être borgne et cornu. Il avait été philosophe, le sabre à la main, la chanson ou la pipe à la bouche; il l'est encore, la serpette et le râteau à la main, et terminera sa carrière ainsi qu'il l'a commencée, le plus heureux et le plus aimable des hommes.

Comment ne l'aurait-il pas été? Son genre de figure et d'esprit n'alarmait personne. Il avait de l'enfant dans le rire et la gaucherie du maintien ; la tête un peu baissée, les pouces qu'il tournait devant lui comme Arlequin; les mains derrière le dos, comme s'il se chauffait ou tirait des gants ; des yeux petits et agréables qui avaient l'air de sourire; quelque chose de bon dans la physionomie; du simple, du gai, du naïf, du négligé dans la tournure, et du malentendu dans toute sa personne.

Fleuros est trop supérieur pour avoir des prétentions. Il n'est ni sur la ligne ni sur le chemin de qui que ce soit au monde. On ne s'est jamais humilié en rendant justice à sa manière, qui est unique. C'est le dieu du couplet; chaque vers en est un ; chaque mot est un trait, et il est sublime quand on ne le croit que négligé. Il a plu sans

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qu'on sache comment, mais je vais vous le dire. C'est par la grâce, le goût, et un certain abandon qui fait qu'il ne ressemble qu'à lui. Les gens d'esprit lui ont fait du tort, et il en a fait aux gens d'esprit. Quand on entendait une chanson charmante, le pauvre auteur en était pour sa peine. C'estdu Fleuros, disait-on; point du tout. FI euros faisait encore mieux que cela ; enfin, personne n'a été plus cité que lui. Si Collé et Panard avaient été de grands seigneurs et des gens à la mode pour aimer et être aimés, ils auraient peut-être approché de Fleuros. Mais qu'on n'aille pas, à présent qu'il n'est plus jeune, le comparer à Chaulieu et Anacréon, car il y a autant de différence que de l'eau de raisin à la liqueur qui en est le résultat.

Il a quelquefois l'air bête de La Fontaine, et de ne penser à rien, lorsqu'il pense le plus. On. m'a dit bien souvent : J'attends quelque chose de Fleuros, et rien ne lui vient. Il ne se présente pas volontiers et en est plus piquant lorsqu'on le recherche. Le fort de sa plaisanterie est sur sa maîtresse, ses parents et ses amis, et surtout en leur présence. Elle ne sert qu'à leur donner du ressort et de les mettre en valeur, en voulant résister à la moquerie. Il n'y en a jamais eu une de mauvais goût. Ce qu'il a dit, ou écrit, ou

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chanté, dans ce genre-là, est plus et moins fort qu'une épigramme, et, sans amertume, est plus et moins qu'une satire. L'une et l'autre ont une marche trop connue pour lui, dont le sel n'est point celui de l'amer, mais de Ja saillie.

Pauvre homme d'Église, mais brillant homme de guerre, malheureux homme d'État, mais brillant homme de lettres, il s'est montré supérieur à six académies, par sa réponse au discours de réception de l'abbé Barthelemi, qui est un chefd'œuvre. La Reine de Golconde en est un autre ; et peut-être qu'à présent, après avoir fait en agriculture toutes les sottises d'un homme d'esprit qui croit s'y entendre, Gaudebit tellus vomere laureato.

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