‹ Caractères et récits du temps: La garde mobile. La comédienne CornéliaChapitre 9 sur 21 · PAS · texte numérisé non relu

PAS

Sîmpton songea tout à coup qu'il ferait bien ô» ' S9 mettre à ^imer s^riensem^t une fen^me q^'ijl voyait tous les jours, et auprès de laquelle il avait réussi depuis plu^nrs m\$f Lady BUngton* c'était I4 ipaîtres^f îe Williaip» était une fen^ne suffisam^ me^t dms)ii^ §t suiSsi»n^)»ent joUe, qui avait aimé lea art$ toujoi^s ^l d§ temps w temps un artiste, ^Ue n'était poifîl; précisément sottç, et elle avait des jew l^teus î^ec des cils noirs qne William aurait bien ado*rés; v^fùs eU^ avait la plus iacbeuse des prétentions, elle voulait êtrQ une Béatrïi,. Eliy» déposait sur le froat di^ jeune si^ulpteur m baiser de la poésie la plu4 ai^ctée* £Ile lui pariait de rinspiration* elle lui faisait jurer qu'elle était sa muse. Pouir un esprit comin# celui de William Simptom , épris de l'art d'une facoQ, naturelle et sérieuse, eea afféteries étaient intoléros*^ blés. Il y avait des jours où lady BUngton le mettaU dans l'état où le piano met les cbiens de chasse, c'est* à-dire lui donnait de longues et violentes attaques 4# nerfs. Ëh bien ! pourtant il résolut d'aller braver €» soir-là les paroles inspirées et le baiser sur le front. .

Il trouva lady Blington seule , tenant à la matu un volume de Lamartine qu'elle lisait en franig^s^ car 6lle était essentiellement lettrée. Quand elle apeiv çut William , elle lui tendit la main en laissant sc^ regard fixé sur le livre comme s'il y eût été retenu

LA COMÉDIENNB» « tt(

paj' un charme ; ses lèvres prirent op sourire contemplalif et; harmonieux.

Et l'amante et l'amant, sut l'aile du génie,

Montent d'an vol égal à rimmortalité,

déclama-t-elle à mi-voix commç entraînée par 1» l^ QQiA de faire, partager un^ émotion ^rop vive.

T-r William, fit-elle ^près un moment de isilence pj^ndant lequel elle avait fermé lentement le livre 6( s'était mise h regarder son amant d'ui^ m ôntbpu*^ a^e et recue^li, n'est-qe pas que ces vers-là sont beiaux et qu'ils rendent yos secrets désirs 7 Quelle grande et charmante image que ce couple ajnoureu^ quijiiûnte àrimmortalijLé si|r Taile du génie! Ces vers ppurrai^t vous inspirer m groupe, William : sur une figure ailée, sur un ange au front étoile qui représenterait le génie^ vous pourriez jeter deu^ êtres, un ppëte et sa maîtresse. Je vopdrais que le poêle eût; votre noble front ; peut-être donneriez-vous à sa com* Dagne quelque chose de mes traits. Tous deux s'enla* ocraient, et...

Ici rimpatience de Simpton éclata. — Ge serait, dit-il, une chose bizarre que ces deux êtres assis sur ipi ange. Je ne siiis pas fou des vers de Lamartine ; j^ trouve qu'ils renferment, comme beaucoup de verf malheureusement , une image que ni pinceau n| ciseau ne sauraient exécuter. Du reste, peut-être suis-^ je ep disposition mauvaise et brutale ; mais j'avoue que de Timmortalité ni du génie je ne me soucie

lis CARACTÈRES KT RÉCITS DO TBMPS.

guère ce soir. Je voudrais prendre la vie tout simplement, jouir de ce que je ne suis pas immortel encore ; car, lorsque je serai immortel, chère lady, je ne sentirai pas sur mes lèvres la peau transparente et fraîche de cette jolie main.

Et par un mouvement assez tendre, car ce soir-là vraiment lady Blington était jolie , il prit la main de sa maîtresse. Il sentait sa mauvaise humeur se dissiper ; mais lady Blington le repoussa vivement.

— Ah I William , s'écria-t-elle , vous ne m^aimez pas comme je veux être aimée ; vous ne me comprenez pas, vous ne m'avez jamais comprise.

— Le fait est, milady, repartit William exaspéré, que nous ne nous comprenons pas ce soir. Peut-être que cette nuit je verrai en songe les anges de M. de Lamartine, et qu'alors, demain matin, vous me trouverez moins grossier. En ce moment^ permettez-moi de vous quitter.

Et, sans écouter les reproches dont Taccabiait lady Blington, il sortit d'un pas rapide.

— Ah ! miss Jane ! s'écria-l-il quand il se retrouva dehors en plein air, vous êtes capricieuse, vous êtes perverse, vous déchirez, vous brûlez, maî^vous n'agacez, pas les nerfs. Vous ne faites pas connaître ce misérable ennui, ces dépits mesquins qui sont ce qu'il y a de plus détestable au monde. Auprès de vous, on est heureux ou Ton souffre ; mais on sent les vraies, les grandes puissances de la vie.

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U COlfiDIENNE. 113

William alla passer un mois an bord de la mer. Il y a des gens qui, dans Tair des plaines, des prairies et des grèves, boivent TeauduLéthé; Simpton s'aperçut qu'il n'était pas de ces gens -là. L'image de miss Jane l'assiégeait comme ceirlains fantômes assiègent les solitaires. Après de grandes courses sur les côtes 9 quand il se couchait le soir espérant voir le ciel et les flots dans son sommeil, c'était le regard de miss Jane qui se fixait sur son front. Les songes paraient pour lui cette créature, dont le souvenir n'était déjà que trop attrayant en son âme, de ce charme aux longues et puissantes ivresses qu'ils répandent dans leurs scènes de volupté. Il lui fallait toute une matinée passée au grand air, sur le rivage» pour secouer les dangereux parfdms de ses rêves. Lorsque, assis dans le creux d'un rocher, il regardait l'inquiétante étendue de l'Océan, il se disait : Que me font tous ces espaces? Deux baisers qui fermeraient mes yeux me donneraient plus de plaisir que ces lumineuses et frémissantes plaines. — Il était vraiment amoureux.

Un matin, il prit le chemin de fer, et, grâce à cette fantastique invention du génie moderne, qui met dans la vie comme dans l'âme les espaces solitaires auprès d# lieux pleins de mouvement et de

yGopgk

114 CARACTÈRES ET RÉCITS bU TEMPS.

bruit, il se trouva à sept heures du soir devant le théâtre de Covent-Garden. Miss Jane jouait. William se mit dans un coin obscur de la salle, il ne voulait être vu ni des spectateurs ni de l'actrice. Il était résolu à rompre avec lé monde ; lé spectacle dé ce soir-ià ëtalt une fantaisie qii'ii se passait ; le lendemain, il comptait retourner datis là solitude. Quand la pièce fut finie, une envié démesurée le prit d'aller voir l'actrice dans sa loge. Il se demanda, — ce que Éb demandent parfois tout d'un coup ces gens kixt idées tizarres, violentes et malheureuseè, qu'on nomme lés songeurs,— pourquoi il augmenterait volontairement lui-même le nombre de ses souffrances. Rien ne l'empêchait d*éhtendre la voix de liliss Jane lui adresser des paroles, de voir ses yeux le regarder; à qiioi bon s'enlevei* ce bonheur ? Ouelques minutes après ces réflexions, il était dans la loge de Tactrice. Comme d'ordinaire il y avait beaucoup de monde chez miss Jane, comme d'ordinaire aussi il y avait cohue dorée; mais, dès que l'actrice aperçut William, elle interrompit sa conversation avec le prince de Nipperg, se leva, courUt h lui, et l'embrassa presque.

— Monsieur Sirapton , s'écria-t-elle, qu'êtes - voite devenu? Gomment peut -on disparaître ainsi sans donner de ses nouvelles à ses amis 1 Qui vous a enlevé ? Est-ce l'amour î est-ce l'art ? est-ce une créature de chair ou une créature de i^breï N*importe pour que lobjet vous nous ayez quittes, vous avez niai

LA GOMiDIENNB. 115

agi. Vraiment, ajouta-t-elle d'une voix basse qui fit courir un long frisson dans tout le corps de William, j'étais désolée. — Puis elle fit asseoir Simpton à côté d'elle, et comme au bout d'une demi-heure, voyant que la foule ne désemplissait pas sa loge, il voulait â'en aller : — Ne vous découragez point, lui dit-elle à l'oreille ; restez, je veux que nous soyons seuls.

William se dit qu*il était sans doute couché au bord de la mer, qu'il faisait un bon rêve, et il resta. En effet, tous les adorateurs de miss Jane,^ voyant que ce soir-là il n'y avait rien à espérer pour eux,, se retirèrent les uns après les autres , et William resta seul avec la ôomédienne. Alors miss Jane gardât le silence.

— Qu'avez-vous à me dire T lui dit William.

— Moi? rien I répondit miss Jane d'un ton triste et comme perdue en un songe.

— Mais , Dieu me pardonne , miss» je crois voir une larme sur votre joue ?

— Non, je ne pleure pas.

— Si, vous pleurez ; Jane, vous pleurez 1

— William , fit-elle d'une voix ardente , sa jou« contre celle de Simpton, c'est que je vous aime!

William poussa un cri et laissa tomber sa tête sur les genoux de la comédienne, fondant en larmes à gon tour, en vraies larmes.

Le lendemain matin, à dix heures, il regagnait son logis, oii la veille il n'était pas rentré, après une de

ces nuits couronnées de roses brûlantes qui valent pour les âmes amoureuses ce que valent les journées aux couronnes de lauriers pour les âmes de conquérants. Il s*était laissé tomber sur un sofa dans un coin de son atelier, et depuis une heure il goûtait un sommeil plein d'enchantement, quand on lui annonça la visite du duc Lionel de Norforth.

— - Ah! ah ! fit Lionel en Tabordant, je trouble dans un sommeil qui lui était probablement fort nécessaire monsieur le marquis.

— Monsieur le marquis I que signifie ce mot, monsieur le duc? répondit William, qui ne se croyait pas assez lié avec Lionel pour lui laisser prendre ce ton de plaisanterie.

— Cela signifie que j*aî l'honneur de parler au lord marquis de Colbridge. Hier matin, votre oncle le marquis de Colbridge et ses deux fils ont voulu faire une promenade en pleine mer, malgré tout ce qu'on a pu leur dire sur Vincertitude du temps et le danger des côtes. La petite embarcation qu'ils montaient portait non point leur fortune, mais la vôtre. Maintenant leurs corps sont à l'Océan, leurs âmes à Dieu, et leurs biens à vous. Comme j'étais en ce moment à leur château, où l'on venait d'organiser de grandes chasses, je me suis chargé d'aller vous annoncer la catastrophe qui vous fait pair d'Angleterre et l'un des plus riches particuliers de l'Europe. Je suis arrivé hier au soii par le chemin de fer de Bristol ; je n'ai pas couru

à votre logis, parce que j'étais sûr de ne pas vous y rencontrer. Quoique depuis un mois vous ne vous montriez plus à Covent-Garden, j'ai pensé que je vous y trouverais peut-êlre, mais je ne vous ai pas découvert, et, comme j'étais las^ je ne suis pas resté au tbfiâtre... #

— De sorte, dit William, dont une terrible pensée venait de traverser soudain Tesprit, que vous n'avez appris à personne, hier au soir, le changement de mon destin.

— Ah ! si fait, reprit Lionel, j'ai vu miss Jane pendant un entr'acte.

Une effrayante expression de douleur se peignit sur les traits de William ; sa tête slnclina sur sa poitrine, il sembla près de se trouver mal.

— Bien certainement, se dit Lionel en lui-même, c'est ma nouvelle qui agit sur lui de cette étrange façon. Ah 1 fortune, de quel amour on t'aime t

De quel amour William aimait miss Jane !

vn.

Ainsi tout le bonheur de la veille était maintenant corrompu. Dans ces tendresses qui faisaient fondre son cœur, dans ces b^sers qui mettaient la flamme ta ses veines, il n'y avait que mensonge. Pas un seul n'était vrai de ces élans qui l'avaient porté au ciel. Il avait eu entre ses bras une créature froide, intéressée,

maîtresse d'elle-même^ calculant le prix de chacujaa des caresses dont elle Tenivrait. Il eut envie de ne p93 la revoir ; puis cet ardent et adoré visage, tel qu'il l'avait vu dans les heui^es amoureuses, revint à son esprit et Tattira avec une incroyable puissance. Qijhelques instants après la visite de Uonel, William se rendit chez miss Jane*

Quand son amant entra chez elle, la comédienne était couchée sur un divan, les joues pâles, les yeui animés et les lèvres vermeilles^ y^tue d'une longue tohe dû inatin en velours noir, 4^^ laissait voij* tous les mouvements et tous les concours de son corps. Elle tendit la main à William. Elle avait ui^e de cefs petites hiains féminines» animée^ d'un fluide my3té' rieux, qui ne peuvent s'appuyer si^r les vôtres sans vous jeter dans un étrange état de frisson. Willii^ mit sur les doigts de Jane un baiser enflammé et rapide ; puis il s'éloigna d'elle en cassant la umxk sur son front, et se prit à la regarder avec une tristesse mêlée de peur.

— Qu'avez-vous à mè regarder ainsi, William?

dit-elle, que se passe-t-il en vous?

— Jane, fit William , pourquoi ne me donn^^ vous pas ce matin le nom que vous me coawssif^ hier au soir? pourquoi ne m'appejez-vous pa§ mvr qui^ de Colbridge î

Miss Jane cacha sa tête dans ses mains çt gi^rdaun moment de silence. William la contemplait avec an-

LA COMÉDIENNE. liO

goisse. Enfin elle se leva, les joues couvertes de larmes aux traces enflammées, les yeux secs. Elle venait Rattacher sur ses traits le plus vrai et le plus terrible de ses masques tragiques. Debout devant William, d*une voix où frémissait cette passion à bouleverser des milliers d*âmes dont Tart et la nature lui avaient donné le secret ;

— Vous me reprochez ce matin, lui dit-elle, mou amour d*hier, vous avez raison ; ce sera le souvenir le plus honteux, le plus flétrissant, le plus douloureux de ma vie. Moi qui espérais garder au moins cette existence désordonnée que nous font les entraînements de i*art et les dédains du monde, la dignité d'un cœur qui ne s*est livré jamais, moi qui espérais ne pas aimer^ j'ai aimé un homme que je devais mépriser quelques heures après lui avoir montré mon amour. Oui, c'est vrai, je m*en souviens maintenant, je savais hier que vous étiez le marquis de Golbridge, quand vous êtes entré dans ma loge. C'est le duc de Norforth qui me l'avait dit» n'est-ce pas? Lorsque je vous ai vu, vous dont une mauvaise puissance t dont une détestable magie fixait depuis plus d'un mois l'image devant mes yeux, j'ai bien songé à la nouvelle du duc de Norforth ! Vous savez quelles paroles je vous ai dites à voix basse, quand il y avait du monde autour de nous, puis cet aveu qui m'est échappé au milieu des larmes quand nous avons été seuls. De ce qui s'était dit, de ce qui s'était passé, il y avait des années, il y avait ^

une heure, je n'avais aucun souvenir. Toute ma vie était dans les mots que votre regard arrachait alors à mon cœur. Ahl ces mots dont ce matin je suis désespérée, dont il me semble que je sois souillée, pour les racheter, si je la possédais, je donnerais toute l'Angleterre. Oui, je me rappelle à présent, vous êtes le marquis de Colbridge, vous êtes riche. J'ai fait une spéculation, n'est-ce pas ? J'ai voulu faire croire au marquis de Colbridge, que je Taîmais, eh bien, lord Golbrige, maintenant je vous le dis en face, je ne vous aime pas, je ne vous estime pas, et je désire ne jamais vous revoir. — Jane, s'écria William, je suis un misérable, j'ai mérité votre haine, votre colère, votre mépris; mais, croyez-le, en ce moment je mérite aussi votre pitié. Tenez, je suis h vos genoux, j'embrasse vos pieds, je mets mon cœur dans la poussière. Je vous demande pardon et je souffre. Si vos saviez combien je vous ai aimée déjà, combien je vous aime et combien je puis vous aimer encore ! Vous êtes ma pensée unique, ma vie entière. Cette douleur même, cette affreuse et in* juste douleur que ce matin j'ai ressentie, que tout à l'heure je vous ai laissé voir, me l'a prouvé. Quand lord Norforih est venu m'annoncer une nouvelle qui aurait suspendu chez un autre tout mouvement d'intelligence et de cœur, c'est à vous seule, à votre amour que* j'ai pensé. Un terrible et odieux soupçon m'est venu, et je me suis trouvé plus malheureux alors en , tombant sur mes sacs d'or qu'un autre en tombant sur

LA GOlfiDIENNE. ISI

du fumier. Sans vous, tout me déplaît, m*ennuie et me fait mal. Vous«m*almiez, dites-vous, vous aviez tou* jours devant les yeux mon image; c'est moi qui voss aimais, c'est moi qui vous voyais. Si vous saviez comme la nature m'irritait, comme ses splendeurs nîe semblaient mesquines, comme tous ses spectacles étaient pour moi sans intérêt, sans valeur, pleins de tristesse et de néant, alors que j'étais loin de vous , ne me doutant pas que vous m'aimiez ! Ah ! Jane , si vous avez pitié d'une vie qui vous appartient, d'une vie qui s'éteindra sans vous , tâchez de m'aimer encore. Je le sens maintenant, si vous m'aimiez, si je rentrais dans ce paradis d'où me bannit votre colère, je vous adorerais d'une adoration parfaite, il n'y aurait plus en moi, mon Dieu, une pensée qui ne fût toute d'amour et de respect pour vous.

Jane se laissa toucher, et comme cela arrive dans la vie amoureuse, cette vie où les heures s*enlacent d'une si capricieuse façon, aux emportements du désespoir et de la colère succédèrent tous les élans du bonheur et de là tendresse; puis vinrent ce sourire» cette gaieté, ces moments de libre causerie, de familiarité joyeuse, qui ont leur place parmi les émotions variées dont se compose le plus divin des passe-temps. Jane raconta en riant à William comment elle avait rompu avec lord Damville.

Le pauvre lord, qui l'impatientait depuis si longtemps par maint côté de son caractère, particulièrement

122 CARACTÈRES ET RÉCITS DU TAlPS.

par son goût pour les lettres, lui avait /ait tout à coup une révélation désastreuse. Un beau matin, il lui avait lu une pièce en cinq actes appelée Élisabdhf pour la* quelle il réclamait son talent Au moment où William était parti pour aller respirer Tairde la mer, on rapétait la pièce do lord Damville à Covent-Garden avea activité» mais avec mystère. L'auteur à*Éii»àbeth voih lait étonner ses amis et ses ennemis en prenant place un beau jour à côté de Shakspeare, sans en avoir prévenu personne ; mais la discrétion et la patience lui avaient manqué, et, une semaine avant la pre* mière représentation» il s'était mis a faire chaque soir des lectures dans les salons. Lord Damville étail un de ces hommes qu'attire fatalement le ridicule deê lectures mondaines. Du reste, on le croyait si peu eft état de faire marcher une action et agir des personnages que généralement on était étonné en voyani toutes ces entrées et toutes œs eorties» toutes ce« dé^ mandes el toutes ces iréponses qui se suivaient tanl bien que mal pendant cinq aotes; puis on se disàil : « Le talent de miss Jane fera des merveilles^ » Il y a des bornes à toutes les puissances^ même à celles dos femmes et du talent On avait représenté, il y avait huit jours,, VÉlimbetà de loî*d Damvillei Jamais chulè n'avait été plus complète et marquée d'un caraetèra plus tristei Là grande majorité du public, compoftée de gens bien élevés et lunis de l'auteur^ ne se pef« mettait ni sifflets, ni murmures mais s'abandonnait

à une morne stupeur, à une somnolence désespérante

et désespérée. Sur tous les visages couraient des

bâillements mélancoliques que les femmes cachaient

derrière leurs éventails ou leurs bouqujîts, mais que

les hommes laissaient voir sans pudeur. Au milieu

de cette foule élégante et endormie, une poignée

d'hommes sales et réveillés, placés dans les humbles

ei obscurs endroits qu*on n'avait pu interdire au ytù

public, témoignait de temps en temps sa mauvaise

humeur Quand îa pièce fut achevée, cette petite

troupe factieuse demanda bruyajtnment le nom de

i'auteur. Dans ies coulisses^ on conseillait de tous \e&

côtés à lord Damville de ne pas se nommer. Un poète

4ramatique ne peut jamais croire à sa chute* Alors

que la pièce est finie, tant qu'il reste un spectateur

dans la salle, il lui semble que les destins peuvent

encore changer. Lord Damville se disait que son nom

serait peut-être accueilli avec des transports d*en««

thousiasme. Cependant les avis lui vinrent si nom*'

breux et si presslmts, qu'il n'osa pas leur résister.

Au moment ou il se résignait à décliner la paternité

de son œuvre, un certain nombre de ses amis débus-

^ quèreht dans le théâtre. Norforth, s'avangant vers

lui de son ton le plus étourdi de jeune seigneur» dit

à îord Damviile : — Écoute, mon cher, franchement

ta pièce est détestable» — Ce signal donné, le mal»

heureux bamville vit commencer pour son drem(»

une véritable curée. Il n'osait pas aller trouver miss

Jane. La grande actrice lui devait le premier revers qu'elle eût éprouvé dans sa vie ihéâtrale. — ^Ma foi, disait-elle à William, je fus impitoyable. Ah ! milord, m'écriai-je, quand je Taperçus se tenant tout confus à la porte de ma loge, vous auriez bien dû m*abandonner pour les muses ou abandonner les muses pour moi. Ce soir^là, il ne me reconduisit pas à mon logis. Le lendemain, il m'écrivit que j'avais été, avec tout le public, bien cruelle pour lui, qu'il voulait quitter pendant quelque temps cette Angleterre où Shakspeare n'avait été célèbre qu'après sa mort, et où Toa avait outragé Byron. Je lui répondis que la postérité m'accuserait peut-être d'avoir méconnu un grand homme, que j'étais décidée à encourir ce reproche avec tout mon siècle; qu'il ferait bien de quitter l'Angleterre en effet, parce que les voyages guérissent des passions, et que ce serait un grand bonheur pour lui s'il pouvait se guérir de sa passion pour les lettres. Et il est parti, ma foi, et je suis libre et je t'aime, fit-elle en embrassant William.

— Mais comment, dit lord Colbridge, avez-vous pu si longtemps suppoiter un pareil homme ?

— Mon Dieu, je n'aimais pas, je n'avais jamais aimé ; tous les hommes me semblaient un peu plus ou un peu moins sots. J'attachais peu de prix à la différence. Celui-là, après tout, était d'une humeur obligeante. Il m'épargnait l'ennui de faire des courses, d'écrire des lettres, et me tenait de longs discours pendsmt

LA COMÉDIENNE. fS5

lesquels je m'établissais commodément dans quelque songerie. Ah ! William, vous m'avez transformée,

— Jane , dit William d'une voix sombre et passionnée en embrassant l'actrice sur le front , que ne puîs-je brûler toutes les images qui sont entrées dans votre cerveau avant que vous m'ayez connu !

— Hélas ! lui répondit-elle avec un douloureux accent, je vois bien à quoi vous songez : j'ai mené une Vie indigne. Je suis la plus misérable des. femmes ; je suis née en pleine Bohème. Le premier fruit qu*on ait porté à mes lèvres a été le fruit défendu. Je ne sais pas quelles affreuses passions, quels terribles caprices ne m*ont pas battue de leurs ailes. Si vous désiriez des aveux, je vous en ferais dont vous-même» qui êtes un homme, vous frémiriez ; puis elle insista sur cette pensée, exprimée sous toutes ses formes à chacune de leurs nouvelles liaisons, par les hommes et par les femmes qui ne peuvent cacher un bagage embarrassant de galanterie, que dans le cœur est la vraie virginité, qu'elle donnait son cœur pour la première fois. Et enfin, en arrivant aux détails mêmes de sa vie, elle présenta à William ces faits qu'elle lui avait peints d'abord si monstrueux sous des couleurs telles que le pauvre amoureux croyait peu à peu presser l'innocence même entre ses bras. Évidemment, aucun homme n'avait eu ses faveurs avant lord Damville, et même était-il bien sûr que lord Damville eût

' été son amant?

Le fait est que William aimait comme il n'avait jamais aimé ; c'était sa vie tout entière qui s'écoulait , lieure par heure, en joies» en souffrances, en emportements , en extases , aux pieds de sa maîtresse. U était plongé dans cette atmosphère féminine où languissent et s'éteignent avec tant de délices les plus nebles, les meilleures existences* et cependant à chaque instant, lui dont l'esprit était vraiment élevé, dont le coeur était profond et sincère, il comprenait tout ce qui manquait à l'être dont il avait fait son dieu* La nature de miss Jane était en tout un mystère. Il y avait dans sa voix, quand elle déclamait les vers de Shakspeare, plus de poésie que dans lap^sée même qu'elle traduisait Ses costumes savants et charmants an^ nonçaient chez elle une plus intime et plus vive intelligence de la peinture que celle des plus grands pieintres de toutes-Ies écoles ; eh bienl quand elle raisonnait sur un poème ou sur un tableau, jamais rien d'original ni d'élevé ne sortait de sabouche* Un jour William alla visiter avec elle la célèbre galerie de lord Bentinck ; il revint plein de fatigue et de tristesse^ Il n'avait point surpris dans sa maîtresse un seul de ces élans que demande au oœur qu'il aime un cœur épris de l'idéal. Les planches de la scène semblaient être pour elle ce qu'était le trépied pour la pythonisse. Quand

elle ne les touchait plus , elle cessait de vivre de la vie enthousiaste et sacrée, il y avait un monde cependant où elle conservait son énergie, àa grandeur, ses charmés surprenants et irrésistibles: c'était celui de là passion. Dans ce monde-là, elle régnait comme sur le théâtre; mais de quelle façon perverse, tyranniqué, meurtrière/ Elle armait de toute la puissance , elle ornait de tous lès attraits du génie cette succession inouïe dé caprices effrénés, de fantaisies dépravées et égoïstes dont se compose une âme de couriisane.

Un jour en se promenant avec William dans Hyde- Park,'elle aperçut tionel , qui , monté sut* un genef à*Èspagne , sortait d'une verdoyante allée. Le jeune âuc maniait son cheval avec une parfaite élégance. Il rappelait Vrjdment, par sa belle tournure , par son grand air^ ces seigneurs des siècles passés qu'il avait choisis pour modèles. Il passa auprès (ïe la calèche oii miss Jane était à demi cduchée , regardant, avec ùnè langueur de lassitude plutôt que d'amour , les yeux dé William, constamment fixés sur les siens. It eut rinspiratioh heureuse de ne pas lui parier, mais de s^inclinèr et dé se découvrir en passant. Le beau Lionel saluait à cheval avec une grâce particulière. iMiss Jàne, quand Lidnel se fut éloigné , tomba dans une rêverie sombre et obstinée semblable à celle d'un prince d'drient qui regarde daaser des bayadères. Cet homme qu'elle avait vu maintes' fois, et dont mainte fois lès tendres discours lui avaient semblé insi*

pides, venait de lui apparaîtce sous un jour tout nouveau. William fut des heures entières sans pouvoir lui arracher une parole. Cependant il arriva un instant où ses vapeurs se dissipèrent tout à coup. Ses traits reprirent toute leur animation, son esprit reprit toute sa verve ; elle sembla recouvrer toute sa tendresse pour William: elle venait de prendre un parti; elle avait trouvé le plus simple et le plus ingénieux des moyens pour se débarrasser tout un jour de lord Colbridge.

A cette heure où Koméo quitte Juliette, où la verdure est gaie, le ciel rose et le cœur des amoureux mélancolique, elle dit tout à coup à William, dont rame, comme le corps de cette ardente Romaine d'un poète antique, rassasiée, mais non pas lassée d'amour, était suspendue à son regard : — Ne me regardez pas ainsi, vous me faites peur !

Il y avait dans sa voix lente et sonore un accent de mystérieuse épouvante qui glaça le cœur de Colbridge.

—Au nom du ciel ! lui dit-il, Jane, qu'avez-vousT Quelle fantaisie sinistre passe dans votre esprit? Quel fantôme voyez-vous que mes yeux ne découvrent pas?

— Vous me faites peur , reprit-elle de la même voix, vous m'aimez tropt Et moi, tenez, je suis une malheureuse , je ne sais pas si je vous aime et si je vous ai jamais aimé I

— Jane, quelles affreuses, quelles cruelles paroles I A quel jeu terrible vous vous livrez! Rappelez-vous...

— Je ne me rappel le plus rien. Que voulez -vous? je

VOUS Tavais dit, ma nature est pleine de secrets que moi-même je ne comprends pas et n*ai jamais cherché à comprendre. Il n'y a eu chez moi ni les heures pures et fraîches de Tenfance, ni les heures tendres et inquiètes delà jeunesse : toute ma vie n'a été qu'une journée orageuse et brûlante d'été. Qui m'aime est un insensé; chercher dans mon cœur de la tendresse, c'est chercher des fleurs sur un rocher, un palais au milieu des mers. Tenez, William, partez, quittez- . moi ; tâchez de ne pas me maudire , car, si vous me maudissiez, ce serait une douleur pour vous; à moh, hélas I vos malédictions ne me feraient même point de peine. Tâchez de ne pas me maudire, mais de m'oublier.

Toutes les paroles ardentes et désespérées de William furent inutiles. Jane se montra inflexible. Elle ne voulait plus le voir. Cet immense amour, disaitelle, l'efiFrayait et la fatiguait ; enfin le sentiment de l'orgueil froissé s'éveilla dans l'âme de Colbridge. L'esprit enflammé et bouleversé, le cœur saignant par maintes blessures, il se sépara de la comédienne. — Je m'en vais , lui dit-il en la quittant, visiter le château de Colbridge , dont je suis le maitré, et que je n'ai pas encore vu. Peut-être, en effet, le ciel, le grand air, les courses dans les forêts, me feront-ils oublier l'atmosphère pleine de fièvres dans laquelle j'ai vécu. A peine William l'avait-il quittée , que miss Jane écrivait à lord Norforth : « Je me suis débarrassée

laO GÀRACtÈRES ET RÉCITS DU TEMPS.

pour un jour du n)arqi;i3 de Colbridge. Je suis las§e des amours sombres et passionnées. Si vous vous &entez disposé à jn*aimer comme je voi^s aime, gaiement et modérément, venez.»

En même temps que ce billet, elle eq écrivit un autre adressa au marquis de Colbridge, en son château d^ Colbridge, q,u*elle ordonna à up (Hpipestique de naettre à la poste le soir, de façon k ^ îu'il arrivât à Colbridge, situ^ à quçjqups Heiies ^ tpadres, Je tendemain matin. Voici qviel était ce ^illet : « Je Tain^ç , William, je t'ai toujours aimé, jen'iai japiais aimé que toi, oublie les paroles insensées q^e j^ t*ai dites hier^ et reviens. »

William était sur lé perron de son château, se (Jlsposant à monter à cheval par une matipée qu'éclairait un magnifique soleil de septembre, quand il reçut ca$t^ lettre» Son regard, du lieu oii il se trouvait , embras* sait une vaste étendue de ciel lumineux et de plaines d'un vert éclatant coupées de fossés et de barrières qui provoquait Tâmeet le corps à reniyremept des courses au galop. Ce morceau de papier qu'il tenait entre ses mains le rappelait à une vie malsaine , fâcheuse, qua sa raison et presque son honneur lui ordonnaient d'ar bandonner ; tout ce que contemplaient ses yeux l'ap^ pelait au contraire à une bonne et généreuse vie : il n'hésita pa^un insant. Au.bout de quelques heures* il était à Londres , ne sachant pas s'il existait en ce monde d'autres beautés que les charmes de miss Jane.

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