‹ Caractères généraux des langues germaniques [microform]Chapitre 8 sur 75 · CHANGEMENT DU TYPE LINGUISTIQUE · texte numérisé non relu

CHANGEMENT DU TYPE LINGUISTIQUE

cerlains moments elle s'est précipitée, ces langues sont maintenant très différentes les unes des autres. Mais des tendances analogues ont dominé dans toutes. L'allemand, le néerlandais, l'anglais sont aujourd'hui des langues absolument différentes, et le danois est 1res différent du suédois ou des parlers norvégiens. Les degrés auxquels ces langues se sont éloignées du germanique commun et du type linguistique indo-européen sont divers ; mais toutes ont évolué dans la même direction.

Le terme extrême du. développement se voit dans l'anglais moderne. Les anciennes finales de mots sont si réduites qu'il n'en reste presque rien; la partie accentuée des mots subsiste à peu près seule. Et dès lors l'ancienne morphologie indo-européenne est détruite. L'anglais actuel est une langue indo-européenne en tant que, par une série ininterrompue de gens qui ont eu toujours le sentiment et la volonté de continuer à parler comme ceux qui les précédaient, il se relie sans solution de continuité à l'indo-européen. Mais, à ne considérer que le type linguistique en lui-même, et en faisant abstraction de la continuité qui est un fait historique sans réalité actuelle, rien n'est plus éloigné du type indo-européen que l'anglais — ou le danois — d'aujourd'hui. Si l'on devait, en considérant l'anglais actuel et en en oul)liant tout le passé, démontrer que l'anglais est une langue indo-européenne, on n'y parviendrait pas, A. Meillet. 2

l8 ' INTI\ODUCTIO?î

On n'essaiera pas ici de tracer le développement particulier de telle ou telle langue g^manique. Mais il importe de bien marquer dès Fabord que le développement du germanique a consiste à s'éloigner toujours davantage du type indo européen, jusqu'au point où, comme en anglais et en danois, presque toute trace de ce type a disparu et où Ton est en présence d'un type linguistique nouveau.

On n'a pas le moyen de reconnaître avec précision quelles . sont les conditions qui ont déterminé le changement progressif du type. Le linguiste constate les faits, il en suit le développement, il se rend compte des procédés par lesquels se font les changements et il voit comment ces changements se succèdent et souvent se déterminent les uns les autres. xMais l'origine des tendances auxquelles sont dus les changements lui échappe.

Certains des principes du changement sont universels; on ne sera pas surpris par exemple de voir les finales tendre à se réduire, les consonnes intervocaliques subir l'influence des voyelles voisines et s'en rapprocher en devenant sonores ou en perdant une part de leur fermeture, ou, en ce qui concerne la grammaire, la complexité luxuriante de la flexion indo-européenne aller se simplifiant : ce sont là des tendances universelles ; on en retrouve les effets, à des degrés divers, dans toutes les langues de la famille

CONDITIO-NS DU CHANGEMENT DE TYPE If)

indo-européenne. A cet égard il n'y a de particulier à telle ou telle langue que la rapidité plus ou moins grande avec laquelle agissent ces tendances et le détail

matériel des changements,

Mais il } a aussi des tendances qui sont spéciales à certaines langues. La phonétique germanique offre plusieurs tendances de ce genre qui la caractérisent d'une manière éminenle. Le système des consormcs, la faron dont sont traitées les voyelles, la nature et la place de l'accent sont des traits par où le germanique s'éloigne spécifiquement de l'indo-européen.

Or, quand une population change de langue, clic est sujette à garder, dans la nouvelle langue adoptée par elle, plus ou moins de ses habitudes linguistiques antérieures ou à modilier le type qu'elle adopte. Le germanique, qui a rompu si nettement avec les usages indo-européens, est de l'indo-européen parlé par une population nouvelle qui a accepté l'indoeuropéen, tout en le prononçant d'une manière en partie nouvelle; les conquérants qui ont apporté l'indoeuropéen n'ont pas été assez nombreux ni assez puissants pour imposer leur manière d'articuler; les gens qu'ils ont conquis, et qui avaient adopté leur langue, ont fait prévaloir un type articulatoire différent de l'ancien.

L'altération prolundc du système grammatical tient sans doute aussi à ce que la population nouvelle qui a adopté le dialecte destiné à devenir le ger-

20 INTRODUCTIOIV

manique ne s'est pas assimilé complètement les procédés grammaticaux de l'indo-européen; ces procédés, étrangement originaux et compliqués, étaient du reste difficiles à apprendre, et, sur toute l'étendue du domaine occupé par l'indo-européen, on les voit s'éliminer les uns après les autres. Nulle part le mouvement qui tendait à enlever au type indoeuropéen ses traits les plus singuliers n'a été plus prononcé qu'en germanique, de même que nulle part le type articulatoire indo-européen n'a été plus complètement transformé.

L'importance et la rapidité des changements ne tiennent pas seulement au maintien d'habitudes antérieures à l'acceptation d'une langue nouvelle : les traits les plus originaux de la langue nouvellement adoptée ne sont pas bien assimilés, simplement parce qu'ils sont trop délicats et qu'ils sont mal perçus. De plus, les divers sujets apprennent d'une manière inégale la langue nouvelle, et il se produit une grande diversité dans la communauté linguistique. Il y a nécessairement une réaction contre cette diversité; la réaction tend à normaliser, et par suite à banaliser, par effacement des singularités.

Dans le groupe germanique, les jforces de conservation linguistique étaient aussi petites que possible et sont longtemps demeurées très petites.

Dans une population une et stable, le langage participe de la stabilité générale; là où tout le monde

CONDITIONS DU CIlANfiEMENT DE TYPE 2 1

parle sensiblement de môme, chacun est amené à se conformer à l'usage général, et toutes les déviations individuelles sont condamnées et ridiculisées. Or, dès leur apparition dans l'histoire et depuis, tout au long de leur histoire, les populations de langue germanique ont été conquérantes. Les unes, trop aventurées, sont allées se fondre dans d'autres populations; c'est ce qui est arrivé à toiis les Gots, aux Allemands qui sont passés en France, aux Scandinaves qui sont allés en Irlande, en Normandie ou en Russie, à bien d'autres encore. D'autres, plus résistantes, ont imposé leur idiome aux peuples chez lesquels elles se sont établies ; c'est ce qui a eu lieu notamment en Angleterre. Les conquêtes de cette sorte sont suivies de périodes troublées oii il n'y a guère d'uniformité linguistique, et où il y a par suite un minimum de résistance aux changements.

Une civilisation nationale propre, conservée par une aristocratie intellectuelle, fixe l'idéal linguistique et contribue ainsi à maintenir le type ancien. Or, les Germains ont rencontré une civilisation plus avancée, la civilisation gréco-romaine ; et ils en ont fortement subi l'influence dès avant le début de l'ère chrétienne. Beaucoup d'entre eux sont allés servir dans les armées romaines. La civilisation nationale s'est pénétrée d'éléments étrangers : l'alphabet runique, tout particulier qu'il soit en principe, est un calque des alphabets gréco-romains. Elle a cédé

quand le clirislianismc s'est introduit ; du coup, le grec et le latin sont devenus les langues savantes, et les parlers germaniques n'ont servi que pour l'usage courant.

Un empire vraiment un tend à se donner une langue commune qui lui serve d'organe. Or, il y a eu des tribus germaniques qui ont fait des conquêtes ; il y a eu des royaumes germaniques, peu durables pour la plupart et qui se remplaçaient très vite les uns les autres; à aucun moment l'histoire ne présente un empire germanique. Le plus grand des conquérants germaniques, Gharlemagne, n'apparaît que tardivement; il s'en faut de beaucoup qu'il ait réuni sous son autorité toute la Germanie de son temps ; et, comme l'a vu M. Jullian, la civilisation qu'il a protégée et développée n'était pas de langue germanique: la renaissance carolingienne a été, on le sait, une renaissance des études latines. Jusqu'au moment où, du IX*' au xiv'' siècle, se sont posées des langues nationales déjà fortement différenciées, les populations de langue germanique n'ont pas eu de langue germanique de civilisation. Les parlers germaniques servaient à l'usage familier, aux relations sociales de tous les jours ; ils n'avaient pas de norme maintenue par une tradition savante. La rapidité avec laquelle a évolué l'anglais durant la période de la domination normande, où le français a été la langue de la cour, de la noblesse et des écrivains, indique

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