‹ Caractéristiques des saints dans l'art populaireChapitre 205 sur 589 · AA. SS. Februar., t. I, p. 38S · texte numérisé non relu

AA. SS. Februar., t. I, p. 38S

OIE

donnât congé. La sainte leur intima l'ordre de ne plus recommencer jamais , moyennant quoi elle leur accordait la liberté de déguerpir. La troupe s'envola, et l'on ne vit plus désormais d'oies sauvages dévaster la terre de sainte Wéréburge. Comme la fête de cette sainte est célébrée le 3 février, sa légende sera mieux comprise quand nous aurons parlé des autres servantes de Dieu qui ont à peu près le même attribut.

Sainte Phahaïlde (sinte Veerle, en flamand, ou sente Varelde) vierge, patronne de Gand; 4 janvier, époque mal fixée par les historiens. L'on en fait la fille d'un roi»Thierrj' d'Austrasie (fils de Childebert), la sœur de saint Émebert évêque de Capibray, et des saintes Rénelle ( Renilde) et (Jiidule; ce qui placerait sa mort vers le commencement du vm« siècle. Les calendriers flamands la représentent portant une oie entre ses bras'; et il est bon de nous rappeler saint Rigobert archevêque de Reims, dont nous venons de parler sous ce même titre, parce que fêté le même jour en Champagne, il a précisément reçu le même emblème. Naturellement cette peinture a été traduite eTi légende. Pour sainte Pharaïlde on raconte qu'à peu près comme sainte Wéréburge, elle fit conduire à sa ferme une volée d'oies qui était descendue dans la campagne. Là elle ordonna de les nwirrir comme les autres oiseaux domestiques, sans que personne prit la liberté de mettre la main dessus. On peut, si l'on est curieux de ces naïvetés du vieux temps, se renseigner sur le reste de l'histoire dans la collection du P. Bollandus-. Pour moi, je crois avoir mis le lecteur assez au courant de ce qui aura fait donner cet oiseau de passage à notre sainte. Au risque de m'aventurer un peu sur le terrain flamand, qui ne m'est pas familier, je me hasarderai en outre à proposer quelques conjectures sur des étymologies que je livre aux gens dti métier pour ce qu'elles valent.

1. En quoi elle ne ressemble pas mal à une personuilication du mois de février que publiait Graîvius dans le t. VllI de son Thésaurus antiquitatum romanarum (p. 103, sqq.; et planches correspondantes;. Là et dans les peintures du tombeau des Nasoiis à Rome {op. cit., t. Xll, p. I0C3, 1000) d'après Bollori, l'hiver a pour représentants une jeune Femme qui porte une oie sous son bras droit, et un vieillard dont la main gauche tient un canard par les pattes en même temps que sa droite élève un bouquet de roseaux. Si donc ce n'eût été un peu déroger à la marche de mon ouvrage, je pouvais emprunter à ces sources deux ou trois personnilications classiques de la mauvaise saison commençant ou tinissant; et avec un nimbe de plus, c'aurait été ( à s'y méprendre) la sainte Pliarailde des graveurs flamands.

2. AA. SS. Januar., t. I, p. 172. Le Breviarium... sancti SercaJii (Cologne, I."i0:t, in-ltij donne aux matines de sainte Pliarailde l'hymne d'où j'extrais l'abrégé de sa vie :

• I>eo cui so siihegit Sponsoquo duci juagitur.

Votum vovît, nec inlrcgit; ........

Virgitulein «i florem In tetatu Jam nubili

* Presentare st-.i<lutt. l>uci junota est ntibîli,

Sed caAtJtati» lilium

Quum annorum ter denorum Non perdit hoc conjugium.

Bawt mater egenorum,

Nolens a patrc cugitur In Ut>t)Utt» \iiic pirgu [pyrgot)

Le nom de Gand {Ganlum au mo\cn âge, Glicnt ou Gent en flamand et en allemand) n'uura-t-il pas donné lieu de caractériser la patronne de cette ville par une oie {Gaiis dans les langues gennaniciues, et dans la basse latinité Ganta, Gansa, Gantua ,-Ganccs , Gantes, Ganlula; en espagnol Ganso, etc.; d'où pouvait bien venir le mot Gannire pour exprimer le rire maussade ou le grognement qui rappellent le cri des oies)? Ce que nous avons cilé en note fait assez voir que le mot Gant était populaire dans la Flandre pour désigner cet animal '. Jusque-là, je ne crois pas m'être avancé plus que de raison; mais l'entrainement de la philologie me compromettra peut-être dans une tentative que je vais risquer encore, en attribuant aux Flandres un mot qui aurait appartenu exclusivement à des populations d'autre souche. Sainte Pharaïlde avait depuis sa mort, dit-on, un pèlerinage à Ockersele (ou Sleenockerzeel, Ochinsala, Hockesele, etc.) en Brabant*. Ce nom peu intelligible aujourd'hui ^ aurait-il pour un de ses éléments primitifs quelque reste de notre ancienne expression auque {occa en italien, oque ou odie en Poitou; et en basse latinité auca, ocha, oga, aucella, etc.), d'où nous sera venu oue et ot'c*? Le village porterait alors l'empreinte de la caractéristique qui désignait sa patronne.

Sainte Milbuhge vierge et abbesse, fille d'un roi des Merciens'; 23 février, v. 725. Je la trouve représentée chassant des oies qui fuient devant elle et semblent déserter le pays'. 11 importe assez peu en ce moment quelle histoire on avait rattachée à cette représentation, puisque nous voyons encore aujourd'hui inventer des faits pour expliquer des monuments qu'on ne comprend plus. Redisons tout bonnement que dans le Nord , le départ ou l'arrivée de certaines espèces d'oies, de cygnes et de canards sert à pronostiquer la rigueur ou la durée du froid. L'oie sauvage pond en Norvège et en Laponie depuis avril et mai jusqu'en août; mais en

Suscitasti gamam {i^antam'î) virgo; Daus ia signum tuœ laudis. Cœco visum, gressum claudis Etc. »

Le docte Molanus proposait do lire ganzas dans la légende, au lieu de gantas; on va voir que cette altération du texte n'est pas du tout nécessaire.

3. On peut consulter, sans trop de recherches, le Glossaire de Du Cange, où l'on trouvera maintes citations du moyen âge et de Plini! lui-même (mais à la charge des Morins) ou d'auteurs latins encore, bien que moins classiques.

i. AA. SS. Januar., t. I, p. 170. — Iteinsberg-Dueringsfeld, Calendrier Uelue, etc.

5. M. A. -G. C\iotin {Éludes élymologiques sur lesnoms desvitles... de la province du lirabant, p. lU'J), que je soupçonne d'étie simple amateur en linguistique, déclare assez peu nette la significalion véritable de ce nom après les changements apportés par les siècles. Peut-être, simple amateur moi-même, serai-je reçu à présenter mon opinion comme docuniont quelconque au dossier de l'alTairc.

(i. Cf. Du Cunge, (ilossar., Ii. v.

7. Aussi lui met-on souvent une couronne pré» d'elle, ou sur la lête; outre l'église qu'elle porte parfois, comme fondatrice du monastère de Wenlock dans le Sliropshire actuel.

H. A A. SS. h'ebruar.. t. III, p. 3'JO. On ajoute même que les oies se montrent chaque an née obéissantes à la défense qui leur fut faite alors.

OIE

Ecosse cl dans ses archipels, un peu plus tôt. Aussi traverse-t-cilo la France et la Grande-Bretagne, pour aller

ou Nord vers la fin de février ou au commencement de mars.

En conséquence, sainte Milburge chassant des oies

devant elle peut bien annoncer la lin de l'hiver et le commencement du printemps.

Répétons encore, s'il en est besoin, que l'antiquité classique avait déjà caractérisé l'hiver par la chasse ou le passage des oies et des canards'; et ce qui a été cité précédemment de Sorterup d'après Finn Magnusen, donne lieu de croire que les régions Scandinaves avaient un symbolisme analogue-. Quant aux Anglo-Saxons, un de leurs calendriers au British muséum désigne le mois d'octobre par le tableau d'une chasse au marais. Or n'oublions pas non plus que pour la bécasse du printemps, l'Allemagne a son proverbe qui flotte entre tinq semaines au moins. Cf. supra, p. 579.

Sainte Hilde, abbesse en Angleterre; 17 novembre, 680. On lui attribue aussi l'expulsion d'oies sauvages qui ravageaient les champs '.

Sainte BnicirrE de Killdare (Cf. Autel, p. 102; Bœuf, etc.), dont la fête se célèbre le 1" février, a aussi des oies ou des canards dans sa légende*; mais je ne vois pas que cela puisse être pris comme une de ses caractéristiques vraiment populaires.

La B"= Berthe comtesse de Ravenstein, et fondatrice ou restauratrice de l'abbaye d'Elciiingen (xii= siècle). Stengel dit de cette sainte, fort peu connue chez nous, qu'elle est honorée par les peuples de la Bavière pour avoir chassé les oies sauvages des bords du haut Danube *. Je n'ai pas réussi à trouver d'autres renseignements sur son culte et sur le jour où on l'honore; mais .son époque * annonce qu'elle ne peut pas être confondue avec Bcrlhe Pkdauque (Berlhe au grand pied), ou la reine de Saba ; questions dont je puis bien m'abstenir d'ailleurs après le tribut fort raisonnable que j'ai payé aux oies, mais seulement sous la condition que des saints y seraient intéressés.

Somme toute, sauf pour le dernier personnage, sur lequel je ne réussis pas à m' éclairer, toutes les fêtes de saints accompagnés d'oies tombent en hiver. J'ai donc quelque raison d'y voir une forme artistique des dictons qui ont eu cours en Allemagne, et qui servent peut-être encore aujourd'hui à présenter l'oie comme symbole de la mauvaise saison. On disait : « L'oie blanche (la neige) couve bien, » c'est-à-dire que la neige protège les jeunes pousses des végétaux; u mais l'oie noire (boue, pluie)

1 . Fil. lîiionan-oti, Vasi di veiro, p. 8. — nollori, Arcus , tab. 1 4, etc. Des qiuUraiiis attrilmés ;\ Aiisone (ap. Gitov., Thesaur. antiquUat. rumanarum, t. VIII, p. 07, lO'i, 105, 109, 111) disent pouifévrier :

• Quique paliulicoliim prendere gaudot avéra ; • et pour novembre :

K A quo vix aviJus sistrû coiupescitur ansar. n

Aussi les enfants qui jonent avec des oies, des canards on des cj'fînes, dans ks œuvres de l'art romain (groupes, lampes, elc.l, pourraient bien n'être que le Génie de l'Iiiver porsonniHé.

2. Je ne voudrais pas contredire un descendant des \nrrains sur les faiis de son pays; mais les oies prenai.t leurs quartiers d'hiver

hors des contrées boréales, sembleraient plutôt y devoir indiquer les beaux jours. Si même en ces régions notre oiseau passe pour représeoter la saison rigoureuse (durant laquelle on ne l'y voit presque jamais), ce peut être à raison de sa couleur hlancliàtre qui aura paru indiquer la neige ; lii surtout oi'i l'oie vit en troupes (Cf. inU'a, B"' Berthe d'Klchingen). C'est ainsi, probablement, qu'ailleurs les jours de gelée auraient été désignés par l'œuf (dit-on), et la lin de l'hiver par un œuf brisé.

li. Cf. Calendai: beimliit., 11 novombr.

■i. AA. SS. Febniai:, t. 1, p. 138.

."). C. Stengel, Monasleriulotjia, Elcliiugen.

11. Stengel raconte qu'Albert, comte de lîavenstein et d'IrczciM bur^, mari de Berthe, avait eu affaire à saint Bernard en Allemagne.

OIE ET GYGiNË.

ne couve pas. » Puis était venue l'idée d'appliquer à la neige le nom de manteau de Saint-Marlin '. Je me résume en attribuant à l'oie la fonction, oubliée aujourd'hui, de déterminer à peu près les trois points saillants de l'hiver : le commencement, le milieu et la fin. Tout cela un peu flottant, j'en conviens; mais tenons compte des divers pays où ces points avaient été fixés, avec leurs différences de climats (terrestres ou marins, sous une même latitude), et des variations que les saisons auront pu subir en diverses contrées depuis mille ans. Les défrichements, les modifications de la chaleur atmosphérique dans notre hémisphère ne sauraient manquer d'y avoir eu bien de l'influence; sans compter que les nations du Nord amenées sous notre ciel par les invasions du V siècle et du x', ont dû osciller assez longtemps entre le calendrier qu'elles apportaient de leur ancien séjour et celui qui convenait à leurs nouveaux établissements. Par exemple chez les Scandinaves, le 6 janvier passait pour le milieu de l'hiver {vxicir vetr), et signalait conséquemmont la reprise de l'ascension du soleil sur notre horizon -.

Maintenant que ce symbole a reçu son développement, peut-être serait-ee le cas de revenir sur le cygne dont nous avons plus d'une fois rappelé la parenté avec l'oie (sous le genre anas). l'ai accordé précédemment à l'opinion commune, que le cygne indiquait l'amour de la solitude', mais je me réservais un retour sur cette opinion accréditée depuis trois ou quatre siècles. Après avoir établi une autre base dans l'article actuel, n'ai-je pas le droit de l'étendre jusqu'à l'autre oiseau? De fait SAisT RiGOBERT, arclicvêque de Heims, est gratifié indifféremment de l'oie ou du cygne; et ceux qui lui donnent ce dernier veulent avec l'école moderne, que cela indique son retour à la vie religieuse lorsqu'il abandonna son siège épiscopal après avoir encouru la disgrâce de Charles Martel. Cependant tous les autres saints que je trouve accompagnés d'un cygne pourraient, sans grand effort, être rattachés au sens que l'oie nous a montré constamment. Car leurs fêtes autorisent à voir dans cet emblème un indice de l'hiver en pleine vigueur, ou près de finir son cours. Tels sont (Cf. Cygne) saint CuTiinEnr, 20 mars; saint Hugues de Grenoble, 1^' avril; et même SAINT Hugues de Lincoln, 17 novembre. Cependant pour ce dernier. Surius {h. d., § 10 et 20) cite un contemporain qui parle d'un cygne très-familier avec le saint chartreux ; au point que l'oiseau plongeait son cou dans la manche du prélat, en manière do caresse.

Ce n'est pas qu'on ne puisse m'opposer quelque exception; et sans les prévoir toutes, je répondrai à deux ou

Saint Hugues do Lincoln.

trois qui sembleraient triomphantes tout d'abord.

Sainte Amalbebge, par exemple, a des oies dans sa

légende*; et sa fête se célèbre au mois de juillet. Pour

1. Kii pliiticiirs villages de U Normandie, lorsqu'il neige on dit aux enfants i\»c. la saint(; Vicr^o plume des oies.

2. LeA Goths et les r;eriniin<, comme les Danois et li'S N'orvi'Kieiis dont ils semblent avoir partagé bien des pratiques, fi'raieiit alors le retour du soleil fou du moins le ri^sultat sensible de ce phénomèiKO. Peut-èlro les Varangues Ou les Slaves avaient-ils iiitraduit cette coutume à Coastantinople, où Conittantin PorpliyroKéiiJ'le {Pe cere-

ntoiiiis, Bonn., t. II, p. '22i, 357-3l!0j laisse apercevoir la traie ik'. ces réjouissances dans la céli*bratioii de l'Kpiplianie.

'.i. Dans le Coirespundant du mois de janvier IXtili, j'ai reniarqntï que chasuer le rytjne blanc parait être une expres^ion celtii|ne pour dire, clicrcher la (iluire, la liberlé, le repos. Cf. supra, p. Ml, note t.

}. Cf. AA. SS. Jul., t. in, p. 9X, sq. lincore no serait-il pas impossibli' que cette expulsion des oies sauvages qui ravageaient lo

on:. — oisi-Aux.

éviter ce mauvais pas il n'fst point nécessaire de recourir à trop (l'arlilice; faisons tout simplement ol)Sorver quccette sainte est souvent confondue avec son liomonyme du 21 novembre; or cette fois nul ne dirait cpril ne s'agisse jjas de l'hiver ', car je ne voudrais pas répondre que je n'aie jamais confondu moi-même l'une des deux Amalberges avec l'autre. Les Bollandistes y ont trouvé bien des end)arrasS malgré leur expérience et le nombre des matériaux dont ils disposaient à la lin du xvH'' siècle.

Il y a aussi un saint Waldebert abbé de Luxeuil (2 mai, 655) dont on raconte une aventure merveilleuse avec les oies .sauvages'. Mais outre que l'époque de sa fête ne dérangerait pas énormément les aperçus généraux qui dominent tout cet article, il faut savoir qu'on l'a échangé (entre autres) avec un saint Walbert de Meaux, frère de saint Faron (28 octobre), dont la translation se fêtait le 26 avril ; nous retombons donc sur la même excuse que tout à l'heure.

Non pas que je prétende écarter tout récit, contemporain surtout, qui ne cadrerait point avec ma théorie précédente; elle n'en subsiste pas moins dans bien des cas, et semble conserver une certaine valeur pratique quand même on la tiendrait pour exagérée.

Quant au canard proprement dit et à la sarcelle, je n'ai pas vu qu'ils fussent beaucoup allégués comme caractéristiques de saints. Mais on peut bien croire que ces congénères de l'oie auront vu leurs titres absorbés par l'autre. L'émigration des diverses tribus voyageuses du genre anas coïncident d'ailleurs sensiblement, pour qui n'y regarde pas de trop près.

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