GERMANIQUE COMMUN I I
tères ne permettait que des indications sommaires et imparfaites; et les notations faites à l'aide de Taiphabet latin, mal adapte à la prononciation des parlers germaniques, sont gauches et incohérentes. Seul, le gotique a ctc noté systématiquement et d'une manière réfléchie.
Grâce à la multi})licité des formes dialectales, on arrive à se faire une idée assez complète de ce qu'a pu être le germanique commun. Mais, en rapprochant les formes attestées par les plus anciens textes des divers parlers, on ne devra jamais perdre de vue que les langues germaniques étaient en état d'évolution rapide au début de l'époque historique, et qu'elles ont continué d'évoluer très vite. A en juger par l'état de choses qu'offrent les premières inscriptions runiques et le gotique, le germanique commun était très archaïque. Par rapport à l'indoeuropéen, beaucoup de changements capitaux étaient déjà réalisés ; mais beaucoup d'autres étaient seulement amorcés. Les tendances qui devaient aboutir à transformer profondément la langue existaient; mais elles n'avaient pas toutes abouti à des réalisations visibles.
Les formes germaniques communes que la comparaison des dialectes amène à restituer divergent souvent beaucoup de celles des plus anciens textes. Soit par exemple le nominatif got. staînSj v. isl. steinn,
V. angl. stân, v. sax. slèn, v. h. a. slcin «. pierre » ; la forme norroise runique, qui est slainaR, et la comparaison avec les emprunts anciens du finnois an germanique (ainsi finnois kuningas « roi », en face du V. sax. hiining) amènent à poser, comme forme germanique commune, "^siaina:;^, qui n'est attesté nulle part. Le gotique et les emprunts finnois excluent -R^ qui est la consonne finale norroise runique; certains faits gotiques montrent que -s du got. sla'uis représente un ancien *-;(. De là la restitution '^slaina:^^. La finale "^-a^ restituée ainsi est précisément celle que l'on attend ; car la finale indo-européenne de la flexion sur laquelle repose le type germanique de ^slaina:^ était "^-os (grec -os, vieux latin -o^) ; et Vo indo européen est représenté par germ. *flf^ *-s fin; 1 indo-européen par germ. *-~. La restitution *^/^///w.^ pour le germanique commun se trouve confirmée par le fait qu'elle concorde avec la forme que font prévoir les règles générales de correspondance entre le germanique et l'indo-européen.
Dès les premiers siècles de l'ère chrétienne au moins, les dialectes germaniques : gotique, Scandinave, occidental, se sont développés indépendamment les uns des autres. Et bientôt même, chacun des groupes à l'intérieur des grands dialectes a eu son autonomie : le développement des parlers anglais est devenu indépendant de celui des parlers allemands dès
DÉVELOPPEMENTS PARALLELES l3
l'installation des conquérants angles et saxons en Angleterre.
Ainsi qu'on doit l'attendre, l'identité du point de départ et l'identité des tendances héritées du germanique commun ont déterminé un parallélisme de développement entre les diverses langues germani- (jues. l']lant indépendants les uns des autres, ces développements aboutissent souvent à des résultats diflercnls dans le détail. On a vu ainsi comment une même forme germanique commune *staina:{j subissant partout les eflets de la tendance à la réduction des finales (et aussi à l'altération des diphtongues, en ce qui concerne ai de la première syllabe), a donné norr. run. staifUiR (d\m v. isl. steinri) — got. sla'nis — germ. occ. *stain, d'où v. angl. slân, v. sax. si ni, V. h. a. stciii.
Cependant il arrive aussi que le développement parallèle, mais indépendant, des dialectes germaniques, après l'époque germanique commune, fournisse des résultats identiques. Par exemple l'accusatif singulier LTcrm. comm. *stoinan devient got. stain, v. isl. stein, V. angl. stân, v. sax. stèîi, v. h. a. stein. Si l'on n'avait [)as le vieux norrois runique staina, on ne pourrait pas établir directement qu'une voyelle finale est tombée dans cette forme entre l'époque germanique commune et celle des plus anciens textes de chaque dialecte.
Quelquefois, la restitution de la forme germanique
I f\ INTRODUCTION
commune ne repose sur aucune forme positivement attestée. Ainsi Ton a posé une n finale dans germ. comm. *stainan.
On sait que la finale pré^ermanique était *-on par grec -on, vieux prussien -an et par vieux latin -oni, sanskrit -^m; mais aucune forme attestée d'un subtanlif de ce type n'apporte ja preuve directe que la nasale était encore conservée en germanique commun. On est amené à considérer cette hypothèse comme la plus probable par le fait que, dans les démonstratifs, par exemple dans la forme qui correspond à l'accusatif grec ton, sanskrit tàm « celui-ci » , la nasale est maintenue ; en gotique, elle a subsisté devant une particule : ^an-a; en vieux haut allemand la forme simple l'a gardée, simplement parce que celleci est monosyllabique : den. Ainsi la restitution des formes germaniques communes comporte parfois une part d'incertitude.
Du reste, le germanique commun ne constituait pas une unité parfaite. Sans doute, l'ensemble du germanique présente par rapport à l'indo-européen beaucoup d'innovations communes et de tendances communes à l'innovation qui obligent à en reconnaître l'unité linguistique. Mais unité linguistique ne signifie pas uniformité.
L'uniformité serait particulièrement invraisemblable dans une ancienne langue indo-européenne.
DIFFÉRE!SCES DIALECTALES l5
L'unité linguistique exprime en effet l'unité d'une nation. L'unité du germanique commun exprime donc le fait qu'il y a eu, à un moment donné, durant les siècles qui ont précédé l'ère chrétienne, une nation ayant conscience de son unité et que, faute de savoir le nom qu'elle ^ donnait à elle-mtime, on appellera ici la nation germanique. Mais une ancienne nation indoeuropéenne n'avait pas des institutions unes et un commandement un. Elle se composait d'un agrégat de peuples, ayant chacun ses usages propres et ses chefs propres. Et c'est ainsi que la nation germanique apparaît dans l'histoire, non pas comme un Etal, dirigé par un seul chef, mais comme un groupe de peuples dont les voisins sentaient l'unité ; eux-mêmes se tenaient pour apparentés entre eux, mais sans avoir à aucim moment formé une unité politique. Des populations ainsi indépendantes les unes des autres ne pouvaient avoir une langue rigoureusement une. Même avant que les Germains ne se dispersent pour chercher aventure dans toutes les directions, le germanique comportait assurément des différences dialectales.
La comparaison des trois groupes de langues germaniques attestées permet d'entrevoir quelques-unes de ces différences dialectales qui existaient en germanique commun. Par exemple, à la 2* personne du singulier du prétérit indicatif des verbes forts, on a en gotique l^aiist « tu as ordonné », en vieil islandais
baiitt, mais bude en vieil anglais, budi en vieux saxon, bnîi en vieux haut allemand. Gela fait deux types différenls, irréductibles l'un à l'autre : en gotique et en nordique, une désinence -t^ avec le même vocalisme radical qu'aux autres personnes du singulier; en germanique occidental, une désinence -i, avec le même vocalisme radical qu'aux formes du pluriel. Ces deux formes remontent à des types indo-européens différents. Le gotique et le nordique ont généralisé un type, et le germanique occidental un autre; la différence doit remonter à l'époque germanique commune. On entrevoit ici une ligne de séparation entre les groupes dialectaux du germanique.
Les principales lignes de ce genre passent entre le nordique et le gotique, d'une part, le germanique occidental, de l'autre. Il semble donc que le nordique était voisin du groupe gotique, tandis que le groupe germanique occidental s'opposait au gotique et au Scandinave. Mais il ne faut pas trop presser cette conclusion. Les faits sont peu nombreux et peu significatifs. Il ne serait pas légitime de ramener à deux les groupes dialectaux du germanique; le gotique est bien à part du nordique.
Comme les langues germaniques actuellement parlées se développent indépendamment les unes des autres depuis de longs siècles et que leur évolution n'a presque jamais cessé d'être rapide, que même à