LES SOUFFRANCES D*UN HOUZARD
envoie une bonne brûlée! Notre pays est comme les chevaux*éreintés dont les boulets sont engorgés et crevassés. Sa guérison réclame le feu,
Quelque temps après le jour où s'était éveillé en eux un dernier espoir, nos deux jeunes gens qui avaient trouvé l'Empire écroulé, l'Empereur parti, étaient à Paris, et soupaient chez une de ces personnes à qui les houzafds demandent volontiers des consolations. Les cœurs des soldats sont ainsi faits, le plaisir y perd rarement ses droits. Cependant Wolfgang s'ennuyait. A la vue de madame de Timey, il avait reconnu et salué Tavénement dans sa vie d'une autre espèce de femmes que celles dont il avait essayé jusqu'alors d'occuper ses loisirs de troupier. Il pensa tout à coup à cette personne que depuis quelques semaines il rencontrait presque chaque jour, si vivement qu'il regarda son désir de la voir comme un ordre supérieur de sa destinée.
Ceux qui oiit hanté la mauvaise compagnie avec un amour au fond de leur cœur pour une de ces femmes qui pourraient être le divin refuge de nos pensées « Bavent quelle puissance prend soudain cet amour entre le choc des verres, sous le regard d'une courti-
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sane. « Je veux aller chez elle, se dit-on, me jpencliep sur ses genoux comme sur un prie-Dieu, sentir giié la foi, la tendresse, l'expansion sont de ce inonde 4 qu'avant la mort il n'est peut-être pas impossible de vivre. » On obéit à ce noble mouvement, à cette inspiration sacrée, et l'on se prépare ces immenses, ces inouïes douleurs qui décbilfent une chose immortelle, les souffrances de l'âme, comme on dit.
Wolfgang rencontra dans l'antichambre de madame de Timey sir Charles Stown et M. de Béval,^qui s'en allaient à un grand bâl cKèz l'ambassadeur d'Angleterre. Madame de Timéy était seule et ne sortait pa? ; son beau visage avait une charmante pâleur et une attendrissante fatigue.
Elle avait en toute sincérité, du reste, une jje cejs poétiques maladies que leur existence nocturne dans une atmosphère parfumée, sous' une clartç factice, donne parfois aux femmes du monde. Elle était lasse, elle était triste, elle avait le cœur gros, et elle voyait autrement la vie que lés jours où elle traversait uo salon au bruit d'une contredanse. Le baron ije Bév^l et sir Stown Tavaientennuyée. Elle avait compris toute Tingrate vanité de ces deux esprits et songé iiivolojjtairement à la nature si vraie, si généreuse, si v^fiée, si remplie, si originale surtout de Cadolles. En le voyant, elle eut un mouvement de p|ai§ir.
— Monsieur de Cadolles, lui dit-elle avec la plus douce inflexion de sa voix, je vous en prie, dites-moi
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qnelgue chose qui me plaise. Je suis triste ce soir & en mourir. Tous les gens que J'c^i vus m'ont ennuyée. Je voudrais entendre un a^utre langage que celui du monde. Vous qui ne ressemblez à personne , parlezmoi.
— Je ne suis pas sûr, répondit Çadp^les, de trouver quelque chose à vous dire qui vous plaise; mais, j^yous parlerai, tant que vous voudrez, un autre langue que celui du monde. Ainsi, je suis bien certain qp^ M. de Béval et sir Slown viennent de s'apitoyer ^\ir votre maladie ; moi^ je vous dirait pour commencer,^ que je suis tout heureux de vous t^puve^ malade. — Fuis, avec une expression singulière, cc^pon regarc|, qui devint douloureux, s'empreignit d'un bizarre mélange de férocité et de tendresse, il ajouta ; — Dans mon état actuel d'esprit, j'aimerais mieux vous voir étendue morte sur ce canapé où you$ voilà» et songeir à genoux de votre âme aux pieds de votre corps glace,, que de vous voir, comme je vous ai vue si souvent, ui^ couvre-néant, un fruit ple^ii de cçndres., pis que cela,^ une séduisante demeure, un topchant séjour où Ton est reçu par un hôte moqueur et malfaisant.
— Il me paraît, fit-elle en riant, que vous vçfi trouvez parfois une jolie personne. «-*- ^^$. ce cri de Célimène que venaient de lui arracher les impérieuses habitudes de sa nature fut un cri isolé. Cela dit, elle redevint pensive, et attachant sur Wolfgangun regar(^ profond:— Vous avez raison, lui dit-elle, je suis d'or-
dinaire une bien pauvre créature ; je suis un fruit plein de cendres, comme vous le dites; mais, que voulez- vous? il y a un ver qui m'a rongée.
Et alors elle lui raconta, emportée par un de ces mouvements qu'à certaines heures toute nature ressent ici-bas, le triste mystère de sa stérile et brillante vie. Elle lui fit les confessions d'une femme du monde, confessions rares parmi tous les aveux qu'arrache à nos cœurs cet humain mélange de l'expansion et de la vanité; confessions rares, parce qu'elles sont la révélation au contraire de la plus ingrate misère, parce qu'au Jieu de nous faire descendre en des sources vives, elles nous plongent dans la poussière,* parce qu'elles démontrent la vérité de cette magnifique et si douloureuse parole de Vauvenargues : « Le monde trouve le secret d'anéantir toutes les grandes choses. » Elle venait de dire à Cadolles qu'un ver l'avait rongée ; elle lui montra comment s'était accompli cet impitoyable travail, d'une incessante destruction. Elle lui prouva comment, avec une nature élevée et une vie chaste, une femme peut se trouver presque aussi usée, aussi flétrie, aussi impuissante pour les nobles joies, que si elle avait reçu une âme rampante et mené une existence avilie. Elle le fit assister à l'agonie et au trépas accomplis chez elle, entre deux contredanses, de ces hôtes divins de notre' cœur que nous appelons tantôt nos qualités, tantôt -nos vertus, et tantôt nos illusions. " '