CHAPITRE IV L'ACCENT D INÏENSnK INITIAL
Le (( tun » imlo-europccn consistait en une élévation de la voix portant sur l'une des syllabes du mot. C'était un accent de hauteur. On en a la preuve, d'abord, par les descriptions que donnent les Indiens de Taccent védique, les Grecs de l'accent du grec ancien, et, en second lieu, par le fait que Taccent n'a exercé sur le timbre et la quantité des voyelles aucune action à date ancienne. D'une manière générale, les voyelles toniques et les voyelles atones sont traitées do morne dans toutes les formes anciennes des langues où le ton indo-européen s'est mainlonu jusqu'à l'époque historique: sanskrit, grec, slave, balliquc. Nulle part on ne voit que le « ton » indo-européen ait eu aucune iniluence sur la prononciation des voyelles entre la période indo-européenne et celle des plus anciens monuments de chaque langue.
Le ton pouvait occuper n'importe quelle place dans le mot indo-européen ; la place du ton n'était pas déterminée par des conditions phonétiques; elle servait
jO I. ACCE.M D iNTKiNSili: IMTIAL
à caractériser les mots et les formes grammaticales. Par exemple im singulier comme skr. éini « je vais » a le ton sur l'initiale, tandis qu'un pluriel comme skr. i/iiâh « nous allons » a le ton sur la finale.
La loi de Verner, exposée au chapitre ii, montre cjuc le ton indo-européen existait encore en germanique au moment où s'est achevée la mutation consonantique. Il a disparu ensuite. On ne saurait naturelle^nent atïirmer qu'il n'en restait pas quelque chose au moment où ont été écrits les plus anciens textes, les premières inscriptions runiques ou la traduction de la Bible en gotique au iv*' siècle. Mais nulle part à date historique rien n'indique en germanique une conservation du ton.
Le ton indo-européen n'intervenait pas dans le rythme de la langue. La versification du sanskrit, du grec ancien, du latin, et aussi la prose rythmique du grec et du latin, reposent uniquement sur des alternances de syllabes longues et de syllabes brèves. Le ton n'était pas lié à la quantité, en indoeuropéen; il ne Test que secondairement et très partiellement en grec et en latin. Aussi les oppositions de voyelles longues et brèves se sont-elles maintenues d'une manière ferme dans les plus anciennes langues indo-européennes. Sauf dans les finales, où il y a eu quelques pertes, dans un cas bien déterminé, le lituanien conserve jusqu'à présent l'opposition des voyelles longues et des voyelles brèves; sauf aussi dans les
LE TON INDU EUllOPLEN 7I
finales, le serbe et le tchèque en ont des traces importantes.
Les oppositions de longues et de brèves ont persisté en germanique commun ; il n'apparaît d'altérations germaniques communes de la quantité des syllabes que dans la syllabe finale, qui est à part. Sauf dans la syllabe finale, le gotique offre encore, exactement conservées, toutes les oppositions de brèves et de longues. iMais, si Ton passe de là aux plus anciens textes des dialectes nordiques ou germaniques occidentaux, on s'aperçoit que beaucoup des vieilles longues ont été abrégées; en dehors de la syllabe initiale, la quantité, souvent aussi le timbre, des voyelles sont profondément troublés.
C'est que, ici encore, il est intervenu en gernianique commun un changement décisif.
La syllabe initiale de tout mot principal de la phrase a re(;u un accent d'intensité. Cet accent dont Tallemand et l'anglais actuels attestent toute la force a exercé une action considérable. Il a maintenu les longues sur lesquelles il tombait, tendant môme avec le temps à allonger les syllabes brèves par allongement soit de la voyelle de la syllabe, soit de l'élément consonantiquc par lequel elle était séparée de la seconde syllabe du mot. Il a tendu à abréger les longues dans les syllabes inaccentuées.
Le rythme de la langue a dès lors dépendu seulement de cet accent. La versification germanique
repose sur ralternance de syllabes accentuées et inaccenluces. L'importance spéciale des syllabes initiales se marque en outre dans la versification des anciens dialectes germaniques par le grand rôle qu'y jouent les allitérations de consonnes initiales.
La phrase germanique est violemment martelée par les accents d'intensité qui frappent les syllabes initiales de chacun des mots principaux.
Les mots longs reçoivent de plus un accent secondaire dont l'étude relève de l'examen de chaque dialecte particulier.
L'introduction de l'accent d'intensité à une place fixe, l'initiale, a été une révolution, et rien ne caractérise davantage le germanique.
L'existence d'un très fort accent d'intensité, qui se subordonne tout dans la langue, n'est pas chose fréquente. La plupart des langues indo-européennes, et, hors de l'indo-européen, la plupart des langues du monde, n'ont rien de pareil. On trouve un accent d'intensité dans d'autres langues que le germanique, mais presque nulle part un aussi fort et aussi actif. Habitués par leur langue à voir dans l'accent le principal agent des changements phonétiques, les linguistes allemands ont souvent exagéré le rôle de l'accent dans les langues qu'ils étudiaient. Dans les langues modernes de l'Europe, où l'élément chantant du langage va s'atténuant, l'accent joue un rôle notable;, mais sauf en russe il n'a presque nulle part
l'accent Di.NTt.NSlil': CEKMA.MOUE 78
une iin[)urlancc comparable à celle qu'on lui voit dans les langues gerinani({ues.
Sans doute, le germanique n'est pas la seule langue indo-européenne qui ait un accent d'intensité, ni la seule qui ait fixé l'accent à une certaine place du mot. Des laits analogues aux faits germaniques s'observent dans les langues les plus voisines à TOccidenl. l']n celtique, l'irlandais a fi\é, aussi sur la syllabe initiale du mot, un accent d'intensité également fort et qui a exercé des actions aussi considérables ; mais les autres dialectes celtiques n'ont pas d'accent sur l'initiale, et, si les dialectes brittoniqucs ont un accent d'intensité, cet accent n'a pas la force de celui du germanique. En latin très ancien, la s)llabc initiale des mots a été traitée autrement que les syllabes intérieures; les voyelles brèves des syllabes intérieures subissent des altérations très graves auxquelles écbappent les mêmes voyelles en syllabe initiale; mais la prononciation propre de l'initiale s'élimine dès le début de l'époque historique de la langue; les dialectes les plus voisins, l'osque et l'ombrien, n'altèrent pas les voyelles de la même manière. En germanique, au contraire, l'accent sur l'initiale est une propriété du groupe tout entier, et il a une force singulière qui a manifesté ses effets durant tout le développement historique de ce groupe.
Dans le gotique de Llfila, tel qu'il est noté, les ellels de l'accent initial sont encore presque invisi-
blés. C'est tout au plus si quelques mots en laissent soup(;onncr Fexislence.
Mais raccord des dialectes nordiques et germaniques occidentaux met hors de doute que l'accent d'intensité initial a tendu à s'établir dès le germanique commun.
Gomme la mutation consonantique et comme la transformation profonde du vocalisme, ce fait indique une influence extérieure. Il y a là un type de prononciation étranger à l'indo-européen; il a clé introduit par la population qui a appris à parler le dialecte qui est devenu le germanique.
A partir du moment où il a été introduit, cet accent s'est imposé à toute la langue. Les mots empruntés n'y ont pas échappé. Quand, en germanique, on a emprunté des mots latins, ces mots ont reçu l'accent initial ; et c'est ainsi que le latin aséllus, accentué sur -sel-, a donné asiliis (forme du gotique), accentué sur rt-, et que l'on av. h. a. esil, ail. mod. esel, tandis que le slave osllii a gardé l'accent du mot latin et que l'on a russe osël, accentué sur -sel-. Le mot Vdim palâtluîiij accentué sur -la- a donné en français palais, mais en allemand pfal:(, par suite de l'accentuation sur l'initiale.* C'est seulement avec le temps, et sous l'influence de formations germaniques composées où l'accent s'est trouvé fixe sur un élément non initial (type allemand erjinden,einpfà}igcn par exemple), que l'on a réappris en germanique à