GEANT
Ce qu'il y a souvent de disproportionné, ou même de laid dans ces colosses ne doit pas toujours être attribué à maladresse d'artistes. La légende ne fait pas de saint Christophe une sorte d'Adonis; ainsi qu'on peut en juger par le vitrail qui lui est consacré à la cathédrale de Strasbourg (p. l^hd), et par les types populaires qu'a publiés M. Arth. Forgeais dans ses Plombs historiés (t. IV, Imagerie religieuse; 1865, p. 157-161).
La taille gigantesque qui lui est attribuée généralement peut bien être une exagération pour exprimer la constitution athlttique dont il fit un emploi charitable au service de Dieu*; mais plusieurs ont pensé que cela même était du symbolisme pour exprimer la merveilleuse générosité dont il fit preuve durant sa vie et dans sa mort. Pour moi, je ne verrais pas grand malheur à ce que le saint eût' été réellement doué d'une grande force physique, sans avoir reçu les dons de l'intelligence avec la même libéralité. L'important est d'employer à l'honneur du maître souverain les qualités que l'on possède ; et, prise tout bonnement, la légende a bien plus d'unité dans ses diverses parties. Cependant, puisqu'on a guerroyé beaucoup sur ce terrain, pourquoi n'essayerions-nous pas d'y jeter les bases d'une pacification? Convenons d'abord d'un fait qui ne peut être nié. La légende actuelle du saint est incontestablement récente. 11 ne s'en trouve presque aucune trace ni dans le Ménologe de l'empereur Basile, ni dans les Menées, ni dans la liturgie hispanogothique, ni même dans une vieille séquence (Gaude, Chrisli sponsa) d'un missel de Prague imprimé en l/i78-; et néanmoins l'Allemagne voisine des Tchèques n'a pas toujours épargné les surcharges merveilleuses à l'histoire de saint Christophe. De tout ceci l'on peut conclure que les monuments écrits antérieurs ne sont pas la vraie source du récit rédigé par Jacques de Varazze et autres. D'où ces derniers avaient-ils pris tant de hardiesse, et
faut-il ne voir en eux que des faussaires audacieux? Rien ne justifierait une conséquence si outrée. Sans avoir voulu nous tromper, ils ont pu se tromper eux-mêmes ; en quoi ils deviennent des guides suspects, je le veux bien, mais non pas de malhonnêtes gens. Qu'est-ce donc qui les aura dévoyés? Très-probablement quelque représentation plus ou moins habile, mais surtout mal comprise par les spectateurs. Nous avons encore dans plusieurs de nos vieilles églises de quoi nous renseigner sur cette cause d'erreur. Excusons les artistes en même temps que leurs interprètes, mais faisons voir aussi où se trouve le péril de certaines informations qui ne parlent qu'aux yeux. On nous montre un géant portant presque toujours sur son épaule l'enfant Jésus, et tenant en main un bâton qui se termine par des feuilles ou des fleurs. D'ordinaire ses pieds baignent dans un torrent. Nulle difficulté pour qui connaît les documents primitifs: Christophe fut un barbare de haute taille, enrôlé de force dans les armées romaines. On s'accorde à dire que la langue de' sa nouvelle patrie lui coûta peu de^ieine à parler; on veut même qu'il y ait été initié, ainsi qu'à la religion de Jésus-Christ, d'une façon miraculeuse. Craignant de s'exposer témérairement au martyre, il pria Dieu de faire fleurir son bâton en garantie d'une persévérance qu'il n'osait présumer'. Après quoi il triompha généreusement des tortures et mourut par le glaive.
Là-dessus, les artistes se mirent à l'œuvre; et, sans même se donner trop carrière, prêtèrent facilement à des interprétations abusives dont on ne peut les rendre responsables. Le nom du martyr et sa haute stature fournirent tout d'abord la donnée principale : un géant portant l'enfant Jésus. Le Xpiorctpopo; des Crées, devenu au moyen âge Clirisloferus (comme qui dirait Chrislum fcrms), se trouvait par là traduit aux yeux, pour l'Occident comme pour l'Orient. C'est ainsi que saint Ignace