LES SOUFFRANCES D'UN HOUZARD. S
velles destinées. Le comte n'avait jamais maudit son fiiSy tout en souffrant des couleurs qu^il lui voyait porter; mais, dans cette grande confusion qu'avait faite à travers toute l'Europe l'héroïque agonie de TEmpire, il ne savait pas si son enfant n'avait pas disparu; et ce doute, quoiqu'il lui fût pénible, ne lui causait pas cependant une trop profonde affliction, car, pour la honte de notre nature, ceux qui sont complètement séparés de notre vie tiennent bien peu de place dans notre cœur. Toutefois, à la vue de Wolfgang, cette voix du sang, comme on dit, qui ne s'éteint que le jour oii tout mouvement s'arrête à jamais dans nos veines, s'était éveillée en lui et avait jeté un cri triomphant Wolfgang retrouvait aussi comme un grand bonheur oublié.
Mais, quand ses premiers transports furent passés, il parcourut des yeux le salon où son père l'avait conduit, ^t de changeantes expressions animèrent ses traits tour à tour : le comte de Cadolles, qui n'avait jamais eu le goût de la solitude, était venu prendre possession de son château avec quelques parents et quelques amis. La première figure qui affecta Wolfgang et l'affecta douloureusement fut celle d'un grand jeune homme vêtu 'd'un uniforme anglais. Cet étranger avait'un visage qui déplut à Cadolles au moins autant que son costume. Au lieu de cet air militaire que le Français demande à tout ce qui porte Tépée, il avait sur son visage sans moustaches, qu'encadraient
de longs favoris, Texpression à la fois pédante et rêveuse d'un gentleman qui s'occupe de politique et de poésie.
— Mon cher enfant, dit U. de CadoUes à son fils, donne la main à sir Çhs^rles Stown; c'est le fils d*uq homme que j'ai beaucoup aimé, et, ajoi|ta-t-il en souriant, le défenseur d'une cause qui, je l'espèroi sera la tienne désormais.
Un visible malaise se peignit à ces deri)|er$ mots sur le visage de Wolfgang; au lieu de la cordiale étreinte de main que le comte avait provoquée, )es deiix jeunes gens échangèrent un salut de la plus glaciale politesse.
Wolfgang se redressait silencieusement, quand \\ yit s'approcher de lui un personnage qui }|ii déplut tout autant que l'Anglais : c'était le cofpte Adrien de Béval, qui est mort en odeur patriotique (jt^elques années avant la révolution de juillet. Le comte (le Béva}^ jeune alors, avait passé la p)us grande partie de ss| vie en Allemagne.
Il affichait contre Napoléon U hqijne d'un étudiant de Gœttingue et disait, c'était là son mot à effet, que le roi de France devait se marier s^y^c la {{évolutîQfi comme le doge de Venise avec la mer. Il possédait enfin au suprême degré ce libéralisme à la fois emphatique et frivole de salon qui a été une des plaies de notre pays. C'était, du reste, sous les apparences de renthousiasn>e politique et de la rêverie allemande, un esprit égoïste, un cœur glacé, la plus in-
LB8 sommiâiiCBs d'un bou%4iu>. si
digeste el )a plus^ yaniteuse des natures. 11 avait des prétentions aux bonnes fortunes» et Ton assurait qu'il avait fait souffrir des créatures plus généreuses que Iui«
— Si barbare qu*ait pu te faire la vie des canips^ mon cher Wolfgahg, dit le comte de CadoUes à son fils, tu connais, je l'espère^ le nom du eoqdte de Bér val, dont Bonaparte redoutait les éloquente» brocbwes autant que les ar)»ées anglaises ou russes.
-^ L'Empereur et ceux qfiii servaient sous ses or? dres, répondit im^pétoeuçement Wolfgang, ne redoutaient ni Russes, ni Anglais. Quant aux brocbures<.< kî le jeune marquis s'arrdta un instant/se mordît kt tnotistaehe et se décida probablement à réprimer ime boutade soldatesque déjà errante sur ses lèvres; r-? ^fiant aux brochures, reprit-il, elles ont une puîsh sance qui échappe à la force brutale de nos baïoiH nettes et partant qui est inconnue à un pauvre soldât comme iMi.
Après ces paroles, Tentrevue commencée, on p^t le penser, n'eut rien de fort cordial énlH Béval et Wolfgang. Le marquis en était à se demander 6'il n'allait pas chercher un prétexte pour quitter un toit oii il se sentait gagner par le malaise et le courroux, quand il aperçût Tétre humain à qui Dieu confie efa toute-puissance sur notre vie, la femme qu'il devait aimer.
Madame de Timey avait alors une réputation européenne de beauté. Il y avait dix ans qu'elle s'étaA
mariée et dix ans qu'elle était veuve. Bien d'étranges versions ont couru dans le monde sur ce mariage. Voici celle que tenait pour vraie quelqu'un qui avait toute raison de se croire bien informé.
Le comte de Timey était un de ces hommes du siècle dernier qui attachaient une grande importance à une connaisf^ance approfondie de toutes les petites turpitudes dont se compose la grande misère d'une âme sans amour sacré et d'une existence sans noble but.
Il avait mis à mal beaucoup de consciences, la sienne surtout. Cependant, comme il avait toujours vécu en bonne compagnie, il n'avait jamais affecté de ne pas croire en Dieu. De là vint qu'il envoya chercher un prêtre quand il se sentit arrivé aux dernières heures de sa vie. Ces dernières heures étaient venues pour lui dans une petite ville d'Allemagne, où vivaient, dans la plus profonde indigence , madame et mademoiselle d'Évré , la femme et la fille d'un émigré français.
Quand M. de Timey se fut confessé, il dit au prêtre : € Maintenant, mon père, je désire que ma confession me serve à deux fins. Avant de recevoir l'extrême-onction , je veux recevoir le saint sacrement du mariage; » et sans sortir de son lit, qu'il ne devait plus quitter qu'en cercueil , il épousa mademoiselle d'Évré.
La mère de cette jeune fille était la seule femme que M. de Timey eût à peu près aimée et complètement
L«S SOUFFRANCES D*UN HOCZARD. tt
perdue ; car les femmes, la plupart du temps , ne se trouvent pas plus mai que nous des liaisons défendues, malgré ce qui est convenu à ce sujet par leur vanité et par la nôtre, intéressées toutes deux à les accepter pour des victimes. Le monde, en définitive, absout la maréchale de Luxembourg tout comme le maréchal de Richelieu. Mais un funeste enchaînement de circonstances avait voulu que madame d'Évré trouvât l'abandon et la ruine dans son amour pour M. de Timey. Ce roué pensa donc, à son lit de mort, qu'il devait une réparation à cette pauvre femme » et il imagina ce que je viens de dire.
Aussitôt que mademoiselle d'Évré fut unie à un homme qui, dans quelques heures, allait lui laisser un beau nom et une fortune habilement tirée des griffes révolutionnaires, sa mère voulut l'emmener. On était à rentrée d'une nuit d*été, et deux bougies placées au chevet du malade luttaient contre les dernières clartés d'un jour près de s'éteindre. M. de Timey fit signe qu'il voulait rester avec sa femme. On dit qu'alof s une expression étrange se peignit sur le visage de madame d'Évré, mais que le malade répondit à cette expression par un sourire qui voulait dire r « Une vierge peut bien garder un moribond. » Madame d'Évré se retira.
Il paraît qu'alors M. de Timey parla toute la nuit à sa femme, ni plus ni moins que Socrate à ses disciples. Seulement ce ne fut point de la vie immortelle qu*il
%i CARACTÈRES ET RÉCITS W TEUPS.
lui parla. Ce qu'il lui enseigna, au contraire, avecivn orgueil complaisant, ce fut cette science si désespérément mondaine qui avait rempli toute b^ vie et qui seule jetait encore quelque clarté dans les ténèbrea^ de son cœur. Quand m matin il sentit la mort le prendre décidément à la gorge » il déposa un baiser sur le front de la jeune femme agenouillée, et lui dit i — Ma chère enfant, je laisse dans votre âme virginale l'expérience d'un vieux roué* Ce fut là-dessus qu'il expira. Ce mot expliquait beaucoup de cboses chez madame de Tiiney. *
On connaissait à cette'^séduisant^ personne tout cet essaim d'$idQrateurs que les femmes appellent; audacieusement leurs amis; oji ne lui connaissait pas un amant, glle avait mené et menait en définitive l'existence la plus dissipée» sans perdre une sorte de chastQ auréole qui convenait merveilleusement h sa beauté. On était convenu de parler d'elle 4 te fois avec admiration et av^p onction. Elle avait l'air de s'être persuiadié ^ elle-même et d'avoir pei'suadé à tout cç qui reor tourait qu'elle faisait une bonne acti^oi quand elle dansait ou chantait me romjance. Le nauonde, du reste, avait raison de l'aimer, car elle Taimait, elle, d'un amour parfait Elle apportait à toutes ses pratiques une attention qui ne se démentait jamais. Elle étaîl consciencieusement légère, enjouée et moqueuse quand la conversation exigeait de la légèreté, de l'enjouement, de la moquerie, recueillie lorsque le re~
itS SOUfTRANCES d'CN ÎIOUZARB. 05
C06iltement était nécessaire. Qufe dire, enfin? elle était l*épouse du mcmde comme >es saintes filles de nos couvents sont les épouses du Christ.
Il y avait dans le Cœur àe cette femme pourtant le ssmctuaire des sentiments vrais, des grandes passions, des nq-bles amours ; mais trouver la clef de ce tabernacle, c'était une besogne digne d'être imposée à un chevalier infertuné par une fée Carabosse.
Le comte de Timey était le cousin germain et Tintime ami du comte de Cadolles. M. de Cadolles avait beaucoup vu madame de Timey en Allemagne, et était avec elle, disait quelqu'un, en grande coquetterie de paternité. Un ami en cheveux blancs était un être indispensable dans la ménagerie de notre héroïne. Les vieillards fournissent à une beauté qui a cultivé l'art de la tigrerie l'occasion de développer une impartialité ingénue pour tous les adorateurs. Madame de Timey affectait donc la plus vive amitié pour^ le. père de Wolfgang. Puis, comme il ne faut rien cacher quand on se mêle d'écrire l'histoire , quoique bien jeune et surtout bien belle encore , elle était déjà d'âge à se ménager, pour un temps assez près d'elle, la grâce rajeunissante d'une affection filiale.
yGoogk
â6 CARACTÈRES ET RÉCITS DO TEMPS.
Elle venait d'entrer lorsque Wolfgang Taperçut, et, SOUS prétexte de respirer une fleur, elle s'était appuyée sur une console dans l'attitude de la Polymnie. Les poses antiques, en ce temps -là, étaient encore à la mode. Notre bouzard reçut une impres* sion que sa pâle et martiale figure trahit avec une .naïve énergie. Le comte le regarda en souriant, le conduisit vers la charmante apparition , et dit avec gaieté : — Voici , madame, un pauvre garçon qui a pour vous la plus profonde, la plus dévouée et la plus respectueuse des passions ; cela n'est certes pas étonnant» il y a déjà près d'une minute qu'il vous a vue.
Madame de Timey fit une inclinaison de tête sans rien changer à la grâce penchée de son attitude.
— Je dois ajouter, dit le comte, que ce pauvre garçon est mon fils.
Madame de Timey se redressa alors, attacha sur Wolfgang un regard éclairé par un sourire limpide, et lui tendant la main avec une savante simplicité :
— Alors, monsieur, vous êtes un de mes amis; asseyez-vous là et causons.
— Causons ! s'écria le comte de Cadolles, tandis que Wolfgang récitait plongé dans une silencieuse admiration, comme vous lui dites celai mais songez donc que mon malheureux enfant a toujours vécu dans les camps depuis le triste moment oii il m'a quitté et qu'il n*a là appris qu'à se battre.
LES sootnuffcfes b^m hoo^aro. %7
«— MaiSy mon cher comte, dit madame de Timey, avec un rire frais et mélodieux dont le charme était célèbre ; comme je ne suis ni une Clorinde ni une Herminie» je ne puis pas me battre avec votre fils.
Cette phrase était une fatale repartie pour un homme tel que M. de Cadolles.
— Vous êtes une Armide, dit le comte, ce qui fait que je suis un sot et que vous pouvez, si vous voulez, faire un causeur de mon fils.
Là-dessus il s'éloigna, et Wolfgang, comprenant qu'il devait enfin parler, puisque la timidité après tout n'est pas ce qu'on demande à un houzard, dit avec assez de grâce ces paroles bizarres :
— Je cherche à me rappeler,, madame, une phrase que je préparais après la bataille de Lutzen* pendant qu'on me conduisait à l'Empereur.
- — Eh ! que vouliez-vous donc lui dire à votre Bonaparte? fit madame de Timey en donnant à son accent d'une caressante coquetterie une nuance de dédain boudeur.
— Je voulais lui dire, reprit Wolfgang, que j'aurais plaisir à mourir pour lui. Je n'ai jamais su qu'offrir ma vie à qui me paraît digne d'être adoré.
— Croyez-moi, mon cher monsieur de CadoUes, dit madame de Timey en prenant tout à coup un ton sérieux, ne prodiguez votre adoration ni à M. Bonaparte ni à moi, puisque vous tenez à faire le plus étrange des rapprochements entre le général qui vous a con-
S8 CARACTÈaES ET RÉCITS DU TEMPS.
duit au feu et la femme à qui votre père vient tout à rheure de vous présenter. Puis, d*un air tout à fait recueilli, elle ajouta : — Ce nom du reste, qui est pour la dernière fois, je l'espère, sorti de votre bouche avec cet accent d'enthousiasme passionné, va me sertir à commencer tout de suite les bonnes relations que je veux avoir avec vous. Écoutez les conseils d'une femme qui aime beaucoup votre père'et ( ici les paroles de la comtesse eurent la mélodieuse légèreté d'une corde de harpe efSeurée par le soupçon du plus délicat des touchers) qui est un petit peu votre aînée.
Alors s'engagea pour Wolfgang une des nombreuses luttes dont cette âme loyale devait tant souffrir. Le monde s'attaquait à lui pour la première fois sous une forme qui enchaînait toutes les énergies de son cœur. Au moment où madame de Jimey entreprenait sa. conversion, Wolfgang savait que la cause de Napoléon était perdue; des régiments tout entiers, le sien, entre autres, épuisés par les marches, décimés par la mitraille, et brisés dans leur force morale par des or* dres contradictoires ou par une complète absence d'ordres, s'étaient dispersés ; mais pour lui l'Empire existait toiyours, car il ignorait encore, avec une partie de la France, l'abdication de l'Empereur. Ca« dolles voulait tirer son honneur de soldat intact des trahisons, des parjures, de toutes ces ignominieft, enfin, dont chacune de nos révolutions fah peser le poids douloureux sur le cœur humilié de la France.
ÛS SOUFFRANCES D'uN HOUZAKD. S^
p, pensait qu'il n'avait pas le droit d'abandonner Napoléon ^ tant que Napoléon ne s'abandonnait pas ; et' puis il subissait d^ailleurs ce charme éternel des causes vaincues pour toutes les âmes généreuses. Aux mouvements que ces sentiments et ces pensées faisaient naître en lui, le sang dont il sortait, les premières impressions dé son enfance, dînvincibles instincts de son esprit opposaient des mouvements contraires. Madame de Timey ne le révoltait pas en lui disant que Bonaparte n'avait pu être pour lui qu'un général et non pas un souverain. En lui parlant de cette foi» antérieure à tout autre engagement, qui Tenchaînait dé par sa naissance à ceux que ses pères avaient servisy elle éveillait en lui ces souvenirs qu'avait fait taire le canon de Wagram. Elle lui rappelait le temps où il rêvait la cocarde des Vendéens et les champs de bataille du Bocage. Enfin des influences d'une autre nature agissaient aussi sur Wolfgang à la voix de madame de Timey. Le jeune marquis se disait qu'après tout il avait souvent rêvé une autre vie que celle des camps, d'autres compagnons que le capitaine GrafT, qu'il s'était trouvé quelquefois un exilé dans ce monde tin peu grossier de l'Empire.
11 avait lu et aimé, dans sa jeunesse, les délicates peintures d'un temps où la guerre n'était qu'un héroïque plaisir dont ne pouvaient se passer les gens de cour. Il avait bu à cette coupe enchantée des Sévigné et des La Fayette, qui nous met au cœur une passion
4d <îÀtiACTkRfis Bt RÉCITS btj rtMPs.
idéale pour une société chimérique peut-être, et k coup sûr disparue. Cette passion, du reste, qui en ce moment servait madame de Timey, devait, au bout de quelques instants» contribuer beaucoup à détruire tous les effets de son éloquence ; car ce qui faisait, il ne faut pas Toublier, le caractère fort exceptionnel de notre houzard, c'était l'alliance des qualités les plus viriles avec toutes les susceptibilités les plus inattendues d'une nature féminine.
Wolfgang se sentait complètement dominé par la belle personne qui s'offrait à lui au début d'une nouvelle vie, comme le guide le plus séduisant, quand le comte Adrien de Béval et sir Charles Stown vinrent tout à coup se placer devant madame de Timey, de cette façon qui veut dire : Donnez-moi une part dans votre entretien.
Tous ceux qui apportent encore dans les réunions mondaines un cœur jeune, de puissantes attaches, un intérêt secret et violent, savent combien est irritante, au milieu d'un tête-à-tête, l'intervention de ces oisifs dont on peut traduire ainsi le nonchalant sourire : <« Ici vous ne vous appartenez pas,, vous ne relevez ni de vos goûts, ni de vos affections, ni de vos instincts, ni de vos désirs. Vous êtes au monde, c'est-à-dire à nous, tâchez donc de nous divertir, j» Il faut avouer qu'on a bien souvent envie (Je casser comme \es poupées d'un tir ces insupportables figures, surtout quand on voit, comme le vit Wolfgang en jetant un regard
IBS âour^nANCEd b'oN noozAiib. 41
désolé sur madame de Timey, celle dont on vient vous arracher l'esprit, vous prendre la grâce et peut-être vous disputer le cœur, subir la tyrannie qui vous désespère avec une obéissance pleine d'enjouement.
— N'est-ce pas, monsieur de Béval, dit madame de Timey en pratiquant ainsi une cruelle ouverture dans le secret entretien oii Cadolles eût voulu s'ensevelir comme sous l'ombrage parfumé d'un bosquet ; n'est-ce pas qu'il y a maintenant plus que jamais un beau rôle à jouer dans notre pays pour tout militaire qui porte un noble nom? Bonaparte avait beau faire^il pouvait créer des soldats» mais non des chevaliers.
— Ah ! madame , répondit Béval , les Bourbons peuvent encore moins que Bonaparte ressusciter la chevalerie. Ce ne sont point les épées qui les ramènent, n'en déplaise à notre ami sir Charles et à ses intrépides compagnons ; ce qui rappelle les Bourbons en France, c'est ce qui les a proscrits autrefois , c'est le génie des âges modernes, c'est la liberté. Ils com* prendront, je l'espère, ce qu'attendent d'eux les gens, qui, aujourd'hui, les saluent de leurs acclamations. Pour que l'ère des révolutions soit close dans ce pays, il faut que la tribune renversée par Bonaparte se relève avec le trône détruit par la Convention.
— Oui, fit alors sir Charles Stown, mon habit ne m'empêche pas de reconnaître que le comte de Béval a raison. Le premier soin des Bourbons doit être de constituer fortement en France l'autorité parlemen-
laire. TIA \\ s'arrêta, le visage empreint d'un^ jsatteb^ tion solennelle, après avoir (lébité c^tte belle phrasp de jla langue qui devait remBlacçir d^ns le monde le langage (les Sévigné et des Hamilton.
— Èh bien ! madame, dit alors Wolfgs^ng en affectant de j^e/eg^arder que madame de Timey avec unç jjmpertinence.où rqn sentait Ip brigadier g^i se récrQ^ jd'i^n coup de sabre après le pansage, pt le gentilhomme qui, après sa toilette, va chercher (iiscrèteinent up (^up d'épée, voici une triste époque qui (^mmençe.si c^s ;nessieurs ont raison. Je le dis biep franchement, quarit à mqi, j'aimqrais mi^ux servir d*ehgrais au^ champs, commptant de.mes ppimara- ^3, gpe d*être condamné à voirie jrele ver Jîiti;ibujie, et surtoi^, apouta-t-il brusquement enpi^ens^nt.toutà fait son pç^rti de celte, boutajle, que de la voij ^e relpyer d^ns^essajons.
Jià-deissps Wolfgang selevfi et sortit. Notre Jjiouzard possédait, ^ans s'en douter, pour me servir d'une e)cpi:ession philosophique, 1^ don f^atal de T^ntuition; il ét^it de ce,s gens pour qui un mot est conlJmuellement le çhevey a-vec lequel ^icbte, je ftrpis, pféteçid ju'on pourrait retrouver toute Jia création, fl. de,Bçy^ et sir Charles StO]v:n jiui avaient doniié avec quelquies Phrases la vision de cette société oji les dernières étincelles de la foi, de réjégance et i\f. coi^age devaient s'éteindre sous le souifle ^açé des parole3 déclamatoire^.
LES SOUFFRANCES d'uN HOUZARD. 4S
Les r^ards bienveillants dont madame de Tiraey encourageait cette conversation-discours, qu'il fuyait avec horreur, avaient jeté la rage dans son âme. Ils^ disait avec un âpre et sombre bonheur qu'il retrouve^ rait peut-être pour écraser les phraseurs derrière le^ Anglais, l'Empereur et les cartouches, lorsqu'uoQ main s'appuya fortement sur son épaule, tandis qu'une voix criait à ^s oreilles : « L'Empereur a abdiqué ! L'empereur abdique. » Il se retourna et vit son camarade Graff.
Ce brave officier avait sur le visage et dans lesyeui la pourpre et la flamme d'uu incen^die. Tandis que Wolfgang faisait auprès de madame de Tiœey l'ap*prentissage d'une existence nouvelle, i) avait meni son ancienne vie du vin, de la bière et du rhum avec les deux compagnons, le garde cfiampêtre et le maître de poste, dont le sort l'avait gratifié.
Les trois héroïques buveurs étaient dans les plin ardentes régions de l'ivresse et contemplaient leur empereur dans toute la gloire de ses fabuleuses imvr nées, quand un courrier arriva tout à coup brid» ab^ tue et leur jeta en passant ces piarolfis : t Napoléon « quitté Fontainebleau, il a di^ adieu i sa ga^rdeiet à ses aigles, il n'est plus rien, il a ab()iqué.» Cette aei^ velle se répandit dans le village comme les nouvelles sp rép^dent aui; jours où l'air est charge 40 fluide de« révolutions. Chez les royalistes qui, le matin, avaieiit fêté }e comte de CadoUes, ce fut Un étourdissant coa-
cert de joyeuses acclamations ; chez les trois serviteurs de TErapereur, ce fut un désespoir dont la dignité était un peu altérée par Tivresse, mais que son énergie rendait formidable, que sa sincérité rendait louchant; ces trois hommes éprouvaient, après tout, une de ces douleurs dont je voudrais que le secret ne fût pas si complètement perdu pour nos dernières générations.
Graff courut au château , y trouva Wolfgang. — Écoute, lui dit-il après les paroles par lesquelles il l'aborda, il faut que nous nous mettions en route surle-champ ; ce sont peut-être les ennemis de l'Empereur qui débitent ce que je viens de rapprendre, pour écraser tout ce qui s'accroche encore à leurs jambes et pourrait bien les faire tomber. Il est certain que cela va rudement mal partout, et qu'il doit y avoir un endroitoù cela chauffe à brûler toutes les peaux qui ne sont pas encore trouées par les balles. C'est à cet endroit- là qu*il faut aller. Le soldat ne doit pas le laisser partir. S'il y en a quelques-uns à graines d'épinards qui le trahissent pour le récompenser de les avoir mis dans des culottes de comte et de duc, nous les fusillerons comme on fusille des riz -pain-sel qui ont volé.
Wolfgang aurait peut-être, une heure plus tôt, éprouvé, malgré lui, une joie secrète en apprenant que l'Empereur avait abdiqué ; maison ce moment les paroles de Graff répondaient à ce qui se passait dans ce cœur.
~ Oui, s'écria-t-il, marchons,' et que le ciel nous