LE SYSTÈME VOCALIQUE
Aux deux voyelles longues à et ô du grec et de l'italique, aussi distinguées par le celtique et Tarménien, le germanique répond par *o long ; les voyelles longues sont donc représentées par une voyelle plus fermée que celle qui représente les brèves correspondantes. On a ainsi gol. brofar « frère », v. isl. brôf>er, V. sax. hrôlhcr, v. h. a. hriiodcr, en face de hl. /râler, gr. phràlùr, tout comme got. bloDia «fleur w^ v. isl. blôiiic, V. sax. blôDW, v. h. a. bliionio, en face de lat. flôs.
Quant au système des sonanles, il se disloque par le fait que le fonctionnement des trois types : consonne, voyelle, second élément de diphtongue, ne se maintient pas.
Les sonanlcs consonnes '*y, w, r, 1, m, n se maintiennent sans cliangcmcnt notable en germanique commun et n'appellent pas de remarque. La chute de y et de lu à l'initiale des mois dans certaines conditions est une particularité caractéristique du nordique.
Les sonantes voyelles changent de caractère. Les deux plus vocaliqucs, / et u, sont considérées comme des voyelles proprement dites, sous forme brève et sous forme longue. Les quatre autres : *r, /^ n^ ni sont remplacées par des diphtongues en u : *ur, ul, un, uni. Soit par exemple *r, dans un des mots dont la racine est '^ters- « sécher », skr. trsûb « assoiffé, avide de » ; on a, comme correspondant, got. j^aursus « sec « ,
TUAIIEMK.NT DES SONNATES bç)
V. isl. ^urr, v. h. a. durri (s intérieure de got. paursus au lieu du ;^ allendu, est analogique de -f>airsan « sécher ))). Soit encore */// dans la première syllabe de *skr. çafàin « cent », gr. -kaliUi, lat. cent uni, lit. s::^initiis; on a, comme correspondant, got. huml, v. 11. a. /;///// (*/;/ est devenu *n en germanique devant une occlusive denlale).
Quand les sonanles se trouvaient entre une consonne et une voyelle, elles pouvaient en indo-europcen se briser en une voyelle très brève suivie de sonanle consonne. La voyelle 1res brève offre des timbres qui varient suivant les dialectes indo-européens ; le grec [)ar exemple, a ar, al, an, cun en pareil cas ; le germanique a alors *//, dans *//;, ni, un, nni\ par exemple, on a got. sn}HS « quelqu'un » (àa^snnui::), v. sax. et v. b. a. siini, cf. gr. hanio- (dans oml-nnios « personne ») ; ^oi. fil nia « devant », v. angl./or^ v. b. a. fora(<3i\cco issu de n dans tous les dialectes), cf. skr. piirâ « avant », gr. para.
Les diphtongues indo-européennes formaient trois séries, en c, en o et en a, ainsi *('/, oi/ai ou *en, on, an, par exemple. Par suite de la confusion de o et de a, ces trois séries se sont réduites à deux en germanique ; on a également ai dans gol. ai}is, v. isl. einn « un », cf. v. lat. oinos, gr. oùio-, et dans got. als « bronze », Y. isl. eir, cf. lat. aes.
Dans toutes les langues indo-européennes, les diphtongues tendent à se simplihcr, et souvent d'us-
6o LE SYSTEME VOCALIQUE
sez bonne heure. En sanskrit, la simplification de *ai et *au en e et 0 (longs) est chose faite dès les plus anciens textes. En germanique, au contraire, les diphtongues ont été très résistantes. Seule, la diphtongue *<?/^ dont les deux éléments composants sont phonétiquement très voisins l'un de Tautre, est simplifiée en î dès avant les plus anciens textes de tous les dialectes. Les diphtongues germ. *^/^ au sont diphtongues actuellement encore en allemand, sauf certains cas particuliers. Toutes les simpliQcations de diphtongues qui ont eu lieu se sont donc produites indépendamment dans chacun des dialectes germaniques; et la diversité des traitements des diphtongues suivant les dialectes est pour beaucoup dans les différences d'aspect que présentent les mêmes mots d'une langue germanique à l'autre.
Ceci posé, on s'attend à trouver en germanique le système suivant :
Voyelles brèves *a e i u — - longues *à è î û
à quoi doivent s'ajouter les diphtongues at, au, aUj mil, ar, al, etc. C'est en effet à peu près ce qui existe. L'*^~ germanique commun, représentant un ancien e, est représenté en gotique par e (c'est-à-dire e long fermé) et en nordique et dans les dialectes occidentaux par a (au moins en syllabe initiale ; ë dans les autres syllabes), ainsi dans got. scf>s « semence »,
SYSTÈME DFS VOYELLES GERMANIQUES 6l
V. isl. sââ, V. i\x\^. sâedy v. sax. sâd, v. h.. a. sût, en face de lai. sê-men. Tl y a un autre *^, d'origine obsdure — et sûrement d'origines variées — qui a un traitement spécial en Scandinave et dans les dialectes occidentaux, par exemple got. hèr « ici ))^ en regard de v. isl., v. angl., v. sax. hèr (avec ê^ et non (i)y V. h. a. hear, hiar.
Tous les anciens *e brefs ne sont pas représentés dans les divers dialectes germaniques par des e, ni tous les anciens */ brefs par des / ; en réalité, les / et les e des divers dialectes répondent à des */ ou à des *e anciens presque indifféremment, et la répartition de / et de e est définie par des règles propres à chacun des dialectes germaniques. Tout se passe donc à peu de chose près comme s'il y avait en germanique commun une voyelle unique, qui deviendrait / ou e suivant les cas. D'autre part, dans les conditions où apparaît e dans chaque dialecte, on observe que l'ancien *îi est d'ordinaire représenté par un o bref, qui ne répond jamais à un ancien *ô indo-européen, et qui est de création germanique. On se trouve ainsi très loin du système indo-européen.
C'est qu'il intervient un principe radicalement nouveau. Chaque voyelle du mot indo-européen a pour ainsi dire son autonomie, et l'élément vocalique de la syllabe ne dépend à aucun degré des consonnes ou des voyelles voisines. En germanique, au
()2 LE SYSIKME VOCAFMQLF,
contraire, le timbre des voyelles, d'abord des voyelles brèves, et, plus tard, même des voyelles longues, est commandé par leur place dans le mot et par les éléments consonantiques et vocaliques qui les suivent dans le même mot.
Ce principe s'amorce seidement en germanique commun. Mais on en trouve des applications dans tous les dialectes germaniques, et les efl'ets en sont d'autant plus marqués qu'on observe une période plus avancée de l'histoire du dialecte considéré. Les actions des consonnes et des voyelles sur les voyelles précédentes se produisent, ou du moins s'achèvent, en notable partie durant la période historique. Comme elles ont eu lieu indépendamment dans chaque dialecte, le vocalisme a pris dans les divers dialectes germaniques des aspects très différents. Le vocalisme anglais, le vocalisme danois, le vocalisme suédois, le vocalisme allemand sont maintenant tout à fait distincts les uns des -autres.
Le vocalisme gotique, dans son extrême simplicité, est instructif pour le type germanique commun. 11 comporte trois voyelles brèves a, i, u, et quatre voyelles longues ô, è, l, û. Les voyelles e ei o sont fermées; comme elles sont toujours longues, on n'en indique pas expressément la quantité ; la voyelle î est notée ei] la voyelle û n'a pas de notation différente de celle de //. Les voyelles brèves / et ?/, prennent devant les consonnes /; et r les timbres ^ et o
IMllNCiri] nu CHANGEMENT 63
ouverts; on les note alors ai et au. Par exemple, en regard de v, sax. tugiin, v. h. a. :^ucritn « ils ont tiré », le gotique a tauhnn (avec/; remplaçant cr d'après le singulier taiih = V. sax. /()/; et d'après le présent lîuhau). Devant r et /;, le gotique a donc è (noie ai), qu'il y ait eu anciennement e ou /; ainsi Ton a got. luair « homme » en l'ace du lat. uir tout comme faihu « argent (monnaie) » (originairement « troupeau ») en Oico du lat. pecu « troupeau «..La répartition de /, u et de c, ô étant ainsi réglée par une formule constante, le gotique n'enseigne rien sur le traitement de */V, e et H en germanique commun. Mais de ce traitement il ressort, d'une part, que *i et *è tendaient à se confondre, de l'autre, que */ et V< étaient sujets à subir l'action d'une consonne suivante.
A en juger par le nordique et par le germanique occidental, l'ancien *é' a passé à */ dès une date ancienne, sans doute dès le germanique commun, devant nasale : à v. irl. sêt (dG*setïi)j moyen breton herit « chemin » le germanique répond par got. sinfs, V. isl. sinii, V. angl. sïd ÇdQ *s/m/), v. h. a. simL L'*/ ainsi produit est toujours demeuré /, de même que *w devant nasale est toujours demeuré u.
Il semble que, en toute syllabe non accentuée (voir le chapitre suivant sur l'accent), *e ait passé à */; mais le fait ne se laisse pas aisément illustrer par des exemples clairs. /
En germanique occidental, et, moins clairement,
04 LE SYSTÈME VOCALÎQUE
en nordique, la répartition de e, o, d'une part, de i, u, de l'autre, dans la syllabe initiale du mot, est réglée par une formule simple : on a ^ et o si la syllabe suivante a une voyelle a ou ô, et l'on a /, u si la syllabe suivante renferme une voyelle de timbre / ou ti^ ou s'il y a un j' co;isonne. Soit donc un mot comme \uiros, « homme » cf. lat. uir, on auragerm. *iuirai, d'où v. isl. verr, v. angl., v. sax., v. h. a. luer, avec e', soit *bberonon « action de porter )>, on aura FinQnitif, v. isl. bera, v. angl., v. sax., v. h. a. beran « porter » ; etc. Mais il suffît d'introduire i ou u pour que, aussitôt, apparaisse / au moins dialeclalement : v. h. a. biru « je porte » (de'^bberô; sur ô final, voir p. 87), biris « tu portes » (de *bheresi)^ birit (f il porte » (cf. v. russe berelï), en face de beramès « nous portons » (cf. gr. phéromen, avec une désinence un peu différente), 'Z'^mw^ « ils portent » (cf. gr. dorien ^ hérontï). Le vieux haut allemand oppose de même erda « terre » (cf. gr. éra:(de « sur terre ») à {rdîn « de terre » . Devant *-âhy-, *e donne aussi / dans tous les dialectes germaniques : skr. 7nâdhyah « qui est au milieu », lat. médius, cf. v. isl. midr, v. angl. midd, v. h. a. mitti.
De même u se maintient devant i et u ; ainsi *5ww//:( « ills » (cf. skr. sûnùh, lit. sfinùs) donne v. norr. run. snmiR, v. angl., v. sax., v. h. a. siinir, mais un germ. commun *yukan (cf. skr. yugàm, gr. ^diigôn, lat. iugîifn) « joug » donne v. isl. ok, v. angl. geoc, v.
DÉVELOPPEMENT DE l'iNFLEXION 65
h. a. joh, en regard de got. jiik. Ces faits sont du reste troublés par une foule d'actions analogiques et d'influences particulières.
On s'est demandé si le gotique a été atteint par la transformation de // en ô devant une syllabe contenant a ou t) et si le gotique n'aurait pas confondu à nouveau les deux voyelles dans son n. Le nom des Gots est Gutoncs chez Strnbon et Pline, Gotones chez Tacite. Mais la forme à {? de Tacite, qui se retrouve par la suite, peut avoir été empruntée à des Germains autres que les Gots; elle ne reproduit pas nécessairement une prononciation gotique. Et d'autre part, le gotique de AN ulfda ne sullit pas à indiquer que la prononciation u ait été universelle en gotique. Le problème est indéterminé, ûuite de données.
La concordance générale entre le nordique et le germanique occidental garantit que le passage de */ (représentant *<• et */) et de *// à *d et *) devant une syllabe renfermant a ou ô est chose ancienne, et les graphies Gotones de Tacite, Gothi de Trebellius Pollion attestent que, dès le début de l'ère chrétienne, Vo existait dans une partie du germanique, sinon chez les (iots. — La passage de *e à */ sous l'influence d'un */ d'iHie syllabe suivante n'était pas encore achevé en nordique commun ; car on lit en norrois runiquc erihiR (le mot iarl du vieil islandais); à plus foric raison, il ne peut passer pour germanique commun.
A. Miai.LET. ^^