‹ Caractères et récits du temps: La garde mobile. La comédienne CornéliaChapitre 8 sur 21 · LES SOUFFRANCES D UN HQUZARD. Ô · texte numérisé non relu

LES SOUFFRANCES D UN HQUZARD. Ô

peut dire sans inconvénient aujourd'hui^ quoiqu'elle soit morte à la fois en odeur de coquetterie et de sainteté, quoiqu'elle ait porté dans le monde jusqu*à sa dernière heure un limpide regard de jeune fille, qu'elle l'a aimé en femme chez qui l'amour parlait tous les langages qu'il doit parler. Si d'ordinaire il était son esclave , il eut des moments cependant où il fut son maître. Elle aussi se mit à ses genoux et l'adora de ces passagères adorations de femmes, vrais éclairs qui nous découvrent deè abîmes de joie aussitôt fermés qu'entr'ouverts.

Leur histoire fut courte. En voici un fragment pris au hasard, qui montre le genre de charme qu'elle trouvait en lui. Depuis que Wolfgang s'était mis à ses pieds, sans renoncer au monde, elle y avait fait des apparitions plus rares; sa porte avait été fermée quelquefois, et ses amis, comme elle le disait, fatigués de rencontrer chez elle cette silencieuse figure éclairée de deux yeux ardents toujours attachés sur ses regards, ses amis prenaient un peu moins souvent le chemin de sa maison. Cependant elle était loin de vivre dans la solitude. C'était toujours la femme à la mode de son temps. Elle allait au château, et l'on disait que le roi avait un goût des plus vifs pour son esprit. Un de ces petits journaux qui en étaient alors à leurs essais de scandale imagina de l'attaquer.

Un matin, M. de Béval et sir Charles Sto^n lui ap-

M CARAGTillES ET RÉCITS DO TEMPS.

prirent cette attaque, puis engagèrent une discussion à ce sujet sur la conduite qu'on devait tenir lorsqu'on était atteint par la griffe d'un journaliste. Sir Charles Stown pensait qu'on devait repousser les agressions de la presse parle mépris. Là-dessus il faisait cette théorie qui a servi d'abri si longtemps à de doctorales poltronneries. M. deBéval pensait, lui, que dans un grand nombre de cas on devait répondre. Il était, disait-il, foxxT ces modernes tournois, où l'opinion devait juger les coups que portaiX la parole. Au beau milieu de son discours, Cadolles entra, la main enveloppée d'un foulard ,noir, ni plus ni moins que le héros d'un vaudeville militaire de ce temps-là, à la scène où la pièce finit. Il avait re^u une égratignure au doigt ei^ mettant pour un ipois dan$ son lit l'obscur faquin a propos de qui madame de Timey» depuis une heure^ e|Qtendait raijsooner ses amis.

La nature des femmes a cela d'excellent du moins^ parmi tant de défauts heureux pour elles et cruels pour nous, [qu'il y a des instincts généreux dont n^ Jia dépouille pas une vje écoulée tout entière dans m inonde où triomphent les plus lâches maximes, où régnent les plus odieuses lois. Madame de Timey sa.yait gré à Cadolles d'être si différent de tou« les gens (fax l'entouraient. Quand l'Anglais et le publiciste furent partis, elle jeta, par un adQra^le mouvement, ses deux bras autour du cou de son amant, appuya contre son frai^ visage ciette pâl^e figure» et lui dit :

tB8 SOUmiANCES d'cN HOUZAIU). 66

— C'est toi que j'aime, c'est toi que j'aimais/ c'est toi que j'aimerai.

On dit que les joies ne se racontent pas. Eh I mon Dieul si; elles peuvent se raconter pour notre malheur ; car rien de plus douloureux que ces récits de bonheur évanoui qu'à certaines heures ,d*indicibles tourments notre cœur se fait à lui-même. Je pourrais dire» si je le voulais, toutes les joies de Wolfgang; mais c'est de ses souffrances seulement que j'ai en« trepris de vous parler.

Si peu de temps q^'£|ient duré ses amours, quelques jours avapt la rapide série ^'événements qui marquent ta û,n de sa vie, ses douleurs avaient commencé. Dans les lettres qu'il écrivait à madame d^ Timey (le pauvre garçon était un des malheureux qui ont écrit de vra^ie^s lettres de passion], quelques passages annoncent déjji les tortures dont il devait périr la victime et l'inventeur en même temps ; car jpersonne ne futjplqs que lijii ingénieux à faire souffrir cette nature insoucieuse de tout ce qui n'était pas noh^e chagrin, iijiéal tourment Que voulez-vous? il cherchait, il voula^ trouver, et trouver dans celle-là justement (jui l'avait cx)nquis par son premier regard qe qui (appartient biei^ plus peut' être ai^ monde imag^ina^rç qye les fruits enchantés, les 0][ides harmonieujsas, 1^ oiseayx j;]t^rle,urs, toutes les çierveilles des cçntes (^e iées^ il voulait ti;oaver la ^^Oime qui aime son amant de tout son Gi(;eur; il disait^ çç Jtipuzard, avec une virginale candejur : « ^ais, si

vraiment c'est pour une femme une chose si solennelle, si décisive, si terrible que de se donner à un homme, comment cet homme ne devient»il pas ensuite, pour celle qui lui dit sans cesse : — Vous avez pris toute ma vie, — un but unique, une souveraine pensée?» Il disait encore, ce houzard, avec une délicatesse qui n'est point par malheur dans des poitrines que recouvre la gaze, et non le dolman : « S*il y a quelque chose qui puisse effacer chez les femmes ces prétendues souillures dont elles disent qu'elles souffrent tant quand elles se sont livrées à nous sans avoir mis l'Église et TÉtat dans leur secret, ce doit être uniquement le dévouement sans bornes de leur tendresse pour celui à qui elles se sont sacrifiées. » Il répétait souvent cet aphorisme : « C'est l'étendue de l'amour qui fait sa pureté. »

Pendant que Wolfgang livrait ainsi les forces les plus vives de son âme à cette passion qui est de tous les temps, et qui nous fait traverser sans nous en douter, sur un manteau étincelant comme celui de Raleigh, soit les mares de boue, soit les mares de sang, ce terrible drame du dehors dont on croyait le dénoûment arrivé recommençait tout à coup. On était au printemps de 1815. La France allait entrer dans le songe douloureux et splendide de ce sanglant été qui vit les journées de Waterloo. Quoique Cadolles fût en droit, de dire ce qu'il répétait chaque jour à madame de Timey, que son amour était Tunique

tàê SOOFFRAKcÈS D*tN tolJZAkft* if

souci de sa vie, il n'avait opposé aucune résistance aux efforts de son père pour le faire rentrer dans les rangs d'où l'avaient tiré ses goûts et sa destinée. H. de Cadolles l'avait mené au château et l'avait présenté au roi, qui l'avait accueilli avec bonté.

Le comte d'Artois avait exercé sur lui l'action que cet aimable prince exerçait sur toute noble et délicate nature. Dans les rares loisirs que laissaient à sa réflexion les ardentes préoccupations de sa tendresse, il lui arrivait parfois de se rappeler douloureusement l'Empereur, la grande armée, les aigles, ces proclamations héroïques qui faisaient savourer les joies de l'orgueil à toute une nation; mais le gentilhomme répondait chez lui au vieux soldat II se disait avec plaisir qu'il servait ceux que ses pères avaient servis; il s'attendrissait sur toutes ces résurrections dont la France s'irrita si fort, et qui étaient pour lui, comme des apparitions d'êtres chéris; enfln le marquis du i^ houzards se sentait heureux de redevenir un véri* table marquis. Tel était l'état de son esprit quand eut lieu ce magique retour de l'île d'Elbe, ce triomphal voyage de l'Empereur, ce départ rapide et forcé des Bourbons, tous les événements qui firent une époque unique dans notre histoire du mois de mars 1815.

Si Wolfgang eût été dans les mousquetaires ou dans les gardes du corps, comme l'avait désiré un instant son père, il aurait suivi le roi à Gand, et toute sa vie alors eût pris un autre cours; mais noire héros n'a-

5^ CAïaCTfeRES* Et RfiCÏTS DÛ fmiU.

ikiï pas pd sô iéciier à quitter le f"* tfô'uzfti'rds*^ îf était re^té' (fen^ ce beau régimctif (Jiii av'aSt eu sôA cœur avant madame (te iSmey.

Eei^'hodzards était aloris à Patis^, ef; qtlôlqtilïsût apprécier tbuè lès' ch^rniêîs de cette ^rnisbir, je âoiè Ifedirë pôtihàtil, itavaitrâme triste ; il sorigéàît rtélkhc6lî(iiièrriënt*à sbn eWipéreurl Sa tHstèssë s*exprimait cdtnflîè s*exiJrita(èf volontiers là tristesse' des houzkrds, par une demande désespérée de dîètractiôn au vin, à reatt-dè-vîe, à Tatsinthe, et par' quelques doups dé sabre consolateurs donnés de temps eh tèiftpsà Quelques officiers russes ou anglais. Graff stirlout lisait dé ce deriiier remède' avec emprfrtetnè'nt! Le 1*^ houzards étaît'dans cette situation mofôle; quand urt iriatin une proclamation liii apprlf c[ué l^usUrpateur était révenu, et que les troupes rô'Jalès allaient màrcïier à sa rencontre. Il se passa uhe sôèrié à la caserne d6nt certaines riiémoirès ont vivement conservé tous lés détails. Lé colonel lîerbin, car le 1^' houzards était eïïcore commandé par ce vieux bravé qùî aimait son régiment comme le prince de Ligne aimait ses Tràbans) le colonel Herbin entra dans lé quartier avec une figuré demi-narquoisé et demi-soucieuse.

Le régiment était sous les armes et épiait chaque mouvement de son chef. Quelques anciens qui le connaissaient, comme on se connaît entre officiers et soldats après dix ans de ménage militaire, —-quelques anciens disaient : « Le colonel va tirer quelque chose

IBS SOUFFRANGSS D*m HOUZARD. 5^'

éb sa sabretache. » Le colonel appela auprès de lui tous les officiers. Quand il eut fait' former lé cercle, sans aucun discours préalable, il déplia et lut la proclamation qui exhortait les troupes à' combattre Bonaparte. Cette lecture terminée, il ajouta ces simples paroles : « Allez, messieurs, faire lire cettd proclamation à la trouve ; je suis sûr qu'elle partagera nos sentiments. »

On obéit au colonel. Le régiment était à pied, la proclamation fut écoutée en silence. Pas un mot, pas un cri n'en suivirent la lecture, faite par les maréchaux-de-logis-chefs et par les fourriers, avec le ton que sait mettre à ce qii^elle débite cette classe d'expéditifs lecteurs. On sonna le boute-selle, et, dans le même silence, on sortit de la caserne. C'était sur-lechamp que le régiment devait se porter au-dévant du prisonnier de l'île d'Elbe.

Quand, après avoir quitte Paris, on se trouva en pleine route, il se passa'un singulier phénomène. On sait quelle transformation s'opère d'habitude dans les régiments une fois qu'on n'est plus sur le pavé des villes, qu'on s'empare du grand air et dé la plaine. te règlement permet aux rangs de s'espacer, et rend à ces pauvres muets, par qui TÉtat veut être servi à là façon du Grand-Tùrc, la libre jouissance de la pa- . rôle. C'est alors un vrai coup de théâtre. On dirait un funeste enchanlement qui disparaît : toutes les lèvreé immobiles remuent, les pipes s'allument, \éi rires

6d CARACTÈRE^ Et HéctTâ btj tËMt»â.

éclatent, les propos courent, les chansons s'envolent^ Fritonfritaine, Sonnez^ trompettes, Si le canmi me rase, ks Houzards de Tiflemont, Holà, bonhomme! tout le poétique répertoire du troupier se vide comme les gourdes; répertoire vivant, joyeux, liardi, moqueur» et noble après tout, malgré ce qu'il a de bouffon et de cynique, parce qu'il s'associe bien souvent aux plus intrépides élans du cœur. Eh bien! ce jour-là le !•' houzards resta silencieux. Pas un refrain ne se fit entendre, pas une plaisanterie ne fut lancée. Quelques vieux soldats se bornèrent à placer sans mot dire leurs pipes entre leurs lèvres. Évidemment une même pensée, un même sentiment, un même souci serraient la gorge de tout le 1*' houzards.

On fit ainsi la première étape; le lendemain, on marchait de la mênie manière, quand, tout à coup, je ne sais comment cela advint, le colonel piqua des deux et courut en avant de la troupe. Tout le régiment frémit. On sentit qu'il y avait quelqu'un dans le voisinage , et on comprit probablement qui c'était , car, avant qu'on eût pu voir au bout du chemin même l'oreille d'un cheval, voilà que de la droite à la gauche, dans le régiment tout entier, un cri s'éleva immense, éclatant, victorieux, vibrant de ces immortels enthousiasmes qui, sur les champs de bataille, restaient dans les corps mutilés aussi longtemps que la vie. Le !•' houzards tout entier criait : Vive l'Empereur I

Et, ma foi, Wolfgang criait aussi. Que voulez-vous?

Les souffrances d^un hdti2ARt). él

il subissait un des plus puissants entraînements de ce monde. Il reconnaissait» comme dit le psaume , le Dieu qui avait réjoui sa jeunesse; car bientôt on vit celui que son armée tout entière désignait comme une femme désigne l'homme qu'elle aime. On entendait parfois cette parole : « C'est lui! » Wolfgang, deux mois après ce jour, était en face du Hont-Saint- Jean.

Il s'était battu à Ligny, il avait vu cette immortelle affaire des Quatre-Bras, où Ney montra une si brillante et si désespérée valeur. Son régiment soutenait cette division de la garde qui culbuta l'armée de Blûcher sur le corps de son général. Il avait savouré dans tout son bonheur cette dernière journée de nos amours avec la victoire. On sait de quelle effroyable pluie la terre fut trempée la veille de Waterloo. Wolfgang, couché sous ^on cheval et enveloppé dans son manteau où l'eau ruisselait, s'endormit quelques instants.

Ceux qui ont couché dans la boue et sous le ciel ont bien sûr remarqué qu'une sorte d'ironie douloureuse de notre destin nous envoie souvent, quand nous reposons ainsi entre la fatigue, la misère, les souffrances et le trépas, ce qu'il y a de plus tendre et de plus riant dans les songes. Il vit madame de Timey. Cette vision de ses heures brûlantes illumina un moment son sommeil. Il se réveilla sous cette chaude impression que nous laissent les rêves, et il se demanda où

6!t CARACTÈRES ET RECITS DU TEM^S.

elle était, celle qui remplissait son cœur a traders toutes les phases de soa destin, il n'était pas minuit encore, et il savait!

que rien

gardai!

de la France et lès veilles de Tarmée.

Peut-être madame de ïimey àpplaudissaît-elle dan^ le coin d'un salon à quelciue tirade^ de M. de BevaL ^olfgang pensa avec une colère pleine de douleur à ces hommes qui restent auprès des femmes, tandis que la poudre parle, que le sang coule, que les braves sont déHors ; à ces hommes qui jugent, dissertent, décident, et souvent, 6 sacrilège I jettent Téloge ou le blâme sur ceux qui meurent pour eux, sur ce sang de la France qu'ils ne sont pas, qu'ils ont le honteux courage de ne pas être.

Mais, le lendemain, Wolfgang faillit oublier ma; danîe dé Tîmey pour quelques heures. A midi, la pluie avait cessé, quelque sérénité était^ revenue au ciel. Les chevaux ne buttaient plus sur la terre à chaque pas. Gadoues entei^dit de nouveau cet admirable bruit du canon, nobie et retentissant appel à toutps les héroïques pensées; ce son altier des trompettes qui pénçtreradans Toreilie des morts le jour oii paraîtra dans le ciel toute la chevalerie des archanges ; puis ce& cris surhumains de mourants, ces voix ardentes qui flpttehtsur les champs de bataille» toutes vibrantes de l'effort suprême d'existences déjà disparues. Sa

LES SOUFFRANCES d'uN HOUZARD. fif

fortune voulut qu'il assistât à toutes les émouvantes actions qui font de Waterloo une apparition à la fois radieuse et désolée dans le chœur idéal de nos batailles. Il était à cette première attaque du mont Saint- Jean où la Haie-Sainte fut emportée. Il figura dans cette charge de cavalerie qu'on aurait pu croire accomplie non point par des cavaliers de chair montés suf des chevaux vivants , mais par des cavaliers-spectres Montés sur les chevaux-fantômes des ballades. Il fi^t emporté dans cette ronde équestre, dans cette trombe ffhommes et de coursiers qui tournoya sous le canonl H eut le bonheur d'avoir à ses bottes du sang anglais, l^endant une heure, il fit à clleval, le sabre au poing, ce beau rêve d'une victoire qui, encore une fois, allait donner l'Europe pour escabeau aux pieds de Içi ÎPrance. Puis tout à coup il eut l'horrible vision dp ïâ défaite. Il vît cette armée, cette i3ene armée où drfculait une vie si régulière et si ardente en nlême temps, devenir quelque chose de l;^isé et de confus : fl vit toliteâ les atmes se mêler, le fantassin cotoyejr ïe cavalier, les i-oùes des càis$ons passer )i travers dette affreuse cohue. Il foula riiâlgré lui des cadavres dmis. A chaque balle qu'il qntendait siffler, h chague doujp de'iirtitfàtife 4ui détruisait des groupes entiers soùH ses yeux, il demandait a son destin ^^e lui eçivd^ercetinestimable réveil de la mort; mais Dieu ^e gardait pour d'autres (jouteurs gue celles delà patrie.

64 GARACTÊAES Et nÉCtTS DU lEUPS.

Quelques mois après la bataille de Waterloo» voici la lettre que Wolfgang écrivit à madame de Timey :

a Vous devez savoir qu'on m'a accusé , qu'on me cherche et que si l'on me trouve , on me réserve le sort d'hommes qui m'étaient chers. Si je ne vous aimais pas» j'ai le droit de vous dire cela, je l'espère» je serais heureux de mourir. Je ne haïrai jamais» malgré ce que m'a coûté leur retour , ceux que tous les miens avant moi avaient uniquement servis ; mais j'ai laissé à Waterloo tout ce que vous n'occupez pas dans mon cœur. C'est pour vous uniquement que je vis. Je suis maintenant dans un lieu sûr, je puis me sauver, venez me rejoindre, et dans trois jours j'aurai quitté la France. J'aurai encore un bonheur immense dans ce monde. Je vous aimais plus que mon pays ; je t'aimais et je t'aime plus que tout. Vous rappelez-vous l'heure où je vous ai dit : Je me donne à vous I vous avez ri doucement, car depuis plusieurs jours déjà nous étions l'un à l'autre , et j'aurais pu vous dire cela plus tôt ; dans l'amour, il est des moments, je ne sais ce qui les amène» ou l'on sent qu'il se passe en soi quelque chose de violent, d'inouï, de fatal, qui décide d'une existence tout entière : il y a eu pour

LES SOUFFRANCES D'uN HOUZARD. 65

moi un de ces moments. Je suis à toi. Je ne puis pas croire que vous ne viendrez pas, car vous m'aimez, Auriez-vous une famille à quitter pour me suivre , je crois que vous le feriez. Bien des fois vous i*avez dit comme moi : Quand l'amour n*est pas la plus honteuse chose de notre vie, elle en est la chose la plus sacrée. Heureusement, du reste, vous n'avez même pas ces combats. Ce que vous avez à quitter uniquement, c'est cet être qu'on appelle le monde. Eh bien I je vous en demande pardon mille fois, je vous en demanderai pardon à genoux, j'ai peur, peur, ma pauvre âme; je me sers cependant d'un mauvais mot, car je sais mourir après tout : agis donc et sens que je t*aime. »

Quelques lignes écrites en marge.de cette lettre indiquaient à madame de Timey en quel endroit et par quels moyens elle pouvait rejoindre son amant.

Eh bien ! non , ce n'était pas une indigne femme. On ne peut point dire qu'elle n'eût rien compris du cœur où Dieu lui permit de lire. On ne peut point dire qu'elle n'ait senti aucun des transports si nobles et si vrais qu'éprouvait entre ses bras l'homme dont la passion fut, suivant moi, l'honneur de sa vie.

Je ne sais rien de plus misérable pourtant que la lettre qui fut sa réponse à l'appel de Wolfgang. Cette lettre disait qu'elle ne venait pas. C'était une de ces lettres comme en inspire parfois aux femmes que Ton »ime le plus ce glacial et destructeur esprit du monde,

OÙ chaque expression est impuissante, où chaque pensée est amoindrie. « Wolfgang, disait -elle, ne pouvait pas douter de son affection (le mot d'amour né se trouvait pas une seule fois dans son billet. ) Elle avait frçmi de ses dangers, elle avait renaercié Dieu de l'avoir sauvé jusqu'à présent. Elle serait heureuse de je suivre, elle ne le pouvait pas ^ elle ne le devait pasi Ces résolutions rpnianesaues qu'on prend tout à coup l^us rardente inspiration de quelque ïait imprévu bii ^e quelque sentiment emporté , ont toujours de funestes suites. Plus tard, Wolfgang lui-même regretterait peut-être d'awir enchaîné sa vîe. Toutefois, elle ne lui disait pas un éternel adieu; elle le reverrait, elle en était sûre, elle le suppliait de s'enfuir au plus vite, pile exigeait qu'il se mît en sûi*eté , cette sûreté était son plus grand souci. >

Quelques jours après cette lettre, Wolfgang était à Paris, dans la prison de Labédoyère ; suivant son habitude qu'aurait dû connaître madame de Timey, il |i^ya^t fa^t ce gu'ij avait dit. Wolfgang était donc en |)rj[son, if uiçant avec une courageuse mélancolie dans jine pipe, legs fraternel d'un sous-officier qui' lui rappelait les plus heureux temps de sa vie militaire, quand le gesôlier introduisit chez lui un visiteur. Le papitaine Graflf entra, dans la tenue classique d'un pfficier en demi-solde. Il n'avait été impliqué dans ,aucun complot, mais on l'avait séparé du ^''houzards; et îl n'y avait plus maintenant dans son existence

LES SOUFFRANCES d'UN HOUZilAD. 67

d*ai}tre intérêt que quelques duels avec les gardes du'cSorps. '

'—Eh bien! dit Graff à son ami, après une de ces chaudes embrassades dont l^àrmée a conservé la tradition, c'est demain qu'ils veulent te fusiller.

— Oui, dît Wôlfgang qui avait repris sa pipe, on me fusille (demain. ^ *

Graff alors se mit à parcourir la prison dans l'attitude d'un homme qui délibère îivec lui-même, avant dé'débiter un discours i'iHportant. Puis, tout à coup^ ft s'étrià brusquement : *

— Eh bien I je t'engage à ne pas leur donner le plaisir dé tireV sur un soldat dé la Grande Armée, à tes gueux de chouans qui préparent déjà leur mascarade ; car, tu sais, ce ne sont pas des soldats qui ont firÔSuriîey, ni sur Labédoyère, ce sont des royalistes, dés Vendéens, des gardes du corps, des marquis. On m'a dit que, dans le peloton qui a troué le ccfeùr du brave des braves, il y avait un abbé.

Wôlfgang ne put s'empêcher de sourire à cette sortiei qui attestait la patriotique crédulité de son anîi!

— J'espère, dit-il avec une voix douce ei finement accentuée qui attendrit Graff en lui rappelant le marquis du V' houzard^ dans ses beaux jours, qu'aucun abbé né se donnera demain lé plaisir ou la peine de me fusiller. Mais, quand cela sersut, mon cher Graff, je suis loin d'avoir en ce moment, comme tu peux t'en apercevoir , la libre disposition de ma

personne; et les gens qui trouvent à propos de m'en- Yoyer rejoindre tant de nos frères d*armes peuvent me faire expédier par qui leur plait.

A cela Graff répondit en tirant silencieusement de sa redingote un pistolet qu'il tendit à Wolfgang; quand il eut accompli cette action avec toute la dignité coq« venable ;

— Tu vois, dit-il, que je suis toujours un homme de ressources. Tu me feras un vrai plaisir, ainsi qu'à ce qui nous reste de camarades , en te servant de cet instrument. Demain, tous les chouans, qui se promettent déjà la joie d'égorger un soldat de l'Empereur, seront furieux. Allons, mon vieux» disons-nous un dernier adieu, embrassons-nous. Je partirais volontiers avec toi, mais j'ai encore quelques gredins à tuer ici-bas^ et j'attendrai que mon tour arrive.

— Mon cher Graff, reprit alors Wolfgang en examinant le pistolet, dont il fit jouer la batterie Je suis désolé, en vérité, de te refuser une chose à laquelle tu semblés tenir ; mais il y a des points sur lesquels chacun a sa façon de voir. J'ai toujours résolu, si jamais j'étais condamné à être fusillé, de me laisser faire tout simplement Je ne veux pas avoir l'air d'éviter une cérémonie que je ne crains pas, et qui même, je te l'avouerai, ne me répugne pas trop. Je mourrai à la manière classique, debout, en commandant le fm.

— C'est terriblement usé, repartit Graff.

^ Je n'ai pas, dit Wolfgang, la prétention d'être

US8 totfPFRANCES d'uN HOtZAIlD. M

neuf; mais enfin voilà qui est convenu. Ainsi, laissons là un sujet qu'il est inutile de traiter.

Graff allait encore essayer cependant de reprendre cette bizarre discussion, quand un personnage nouveau fut introduit dans la prison de Wolfgang : c'était un ancien officier du 1*' houzards qui était entré dans les gardes du corps , mais qui cependant avait dû à une irréprochable réputation de franchise et de bravoure de ne pas rompre avec ses camarades. Ce militaire était essoufflé; il se jeta impétueusement dans les bras de Wolfgang.

— Le roi» dit-il, a signé ta grâce; dans quelques heures tu seras libre. J'ai failli écraser vingt pékins pour venir t'annoncer cette bonne nouvelle. Maintenant il faut que je te quitte, car je suis de service. Adieu ! Le roi a dit à ton sujet : « Je ne veux pas que la France perde un brave de plqs. »

Et ce messager disparut avant même que Wolfgsoig eût pu échanger avec lui quelques paroles.

Quand il fut parti, Graff, à son tour, voulut serrer dans ses bras le camarade dont un instant auparavant il portait déjà le deuil. Mais Cadolles lui dit froidement : « Maintenant, Graff, je te remercie de m'avoir apporté un pistolet; je vais m'en servir. » Et avant que Graff, stupéfait, eût pu se jeter sur lui pour le désarmer, il se logea une balle dans la poitrine.

La porte de la prison s'ouvrit une troisième fois et laissa entrer madame de Timey,

En apprçnant qu'on allait fusiller celui qu'elle aygit ainié,' après tout, autant qu'elle pouvait aimer, madame de Timey avait couru chez le roi.

Louis XyiII, quand elle était arrivée, venait de soigner la grâce qu^elle allait demander. Aurait-elle ^ jpôur obtenir cette faveiy, laisse prendre un tour passionné à ia' démarche qu'elle s'était décidée à fàiret Aurait-elle dit : « Cet homme qu'on veut tuer, je 'aime, je suis sa maîtresse, c'est moi que vont atteindre vos balles? j^ Je n'en sais rien et je crois a peiné. Elle avait eu une bonne inspiration pourtant. Mais , dans une galerie même du château! un aide de camp lui apprit, avant qu'elle eût prononcé une sçule parole encore , que la grâce de Wolfgang était signée. Elle entra chez le roi alors, et elle lui dîtqu'éUe yèhaît solliciter Je ne sais quel secours pour une ^lemme ïi'émigré. Voilà ce qu'était madame de ^imey.

Wolfgang heureusementne'sùt pas la vérité. Quand il la vit, il se ranima, et une joie qui eut attendri Ja plus perverse, la plus ingrate, la plus dépravée des natures,* parut sur son visage.

'' Àh ! je comprends tout, dit-il, c'est vous gui m'avez sauvé. Vous n'avez pas craint d'aller dire au roî que vous m'aimiez, de proclamer votre tendresse a la face de tous. Je vous reràerciel jVlainferiant je meurs avec un élan de bonheiir. —Et 'il appuya sur cette *main; sous laquelle son bœur avait eu si èoùvent des transports poussés tantôt jusqu'à ïa défaiilâhde et

tES SOUFFRANCES d'cN HOCZARD. 71

tantôt jusqu'à la fureur, un baiser qui fut le der* nier de ses lèvres.

Madame de Timey sut par Graff ce qui s'était passé, et elle comprit pourquoi Wolfgang était mort. Il était mort, le pauvre houzard, pour ce qui est, suivant moi, la cause de suicide la plus touchante et la plus sensée ; il était mort pour ne pas avoir cette humiliante douleur où toutes les généreuses qualités du cœur finissent par s'abîmer, la douleur de survivre à un véritable amour. Madame de Timey mourut, elle, il y a près de dix ans maintenant, comme chacun sait, échangeant encore jusque dans son agonie des sourires avec ce monde qui lui fit tuer un honnête homme et briser le seul joyau que Dieu ait jeté dans la poussière de cette vie.

Miss Jane était une terrible créature; c'était en même temps Corinne et Manon. Je Tai vue pour la dernière fois, il y a quatre ans, un soir où elle jouait Desdemona au théâtre de Covent-Garden. Ce soir-là tout le monde disait qu'elle étaità Tapogéedesa beauté aussi bien que de son talent. Miss Jane avait été créée pour prouver que tous les yeux bleus n*ont pas la pureté, la tendresse, Thonnête et calme douceur d*un ciel printanier. 11 n'est pas d'yeux noirs que je n'eusse défiés de l'emporter sur les siens en ardents et inquiétants mystères. De même ses cheveux blonds n'étaient

ié' CARACTÈRES ET RÉCITS DU TEM^S.

pas de ceux qui se marient à la blancheur du lin , dont réclat a je ne sais quoi de frais et de virginal; c'étaient des cheveux pleins de chaude lumière, comme ceux'que fait tomber Giorgion sur le» chairs vivantes de ses femmes. Moi, j'ai toujours pensé que Desdemona méritait un peu d*êlre étranglé par Othello. Évidemment, il y avait dans son âme et dans son corps ce brûlant secret de tolupté perfide qu6 toutes les vrais filles d'Eve possèdent pour notre joie et notre tourment On sentait dans la Desdemona de Covent- Garden tout ce qui explique Tamour et la fureur du Maure. Ce qui a inspiré à Schakspeare sa plus magnifique expression, ce mystérieux et dangereux attrait des femmes et de Tonde, triomphait dans chacun de ses regards, de ses sourirefl» de ses mouvements. Les femmes la regardaient avec un intérêt curieux et jaloux. Je n*ai pas besoin de dire comment la regardaient Les hommes.

y en remarquai an dont je vois encore l'œil fixé sur li^ scène-, avec .une expression étrange de tristesse et d'ardeur : c'était le marquis WiHiam de Golbridge A côté de lord Colbridge était sa femme, miss Mary Claforth, ia plus noble, la plus honnête et la plus jolie fille de TÉcosse. Lady Colbridge avait toute la pureté des lacs et des ndges; mais elle avait aussi, il fout bien le dire, quelque chose de leur froideur* La' pureté a souvent le malheur de s'unir avec le froid- On setitait qu'aucune passion n'avait traversé le re-

U CeilÉDIElINft. fïï

gaM lifliptde ^i éclairait le telfi^ reposé et uni de la marquise. Cependant lady Golbrii(|gB^ œsoir-là, regar- (Jalt son mari avee wa^ sopte d'inqiMétude. Ëltetreu^ iraH qu'il portait au speetaete m intérêt bien vif pour un intérêl liftéra^e. Il va saiis dire fffe Marie Ciaforth ne savait point la vie qu'avait menée William avant de répott«er; si elle l'avait âueî..r Oft ptifte^ que l'été dernier -, lord B. .. , qui suit éncdiiô assez lestement, le èhemfn des bonues ferlurtet^, qu^qife tort ptès de sefr quarante ^ns, la lui a racontée; Wôusailouste dire, tiom, félié ^ue noU^ la mvmB défà depuis longtemps. Lord D)ffirixîge, à l*époqttfe où il vit tiniss JanB pour la première fois, s'appelait sir Wtlltam Sinipton. Il lie pensait guêife avoir îà fortune et le titre ami il est mainteuânt possesseur. Sbu pèré, le colonel Simpton, était un cadet de fartillé qUi évaît fiait Coûtes les folies classiques, y compris le Mariage d*attiôuh II avait laissé une femme et trois enfants à peu près sans autre héritage que son nom, c'est-à-dirè le hom d'un des hommes les plus bra^^, Mis les plus écerveîés dé lia Grande-firétagne. William et ses deux sœurs avaient un oncle fort riche, Henri Simpton, marquis de Col- Bridge, inais cet oncle était l'ennemi de leur mère, et n'avait jamais été l'ami de leur père. De plus, il avait deux fils : c'était là un oncle dont on ne parlait même pas. Il se trouva que William Slmplon avait un talent Le talent est une aumône que le ciel met quelquefois dans la besace des pauvres gens. William

fé CAIIAOTÉIRES Et ItÊGiTâ DU TÉ|lt»â.

Simpton était sculpteur. Il y eut des artistes gentils*' hommes, témoin le chevalier Van Dyck. Sir William fit en bronze et en marbre des figures qui avaient une grande élégance. On les lui payait un assez bon prix qu'il touchait d'un cœur humilié, mais fort résigné cependant.

Le fait est qu'à vingt-cinq ans William n'était pas trop malheureux; il ne songeait guère à se brûler la cervelle que deux ou trois fois par semaine, ce qui indiquait, il y a encore quelques années, une situation d'esprit assez satisfaisante chez des jeunes gens nourris du désespoir de Werther, du vaste ennui de René, des tristesses de Childe-Harold. U avait le bonheur d'avoir une condition qui, sans être bien originale, ne ressemblait pas toutefois à celle de tout le monde : les gens qui se Uvrent à Tart, sans être ni ces amateurs ridicules, ni ces artistes proprement dits, qui, les uns par leurs prétentions et leur niaiserie, les autres par leur vie bohémienne, leurs instincts de pie voleuse et leur caractère de Pantalon, appellent la déconsidération sur eux; — ces gens-là se rencontrent, Dieu merci, mais ne se rencontrent pas à chaque instant.

William SUnpton était un galant homme, ne se souvenant hors de son atelier qu'il était artiste qu'à la façon particulière dont l'affectaient soudain certaines formes du monde extérieur et certains mouvements du monde caché. Il était avec les hommes franc, ouvert, plutôt bienveillant que malveillant; toutefois il n'eut

U GOHSDIBNNB. 7f

pas fallu dans une discussion le contredire beaucoup plus longtemps que son père, feu le colonel Simpton. Vis-à-vis des femmes, il était d'une grande douceur, d'une grande sûreté, et malheureusement pour lui d'une grande tendresse. Il avait une nature amoureuse. U pensait sérieusement tout ce que d'autres disent par habitude et façon de parler. Ainsi il croyait que l'amour peut vraiment brûler le cœur| d'une vraie flamme, il était convaincu qu'avec tout le sang de ses veines on ne paie pas assez chèrement la mystérieuse, l'idéale et pourtant la si réelle conquête de ces jolies fleurs vivantes auxquelles tant d'enchantements sont attachés. Enfin, il était un peu romanesque; mais, s'il n'y avait pas^de roman dans la vie, que ferions-nous de maintes choses charmantes, des vieux châteaux» par exemple, des chants d'oiseaux, du clair de lune et du printemps?

C'est par un clair de lune et au mois de mai que commença le roman de William. On sait que le mois de inai est à Londres le mois mondain. Du reste, mois de mai, clair de lune et charme du monde ne se faisaient guère sentir d^ns l'endroit où sir William se trouvait le soir dont il est question. Cet endroit était une de ces tavernes chères au prince Henri quand il traînait encore la débauche après lui sous la forme ventrue de FalstafT. William, assis à l'écart, fumait sa pipe et buvait de la bière. Il goûtait d'abord ce plaisir compliqué que les artistes trouvent dans les tavernes.

7f GAIUGTÉRI6 BT RtOITS hV TEUPS.

les lieux où, grâce à la pipe et au iln, il y a le plu» de fumée et de rêverie, puis un autre plaisir encore qm nm faôl préférer le sort de ee bandit pour qui Vbomme inventa ia potence et la Providence les vau- ^urs, à eelui de cette jolie miss pour qui ont été créés la famille, le sourire, les tartines de pain et de beurre et les lasses de lèé. Willtam Simpton jouissait du pMsir d'être là où nul ne vous sait, nul ne vous cherche, où vous êtes allé sans savoir pourquoi. Il n'y avait qu'im instant il avait quitté sa famille; il ftvait laissé ses deux sœurs et sa mère dans la clarté de la lampe, et il avait respiré cet air fibre de la rue qui nous a fait pousser à tous, à certaines heures, eni sortant de certaines réunions convenables, dîners d'apparat, soirées domestiques, des hurrahs si triomphants, n s'était trouvé à la porte d'une taverne, il avait regardé à la vitre, l'aspect des buveurs l'avait séduit, et il était entré.

Un homme s'approcha de lui au moment où il s'as-^ seyait devant un pot de bière. William reconnut dans cet homme M. Peter Croogh, le propriétaire de la maison qu'il habitait. Peter Croogh était une de ces créatures humaines qui ont de grandes chances pour parvenir à quatre-vingts ans, parce qu'elles n'ont aucune raison pour exister. Il avait près de cinquante ans alors; il avait eu ce qu'on nomme une figure agréable; mais aucune expression généreuse ou élevée ne se peignait sur ses traits, d'où tout charme s'était

hk GOMÉDIUIN^. 79

iMiré* Fdt^r Croogb avait mené une vie de plaisir, fpais de plaisir sans audace et sans grandeur. 'Jamais l^ fortune» qu'il avai^ toujours poursuivie sans b^r^ diesse» ne lui avait donné ^^ei d'pr pour figurer dans les iêtes royales de la yplupté. 11 avait gagné à diriger tour a tour 4es théâtres et des journaux qui faisaient faillite quelque ^gept ^te et sottement idépensé. M^ntenitnt il ne lui pestait plus rien que la maison oà demeurait William, vieille maison sise en un qmv^ tier désert, une santé ruinée et m CiO^r plus ruiné €iicei^« Dans ae cœur, cependant» fleurissait le sentie ment jeune et vivace par exœllenois : Peti&r Croogh ^it amoureux. Il y avait de oela quatre ans^ une pauvre famille était v^nue loger sous le toit de sa maison, dans une chambre où avaient peine à tenir une paillasse et un fourneau. Cette famille se composait d^uq homme qui av^t été boxeur, puis contre^ bandier, et qui enfin s^était fait vendeur de contremarques à la perte de Covetit-Garden^ d'une de ces horribles et douloureuses créatures perdues de seu^ frances et de misère que nous appelons des femmes, et qui pourtant n'ont plus de sexe» enfin d'une jeune fille de quatorze ans, belle sous ses haillons comme la filleule d'une fée. Peter Crqogh regardait cette jeune fille avec plaisir, quand il la rencontrait dans l'esca*? lier. Un jouf, il lui parla^ et fut frappé du son har«monieux et doux de sa voix. Il se demanda, en s'établissant dans son fauteuil à l'heure où il fumait sa

se CARACTÈRES ET RÉCITS DU TEMPS.

pipe, ce qu'on pourrait faire de cette enfant-là, et, con[>.»?\e il avait été directeur de théâtre, il pensa tout naturellement qu'on pourrait en faire une actrice. Au bout de quelques jours, il avait mis la petite en pension chez un vieux comédien de ses amis, M. Nipp. Quelle vie avait menée la protégée de Peter Croogh avant son entrée chez M. Nipp, c'est un de ces mystères que pourraient nous expliquer ceux-là qui se sont faits récemment les Golombs de ce monde formidable, si longtemps oublié, de l'indigence et du vice. Le fait est que l'élève de M. Nipp semblait n'avoir jamais connu ce séjour que nous avons tous fait plus ou moins long dans le jardin de l'innocence. Chose effrayante, aucun sentiment ne Fétonnait, même la candeur. Quand elle prenait le regard d'Ophélie, elle vous faisait respirer des fleurs d'oranger, elle rendait virginale l'âme de ce pauvre Peter Croogh ; puis, un instant après, le dard du serpent sortait de ses yeux bleus à reflets d'or. Eh bien! ils étaient là deux vieux fous à aimer cette mystérieuse et malicieuse créature, le comédien Nipp et Peter Croogh.

Saules et buissons, cachez-nous les mains blanches, lorsqu'elles s'unissent aux pattes de bouc! On prétend que ce vieux Nipp..* j'en serais indigné, mais je n'en sais rien ; ce que je sais, c'est que Peter Croogh, étant encore beaucoup plus amoureux que le comédien, fut, à coup sûr, beaucoup plus maltraité. Le brave homme, au lieu d'un joli chat dont la délicate

U OOHiDinilIB. 9Î

fonrnireet les caresses mignardes auraient réjoui ses vieilles années, avait nourri un tigre qui lui dévorait le cœur.^i elle avait eu le moindre besoin d'enflammer Peter Croogh, cette mauvaise beauté, elle se fût jetée à son cou ; que lui importait? De qui lecueillait ses caresses, elle ne se souciait guère plus que le prodigue de qui recueille son or; mais Peter Croogh était bien assez enflammé. En lui refusant toute faveur, elle ne le détachait point d'elle, et elle le faisait souffrir, la cruauté a toujours été le goût dominant de ce tyran aux cheveux d'or, comme Néron, qu'on appelle miss Jane ; car on a certainement deviné que je parle de miss Jane.

Quoi qu'il en soit, Croogh était plus épris que jamais de sa protégée, et plus que jamais il était loin d'elle. Depuis que la belle avait eu cet immense succès dont le bruit franchit la Tamise, depuis qu'elle était entrée dans les pays lumineux de la fortune et de la gloire, c'était à peine si elle reconnaissait son vieil amoureux. Elle avait par excellence la nature ingrate et oublieuse, et puis le fait est que ce malheureux Croogh était d'un aspect chaque jour plus fâcheux. La mélancolie est si importune et si triste dans des yeux éraillés ! L'affection silencieuse et plaintive du bonhomme, au lieu de toucher miss Jane, l'ennuyait, et cette affection-là pourtant était encore, après tout, le seul titre du pauvre diable à être reçu chez la comédienne ; car, dans ce monde étincelant

ff CARACTÈRES El RECITS 9» TBMPS.

quQ voient se mer autour 4'0ux le talent et la beaulé, au milieu des hommes jeuoesf bi^n faits, spirituets, nobles, riches, que p^ouv^iit iapporter Peter Groogli, si ce n'est sou aeaour, et qui n'était j^ amoureux de miss Jaa^?

Ënûn, Croogh était c^p^ndant toléré quelquefois* Quand il allait voir Tactrice en sa loge après qlJelq^^ grand succès» à oes heures où, avec une munificea^e royale, les souveraôies de théâtre accordent à tout le monde la vue de leur visage triomphant, Peter était ^dmis avec la foule. Il attendait humblement son tour dans le baise-main, et il lui arrivait de temps ^ temps, en effleurant de ses lèvres des doigILs qui se retiraioBt précifHtamment, d'obtenir un regard ou un ipot. Deux jours avant celui où il aborda William Simpton, Peter avait échangé plusieurs phrases avec sa divinité. Au mom^t où il approdiait de sa bouche la main de 1^ comédienne en s'écriant : -r- Quel philtre amoureux vous nous avez fait boire à tous ce soir dans votre rôle d'Ophélla! — miss Jane disait à un jeune lord : ^- Je voudrais avoir ma statuette faite par William Simples. -— Voulez -vous, miss, s'empressa de dire Peter, que je vous amène sir William Simpton 1 C'est un jeune homme un peu sauvage, mais fort aimable, qui de< meure dans ma maison. Jane avait répondu : -- Volontiers, — de ce ton indolent que prennent les femmes faites comme elle, qqand elles voient la possibilité d'accomplir sur-le-champ le désir qu'elles viennent

Là ûOHÉDliWNB. 8t

de former. Et maintenant oh comprendra pourquoi M. Croogh dit à William en l'abordant : — Je bénis le hasard qui a porté vos pas ici, monsieur William. Hier le logis que vous avez le moins hanté, n'est-ce pas, c'est le vôtre. J'ai vainement heurté à la porte de Votre chambre et à celle de votre atelier. J'avais à vous parler, monsieur William , d'une belle dame » d^tine femme célèbre...

-— De miss Jane, interrompît William , qui savait Combien était restreint le nombre des belles dames et dés femmes célèbres que connaissait Peter Croogh.

— Ouï, de miss Jane. Elle a envié de volrses traits divins reproduits par votre ciseau, Si vous le voulez, je Vous conduirai ce soir à sa loge.

C'était une bonne fortune que Sirtipton n'avait aucune raison de refuser. Il n'appartenait pas à cette race exécrable d'artistes qui vont s'installer dans le inonde devant les beautés à la mode avec des regards extatiques ou enfla^l^^és voulant dire : — Que j'aurais de plaisir à rendre tous ces charmes pour une bonne somme de guinées î — mais l'idée d'avoir à faire une jolie statuette bien payép ne lui paraissait pas une idée triste.— Allons, soit, dit-il à Peter, conduisez-moi à miss Jane. — Et la fatalité, sous la forme de Peter Croogh, mens^ WiUjam Sirapton chez celle qui devait brûler sa vie.

II y avait réunion nombreuse dans la loge de miss Jane quand Peter Croogh et William Simpton y pénétrèrent L'illustre actrice venait de jouer pour la seconde fois dans HanUet le rôle d'Ophélie, et son succes» à cette seconde épreuve, avait encore dépassé celui qu'elle avait obtenu à la première. Des monceaux de bouquets odorants s'élevaient dans tous les coins de sa toge. C'était à peine si l'on pouvait remuer dans cette petite pièce où s'agitait une foule de courtisans empressés, rappelant les foules de Versailles ou de Windsor.

Miss Jane était assise sur uu petit sofa en velours cramoisi qui faisait ressortir l'éclatante blancheur de sa toilette. Elle était encore en son costume d'Ophélie» mais de ce personnage virginal elle n'avait gardé que la parure. Une expression hardie, impérieuse» triomphante, avait remplacé dans ses yeux cette expression de candeur profonde et de jeune songerie qui, tout à l'heure, éveillait au fond de toutes les âmes l'essaim des rêves printaniers. Il n'y avait qu'un instant, une secrète et merveilleuse harmonie existait entre Tinnocente mélancolie de son visage et la couronne de fleurs blanches qui entourait son front. Maintenant il

tk GOHtDIBlINB. M

n'y avait plus rien de commun entre l'expression ardente de ses traits et cette pâle guirlande. Je crois vraiment qu'à cette transformation miss Jane avait gagné, bien loin de perdre, en irrésistible attrait

C'était ce que pensaient» à coup sûr, tous ceux qui Tentouraient ; c'était même ce que lui disait le beau doc Lionel de Norforth d'une façon qui semblait la charmer et qui n'avait rien de piquant cependant, car l'esprit n'était certes pas l'apanage de ce brillant seigneur; mais il était jeune et de haute naissance» il avait un grand nom et toutes ses dents» que laissait voir a chaque instant un vaste sourire amené par une vaste sottise. Il était de ces hommes qui poussent certains auteurs élégiaques à dire toutes sortes de choses désagréables au ciel sur la répartition injuste de ses faveurs» et qui égayentou ennuient tout simplement les honnêtes gens, suivant que ceux-ci sont disposés à prendre le ridicule de bonne ou de mauvaise humeur. Ces hommes-là sont toujours fort bien accueillis par une espèce de femmes très-charmantes et très-nombreuses» j'entends par ces créatures de plaisir qui excitent Tattendrissement des poètes râpés et malades» et qui» elles, ne s'attendrissent guère sur eux*

— Sur l'honneur» s'écriait Lionel» je vous préfère» vous, miss Jane» à toutes les femmes qu'a créées William Shakspeare. Je suis enchanté quand vous sortez de leurs corps pour rentrer dans le vôtre.

M CARACTÈRES BT «ÉfilTS W TEMPS*

— Certes, dît alora d'un ton à la fois grltre tl fleilÉ un personnage qai était assis à coté de la comédienne avee une physionomie maritale, un air de béatitude et d'autorité ; certes, miss Jane est vaTissante, je 1% . trouve plus que personne, quand elle est elle-même, mais évidemment elle nous fait éprouver des jouis-» sanoes d^un ordre plus élevé quand, confondant sa pensée avec celles des grands maîtres^ elle mêle i la vie reiistanoe idéale de leurs créations. Ainsi dans ce personnage d'0phélie,8i chaste, si rêveur, si..*

Ahl c'est vous, Peter f fit miss Jane au milieti de cette tirade qu^elle semblait heureuse d'interrom*» pre; qèUcb p^ur hasard M. I^mpton qui se tient der^ rièrevousl

~ Oui, miss, répondit Croogh, je vais vou« le prd» senter officiellement. -- Bt^ prenant William par li main : -«^ J*ai Thonneur de vous présenter, miss Jane^ mon jeune ami sir William Simpton. Aussi distingué par son talent que par sa naissanee» sir William.» <

~ Monsieur Simpton , interrompit miss Jane Oii tendant la main à l'artiste avec un lalsser-^aller où sd mêlaient deux puissants attraits : Tétourderie dapMK cieuse d'une jolie femme et la grâce expansive d'uiie actrice; monsieur Simpton, vous me connaissez, je respère, et je vous connais aussi. Sautons la préfoce de Peter Croogh, et commençons tout de suite le livié d'amitié. Tenez, pour que je voie d'abord votre façoÀ de méjuger, dites-moi à qui vous donnes raison deeês

Là COM^DISNIIE. 8T

WjBssieur& Il s'agft da savoir si je inapx mieux quand je suis moi-même ou quand je suis un personnage de 3bp^kspeaF6. Le â«c (i^ Norfortb, que j'ai ^MpçQtmé toujours d'ctre trè^-iUettré, m*aime mieux qi^ani} jç ^is iQiss Jaae. J[^ plais plus à lord Damville, dqnt vous connaissez bien certainement le goût pour l|3s lettres, quand je suis Juliette ou Ophélie.

— Bh I miss» dit Simptoo, sur la scène ou bors de }a scène, faisant tourner des milliers de têtes qu n'en fais^t tourner qne deux on trois» vous êtes tonjourg ypusrmême. Ce n'0st pas Sbal^speare qui vpus anime, c'est vou^ qni animez jSbak^peare. La rêverie candide d'Qpbélie, la mélancolique tendresse dç) Juliette, vous )es n^vez, comme vous ^vez ce| entrjain plein de cb^rme que je ne connaissais psMS^, nisiis que je vais we mettre à adorer.

— Ah l sir William, nous antres, reines de théâtre, pous sommes donc aussi malheureuses que les vérit^les reines. Ce n'est pas un ami, c'est un flatteur que vous m'avez amené, Peter Croogh.

Puis, quittant les notes tendrement boudeuses que sa voix venait de prendre, elle ajouta d'un ton de fantasque et hardi enjouement : - Eh bien, je l'avouerai, quand ils flattent bien, j'aime les flatteurs. Voilà qui est convenu ; je me crois fort au-dessus de Sbakspeare,

— - Et vous avez raison, miss Jane, repartit Simpton du même ton; ce qui est bien certain, c'est que j'ai beaucoup plus de plaisir à me trouver avec vous que

sa CARACTÈRES ET RÉCITS DU TEMPS.

je n'en aurais en à me rencontrer avec ce garçon boucher.

Évidemment, Simpton réussissait auprès de miss Jane. Aux façons intelligentes, capricieuses, quand il le fallait enthousiastes d'un véritable artiste, il joignait une désinvolture native de grand seigneur à faire envie au beau Lionel. Du reste, William n'avait pas grand'peine à briller entre le duc de Itorforth et lord Damville. Lord Damville s'aimait beaucoup et il n'avait pas complètement tort, car il était plein de bonnes qualités. Il était d'un caractère doux, d'une humeur obligeante ; il pensait sur les autres comme sur luimême une infinité de choses agréables qu'il n'éprou* vait aucun embarras à dire. Voilà , avec une fortune assez considérable, de la naissance et de l'élégance» ce qui lui faisait trouver presque partout sa bienvenue ; mais, au demeurant , comme on dit dans la langue d'Amyot, c'était un esprit faible, borné et ambitieux ; oui, ambitieux, voilà le grand malheur. Lord Damville avait une âme à la fois molle et ambitieuse. Son ambition avait des buts de toute sorte. II avait eu envie d'abord d'être un écrivain politique; mais comme» d'une part, il n'avait aucune idée sur les ifaits ni sur les principes, comme, de Tautre, il craignait, par excès de bonté, d'être désagréable aux per^nnes, cequ'il avait écrit n'avait pas un caractère très-piquant. Il avait songé ensuite à se faire écrivain mondain, et avait 'composé un roman de highUfe; ce roman était

LA COMÉDIBNNti. 89

curieux ^D ce qu'il établissait d'une façon incontestable une vérité fort consolante pour les écrivains qui vivent hors du monde : c'est que mener la vie élégante est ce qu'il y a de moins nécessaire pour la bien décrire. Le mauvais succès de son roman n'avait point découragé Damville. Il se dit très-sérieusement qu'il était victime de ses çnnemis politiques, et il conserva ses espérances littéraires. Cependant il résolut de faire quelques instants trêve à ses tentatives. Il voulut laisser aux dieux qu'irritent toujours les audaces de Prométhée le temps de s'apaiser. Ce fut dans un moment où son esprit goûtait un repos mélancolique que commencèrent les agitations de son cœur. Il rencontra miss Jane ; ce fut d'abord sa vanité qui s'éveilla. Il pensa qu'une liaison avec une femme célèbre serait fort convenable pour un homme comme lui ; puis, comme il avait une âme facile aux tendresses, ce pauvre Damville^ quand il fut l'amant de miss Jane, devint très-épris d'elle. Grâce aux caprices de la malicieuse créature, il éprouvait toutes les souffrances d'un amoureux; par sa nature, c'était un mari , le plus honnête, le plus dévoué , le plus infatigable et le plus fatigant des maris. Il rendait à miss Jane toutes sortes de menus services : visites chez les journalistes, discussions avec les directeurs de théâtre, il se chargeait de tout ; mais aussi quelle part il réclamait dans une vie faite pour la liberté des bohèmes \ Dans sa maison, dans sa voiture, dans sa loge, miss

9% GAKAGTÈRIft BT lÉOiffS DU TEUPS.

Jâne l'avail toujours auprès d^Ue. C'était iffieo3Qb»« et une ombre qui n'était pas muette, que la «Aliielif fetise actrice traînait toujouf s sur ses pas. DâmTtUe ^rét^dait diriger rillustre artiste dans sa earrièrf dramatique. Il iui dennsâl des conseils contkiuete sur le» rôtes qu'^Ue devait prendre et sur la ma^ nière dont elle devait les jeoer. Quand elle airsft «u quelque gi^utid succès, il éprouvait de profondes jouissances d'amour-propre; eeux qui venaient léli* citer miss Jane après une première représentation le trouvaient assis à côté d'elle, portïmt stir le front Veii^ pression triomphaaite d'un homme à qui sa f^nmè vient de donner une paternité souhaitée ardemmenti €kaque crêatton nouwUe de inîss Jane, comme il disait> en empruntant aux journalistes leur tangage» lui donnait une semaine d'ivresse, un mois d'orgueil. Comment diable, me dira-t-on, miss Jane le suppoN tait-elleî Les vrais bohémiens ont des heures où ils sont las àfi la vie bohème. Dans toute vie bien fratichement déréglée, le caprice pour une vie régulière a sa place. Notre actrice avait eu tout à coup la fantaisie d'être comme mariée ; puis à ce désir s'en était joint un autre, fort concevable chez une artiste , surtout chez une artiste britannique, un désir de vanité. Misa Jane avait désiré faire la grande dame, avoir un salon où viendraient les hommes les plus considérables des deux chambres , et ce qu'on nomme des littérateurs éminents. Rien ne l'amusait plus, elle^ la fille ardente,

i&doH^pAée» swvage, dp idaisir et delà liberté, qm de jDiief à la personne com^mbïe. Elle voulait enleinto ceux qm avaient admiré son f égard enflammé, son ioir fiéUieuae pavale, son caradèfé de poésie bnUante et désondonnée, s'extasier sur sa manièm de traiter h «piestion des céréales» muflBUjper à son or«iUe i^ Qu'elle est étonnantel e'estladîsUnction même; lady*^^ fi'a pas uneneilleiure tenue; elle peut tout ce qu'elle vent. — Par ses relléités politiques ^ ses babîtudes léfàionables, lord Damville s'étail taouvé en mesure de doi^er à mm Jane le saioa qu'elle avait rêvé. Il avait réuni autour d'elle la fleur des hommes graves et des ho^mmes frivoles, ces beaux obifs qui enttan^ <Faffaii«s,etces hommes d'affaires qui sont si singulier rement oisifs. Tous les goûts, toutes les opinions étaient représentés ehex miss Jane; on y rencontrait et les soutiais de Taristocratis et ces élégants défen-» seurs du radicalisme^ qui, en attendant le jour où leurs doctrines détruiront la vie mondaine, se font mondains avec délioes. Enfin miss Jane avait une mai* son ouverte, et une maison oii l'on allait en sortant d'un dîner d'ambassadeur ou d'une soinée de ministre. Elle supportait donc lord Damville, mais il y avait des moments oh elle en était bimi lasse.

Le soir ot Peter Croogh lui présenta William Simpton, elle était dans un de ces momeits-là. Damville Favait toute la soirée irritée d'une façon particulière par ses dissertations sans fin sur la littérature dra-

M CâRâCTÈRES BT RÉCITS DU TEMPS.

matique. L'honnête Jord avait parlé comme un professeur d'athénée, sans s'apercevoir du mal de nerfs qu'il donnait à l'objet de sa tendresse. Il s'écoutait et se charmait, cela lui suflSsait Miss Jane avait essayé de se distraire en causant avec le beau Lionel ; elle n'y avait pas réussi. Lord Norforth avait la prétention de rappeler Hamilton, comme lord Damville avait la prétention de rappeler Falkland. Le genre de sottise vers lequel se tournait Jane était tout aussi fatigant que celui qu'elle quittait. Simpton, avec son regard intelligent, àa parole neuve et franche, lui plut beaucoup. C'était ua air vif et frais qu'il faisait pénétrer pour elle au milieu d'une fade et pesante atmosphère; elle lui demanda de commencer sa statuette dès le lendemain.

Simpton, en revenant chez lui le soir avec Peter Croogh, n'était certainement pas amoureux de la comédienne. D'abord, quoiquefort jeune et fort romanesque, il n'était plus cependant ni assez romanesque» ni assez jeune, pour être emporté par un regard, dans le pays des tendresses comme un prince de contes ' de fées; puis il s'était fait contre les liaisonsavec les actrices tous les raisonnements que peut se faire à ce sujet un homme qui a peu d'argent et beaucoup de dignité. Toutefois les yeux, le sourire et la voix de miss Jane étaient bien présents à son esprit» et il écoutait sans fatigue Peter Croogh lui raconter avec l'expansion d'un écolier à son premier amour

LA COlléDIBNNtfi 99

maints détails sur cette ingrate beauté. Tous les deux, William et Peter, marchaient le long de la Tamise où se réDéchissait alors la plus romantique des lunes.— Oui, je suis convaincu, dit Peter, en levant tout à coup ses yeux vers ce monde si mystérieusement cher aux amants et aux po^s, qu'il y a eu des nuits où cet astre a pris pitié de moi. — Simpton réfléchit sur cette effrayante puissance de miss Jane qui donnait à Peter Croogh ridée de songer à la lune.

Au jour et à l'heure qu'elle avait indiqués, miss Jane se rendit chez Simpton; malheureusement, lord Damville l'accompagnait Toutefois le sculpteur trouva rapide le temps de sa première séance. D'abord, il prenait un plaisir infini à contempler le visage qu'il reproduisait; puis l'esprit de la comédienne le charmait. Ce n'était cependant ni un esprit élevé, ni un esprit profond que celui de miss Jane. On était même étonné de ne pas rencontrer dans la conversation de la grande actrice un sentiment plus original et plus vif de l'art qu'elle pratiquait si merveilleusement; mais ce qui occupait et déduisait en elle, c'était une mobilité incroyable d'intelligence. Elle entendait tout d'une façon amu-* santé; il était une chose qu^elle entendait d'une façon

#1 GARACT^im Mt ÏÊâKXSS »C TEMPà.

sublime, c'était la ooqmtterie. ConÂitii Céfimène manquait degranésor auprès d'elle I Céthaène auprès de miss Jane, quesaift^fe? c'était te pi^mievinarî iFena pvès d'Othello. 0n sentait qu'elta faisait la ehasse «n oœur8> oomme tes Ii^eiis font la; ebasse aux tigres^. Bile les poui^irait avee une ardeur pœsionnée, les forçait et ne les quittait que haletants d'abord, puis isortellement frayés. Simpten tenait bon contre leè plus meurtriers des regards; eepondaUt il sentait eit son âme dinquiétants symptômes.

Quand miss Jane fut partie après cette première séance, Peter Groogh, qui fcvait obtenu de venir Voir poser son idole, aperçut un mouchoir sur le fauteuil que Tactrice venait de quitter, un de ces mouchoirs ée t^nuber, parfîmes n garnis de dentelle^ qui semblent faits uniquement pour essuyer des pleurs romanesques ou des larmes de volupté. L'ancien directeur de théâtre se précipita sur ce précieux objet, et le Couvrit dé baisers; puis il se mit en devoir de le ca^ cher dans son sein, c'est-à-diré entre un vaste gilet de drap marron et un gilet de flanelle. William arracha vivement à Croogh ce mouchoir si teildrement choyé, en lui disant : — Mon cher monsieur Croogh, je veux demain rendre à miss Jane son mouchoir. Moi, qui e& te bonheur de ne pas être, comme vous, entre les griffes de l'amour, je ne veux pas avoir l'air d'un amoureux, surtout d'un de ces amoureux qu'une fleur ou un petit morceau de toile jette dans des extases. —

pQis, lor^tte Peter Groogh 8e fut retiré» abandonnant, le pauvre homme, sa chère relique, William^ à son tMr, prit enti» ses mams ea tteucboir qu'U avait posé sur im chevalet II se mit à le regarder atlentivementt et à y chercher une émanation de la ^uinnante créat«re qui le jetait tout à l'heure dans wm si chaude ati&osphàr«. JEbifin, insensiblement, il rapprocha de ees lèvres, et, par un brusque meuvement, il y pion-* gea toute sa bouche. Alors» avec un véritable élan de colère, il lança le mouchoir sur le fatèlQuil où Peter Groogh Tavttt pris, et s'en alla dans te iacdia jbimer Qt! d^are. Le beau moyea, à vingl-cinq ans^ quand) m se sent près de devenir amout6tix,.qiie de s'en aU«r fomer un cigare dans u« jardiii I

Le lendemain, étatt-ce une tn&j^ratidn de son humeur ou calcul de coquetterie ? miss Jane fut moins ailiaçante ; elle latôsa Damville laire des dissertations sans fin sur Tart dramatique. Toutefms, de temps en «amps, pendant que le pauvre lord discourait gravement, elle avait de petits bâillements qu'une rapide et brâlante œillade rendait pleins de grâce et d'espérances pour Simpton.

Le surlendemain, elle Bmem, avec elle le beau duc de Norforth, puis un«* homme politique qui avait la prétention d'être homme à bonnes fortunes, et elle fut franchement coquette de l'ordinaire coquetterie. Elle eut pour tous des regards pleins de promesses et des paroles caressantes. Il y eut un jour {c'était la

9é CARACTÈRES Et RÉCITS DU» TEMPS.

dernière séance qu'elle avait à donner à William) oii elle vint seule.

Quand on se trouve seul avec une femme pour laquelle on se sent un vif attrait et qu'on n'a pu voir qu'avec contrainte^ le premier sentiment qu'on éprouve, c'est un sentiment des plus violents de joie et d'espoir. On est seul, on va pouvoir parler enfin; on n'a plus de poids sur le cerveau, ni sur la poitrine. Rien ne vous empêche de prendre votre vol. En ce moment-là, souvent les mauvais destins inspirent à celle vers qui vous vous élancez l'idée de vous casser les ailes. William Simpton, oubliant toutes ses résolutions de retenue, de réserve, de dignité vis-à-vis des actrices, ne voyant plus qu'une femme jeune, belle, séduisante, seule avec lui dans son atelier, venait de s'écrier d'une voix émue, avec un regard enflammé :

-*- Quel bonheur de vous voir enfin, miss, seule sans lord Damville !

—J'ai vivement regretté, fit miss Jane d'une vo^ glaciale, que lord Damville ne pût point m'accompagner aujourd'hui ; mais il était obligé de donner sa matinée au travail.

— Ah 1 lord Damville travaille, reprit Simpton d'un ton blessé et ironique ; s'occuperait-il, par hasard, de quelque composition littéraire? Beaucoup de gens en seraient ravis, miss, car lord Damville a des ennemis malgré son parti pris de bienveillance universelle.

— Oui» monsieur, des ennemis qui sont parvenus a fausser le jugement du public sur la valeur fort incontestable, suivant moi, de son esprit et de ses œuvres. J'aime et j'estime beaucoup lord Dam ville, monsieur Simpton; je lui trouve autant de hauteur dans l'intelligence qu'il a de bonté dans le cœur.

— Ha foi, miss, reprit Simpton en homme décidée jouer gros jeu, parce qu'il se sent une partie unique à perdre ou à gagner, s'il a de la bonté» vous n'en avez guère; car en ce moment» sans but aucun, ou plutôt dans une intention damnable, celle de me faire souffrir, de m'exaspérer, vous me dites sur lord Damville ce que vous ne pensez pas» ce que vous n'avez jamais pensé. Ce peut être un homme fort honnête, d'un commerce très-sâr ; mais vous savez parfaitement que c'est un sot J'ai dit le mot et je le maintiens. Ce que j'exprime en franches paroles aujourd'hui, vous saviez fort bien l'exprimer l'autre jour en expressifs regards et en significatifs bâillements, pendant que lord Damville faisait un cours sur Shakspeare. Ditesmoi» miss Jane, que vous n'avez jamais aimé et ne voulez jamais aimer aucun homme, mais ne cherchez pas à me faire croire que vous aimez lord Damville.

— * Vous avez raison, fit miss Jane, changeant tout à coup de voix et de visage; je n'ai jamais aimé et n'aimerai jamais personne, monsieur Simpton. Je juge fort bien lord Damville : il m'ennuierait comme il a toujours ennuyé tous ses amis et toutes ses md-

9^ CARACTÈRES ET RÉCITS m tBUH.

tresses, si celui-ci {B'eoauyait plus ^ue celui-là, si cette chose m'ennu jait j^lus <iue cette autre; mais je suis à peu près insensiblei mou pauvre monsieur SUsk ptOA, eu dépit de ces airs passiauBésrpar lesquels je vois bien qu0 vous vous laisser tr()im|)er vous-même» malgré votre esprit éclairé. Dans m tête» il y a eu trop de flamme; m^teuaut il n'y a plus que de la cendre. Dans mon ccaux^ J^ ^'ai jamais eu que le néant. Je bâille par babitude^à c^ que je sais être ennuyeux, comjne je ris par habitude à ce que je saJs être amusant. Ennui, ami^epent, ces mots-là ne me représentent rien, du moin$Jila ne m'irritent pas. J'en saifi d'autres qui n'ont pas pour moi fixi& de sens et qui me causent d'incroyables impatiences; ce sont ceux qu'on me répète sans cesse, d'amour, de tendresse, de passion. Je suas jsûire d'avoir aimé très^ardemment Vatty je ci:ois avoir aimé un peu le public; mais un homme> monsieur Simpton (et miss Jaae prit le sourire d'un Mépbistophélès en jupons), un de ces hommes comme j'en ai vu tant, qj^i croient niaisem^t, en se meil,tant à vos genoqx,vou$ ouvrir les portes d'un monde i»ouveau et enchanté, je suis sûre que je n'en ai. pas aimé et que je n'en aimerai pas. C'est si vieuK et si peu mystérieux» l'amour I

Miss Jane trouvait pl^sir, en cet instant, à jouer ce pôle d'âme implacablement aride, amère et désabusée, qi^i a flatté tant d'esprits depuis l'inauguration de la raillerie et de la mélancolie infernales avec Goethe et

Byron. Probablement elle allait encot^e changer de personnage, quand lord Damyille entra. I^rd Damville avait cet air posf et content (k luj qui ne le quittait pas un instant, il baisfi avec i|ne grâce onctueuse la main de miss Jane; fit le plus convenablp salut à WUUam Simpton, s'assit et se mit à parler du ton d'un homme qui se veut et se proit aimable* Mi$$ Jane fut sombre et Simpton fut rêveur. ^ la fin de cette séance, la statuette était terminée.

-r Demain, monsieur Sijnpton, dit miss Jane f4 .prenant congé de Tartiste, j'exposerai votre cpuvrjç dans moa saloji; après-demain, j'espère que vpuç tiendrez me voir dans ma loge. Excusez-pioi aujourd'hui ^1 je ne vpiis témoigne pas plus de reconnaissance et d'admiration ; je suis fatiguée, je sou£[re.

ff Vous avez fait, monsieur Simptop, une fort belle chose, dit lor«î Damyijle avec Tiaccent çojennel d'up jç^ri qui prend la parole ^u nom de la communauté ; soyez bien sûr que miss Jahe apprécie comme mo| votre talent, m^s, eu ^ qualité de femme et d'Artiste, mfss J2|ne a je droit çi'être impressionnable^ mçr bile, même capricieuse : p*est unç véritable ^eflsitive.

Sur cette copiparaispn poétique i'uuc si étincelante lipuyeautç, loyd pamvill? s'arrêta avec un sourirç sfttisfait.

— Tout artiste, dit William Simpton eij jetant mj regard ardent etr triste sur miss fanp, éprouve un vé*ritable chagrin à se séparer de l'œuvre qu'il finit.

tOO CAKâCTÈRES BT RÉCITS DU TBIIPS.

Moi surtout, j'ai le droit d'être affligé, car ce n'est pas de mon œuvre seulement que je me sépare.

<v — Ah 1 monsieur Simpton , dit encore lord Damville avec bonté, nous ne romprons pas, je Tespère, les charmantes relations qui se sont établies entre nous depuis quelque temps.

Et il fit un signe à miss Jane pour qu'elle dît quelque chose d'agréable au sculpteur.

La mystérieuse créature baissait la tête. C'était présent son humeur et son plaisir de garder le silence. Ce silence, du reste, elle le savait bien, avait, par son étrangeté, quelque chose dé plus propre à émouvoir Simptdn que toutes les louanges du monde. Au moment où elle se retirait , comm^ par un mouvement involontaire, elle tendit la main à l'artiste, toujours sans lui parler.

— Quelle âme perversement coquette ! se dit William quand il fut seul , savamment et cruellement capricieuse I Comment peut -on aimer une pareille femme !

Puis, en regardant la statuette qu'il venait de finir, et en s'arrêtant dans cette^pensée qu'il avait exprimée tout à l'heure de sa séparation avec le plus charmant ou le plus occupant des modèles, il sentit, chose incroyable, comme des larmes qui montaient à ses yeux* Il pensa qu'il s'était couché trop tard la veille» qu'il avait travaillé avec trop d'ardeur dans cette séance, enfin qu'il avait les nerfs malades.

U GOMÉPIBMNB. iQI

William ne manqua pas d'aller à Coveni-Garden le jour où miss Jane lui avait dit d'aller la voir dans sa loge. Il se rendit au théâtre de bonne heure, et assista aux cinq actes A*Hamkt. Jamais Ophélia ne lui avait paru plus touchante que ce soir-là. Simpton était debout près de la rampe ; il lui sembla tout d'un coup que le regard de miss Jane venait de rencontrer le sien. Tous ceux, le nombre en est grand, qui ont aimé des actrices savent quel incroyable effet produisent ces regards, qui, au milieu d'un scène, devant tout un public, du sein de l'éclat d'un théâtre, tombent tout à coup sur vous, furtifs et brûlants. William se sentit remué jusqu'au fond de l'âme.

La pièce finie, il traversa d'un pas rapide lés corrido;*s du théâtre, et se rendit à la loge de miss Jane. Il se trouva au milieu d'une foule de visiteurs. Lord Damville n'était pas là. Miss Jane lui donna la main et l'accueillit avec un sourire aimable> mais banaL A peine fut-il assis qu'elle sembla l'oublier complètement. Elle parlait courses avec lord Norforth. En ce moment, le rôle qu'elle paraissait avoir adopté était celui de l'élégante la plus ifigratement, la plus désespérément futile qui ait jamais traversé les allées

lOS CARACTÈRES ET RÉCITS DU TEHP8.

d*Hyde-Pàrk. La conversation du beau Lionel semblait répondre à tous les besoins de son âme. Elle avait Tair de manger avec plaisir et appétit le même foin que lui dans le même râtelier. Cette soirée-là n'était pas donnée ^ux hommes politiques, mais à la jeunesse dorée, aux muguets, au3^ rafiSinçs. Quand la conversation sur les courses îu{ épuisqe, on s'entretînt longuement d'un duei qui avait çù lieu le 'malin. Toôs ceux qui étaient là parlèrent de leur courage à nicftâ couverts, avec ua sourire qjç discréèoh'vantiarde, dés airs fanfarons de podestie qui irritaient singulièrement l'âme liorinêtement et simpléfaiént brave de ^impton. William était tombé dans un de ces silehcèâ 4'p|i l'on ne |)eut plus sortir sans embarras, parce qu'ils vous ont mis tout à fait jen dehors de ce qui sB dit autpur de vous. Il avait grande envie de se retirer, et cette puissance mystérieuse qui vous enchaîne dans les situations pénibles ou fausse^ le clouait sur son siège ; puis, je le crois bien, iï était retenu aussi par je ne sais quel vague espoir, quel secret instinct. Mîss Jane ne lui avait pas adressé jifne parole flatteuse sur sa statuette, qui avait dû être la veille, chez elle, Tolijet de tous les propos. Il Ip sembiaît au'il y avait là ^une conduite arrêtée, dont il voulait avoir le secre't. Enfin, pour maintes raisons, et pour celle-là surtout que miss Jane, dans sa frivolité, était aussi charmante que dans sa gravité ou dans son enthousiasme, il restait.

LA COMÉDIKNIIK. lOS

Le beau Lionel et ^es amis avaient, ce soir-là, un souper chéz'iih pctÂf prince allemand détrône, qui se consolait de sa <ïesiihee en buvant du vin de Champagne, et se vengeait dé rbumsmité en faisant des dettes. Ils se retirèrent d'assez bontie heure, William resta seul avec miss Jane.

Quand il n'y eut plus que William auprès d'elle, quand lé silence eut kuCcéSé au bruit qui remplissait sa loge, la comédienne ihcRna 'sa' têie 'sur sa poitrine dans une attitude de songerie profonde, montrant aux regards enflammés dé Sîfnptiri, dans lé mouvement le plus attratyaht, dah^'lài plus gracieus^e des lignes courbes , ^n cou bldnc siir teqiiiel se jouaient, dans Bne chaude luinière, îîùélqdés cheveut échappés au peigne ; puis tout à coup elle releva le front, fixa sur William un regard éblouissant et d'une expression toute nouvelle, non plus le regard d'une femme mondaine et coquette > mais celui dé là biuse de Shal^speàre, telle que l'aurait peinte Raphaël. Elle se leva, et, se dirigeant vers Simpton * * '

— Voui^avez du génie, lui dit-elle; votre statue est un chéf-ffœuvre ! Hier, toute la journée, je Tai regardée, et j'ai admiré. le ne sais pas comment tous ces dots qui étaient ïà tout à î'hèurfe peuvent m'aimef, carilfe ne me connaissent pas. Vous seul vous m'avez vue telle que je suis, lîefle tjue je veux êtfb. Laissezmoi vous remercier. '' '

Et, par un niouvement inattendu du plus soui^êi^

104 CARACTÈRES ET RÉCITS DO TBlM.

rain, du plus irrésistible des charmes, elle mit sur le front de William un baiser. Simpton smsit les deux mains de la comédienne» les appuya sur sa bouche, et, pendant un instant, ne sentit que flammes et parfums en son cerveau.

Puis, quand il put parler :

— Mais vous me trompiez donc avant-hier, dit-il; vous n'êtes donc pas morte à tous les sentiments ardents et généreux, vous vivez donc?

— Je vis pour vous ce soir, dit-elle.

•— Oui, ce soir, repartit impétueusement William; mais demain, demain, vivrez-vous pour moi encore?

En ce moment, on entendit une porte s'ouvrir et un pas dans la petite pièce qui précédait celle où cette scène se passait

— Voici lord Damville, dit miss Jane à voix basse; demain, à midi, venez chez moi, je serai seule.

Lord Damville s'était cru obligé, pour ne pas rompre avec son passé politique, d'assister à un dîner ministériel et d'aller se montrer à un bal d'ambassadeur. Il revenait haut cravaté et ganté exactement, dans toute la sévérité, toute la raideur d'une tenue officielle. William lui trouva cet air indéfinissable, portant à la pitié et au sourire, que les amants trouvent aux maris quand ils les voient rentrer au gîte conjugal à la fin de certaines soirées. Damville n'était cependant ça^ \e mari, et William surtout était encore !i^iep loin 4'être l'amant de miss Jane.

U COMiMBNNB. tOft

Le lendemain , William Simpton , au moment oo il quittait son logis pour se rendre chez miss Jane» reçut le billet que voici : c Ne venez point à midi, cher monsieur, je suis obligée de sortir dans la mâtiné avec lord Damville; mais soyez assez aimable pour venir à six heures me demander à dîner. Vous vous trouverez avec quelques hommes distingués, qui me sauront un gré infini de les avoir réunis à vous. »

Il n'est pas un mot de cette lettre qui ne mît William en fureur. A l'instant où il se croyait emporté avec miss Jane dans le monde excentrique et passionné de Tamour, le voilà qui retombait dans les plus glaciales et les plus banales régions de la politesse. A la pluce d'un entretien ardent et solitaire» on lui offrait une réunion avec des hommes distingvés! Ces derniers mots surtout lui causaient des transports de rage. — Non, se dit -il, je n'irai pas à son exécrable dîner t

A six heures moins un quart, il se dirigeait vers la demeure de Tactrice. Il allait la voir au moins, et lire peut-être sur ses traits l'explication de son étrange conduite. Enfin il vivrait, carà Tâge qu'avait alors William, on a beau être guerrier ou artiste, ambitionner une

yGoogk

106 CARACTÈRES ET Rl^.CITS DU TEMPS.

grande place parmi les hommes, c'est par les femmes surtout que l'on vit. Dans J'élégant salon où fut introduit William, lord Damville et le duc de Norforth étaient installés déjà : c'étaient deux de ces convives distingués que miss Jane avait promis à Simptoa. La maîtresse du lieu ayajt pris ses airs les plus convenables : elle parlait d'un ton jç^sjaré et m se permettait que dçs ^epoti-SQuriri^s. Sous tous ce$ airs réservés, sa beauté avait quelque ctiose de brûlaiït. Elle était vêtue à Tespagnole avec un voile noir sur ses cheveux blonds, une rose royge» couleur des amours $fu[)glaivtes^ jetée dan$ ses lumineuses boucles. Ses épaules, an milieu des garnitures de deatelle, étaient plus attrayantes et chargées d'ivresse que le vin d€} Chypre dans uae coupe romaine. Elle réjp^Qdqit autour d'elle la, chaleur et le frisson.

Après Simpton arrivèrent enGOjre àm% convives. L'un était un ambassadeur auti^icbienv la prince d^ Nipperg. Le père (lu prince avait été l'un des grands seigneurs les plus spirituels du siècle dernier. Maltxeusement, trop prodigue ^ son esprit, il n'eu avait rien laissé à son fils. L'autre était le duc da Penajr^, «rand d'Espagne de p;«mière classe, posaes^^ur d'une immense fortune, et plongé cbns m auguste aàriir tissement. Quand l'Autrichien et l'Espagnol furent arrivés on se mit à table.

Encore si le vieux prince de Nip^perg s'étiHt horoi à manger tout le fonds d'esprit qui aurait pu revenir

u coifibiENNB. la?

a son fils; mais il lui avait laissé, par son nom , une écrasante dette. Le prince actuel de Nipperg, par sentiments de famille, parpiété fiUale, voulait absolument faire, vis-à-vis des artistes et des gens du monde, les frais qu'aurait faits son père. Toujours il se trouvait à court; c'est une justice à lui rendre : il support tait parfaitement sa pauvreté; on pouvait croire qu'il ne la soapijo&nait pas. Lorsqu'il scit que William Simpton était sculpteur, il voulut parler statuaire. Il s'extasia sur les narines de l'Apollon du Belvédère. Ce qu'il dit, tord Damville allait le dire. Lord Damville et le prince de Nipperg étaient faits pour s'entendra perveillwsement. Toutefois le prince de Nipperg avail 4uel(;^e chose de plus léger im& ses prétentions, cela va sans dire* Représentafit de la cour de Vienne (Vienne avait une cour al<»>s ; Ht civilisation n'y avait pas en'core éles^é des barricades], il avait un tour moins ecDstitutioanel dans le discours et dans les idées. Le beau Lionel, qui, lui, s'était fait le représentant de la oeur de Charles II, était d'une légèreté étourdissante. B jetait au miUeu de toute conversation sérieuse le rire dont les marquis, autrefois assis sur la scène, le dos tdurnéau parterxe, interrompaient les tirades de tragédie. Leduc de Penarez mangeait avec application et buvait avec solennité. La tristesse envahissait WiN liam Simpton.

Par son nom, il n'avait aucune infériorité; par son esprit, il avait une supériorité incontestable vis-à-vjs

de tous ceux qui étaient là; mais il n*était pas de leur inonde, car William Simpton n'était d'aucun monde, à bien dire. S*il avait eu de vrais châteaux, comme ceux de son oncle le marquis de Colbridge, peut-être Simpton aurait*il beaucoup moins habité les châteaux d'Oberon et de Titania. Faute des magnificences de la vie réelle, il s'était jeté dans les splendeurs de la vie imaginaire. De là lui venaient cette fierté rêveuse, ces dédains mélancoliques avec lesquels les hôtes des pays enchantés traversent cette vie. De là lui venaient aussi parfois un ennui très-précis, une très-positive amertume. On est condamné à errer seul dans les palais de la fantaisie avec les fées et les génies ; on n'y reçoit pas ceux qu'on aime. William Simpton aimait fort cet Espagnol, — c'était le comte de Villa-Medina, — qui brûla sa maison pawr embrasser sa dame; mais il lui manquait une maison à brûler. Il s'apercevait en ce moment que miss Jane sentait au moins aussi vivement que lui combien cela lui manquait. Cette femme, qui semblait hier si abandonnée aux charmes de l'art, de la poésie, était aujourd'hui tout entière à la magie du luxe, de la fortune, de toutes les grandeurs sociales. Elle caressait Norforth par un petit sourire grondeur dans ses prétentions à l'étourderie; elle caressait le prince de Nipperg par un sourire de fine approbation dans ses prétentions à la spirituelle amabilité ; enfin elle encourageait, par un regard d'intérêt onctueux, la manière dont buvait et mangeait le

due de Penarez. II y avait deux hommes seuls pour qui elle ne faisait point de frais, lord Damville, qu'elle traitait en mari, et notre ami William Simpton, qu*elle semblait n'avoir jamais traité ni ne vouloir traiter jamais en amant.

Après le plus ennuyeux des dîners commença pour William la plus ennuyeuse des soirées. Le salon de miss Jane était amusant ce jour-là comme un salon ministériel. Toutes sortes d'illustres personnages y arrivaient pour lesquels la comédienne se mettait en frais de graves façons. Lord Damville triomphait; William résolut de s'en aller. Il se trouva dans la rue par une nuit d'été éblouissante. En ce moment, il y avait audessus de Londres un ciel italien. — Gomment ! se ditil 9 deux yeux où il n'y a pas même eu d*amour pour moi m'enpêcheraient de sentir tout ce libre espace de ciel, cet air pur et ces étoiles! Ensevelissons dans notre cœur miss Jane sous une couche de pensées tendres et mélancoliques comme des fleurs de cimetière, et n'y pensons plus. — Il est une chose qu'on doit soupçonner» c'est que William Simpton, qui avait vingt-cinq ans et qui était bien tourné, avait dans sa vie un attachement plus positif que son amour pour miss Jane. Il n'en est point de la vie réelle comme du roman, où une tendre inquiétude, un sentiment idéal, sui&sent pour remplir une âme. En ce inonde, tandis que vous vous préoccupez d'une femme qui ne vous appartient pas, il en est d'habitude

UO CARACTÈRES ET fitCUS DP TEMPS.

une qui vous appartient dont vous n^ vou3 ptépccQp^

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