G CARDÉNIO
Irun, était allé inviter à cette représentation le marquis d'Astorga et toute la Maison espagnole de Sa Majesté. Fidèle au mot d'ordre reçu de Madrid, le marquis avait décliné l'invitation, pour ne pas fournir aux Français une nouvelle occasion de triomphe et surtout afin d'éviter de fâcheuses querelles de préséance.
La Reine se leva très tard, ce matin-là. Ses femmes prétextèrent qu'elle ressentait une grande fatigue de sa course de la veille. Elle n'était rentrée que dans la nuit à Saint- Jean-de-Luz, après avoir soupe à Hendaye, — comm.e elle y avait dîné, — à V Hôtellerie du Grand Monarque. Déjà, on s'inquiétait de sa disparition. On savait qu'elle était sortie, le matin, à cheval, avec ses compagnons habituels. A Hendaye, on l'avait crue perdue. Des cavaliers s'étaient lancés à sa recherche, sur la route de Véra. Enfin, après des heures de mortelles angoisses, ils l'avaient rejointe, comme elle débouchait d'un chemin de traverse. Le chevalier d'Osséja, avec une troupe de paysans armés et portant des torches, l'escortaient. Sa Majesté déclara qu'elle s'était égarée et qu'elle devait son salut au chevalier, qui, guidé par ces montagnards, avait fini par retrouver sa trace. Quant à l'Homme aux rubans couleur de feu, il ne reparut plus. Personne n'en parla, ni ne s'enquit de ses nouvelles, dans la grande émotion qu'avait suscitée l'équipée de la Reine et dans la grande joie que causa son retour. Le prince d'Harcourt, chef de l'ambassade extraor-
dinaire, était furieux de cet incident, qui pouvait être su des Espagnols, ou qui, rapporté au Roi ou à ses ministres, pouvait lui attirer de sévères admonestations. En revanche, l'ambassadeur d'Espagne, marquis de los Balbases, la maréchale de Clérembault, gouvernante de la Reine, et M'i® de Grancey, sa dame d'atour, affectaient d'en rire. Ils n'y voyaient, disaient-ils, qu'une plaisante aventure. Et la Reine, entraînée par cette complicité taeite, la Reine qui, ce matin-là, avait les yeux rouges, — plus rouges que d'habitude, — répétait tristement à qui voulait l'entendre :
— Oui, en vérité, c'est une plaisante aventure !...
Et pourtant il lui fallait assister, ce même soir, à la comédie dont on la voulait régaler. Il [allait se parer pour cette abominable corvée, se composer un visage joyeux, alors qu'elle avait si envie de pleurer, écouter mille sots discours, au lieu de se recueillir et de s'ensevelir dans son chagrin ! La malheureuse, à bout de forces, en proie aux sentiments les plus extrêmes et les plus contradictoires, s'en désespérait... Sitôt après le dîner, on la conduisit, en grande cérémonie, au port de Saint- Jean-de- Luz, d'où une galère, arrivée le matin même, devait la transporter à Hendaye.
Bien que la mer fût calme, le roulis du léger navire ne tarda pas à indisposer une jeune fille si délicate, déjà fort abattue par les fatigues et les transes de la veille. On dut la monter dans la chambre haute, qui servait de cabine au capitaine.
On retendit sur une couchette, et, quand elle fut seule avec sa nourrice, la dame Quentin, qu'elle appelait « sa bonne Nicole », celle-ci lui glissa furtivement un billet dans la main. La rusée commère faisait le guet derrière la porte, tandis que sa maitresse, avec un grand battement de cœur, déchiffrait les lignes suivantes, écrites en italien par une main trop chère et trop connue : « Ceci est ma dernière espérance et notre chance suprême. Ce soir, quand cous rentrerez de la comédie, une barque cous suivra ayant un j anal vert à Vacant et un fanal bleu à la pointe du mât. Si vous m'aimez, comme vous le dites, vous n'aurez, au départ, qu'à faire un signe avec votre mouchoir, dans la direction de la barque. Quand vous serez en pleine mer et que la nuit sera tout à fait venue, la barque s' approchera. Alors, fiez- vous à mon amour et à la vaillance de mes compagnons. Tout est prévu. »
Vivement, la petite Reine, malade d'amour, déchira le billet en une foule de menus morceaux, qu'elle jeta dans la mer, par une des étroites fenêtres de la cabine. Puis elle eut une crise de larmes, coupée de sanglots et de convulsions. Elle pleurait et sanglotait sans discontinuer. La Quentin, affolée, s'empressait autour de la couchette, baisait sa maîtresse au front et la rebaisait, en la suppliant de se calmer : « Dans un moment, on allait arriver à Hendaye; il faudrait recevoir un grand nombre de personnes, écouter des harangues et des compliments; que Sa Majesté, malgré
Bon chagrin, s'efforçât de ee composer un visage convenable à son rang et à la cérémonie dont elle allait être l'ornement principal... » Mais la désolée Princesse ne voulait rien entendre : une véritable agonie commençait pour elle, et, faible et lasse comme elle était, elle se demandait comment elle pourrait, en public, cacher ce trouble intérieur. Il lui fallait prendre une résolution terrible, et dans quel moment, grands dieux !... A cette pensée, elle sanglota plus fort. La Quentin, à bout de supplications, ne savait à quel argument ni à quel moyen recourir pour l'apaiser. Finalement, sur un ton mimoqueur, mi-câlin, elle lui dit :
— Allons, ne pleurez plus !... Savez-vous que cela vous enlaidit furieusement? D'ailleurs, nous arrivons...
En effet, la galère se mettait à tanguer fortement aux approches de la côte et des récifs. L'élégant et rapide navire semblait bondir sur les flots, comme en été, par les jours de grande chaleur, les dauphins, qui surgissent d'un saut brusque, décrivent une courbe harmonieuse et retombent dans la mer étale. Déjà, on apercevait la terre ferme, les pics aigus ou dentelés du Guipuzcoa, et, flottant dans la brume, la masse profonde des monts de Navarre et d'Oloron. La baie, mollement arrondie, avec ses étages de verdures et de hautes roches violettes, s'ouvrait, au-devant des voyageurs, en une perspective vaporeuse et attirante. La petite Reine ne pleurait plus. Soutenue par la bonne Quentin,
qui l'aidait à sortir de la couchette, elle essuyait ses yeux toujours plus enflammés... Puis, la porte s'ouvrit, et la maréchale de Clérembault parut, avec M^i^ de Grancey et la troupe bavarde des caméristes. Elles attachèrent aux épaules de la jeune fille, qui pliait sous le faix, le lourd manteau de velours bleu doublé d'hermine. La malheureuse avait sur elle tous ses bijoux, et le buse du corsage en pointe, qui étreignait durement sa taille, lui causait une gêne insupportable... Tout à coup, des salves tonnèrent, ébranlèrent les échos. Des fumées blanchâtres s'épaississaient dans le lointain. On arrivait...
La baie du Chingoudi et l'estuaire de la Bidassoa disparaissaient sous les foisonnement des voiles, des pavois, des cordages et des mâtures : il y avait là toute une flotte assemblée, des navires et des embarcations de toute forme et de toute grandeur, entre lesquelles se distinguaient, par la finesse et la légèreté de leur structure, ou par leur lourdeur imposante, les galères et les frégates de la marine royale, — des frégates à trois ponts, aux coques entièrement peintes d'azur et constellées de fleurs de lys d'or. Dorés du haut en bas, les châteauxgaillards reflétaient dans l'eau calme, comme des superpositions et des écroulements de splendeurs, des balcons et des balustres, des rangées de fenêtres trapézoïdales, des frises et des architraves, des statues aux grands gestes de théâtre et aux draperies flottantes. Sur le couronnement, où s'éployait le
drapeau blanc fleurdelysé, trois lanternes colossales érigeaient leurs silhouettes massives et somptueuses, cerclées de bronze doré et surmontées d'une couronne ou d'une fleur de lys. Au moindre mouvement de la manœuvre, au plus léger coup de brise, les dorures des beaux navires resplendissaient, et, derrière les balcons, les rangées de fenêtres superposées s'allumaient et renvoyaient mille feux, comme les vitres du palais de Versailles, au soleil couchant...
La Reine, surprise par ce spectacle, qu'elle regardait avec des yeux d'enfant, en oubliait presque son souci amoureux. Debout à la coupée de la galère, entourée de ses femmes, qui se relayaient pour la soutenir, elle fut reçue par les notables de la région, la noblesse du pays, ces messieurs du Corps de ville, qui la haranguèrent à l'envi et copieusement. Puis, par une passerelle volante, on la conduisit à la galère amirale, — la Réale, comme on l'appelait, — où se devait donner, tout à l'heure, la comédie.
De la passerelle, où elle avançait lentement, entre son cortège et les hérauts d'armes, elle put, d'un coup d'œil, embrasser, dans toute sa longueur et dans toute sa beauté, ce bâtiment unique, orgueil de la marine du Roi. Comme celle des frégates de haut bord, la carène tout entière était peinte en bleu fleurdelysé d'or. Elle se terminait par un éperon recourbé en manche de violon et portant à son extrême pointe une tête de licorne;
D'un bout à l'autre du double bordage, plantés de distance en distance, des drapeaux de soie cramoisie frémissaient au vent de mer. De grandes oriflammes purpurines pendues à la pointe des trois mâts et balayant le niveau du pont, s'enflaient, par moments, comme des nuées roses. Les remous de la baie, sillonnée de mille embarcations, faisaient s'incliner légèrement la galère, et toutes ces banderoles s'échevelaient et palpitaient sur l'eau miroitante, qui les multipliait en un prodigieux bouquet de couleurs. On eût dit un grand jardin flottant, aux fleurs géantes, qui se courbent et qui ondulent immensément sous un coup de brise.
Jamais la fille de Monsieur n'avait rien vu de pareil, ni à Saint-Germain, sur la Seine, ni à Fontainebleau, ni à Trianon, sur le Grand Canal. Ah ! que toutes ces splendeurs étaient fortes contre son chagrin d'amour!... Elle y songeait tristement, tandis que l'amiral, duc de Vivonne, ployant avec peine sa courte et portenteuse personne, lui rendait ses devoirs, au débouché de la passerelle. Par des escaliers tournants et des balcons à balustres, il la mena jusqu'au dernier étage du château-gaillard, qui en avait trois, comme les plus gros navires. Le dernier était couvert d'un vélum rouge semé de fleurs de lys et soutenu par des piques à fer doré.
Le chapeau à la main, l'amiral guida la Reine, suivie de toute sa maison, jusqu'à l'extrême bord de la poupe. Là, s'ouvrait comme une loge de théâtre, une loge tout entière dorée, elle aussi, et
sculptée par le célèbre Puget, de Toulon. Le bois, minutieusement et savamment travaillé, imitait des courtines de velours ou de brocart, munies de leurs franges et de leurs cordelières. Le fronton de la loge représentait Apollon montant sur son char, et, de chaque côté, deux Victoires, les jambes à demi nues dans leurs brodequins lacés, gonflant leurs fortes poitrines sous les cuirasses de parade, embouchaient, d'une main, la trompette, et, de l'autre, brandissaient des couronnes. Et tout le bastingage, non moins reluisant de dorures, était fleuri de guirlandes, égayé de scènes mythologiques, figures de fleuves, de tritons, de divinités marines...
La Reine s'était arrêtée devant l'ouverture de la loge, où des sièges avaient été disposés. D'un geste large, M. de Vivonne, s'inclinant encore une fois, lui montra le vaste paysage qui s'inscrivait entre les courtines à franges dorées, comme s'il voulait lui faire hommage de toute cette terre, avec ses montagnes, ses villes, ses champs, ses rivières et ses navires. Puis, il la laissa, un instant, en compagnie de ses femmes et de quelques gentilshommes, afin qu'elle prît un peu de repos.
Des salves tonnaient toujours sur la rive française de la Bidassoa. Mais, du côté de Fontarabie, un silence morne régnait. Pas le plus petit nuage de fumée autour des remparts. L'artillerie espagnole boudait. Sur quoi, un des gentilshommes, qui étaient là, se mit à dauber sur la misère orgueil-
leiise des voisins : « Ils ne tiraient pas, parce qu'ils n'avaient, ni poudre ni boulets pour leurs canons, pas même de soldats pour allumer la mèche... Et ces gens étaient fiers comme des paons ! Quelle pitié ! »
La Reine n'entendait rien de ces méchants propos. Par la baie théâtrale du château-gaillard, elle contemplait, dans la courbe étincelante des rivages, tous ces navires pavoises pour lui faire honneur. Ses oreilles bourdonnaient du fracas des bouches à feu. Là-bas, les cloches d'Hendaye, de Béhobie, des moindres bourgades, sonnaient à toute volée. Des sonorités lointaines et délicieuses à entendre lui arrivaient dans le vent. Les banderoles déployées faisaient courir comme des flammes rougeoyantes dans la forêt des mâts. Et toutes ces magnificences, toute cette force étalée, tout cela était pour elle !.., Rêveuse, elle aperçut le mouchoir brodé qui pendait au bout de sa main fluette, le mouchoir qu'elle devait agiter tout à l'heure, à la nuit tombante, quand la comédie serait finie et qu'on s'en irait, Dieu sait où?... Mais le pourrait-elle? En aurait-elle le courage? Est-ce que toutes les ivresses de l'amour valaient les joies profondes de la puissance, la gloire du rang suprême?...
Devant la baie de la galère, sous les couronnes et les trompettes des Victoires sculptées par Puget, la Princesse faible et douloureuse rêvait ainsi, en regardant les flottes du Roi son oncle...
Mais le répit fut bref, M. de Vivonne, flanqué de ses officiers, la vint avertir que le spectacle allait commencer...
En l'honneur de Sa Majesté, les comédiens venus de Bordeaux, devaient jouer, ce soir-là, Proserpine, tragédie lyrique des sieurs Quinault et Lulli, qui, à la Cour comme à la ville, venait d'obtenir le plus vif succès. Ce n'était peut-être pas sans intention que, à Fontainebleau, on avait fait choix de cette pièce pour les adieux de la future Reine d'Espagne. Le sujet n'en était-il point tout à fait de circonstance, et n'allait-il pas exciter, dans l'esprit de la jeune Princesse en pleurs, les plus utiles réflexions? Cette vierge de Sicile, fille des dieux et des rois, qui est ravie, malgré ses larmes, par le ténébreux Pluton, et que la couronne de son funèbre époux finit par consoler de régner au séjour des ombres, — c'était là une allégorie dont les personnes avisées saisirent aussitôt le sens et dont elles ne manquèrent point de faire l'application à l'épouse gémissante du lamentable Charles II.
Mais, elle, elle n'y pensait point. Elle pensait à tout autre chose. Comme dans un songe à la fois angoissant et splendide, elle se laissait guider par M. de Vivonne, qui la conduisit jusqu'au fauteuil ménagé pour elle sous le vélum, derrière la balus-
trade bordant le dernier étage du château-gaillard. Au-dessous, les deux autres formaient comme les marches d'un trône à triple gradin, ou comme les degrés en retrait d'un amphithéâtre. La maison de la Reine en occupait les balcons. Tout en bas, jusqu'au grand mât, s'étendait un véritable parterre de comédie. Un plancher volant dissimulait les misérables rameurs enchaînés à leurs bancs de galériens. Les invités, les officiers de la flotte, les notables de la région, avaient pris place sur des pliants et des tabourets, qui couvraient la plus grande partie de ce pont improvisé. Le reste de l'espace libre était réservé aux musiciens de l'orchestre. Enfin, au pied du mât, sur une estrade légèrement exhaussée se dressait la scène, sans autre décor que quelques tapisseries prêtées par l'évêque de Bayonne, et, pour toile de fond, le merveilleux paysage de la baie et des montagnes. Tout en haut de la galère, sur son fauteuil doré, entourée uniquement de sa gouvernante et de sa dame d'atour, la petite Reine, comme isolée dans sa grandeur solitaire, regardait vaguement le doux ciel d'arriôre-saison, un ciel de mauves et de violettes. Une langueur mourante flottait dans l'air. Les montagnes, translucides et troubles comme des améthystes, semblaient des architectures-fantômes sur le point de s'évanouir. Mais là, tout près du regard, derrière les pavois éclatants des navires, les murailles brûlées de Fontarabie se tassaient avec on ne savait quoi d'hostile et de noir. Ce vieux
clocher à coupole et à lanterne, dans sa nudité farouche, que solennisait, çà et là, quelques lourds ornements, cette forteresse aux créneaux en ruines et aux canons muets, c'était toute l'Espagne impériale et funèbre...
Cependant, les violons et les violoncelles s'accordaient, et, à travers la rumeur confuse des conversations et le tumulte des équipages, on percevait, par instants, de brusques cris de fureur, des claquements de fouet, puis des plaintes étouffées, qui montaient de dessous le plancher-volant... Mais le chef d'orchestre frappa les trois coups, et, sur le tapis de la scène, entre les précieuses tentures prêtées par l'évêque de Bayonne et une double rangée de figurants en tuniques blanches, on vit paraître une jeune personne fort avenante. Sa jupe, roide et pailletée de fils d'argent, était chamarrée de trois rangs de broderies. Par-dessus, elle portait une longue robe à queue traînante, ouverte sur le devant et ballonnée autour des hanches. Elle avait un corsage à taille de guêpe, qui montait jusqu'à son cou et dont les manches engageantes découvraient ses bras potelés. Enfin elle soutenait sur sa chevelure, comme une couronne, un volumineux chapeau de fleurs et de feuillages : c'était la nymphe Aréthuse aux douces ondes. Une petite urne de carton, qu'elle pressait contre sa poitrine, figurait sa qualité de Fontaine mythologique.
Elle s'avança de quelques pas dans sa belle robe
78 GARDÉNIO
à queue, et, tout de suite, d'un air éploré, elle se mit à chanter :
Alphée à mon repos a déclaré la guerre...
Il n'est point de détours dans l'ombre des enfers
Que son amour n'ait découverts.
Je l'ai trouvé partout, et, sous les mers profondes, J'ai vu ses flots brûlants suivre mes froides ondes. Je veux le fuir encore au bout de l'univers.
Le cœur subitement oppressé, la Reine écoutait les paroles plaintives. Immédiatement, elle fut attentive et conquise. Le chant la pénétrait, évoquant dans son esprit d'inévitables similitudes. Quel sens inquiétant prenaient pour elle ces simples mots : « Je l'ai trouvé partout ! » C'est ainsi qu'elle-même avait trouvé partout l'amoureux Cardénio, acharné à suivre ses traces pendant des lieues, depuis des jours et des jours. Sans doute, il était là, perdu dans la foule, la guettant avec des yeux avides et passionnés, dans une de ces petites barques, chargées de spectateurs, qui s'écrasaient autour de la galère amirale... Mais en vérité, c'était lui-même ! Sous les traits du Fleuve Alphée, il venait de surgir entre les tapisseries, le casque en tête, empanaché d'un bouquet de plumes couleur d'aurore, la cuirasse aux flancs, la lance à la main. Dans ses bottines à la romaine, sous sa courte jupe à tonnelets qui s'enflait comme une basquine de danseuse, il se pavanait d'une façon glorieuse et faisait mille grâces, en regardant d'un air pâmé
l'insensible Aréthuse. La main sur le cœur, il chantait :
Arrêtez, nymphe trop sévère I Ne fuyez plus d'une course légère !...
Comme tous ces mots portaient ! Comme cette adjuration s'adressait directement à la petite Reine en fuite! Allait-elle s'arrêter, elle aussi? Tout à l'heure aurait-elle le courage d'agiter le mouchoir? Elle en avait conscience : sa destinée se jouait en cet instant tragique. Et cette pompe, ces honneurs qui l'environnaient, cette flotte pavoisée, ce spectacle, ce paysage merveilleux qu'elle avait sous les yeux, tout cela augmentait encore la solennité affreuse d'une telle minute... Si seulement il était possible d'accorder son amour et sa gloire ! Est-ce que vraiment cela ne se pouvait point?...
Sur la scène, une femme imposante, à la vaste poitrine, une matrone quadragénaire descendait d'un char traîné par des griffons. La Reine trouva qu'elle ressemblait à M™^ la maréchale de Clérembault, sa gouvernante : c'était la bonne Cérès. Indulgente et maternelle, elle consolait Aréthuse :
Aimez sans vous contraindre 1
Aimez à votre tour 1 C'est déjà ressentir l'amour Que de commencer à le craindre 1
Ali ! quelle aimable conseillère que cette Déesse ! Comme Cardénio, la bonne Cérès devinait le secret
de son cœur ! Son cœur de petite princesse était fait pour l'amour, uniquement pour l'amour! Le plaisir, les bals, les concerts aux flambeaux, les collations et la comédie dans les parcs, les vers des poètes, où les femmes sont comparées à des fleurs et à des divinités, les jardins pleins de lys, de roses, de tubéreuses, de jasmins et de jonquilles, comme elle aimait tout cela ! Est-ce que la vie, sans cela, méritait un regret?... Cardénio avait raison! Elle n'était point née pour être reine !... Être reine, quel ennui ! Écouter des harangues comme celles des gens d'Hendaye ! Vivre au milieu d'un vilain monde qui ne s'occupe que d'intrigues et de complots ! Entendre sans cesse parler de l'État : la sécurité, l'intérêt de l'État!... L'État! Quel monstre horrible ! Pour elle, il avait la figure renfrognée de M. Colbert, ou les gros yeux torves de M. de Louvois, — ou encore le front terrible et sourcilleux du Roi, quand, à la veille du mariage espagnol, il lui avait dit, d'un ton glacial : « Ma nièce, le plus grand malheur pour vous sentit de revenir en France ! » Il l'avait condamnée à devenir reine, — et quelle reine ! Allait-elle obéir, subir sans révolte ce destin magnifique et mortel?... Mais non ! de tout son cœur, elle volait vers l'Amour !...
Le dangereux Amour I que je lui veux de mal Du trouble qu'il me cause I...
Ainsi chantait Aréthuse, en pressant contre sa
poitrine plate son urne de carton. Mais, tout de suite, la Cérès quadragénaire qui ressemblait à M™® la maréchale de Glérembault, reprit en sourdine :
Aimez sans vous contraindre I Aimez à votre tour !
C'est déjà ressentir l'amour Que de commencer à le craindre 1
Oui ! elle aimerait ! Elle écouterait Cardénio !,.. Mais que dirait le Roi, son parrain? Quel souci prenait-elle de sa gloire?... Cette gloire, allait-elle la fouler aux pieds, elle, fille du sang de France, descendante de cent rois !... Cependant, la triste Aréthuse, qui se tordait les bras sur la scène, la persuadait subtilement que toutes ces grandeurs ne tiendraient point devant le caprice du tout-puissant Amour :
Vaine fierté, faible rigueur,
Que vous avez peu de puissance
Contre l'Amour et la Constance 1
Vaine fierté, faible rigueur,
Ah ! que vous gardez mal mon cœur 1
A cette pensée, un flot de larmes monta aux yeux de la Reine. Elle cacha son visage dans son mouchoir, et sa tête se renversa contre le dossier de son fauteuil. Ce fut une panique parmi ses femmes. Le premier acte venait de finir : les spectateurs se retournèrent vers la jeune souveraine, un peu surpris qu'elle ne donnât point le signal des
applaudissements. De son large dos, la Quentin masquait au public la vue de sa maîtresse. Elle lui avait apporté un cordial, et, tandis qu'elle buvait, la nourrice chuchota rudement à l'oreille de sa pupille :
— Avez-vous perdu l'esprit !... Songez à tout ce peuple qui vous regarde î
Alors d'un geste brusque, la Reine écarta le verre de ses lèvres, se redressa sur son fauteuil doré, tout en haut de la galère amirale, entre les pavois qui claquaient au vent, et, bravement, elle fit face à la foule.
Les violons et les hautbois soupirèrent, amplifièrent leur mélodie. Le second acte commençait.
La scène, maintenant garnie d'orangers en caisses, était censée représenter un vallon de Sicile. La jeune Proserpine y folâtrait avec une troupe de nymphes. En faisant le geste de cueilHr des bouquets, ou de tresser des guirlandes, toutes chantaient en chœur :
Belles fleurs, charmants ombrages, Il ne faut aimer que vous I On ne trouve rien de doux Quand on est dans l'esclavage...
Devant ce simulacre de félicité champêtre, la Reine se remémorait la chevauchée de la veille
avec Gardénio. Les montagnes, les torrents, les forêts profondes et sauvages, — la liberté !... Comme tout cela était bon, comme cela vous exaltait et vous gonflait le cœur !... Quel rêve ! Aller toujours ainsi ! cheminer par les sentiers étroits qui bordent la rivière, marcher lentement, l'un contre l'autre !... Ah ! pourquoi n'avait-elle pas écouté son ami?...
Mais voici que le noir Pluton, tout vêtu de velours sombre, une couronne d'ébène sur la tête, bondissait, comme un loup ravisseur, en faisant sonner le fer de son trident. Il emportait sur son char la plaintive Proserpine échevelée dans ses voiles.. A cette farouche apparition, il sembla à la jeune Reine que le noir enfer de l'Espagne s'ouvrait sous ses pieds. A Paris, on lui avait dépeint son futur royaume sous des couleurs si effrayantes ! L'époux qu'on lui destinait était laid, brutal, dégoûtant, avec des lèvres pendantes, des oreille» qui suppuraient ! Et, dans les petites chambres aveugles de l'Alcazar, derrière les fenêtres grillées de l'Escorial ou du Retiro, quel esclavage, quelle réclusion perpétuelle l'attendaient !... Encore toute frissonnante, elle se répétait un mot terrible que lui avait dit, l'autre jour, à Poitiers, sa nouvelle femme de chambre espagnole, cette redoutable Maria Molina, qu'on venait d'attacher à son service. La Reine, en courant la ville avec sa bande de joyeux garçons, avait fait des emplettes chez les marchands et même elle s'était laissé offrir par un
de ces jeunes gens une demi-douzaine de bas de soie : de quoi la camériste la tança rudement, et, jetant par terre les bas de soie : — « Madame, les reines d'Espagne n'ont pas de jambes !» — De quel ton, de quelle lèvre, la cruelle avait proféré cette chose affreuse !... Pas de jambes ! Alors, plus de promenades ni de jeux dans les jardins ! Plus de danses ! Plus de courses à cheval sur les beaux pur sang venus des fermes du Yorkshire ! La fille de la romanesque Henriette d'Angleterre s'en désespérait par avance. Elle se voyait déjà prisonnière dans une chambre obscure de son palais, accroupie du matin au soir, sur une pile de coussins, ayant aux pieds des chapins étroits et blessants comme des brodequins de torture, qui l'empêchaient de marcher et même de se tenir debout... Et, pendant ce temps, sur la scène, entre les orangers en caisses, Proserpine, d'une voix déchirante, modulait son grand air :
Ma chère hberté, que vous aviez d'attraits 1
En vous perdant, hélas 1 que mon âme est atteinte
De douleur, de trouble et de crainte ! Ma chère liberté que vous aviez d'attraits !
Faut-il vous perdre pour jamais?...
Mais on la consolait bien vite. Le chœur des ombres fortunées lui vantait l'honneur de partager la couche du Roi des Enfers :
Aimez qui vous aime !
Rien n'est si charmant I
Quel bonheur suprême D'avoir un grand roi pour amant 1
Sa chère Aréthuse elle-même l'exhortait à sécher ses larmes :
Le Dieu, qui pour vous soupire, Est un des trois grands dieux, maîtres de l'Univers, Vous avez à vos pieds tout un immense Empire ! Il est beau de régner même dans les Enfers!...
Quelle surprise !... C'était le langage qu'on lui avait tenu à Fontainebleau, dans l'entourage du Roi ! Des personnages austères l'avaient morigénée, lui avaient débité de longs discours sur la grandeur de la Royauté, sur ses jouissances délicieuses, — et aussi sur ses devoirs, si glorieux à remplir !... La Royauté ! Elle était là, qui l'environnait de son appareil pompeux et terrifiant ! Ces soldats, ces flottes, ces étendards, ces canons, tout cela qui semblait être à ses genoux, en réalité dominait sur elle ! Elle était la captive de ces honneurs, de ce peuple qui l'acclamait, qui lui criait son amour! Qu'elle était faible contre cette multitude, contre ces adorations éperdues qui la soulevaient pour ainsi dire jusqu'au trône et qui la sacraient Reine malgré elle I... Être Reine, avoir pour amoureux tout un peuple, c'était bien beau pourtant !...
Et le chœur des Ombres bienheureuses reprenait sur un rythme plus pressé et plus allègre :
Aimez qui vous aime !
Rien n'est si charmant 1...
Mais non ! Celui qu'elle aimait, c'était Cardénio, c'était l'Amour!... De ses yeux tristes, elle embrassa tout le vaste paysage : cette mer et ce ciel, ces nuées teintes de mauve et d'or, — ces montagnes, qui lui avaient laissé entrevoir tout un pays enchanté, — un pays d'où l'on ne reviendrait jamais, où l'on irait toujours, toujours, avec l'Amour en croupe, au grand galop des chevaux, les chevaux favoris de M™^ Henriette, l'Énamourée, celle qui avait aimé le Roi ! on le lui disait... Et, toute troublée, elle se répétait les paroles que le Roi avait prononcées le jour de la déclaration de ses fiançailles : « Je ne ferais rien de plus pour ma fille ! )> Sa fille ! Elle aurait pu l'être !.., Et elle se rappelait l'attendrissement de ce monarque terrible, lorsqu'il avait pris congé d'elle. Il avait tenu à l'accompagner jusqu'à deux lieues au delà de Fontainebleau, à La Chapelle, — et là, il l'avait serrée contre son cœur, et, en l'embrassant, il s'était mis à sangloter et à fondre en larmes. Ces larmes du Roi, quel beau témoignage des faiblesses victorieuses du sentiment ! La tendresse humaine était plus forte que tout ! Est-ce qu'elle allait y renoncer, à cette douceur souveraine qui courbait sous sa loi même les maîtres de la terre? C'était quelque chose de plus chérissable que le trône, que la vie même ! Et elle allait s'arracher à cette force si puissante et si douce ! Ah ! quel déchirement ! Que cela faisait mal !...
Les timbales, les violons et les hautbois écla-
taient sur un mode triomphal, célébrant la défaite de Proserpine et sa résignation à l'Empire ! Mais la Princesse désespérée n'entendait pas ces chants de triomphe. Dans le secret de son cœur, elle écoutait toujours la plainte de la jeune fille arrachée à son vallon de Sicile :
Ma chère liberté, que vous aviez d'attraits î
En vous perdant, hélas! que mon âme est atteinte
De douleur, de trouble et de crainte I Ma chère Hberté, que vous aviez d'attraits I
Faut-il vous perdre pour jamais?.,.
De plus en plus, elle avait conscience que c'était sa propre tragédie qui se jouait là sur cette scène flottante, devant deux grandes nations assemblées. Elle pleurait sur elle-même, comme le peuple de Paris avait pleuré sur elle, le jour de son départ. Elle évoquait de nouveau ces cruels instants et son long calvaire lorsqu'elle sortit du Palais- Royal. Dans la rue Saint-Honoré, les harengères s'interpellaient d'une porte à l'autre. Les deu^c poings sur les hanches, ces femmes criaient de leurs grosses voix bourrues : « Monsieur est si bon ! Il ne la laissera pas partir !... » Et, pourtant, voici qu'elle était partie, — partie pour toujours !... A cette pensée, l'angoisse qui l'étreignait fut si forte, la pointe de la douleur si aiguë, que, devant tout ce peuple, parmi les vivats, les trompettes, les salves qui recommençaient, — au plus haut de la galère amirale, sur ce fauteuil doré où elle siégeait comme
sur un trône, la petite reine de dix-sept ans s'évanouit.
On la ramena, prostrée et comme inanimée, à Saint- Jean-de-Luz.
Elle avait une grande fièvre, et, quand elle reprit ses sens, elle se plaignit de violents maux de tête. La Quentin lui fit prendre de l'eau de mélisse. Mais, vers huit heures, les maux de tête augmentant d'une façon intolérable, la nourrice, la maréchale de Clérembault, M^'^ de Grancey, commencèrent à s'affoler. En toute hâte, elles firent chercher le médecin en chef que Monsieur avait attaché à la maison de sa fille et qui devait la suivre jusqu'à la frontière, — le sieur Ghicoyneau, docteur de l'illustre Faculté de Montpellier. Cet Esculape n'était point rentré d'Hendaye, où il s'était rendu, avec quelques officiers de la Reine, pour assister à la comédie. Le désappointement fut vif de ne point le trouver à son hôtellerie. Bientôt le désarroi tournait à la confusion et au désespoir, lorsque, comme par miracle, le chevalier Talbot, ce médecin anglais qui autrefois avait soigné M^^ Henriette, vint offrir ses services. On l'accueillit comme un messie.
La Princesse s'était mise à délirer. Talbot, tout en secouant la tête, lui tâta le pouls. Sans vouloir se prononcer sur la gravité dm cas, il prescrivit
une potion, qu'on administra au plus vite à la malade. Immédiatement, des vomissements la prirent, si fréquents et si douloureux que tout le monde perdait l'esprit. Le prince d'Harcourt et l'ambassadeur d'Espagne, qu'on s'était décidé à faire avertir, furent épouvantés de la tournure que prenait l'indisposition de la Reine. Le bruit s'en répandit bientôt dans toute la ville. Des groupes se formaient devant la porte de la maison où Sa Majesté était descendue. Vilane, le page du marquis de Villars, allait de l'un à l'autre, en annonçant déjà que la Reine se mourait : « C'était, disait-il. la maladie de sa mère. D'ailleurs, toute cette famille des Stuarts était malsaine : quand on ouvrit le corps de Madame après sa mort, on avait constaté que le cœur était pourri et la rate à demi rongée par un ulcère. Le proverbe avait raison : telle mère, telle fille... »
Enfin, sur les dix heures, le sieur Chicoyneau rentra d'Hendaye. Il s'était laissé entraîner jusqu'à Fontarabie par un vieux confrère, qui l'avait voulu festoyer. Mais on souhaitait tellement son arrivée, qu'on ne lui demanda aucune explication et que le prince d'Harcourt lui-même n'osa point lui reprocher son absence. En voyant l'état de la malade et l'Anglais emi)usqué dans la ruelle, le médecin pensa s'étrangler de fureur. Il traita l'autre d'âne bâté, de sot en trois lettres, et, entre ses dents, de vil apothicaire et même d'empoisonneur. Ces messieurs faillirent en venir aux mains.
Des gardes du corps durent emmener le chevalier Talbot qui, la face apoplectique, les yeux injectés de sang, menaçait le frôle Chicoyneau de ses poings formidables. Grâce à la force armée, celui-ci resta maître de la place.
Ce sage praticien commença par administrer de l'émétique à la gisante, pour lui dégager et nettoyer l'estomac des matières suspectes ingérées par ce maudit Anglais, — et, un peu après, il fut d'avis, pour favoriser la liberté des entrailles, de lui faire absorber un minoratif composé d'un ou deux grains de sel stibié dissous dans deux ou trois verres d'eau. Malgré ce traitement bénin, la fièvre ne désarma point, les maux de tête redoublèrent de rage. Alors M. Chicoyneau jugea que la saignée s'imposait, et il fit procéder incontinent à la section de la veine du pied. Après cette opération, la patiente tomba dans un tel abattement qu'on crut qu'elle allait passer. Le sommeil s'empara d'elle. Elle parut comme insensible. Puis, peu à peu, sa respiration devint plus forte, plus régulière. On eût dit qu'elle reposait comme d'habitude... 0 miracle de la jeunesse ! A l'aube, la malade non seulement semblait hors de danger, mais son visage, frais et vermeil, ne trahissait aucune trace de l'indisposition de la veille.
En ces conjonctures favorables, M. Chicoyneau estima conforme aux règles d'une saine pratique d'aider à la nature par toutes les ressources de l'art. Sans perdre de temps, il ordonna de composer un
élixir, dont il était l'inventeur et qui avait déjà fait merveille sur d'illustres malades. Il y entrait toute espèce d'ingrédients : de l'ambre gris, du safran, de la girofle, de la cannelle, du gingembre, de la muscade, du coriandre, de la graine de paradis, cent vingt feuilles d'or, du fenouil, du musc et de la rave, le tout dilué dans une pinte de vin d'Espagne additionnée de quatre onces d'eau de mélisse. Cette fois encore, l'élixir de M. Chicoyneau triompha, en ralliant les esprits animaux et en achevant la déroute des influences malignes, qui pouvaient abattre les énergies renaissantes de la Reine. L'effet de ce confortatif fut immédiat et souverain, — àtelles enseignes que, vers midi, Sa Majesté se trouvant mieux, M. Chicoyneau l'autorisa à se lever. Mais, avec son insouciance habituelle, la Reine commit, ce jour-là, mille imprudences. Elle aurait voulu provoquer une rechute, se rendre malade à toute force, qu'elle n'eût point agi autrement. Tt)ute l'après-dînée elle reçut des visites, des délégations d'Espagnols impatients de lui voir franchir la frontière, et de nouveau, elle dut écouter des harangues. Le soir, elle soupa en public, dans un grand banquet d'apparat, où, au scandale sans cesse renouvelé des Espagnols, elle se laissa approcher par toute espèce de personnes, même par des gens de la plus humble condition. Au sortir de table, elle paya immédiatement une conduite si peu sage. A peine s'était-elle mise au lit que les vomissements et les maux de tête U reprirent do
plus belle. Ce fut au point que le prince d'Harcourt dépêcha un courrier à Irun, pour décommander la réception de la Reine, qui devait avoir lieu le lendemain.
Et puis, ce lendemain, jour des Trépassés, Sa Majesté, subitement rétablie, avec une facilité et une perfection vraiment déconcertantes, se trouva si bien, encore une fois, que M. d'Harcourt envoya un second courrier au marquis d'Astorga. D'autorité, et pour en finir avec ces tergiversations perpétuelles, pour donner satisfaction aux Espagnols qui s'en irritaient et qui criaient très haut leur n^contentement, l'ambassadeur de France avertissait le Grand écuyer que la « remise » solennelle de la Reine se ferait le lendemain vendredi, 3 novembre, à cinq heures du soir.
Des deux côtés de la frontière, on critiqua fort le choix d'une heure si tardive pour une telle cérémonie. En novembre, la nuit tombe vite. Certainement, on ne verrait rien des magnificences du cortège, pour peu que les formalités vinssent à se prolonger dans le pavillon de la Conférence. Mais le bruit se répandit que telle était la volonté du roi d'Espagne, expressément déclarée à l'ambassadeur de France. Bientôt, on en sut les raisons. Une nuit bien noire cacherait mieux la mesquinerie de la réception espagnole. Les Français en firent des gorges chaudes. Les gens d'Hendaye affirmaient qu'à Irun, au sortir de l'église, ce n'étaient pas des réaux ou des maravédis qu'on
jetterait à la foule, mais des noix rances et des pois chîches. Ah ! ces Castillans ne risquaient pas d'éborgner le pauvre monde avec leurs largesses !
Du côté français, les choses se passèrent avec toute la libéralité et toute la pompe convenables.
On était à marée haute. En un clin d'œil, le Chingoudi et l'estuaire de la Bidassoa se couvrirent d'embarcations, toutes plus ou moins dorées et peintes de couleurs vives, qui escortèrent la gondole de la Reine. Celle-ci portait une robe à galons d'or, incrustée de pierreries. Elle avait sur elle toutes ses perles et tous ses diamants. Les marins basques, qui transportaient la souveraine et son escorte, étaient habillés d'une casaque de velours noir à boutons d'argent. Les laquais euxmêmes, en souquenilles rayées de bleu et de blanc avaient fort bon air.
Aussitôt après la « remise » officielle dans le pavillon de la Conférence, le marquis d'Astorga, grand majordome, conduisit Sa Majesté jusqu'à un ponton élevé au milieu de la rivière, et d'où elle s'embarqua sur une gondole espagnole, toute dorée, elle aussi, et ornée de sculptures. La figure de proue représentait la princesse Iphigénie vêtue à la grecque, c'est-à-dire d'une jupe à petits plis, bouffante comme un haut-de-chausses, et coiffée d'un turban que surmontait une aigrette. Un énorme écusson aux armes d'Espagne et sommé de la Couronne impériale s'étalait à la poupe. Au centre, sous un baldaquin garni de tentures et de
rideaux en brocart rouge et or, s'élevait un lit de repos, drapé comme un trône. De chaque côté de la cabine, les glaces relevées et d'épaisses courtines devaient protéger l'auguste passagère contre le froid déjà vif.
Toujours indisposée par le mal de mer, la Reine se réfugia dans la cabine, pour la durée de la traversée, que les exigences de l'étiquette et les commodités du débarquement avaient allongée à l'improviste. Au lieu de mettre pied à terre sur l'autre rive, en face du ponton, Sa Majesté descendrait beaucoup plus en amont, à la hauteur de l'église d'Irun, où l'évêque de Pampelune se morfondait, en attendant de lui chanter son Te Deum de bienvenue. Il était déjà tard, il faisait nuit. Traverser, à pareille heure, les rues de la ville, encombrées de monde, serait une perte de temps incalculable. De cette façon, la Reine, en quittant son bateau, ne ferait qu'un saut jusqu'à l'église.
Elle était à bout de forces, épuisée par la fatigue et par les étranges et soudaines indispositions que l'on sait, encore plus malade du trouble de son cœur et de l'indécision persistante de sa volonté. Comme elle se jetait, accablée, sur le lit de repos, sa fidèle Quentin lui glissa un nouveau billet, qu'elle lut, toutes courtines closes, à la lueur d'une bougie. L'écriture, toujours la même, disait ceci : « Je ceux être h premier à saluer la Reine (TEspagne, à son entrée dans son royaume. Puisse-t-elle n'avoir jamais de regrets! Pour moi, fidèle jusqu'à la fin,
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inconnu du monde comme invisible à ses regards^ je resterai aussi près d'elle qu'il me sera possible. »
La Reine eut un geste de colère, puis, avec un haussement d'épaules, elle brûla le billet à la flamme de la bougie. Elle s'exaspérait de la vaine poursuite de cet homme. Elle lui en voulait de lui rendre la résignation et le devoir si difficiles. Pourquoi se mettait-il sans cesse en travers de sa route? A quoi tout cela servirait-il? Il n'y avait pas à résister, à lutter contre les forces qui l'emportaient. Que pouvait-elle contre deux peuples qui avaient décidé de son destin, contre cette multitude qui là-bas, dans la nuit, sur l'autre bord de la rivière, poussait des vivats, la saluait comme sa maîtresse?... Mais, pour une jeune fille de dixsept ans, tout aimante, tout amoureuse de la vie et du plaisir, pour une petite épouse promise à de tels embrassements, qu'il était donc cruel d'accepter son sort !...
Cependant, la gondole approchait du bord. Des torches couraient d'un bout à l'autre de la rive, et, dans l'obscurité, ces feux avaient quelque chose de sinistre. Des salves d'artillerie commencèrent à tonner. Les cloches, à grande volée, sonnaient au clocher de la paroisse.
Le marquis d'Astorga, Majordome-major, souleva les tentures de la cabine, et, d'un ton qui donna le frisson à la Reine, il prononça ces seuls mots :
— Madame, le moment est venu !...
Désespérée, elle se laissa entraîner. Elle toucha le sol de l'Espagne par une nuit noire et un froid glacial, au son des cloches de la paroisse, qui, pour elle, tintaient comme un glas.
Immédiatement, elle eut l'impression qu'elle entrait dans un monde nouveau. Tous les liens se rompaient brusquement avec le pays d'où elle venait. A peine avait-elle mis pied à terre, qu'elle fut entourée et gardée à vue par sa Maison espagnole. On l'isola complètement de son escorte et de sa domesticité française, dont on allait d'ailleurs renvoyer la plus grande partie de l'autre côté de la frontière. Le prince et la princesse d'Harcourt, la maréchale de Clérembault et M^^^ de Grancey n'existèrent plus pour la fille de Monsieur, Elle n'eut désormais devant elle que les trois figures maussades et quelque peu effrayantes du marquis d'Astorga, son majordome, du duc d'Ossone, son écuyer, et de la duchesse de Terranova, sa camarera mayor.
C'était un étrange trio et de singuliers compagnons pour une jeune fille qui était encore presque une enfant. Astorga avait alors au moins soixantedix ans. Il était laid et cacochyme, s'étant ruiné la santé par toute sorte de débauches. Vêtu de noir des pieds à la tête, avec ses dents branlantes,
ses paupières éraillées qui se dissimulaient derrière d'énormes lunettes, il offrait l'apparence d'un oiseau de nuit, et il montrait dans toute sa personne, un mélange de crapule et de décrépitude, qui était navrant à voir. Ambassadeur à Rome, il y avait fait scandale par ses orgies et ses folles prodigalités. Il entretenait un sérail de filles espagnoles, auquel il avait joint quelques Romaines, dont les indiscrétions étaient d'un grand secours pour sa politique. Maintenant, à demi ruiné, il s'ingéniait à trouver mille expédients pour payer ses dettes. Mais son incurable paresse et son incapacité aux affaires le maintenaient dans une position fort embarrassée. A côté de lui, le duc d'Ossone, vif et pétulant, grand et beau parleur, brillant cavalier, pirouettant sans cesse sur les talons hauts qui guindaient sa petite taille, — le Grandécuyer paraissait presque un jeune homme. Il n'avait guère que cinquante ans. Ses moustaches hérissées et clairsemées donnaient à ce galant seigneur un air vaguement féroce : jaloux comme un tigre, il se montrait rapace comme un usurier. Les provinces redoutaient son administration. Tous les bra^^i de Madrid étaient à sa solde. On racontait que, pour des histoires de maîtresses, il avait tenté de faire assassiner son rival, le comte de Humanès, par une bande de spadassins, au moment où ce seigneur sortait de l'église de l'Incarnation. Les vengeances, autant que les galanteries du duc d'Ossone, étaient terribles et fameuses.
Quant à la Gamarera mayor, duchesse de Terranova, elle paraissait encore plus à craindre que ces deux personnages. Cette vieille aux yeux froids et perçants, au long et pâle visage sous ses bandeaux très noirs, avait une expression qui vous glaçait d'abord. On surveillait instinctivement ses mains exsangues et furtives qui semblaient toujours triturer on ne savait quoi. Les gens de la Cour disaient d'elle que c'était une dame italienne mieux entendue en carabines et en poignards qu'en dés et en aiguilles. En effet, on la savait très vindicative, et le bruit courait avec persistance que cette personne austère pouvait bien avoir quelques meurtres sur la conscience, et notamment celui de son cousin, don Carlos d'Aragon, qu'on avait trouvé, près de San Placido, le ventre percé de sept coups mortels. Telle était la mégère qu'on avait choisie comme surveillante de la Reine, et qui allait être sa compagne de tous les instants.
Dès le premier soir, l'infortunée eut un avantgoût des déboires et des tribulations qui l'attendaient. Elle était voluptueuse, amie de tous les plaisirs, aussi bien ceux de la table que les autres, elle avait l'habitude d'être délicatement couchée, elle aimait la musique, la danse, les conversations enjouées et spirituelles : brusquement il lui fallait renoncer à tout cela.
En sortant de l'église, pour sa bienvenue, elle fut régalée d'un grand dîner qui voulait être fastueux, mais qui était fort mal composé. On lui
servit trois plats de poisson consécutifs, et tous les mets avaient une saveur d'huile et de beurre rance qui lui ôtait tout appétit : elle ne fit que toucher à ce qu'on lui offrait. Ce qui acheva de la dégoûter, ce fut le manège d'une de ses dames d'honneur, dona Manuela de Velasco, qui était chargée de tâter les plats avant Sa Majesté. Cette fille, ronde et rouge à souhait, la figure en pleine lune et déjà passablement moustachue, d'ailleurs assez malpropre sur soi, avait une tournure de maritorne à la voix de muletier et aux mxanières brutales. Armée d'un quignon de pain, elle le plongeait dans les sauces, y mordait à pleine bouche, déposait au bord de la table le quignon, où l'on voyait la marque de ses dents, et, quand arrivait le service suivant, elle reprenait le même morceau de pain, et, de nouveau, le promenait dans la sauce, en se touillant jusqu'au coude. La Reine ne put s'empêcher de rire à la vue de la grosse fille toute barbouillée de graisse. Mais le cœur lui manquait. D'ailleurs toutes ces femmes ménines et cainéribtes, qui se bousculaient et qui piaillaient autour d'elle, lui causaient une telle incommodité que, plusieurs fois, pendant ce m^alencontreux dîner, elle pensa se trouver mal.
Ce fut une bien autre affaire, quand le moment fut venu pour elle de s'aller coucher. Sur son ordre, ses fourriers français avaient apporté des oreillers de plumes, et déjà, ils les disposaient sur le lit de Sa Majesté, lorsque parut le maréchal des logis espa-
gnols, suivi de ses valets qui, de leur côté, apportaient des traversins plats et des oreillers de crin à la mode du pays. On se mesura du regard. Les Espagnols, indignés de cet empiétement sur leurs attributions, voulurent expulser les Français. Ceux-ci résistèrent. A coup de traversins et d'oreillers, on se battit autour du lit de la Reine, en faisant un tel tumulte et en poussant de telles clameurs, que celle-ci, attirée par le bruit, dut intervenir. La Camarera mayor prétendit donner gain de cause à ses compatriotes. La Reine supplia qu'on lui laissât ses oreillers de plume, jurant qu'elle ne pourrait pas dormir autrement. A la fin la Camarera se laissa fléchir, non sans grommeler que, par courrier exprès, elle allait en référer au Roi, lequel trancherait définitivement la question. Le lendemain, au lever, la jeune souveraine était à peine remise de ces émotions tragi-comiques, que ses femmes lui vinrent annoncer le trépas d'un petit chien griffon, dont elle raffolait. On l'avait retrouvé étranglé avec une cordelette, derrière la porte de la chambre à coucher : c'était, disaient-elles, une vengeance des Espagnols, furieux d'avoir dû remporter, la veille, leurs oreillers de crin. Plus que la perte du griffon, cette basse méchanceté mit la Reine au désespoir. Pour elle, la journée commençait mal. Elle se termina plus tristement encore. Ce même soir, le Grand majordome congédia toute la suite des serviteurs et des officiers français. On ne toléra plus auprès
de Sa Majesté, — du moins provisoirement, — que ses deux nourrices, dont la Quentin, cinq ou six femmes pour faire son lit et pour apprêter ses repas jusqu'à ce qu'elle eût prit goût à la cuisine espagnole, — enfin le sieur de Viremont pour avoir soin de ses chevaux anglais. Le prince et la princesse d'Harcourt, la maréchale de Glérembault, M"® de Grancey continueraient le voyage jusqu'aux environs de Burgos, où devait avoir lieu la cérémonie du mariage effectif avec le Roi. Mais, enfermés dans un carrosse à part, isolés du cortège et de la maison de la Reine, ils n'auraient pour ainsi dire plus aucune communication avec elle.
Ce furent des adieux lamentables. La Reine pleurait à chaudes larmes, en se séparant de tous ces excellents serviteurs qui l'adoraient. Une vieille femme de chambre septuagénaire toute bossue, toute goutteuse, la tête branlante, se refusa obstinément à partir. Se traînant sur ses béquilles, elle se jeta aux pieds de Sa Majesté, en suppliant celle-ci de l'emmener avec elle. La Reine lui objecta qu'elle était bien malade, que, certainement, elle ne pourrait pas supporter les fatigues d'un si long trajet. Mais elle répondit qu'elle ne souhaitait que de mourir au servâce d'une si bonne princesse... Elle Be nommait M"^ Fauvelet, — et la Reine l'appelait sa « vieille Fauvette », parce qu'elle chantait à ravir des airs de l'ancien temps et parce que nulle ne savait, comme cette vieille, la divertir, en lui rapportant mille caquets et toutes les nouvelles de
la Cour. Touchée jusqu'aux larmes par un tel attachement, la Reine décida que « sa Fauvette » la suivrait jusqu'à Madrid, et comme la moribonde pouvait à peine se tenir sur ses jambes, elle ordonna qu'on lui donnât une litière pour elle toute seule.
Les Espagnols furent suffoqués d'un tel caprice. La Camarera mayor surtout était outrée qu'on fit un tel honneur à une femme de chambre. Elle opposa son veto. De nouveau, elle et sa maîtresse s'affrontèrent. La Reine dut imposer sa volonté. Et la Camarera, frémissante de fureur et d'indignation, déclara encore une fois qu'elle allait en référer au Roi.
On partit enfin, par un assez beau soleil, un temps clair et froid. Mais, après Hernani, la pluie se mit à tomber sans discontinuer. Les chemins étaient atroces. Les carosses embourbés avançaient au pas : c'étaient des journées lugubres et interminables, qu'on passait en voiture, à jouer aux car-] tes. Et, à tout instant, une foule d'incidents désagréables, de complications, de mésaventures sansj cesse renaissantes faisait de ce voyage un continuel supplice pour la Reine. En arrivant à Tolosa, lei marquis d'Astorga et le duc d'Ossone failHrent sej colleter publiquement. Le marquis allait entrer l'Hôtel de Ville, derrière la Reine, qui était déjàj sur le balcon. Un cocher, avec son véhicule renversé, obstruait le passage. Impatienté, le marquis ordonna à un soldat de garde d'administrer ai cocher une volée de coups de bâton. Sur quoi le duc
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d'Ossone, qui se trouvait sur le balcon avec la Reine, descendit quatre à quatre, et arrachant le bâton au soldat, se mit à le frapper à son tour, en vociférant qu'il ne permettrait pas qu'on maltraitât un serviteur de la Reine. Le marquis, furibond, criait, de son côté, qu'il ne souffrirait pas davantage qu'on malmenât un soldat de Sa Majesté. Du haut du balcon, la Reine, consternée, regardait la bataille, ne sachant que résoudre pour arrêter ces furieux. Finalement la Gamarera mayor s'interposa et réussit à les calmer.
En même temps que les maîtres, les domestiques étaient en perpétuelle effervescence. Journellement, les palefreniers, les cochers, les muletiers menaçaient de tout planter là, parce qu'on ne les payait pas, parce qu'ils étaient recrus de fatigue et qu'on les nourrissait mal, que les chemins étaient impossibles, qu'ils se rompaient le col dans les descentes. Plusieurs moururent écrasés par des carrosses qui versaient. Au milieu de tous ces tracas, les municipalités des villes et des villages qu'on traversait se plaignaient des violences et des déprédations de cette valetaille : elles se prétendaient hors d'état d'héberger la Cour, refusaient de payer les frais de nourriture et de couchage. La Reine apprenait tous ces chipotages et toutes ces misères, toutes ces disputes offensantes pour sa dignité. Elle était ivre de tristesse et de désespérance.
La désolation des contrées qu'on traversait aug*
mentait encore son accablement. De grandes plaines sablonneuses et dénudées, des plateaux arides, battus par des vents d'orage, ou flagellés par des pluies glaciales. On avançait si péniblement qu'on avait mis près de huit jours pour aller d'Irun à Vittoria. Durant ces navrantes étapes, la jeune femme romanesque n'avait d'autre consolation que d'évoquer le passé et les souvenirs du pays natal. Dans quelques jours, elle serait mariée, reine d'Espagne, — emprisonnée pour toujours ! Avec effroi, elle voyait approcher le terme fatal. Un paladin n'allait-il point paraître pour l'arracher à cet affreux destin? Elle se rappelait le billet mystérieux, reçu à la sortie d'Hendaye, et elle se répétait sans cesse la dernière phrase qu'elle savait par cœur : « Je resterai aussi près de cous qu'il me sera possible... »
Cardénio avait-il tenu sa parole? Était-il là, tout près d'elle, caché dans la foule des ser^ûteurs? Un soir, en sortant d'Hernani, comme il y avait un embarras de voiture, elle avait cru le reconnaître au milieu d'un groupe de muletiers. Mais cette illusion ne s'était pas reproduite ! Elle avait été abusée sans doute par une figure qui lui ressemblait !....
Et la pluie de novembre continuait à tomber. On faisait une lieue à l'heure, quand les chemins, par exception, n'étaient pas trop détrempés.
Un mardi matin, vers midi, on se trouvait en vue de Pancorbo, triste village, blotti entre deux hautes roches à pic, que couronnaient les vieilles forteresses de Santa Marta et de Santa Engracia.
La région, d'un caractère sauvage, est âpre et dénudée. Pas de végétation, si ce n'est, çà et là, quelques plaques galeuses de mauvaises herbes, qui frissonnent au souffle soudain de la bise aigre. De la crête en dents de scie des montagnes dévalent des blocs erratiques, noirs ou cendreux, qu'on dirait calcinés par un récent incendie. Mais tous ces accidents se fondent dans la teinte morne et plate de ces grandes étendues funèbres.
Par bonheur, la pluie avait cessé depuis l'aube. Un vent violent s'était mis à souffler. Sur la route ressuyée, les carrosses roulaient avec moins de peine. Celui de la Reine, qui ouvrait la marche, avait même pris une forte avance sur le reste de l'escorte. Et cette avance était due certainement au zèle du zagal, le chef des muletiers, qui, depuis Vittoria, assumait la conduite de la voiture royale, les pages de l'Ecurie ayant refusé de continuer le voyage, sous prétexte que les chemins étaient impossibles, qu'ils n'avaient pas de quoi nourrir leurs bêtes et qu'eux-mêmes mouraient de faim. Ce zagal se mettrait extraordinaire d'audace,
Alerte et bien découplé dans sa veste de velours bleu, la montera fièrement campée sur la nuque, ses grands yeux noirs lançant des éclairs, il avait la mine d'un gaillard qui n'a peur de rien. C'était toujours lui, qui, dans les passes dangereuses, réconfortait les cochers et les postillons, ou qui, devant les pitances insuffisantes et les gîtes infects empêchait des défections nouvelles.
On montait toujours. Le vent était tombé brusquement. Le ciel bas, humide et glacé, semblait se rapprocher de terre. Puis on descendit une côte très raide, et, au bas de la descente, on s'arrêta devant un petit lac formé par les eaux de pluie.
Cet obstacle ne déconcerta nullement le zagal. Il fit sonder la profondeur du lac par un homme monté sur un mulet, et, ayant constaté que la couche d'eau était partout très superficielle, il lança si vigoureusement l'attelage qu'il traversa sans encombre tout l'espace inondé. Mais cette mare grisâtre et sournoise n'annonçait rien de bon. Effectivement, comme le carrosse émergeait de l'eau, une des roues de devant buta contre un bloc de pierre, — et cela d'une façon si malencontreuse, que le carrosse versa. Par chance extraordinaire, la Reine s'en tira saine et sauve. Mais la Camarera mayor, qui occupait la place voisine de la portière, eut la joue fendue par un éclat de vitre.
Le zagal paraissait consterné de cette catastrophe, d'autant plus que la roue était brisée et
qu'il ne pouvait pas songer à remettre debout le pesant véhicule. Néanmoins, il ne perdit pas courage. Il enfourcha son cheval et partit au galop, avec l'intention de ramener le carrosse du marquis d'Astorga — lequel devait se trouver à une bonne lieue en arriére. Le Grand-majordome et sa suite s'entasseraient, comme ils pourraient, dans la voiture du prince d'Harcourt...
Durant près de deux mortelles heures, la Reine dut attendre le retour de cet homme, — seule, assise sur une pierre, devant le petit lac aux eaux livides, sous le ciel menaçant qui roulait de gros nuages lourds de pluie. En face, la figure sinistre de la Camarera mayor, avec le trait rouge de la coupure toute fraîche sur sa joue blême et les mouchoirs sanglants qu'elle triturait de ses doigts crochus... Enfin le zagal reparut, amenant l'autre carrosse. Avant de s'engager dans le lac, il fit doubler l'attelage avec les six mules du carrosse renversé, et, comme tout à l'heure, il le lança au trot à travers l'eau ténébreuse, dans un grand vacarme de claquements de fouet et de clameurs gutturales. En proie à une sorte d'exaltation, l'homme jetait à plein gosier les commandements aux bêtes. La Reine, de l'autre côté de l'eau, le regardait. Elle perçut le timbre de cette voix, qui, tout à coup, l'émut étrangement. Où avait-elle entendu cette voix?...
Cependant, grâce à l'énergie de cet homme, le carrosse de renfort avait franchi la passe difficile.
Les mules, secouant leurs grelots, en tremblaient encore sur leurs jambes fines. Le zagal, sa montera à la main, ouvrit la portière devant la Reine, qui le dévisagea, un instant, du haut du marchepied. Il avait de grosses moustaches noires, comme en portent les Turcs et les Barbaresques. Mais ces yeux?... Ces grands yeux bruns, si caressants, — il lui parut qu'elle les connaissait. Ah ! que c'était étrange ! Ils ressemblaient à ceux de Cardénio !... Cardénio ! travesti en muletier et se condamnant à ce dur labeur pour l'amour d'elle !... Quelle absurdité ! Non, ce n'était pas possible... Mais déjà l'équipage s'ébranlait, au milieu des clameurs renaissantes des postillons et des palefreniers. Les roues pesantes rebondirent et sonnèrent sur la piste caillouteuse, tandis que le zagal, caracolant devant la portière, claquait du fouet en un grand geste joyeux, comme si, de son bras levé, de son cri allègre et frémissant, il voulait enlever le carrosse en une course folle. Soudain, il piqua des deux et courut en avant, comme un homme qui emporte un trésor. La Reine le vit disparaître au galop.. « Ah ! si c'était lui! Si c'était liil^ pourtant ! » Elle en défaillait de joie et de terreur.
Une heure après, on était à Pancorbo. Le carrosse fit halte devant un sordide logis de paysan, OTJ il faudrait bien passer la nuit. Mais il était à peine quatre heures : il faisait encore jour. Alors, tout de suite, le zagal vint proposer à la Camarera mayor de poursuivre, après un court arrêt, jus-
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qu'au village de Quintanapalla, où, le surlendemain, devait avoir lieu le mariage royal : « la route était mauvaise, disait-il; mieux valait profiter du répit de la pluie et de l'entraînement des mules. D'ailleurs Sa Majesté y trouverait un bien meilleur gîte qu'à Pancorbo. On allait partir immédiatement, sans attendre la suite de l'escorte, — le temps de laisser souffler l'attelage... » La Camarera s'opposa d'abord à ce projet. Puis, son regard étant tombé sur la cabane misérable, elle s'en effraya et dit qu'elle allait consulter la Reine.
Celle-ci était assise, dans l'unique salle de la masure, devant l'âtre, où on venait d'allumer un feu de houx. Avec un grand battement de cœur, elle répondit qu'elle acceptait la proposition du zagal. La Camarera sortit de nouveau, pour transmettre les ordres de Sa Majesté, et rentra quelques instants après. Sur un pliant apporté du carrosse, elle prit place à droite de sa maîtresse. Les deux femmes restèrent silencieuses devant le feu flamlDant et la détresse navrante de ce taudis. Par la porte ouverte, on entendait un bruit de conversation. Quelqu'un devait causer avec le zagal, qui se tenait là, près de la porte, tandis que les palefreniers donnaient l'orge aux mules ou les conduisaient à l'abreuvoir... Tout à coup à l'improviste, — très grand et maigre sous le froc et la robe de bure, — un capucin entra, un de ces frères lais qui s'en vont mendier, de maison en maison, pour leur couvent. Il s'agenouilla trois fois devant la Reine,
lui demanda l'aumône, et, ayant reçu un doublon, sortit comme il était venu, en une sorte de glissement d'ombre. Cette allée et venue silencieuse, le visage hagard de ce moine, ses yeux d'halluciné, tout cela fit sur la Reine une impression singulière et vaguement inquiétante, qui ajouta encore au trouble dont elle était agitée, depuis la rencontre de ce zagal aux allures bizarres. Devant le feu craquant, plein d'éclatements subits, — elle était haletante d'angoisse.
Cependant, le bruit de conversation avait recommencé. Par la porte toujours ouverte, on entendait distinctement le zagal converser avec le moine. Autant qu'on en pouvait juger à distance, ils parlaient français. Cela intrigua vivement la Camarera qui se leva aussitôt et, sans bruit, vint se poster sur le seuil de la masure, où elle se tint immobile et l'oreille tendue. Elle ne savait pas très bien le français, mais elle crut comprendre que les deux hommes récriminaient contre l'Espagne et les Espagnols, raillant le mauvais état des chemins, la pauvreté du pays, s'indignant contre la coquinerie des habitants.,.
— Tous des voleurs ! fit le moine d'un ton de rancune.
— Et tous des traîtres ! reprit le zagal... oui ! tous à vendre ! depuis A jusqu'à Z !
Un muletier catalan, occupé à éparpiller de l'orge devant ses bêtes, les écoutait, comme la Camarera mayor. Pour lui, il entendait fort bien le français.
ayant exercé son métier dans les pays languedociens. Nourrissait-il une haine particulière contre le zagal, ou contre les Français en général? Toujours est-il, qu'ayant ouï les derniers mots, il lâcha ses mules, et, tirant un pistolet de sa ceinture, il se rua sur le groupe, en vociférant :
— Ah ! Gavatches de malheur ! Que Dieu vous damne !
Deux coups partirent. 11 manqua le moine, mais il toucha le zagal qui, sans pousser un cri, s'affaissa dans des flots de sang. Les yeux de l'homme se fermaient, il semblait agoniser. Tandis que des palefreniers, ameutés au bruit des détonations, se jetaient, pour le désarmer, sur le muletier catalan, d'autres asseyaient doucement le blessé sur deux bois de trait disposés en croix, et, suivant le conseil du capucin, ils se mirent en devoir de le transporter à son couvent, qui était tout proche, et où il y avait un hospice pour les malades.
La Reine, accourue sur le seuil de la cabane, vit emmener l'homme dont la tête s'était chavirée en arrière et ballotait entre les deux épaules : il était livide comme un cadavre. Elle ne put soutenir ce spectacle. Elle rentra précipitamment et s'affaissa sur une chaise, au coin de l'âtre, où le feu de houx s'était éteint. Dans les demi-ténèbres crépusculaires, qui commençaient à remplir ce taudis rustique, elle se sentit vraiment une pauvre fille misérable. Tout son courage la quitta : elle se retenait pour ne pas pleurer. Et puis, brusquement,
malgré elle, il lui échappa un sanglot rauque qui sonna comme un râle. Ses pleurs jaillirent. Elle s'abîma le visage dans son mouchoir, honteuse de s'abandonner ainsi devant la Camarera mayor, dont les yeux perçants et durs l'espionnaient sans cesse.
En voyant la Reine pleurer encore une fois, la duchesse haussa les épaules, et, se tournant vers doîia Manuela de Velasco, la grosse fille d'honneur qui tâtait les plats, elle marmonna entre ses dents :
— Ces Françaises ! Quelles femmelettes !... Elle ne pourra jamais avoir d'enfants !
La prochaine épouse du dégénéré Charles II entendit très bien cette méchanceté, qui la frappa comme un cruel présage. Et, dans le même moment, un postillon à cheval parut, la face tragique, annonçant que le premier carrosse, celui qui contenait les dames d'atour et les ménines de Sa Majesté, venait de culbuter dans le lac. Il courait chercher des chevaux et des mulets pour faire monter ces dames jusqu'au village. Quant à la litière de M^'^ Fauvelet, elle avait versé aussi. La pauvre vieille avait failli se noyer. On l'avait transportée, grelottante et moribonde, au couvent des Capucins, où les religieux s'étaient empressés de lui administrer l'Extrême-Onction...
Un glas tintait dans le lointain :
— Ce sont les prières des agonisants ! dit la Camarera, de sa voix sinistre, en s'enveloppant d'un grand signe de croix.
La Reine songea au blessé qu'on avait porté là-bas. Elle ne songeait qu'à lui... Ainsi, tout l'accablait au même instant ! Sa « vieille Fauvette » allait mourir à cause d'elle, par scrupule de fidélité, pour avoir voulu la suivre jusqu'au bout !... Et si cet homme était Cardénio, comme elle désirait le croire de toute son âme, — lui aussi, il allait mourir à cause d'elle, pour avoir voulu la suivre jusqu'au bout !... Son chagrin était si grand qu'elle ne pleurait plus. Elle restait muette et comme écrasée par cette succession d'événements funèbres. Elle ne put toucher à rien du mauvais repas, qu'on avait préparé pour elle, et, à peine s'était-elle couchée qu'une fièvre véhémente se déclara, accompagnée bientôt de délire intermittent. Ce fut la répétition de ce qui s'était passé à Saint- Jeande-Luz, La Gamarera et les femmes perdirent la tête, et, dans cette confusion, — comme à point nommé, — on vit reparaître le médecin anglais, ce louche chevalier Talbot qui avait soigné M^^^ Henriette à son lit de mort. Al'insuduprinced'Harcourt et de la mission française, il s'était faufilé dans un des carrosses de la Maison de la Reine, et comme il parlait fort bien l'espagnol, personne n'avait conçu de soupçon. On le prenait pour un médecin en second, récemment attaché à la Chambre de Sa Majesté. L'Anglais proposa le secours de son art.
Après un simulacre d'examen il ordonna, cette fois, un soporatif. La Reine, disait-il, était épuisée
de fatigue : il fallait la faire dormir à tout prix. Et, de sa trousse de voyage, il tira les ingrédients nécessaires à la composition de ce breuvage. Il versa le tout dans un verre, recommanda d'en faire boire à la Reine une gorgée chaque demi-heure, fit absorber lui-même à la malade un peu de la potion et sortit.
Le verre était sur la table, au chevet du lit, lorsque le marquis d'Astorga parut. Un muletier l'avait averti en route de la nouvelle indisposition de Sa Majesté. Quittant tout de suite son carrosse, il était monté à cheval et il accourait en hâte amenant avec lui son médecin, le célèbre docteur Correos. Celui-ci prit le verre, y trempa le bout du doigt pour en goûter le contenu, considéra l'aspect du liquide : la couleur, comme la saveur, lui en sembla suspecte. Puis il déclara, sur un ton d'oracle, qu'une demi-once d'une telle potion suffisait habituellement, mais, qu'en tout cas, une pareille dose devait tuer infailliblement la malade. Et, à la stupeur des assistants, il répandit par terre le dangereux soporatif et il écrasa le verre sous ses pieds.
Instantanément la nouvelle se propagea parmi les arrivants et les gens du village qu'un étranger avait voulu empoisonner la Reine.
Mais, déjà, le prétendu chevalier Talbot s'était éclipsé. Personne ne le vit plus. On n'en parla plus jamais. Pour des raisons secrètes, on empêcha même la justice de rechercher ses traces.
La Reine ne sut rien de toutes ces manigances. Elle avait fini par s'assoupir, puis par s'endormir d'un méchant sommeil, entrecoupé de cauchemars. Elle passa trois jours à Pancorbo, entre la vie et la mort.
Enfin, îe quatrième jour, comme elle allait un peu mieux, le marquis d'Astorga résolut de brusquer les choses. Il décida qu'on allait partir sur-lechamp.
La malheureuse monta en carrosse, comme si elle s'acheminait au supplice. C'était sa dernière étape, avant sa rencontre avec le Roi. Le lendemain, l'irréparable serait accompli ! En attendant le signal du départ, elle regardait tristement par la portière, devant le seuil de la maison, la place où, l'autre soir, le zagal était tombé sous les coups du muletier catalan. Et voici que, prise d'une nouvelle angoisse, elle aperçut dans la boue, tout souillé et piétiné par les sabots des chevaux, — un ruban couleur de feu...
Ici s'arrêtait la relation de voyage, qui nCavait été confiée, à Madrid, par don Eduardo Z.
Encore une fois, je croyais ai^oir extrait de ce récit très sec et très sommaire tout ce qu'il est historiquement possible de savoir sur cette romanesque aventure. Mais le hasard, qui est la providence des romanciers aussi bien que des poètes, vient de me mettre sur une nouvelle piste, qui conduit beaucoup plus loin que la première. Quelques lecteurs de la Revue des deux mondes (1), ayant bien voulu me marquer de V intérêt pour mon héroïne et son histoire amoureuse, c'est avec joie que je leur apporte ici les résultats de mes nouvelles recherches, en les priant de m' excuser si je reprends les choses d'un peu haut. Une certaine atmosphère est nécessaire à un récit, pour qu'il donne toute sa signification et, si je puis dire, tout son bouquet. On ne jn^en voudra donc pas d'être allé, avant de continuer ce petit roman, respirer l'air de Versailles.
(1). Les deux premières parties de Cardénio ont en effet paru dans la Revue des deux mondes, des 1«' et 15 août 1921, — dans ce titre : L'Homme aux rubans couleurs de feu.
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Au début de cet été, par un après-midi torride, j^ errais dans les rues de la royale cité, en quête d'un ombrage ou de la fraîcheur d'un bassin. Il était encore très tôt. En attendant V heure de V Apothéose, pour laquelle j'étais venu, celle où les statues, les vases, les rampes et les pyramides végétales de la terrasse deviennent vermeils dans le flamboiement crépusculaire, où les fenêtres de la Galerie des glaces s'ouvrent sur de grands espaces célestes aux nuées flottantes, de sorte que les architectures de l'énorme palais semblent un léger portique découpé en plein ciel, — en attendant cette heure divine, je finis par aller m^ abriter dans la cité des livres, dans la pénombre quiète et studieuse de la Bibliothèque.
Avec sa voisine, l'actuelle École du Génie, cette Bibliothèque fait partie du Versailles inconnu, que les visiteurs ignorent, et dont les guides ne daignent point parler. Ce sont les hôtels affectés aux ministères sous la monarchie. L'École du Génie était jadis le Ministère de la Guerre et la Bibliothèque, celui de la Marine et des Affaires étrangères. Ces antiques et admirables logis se trouvent^ à gauche du Château, dans cette rue montante, qui débouche sur la Cour d'honneur et où l'on jouit d'une si belle perspective, au fond de laquelle on aperçoit les colonnades de Gabriel et la statue équestre du Roi. L'ancienne rue des Minis'
tères s'appelle aujourd'hui, — qui dira pourquoi? — larueGamhetta. Certes, je n'ai aucune haine particulière contre ce personnage historique. Je rn* irrite seulement d'une telle jaute de goût. Quel besoin de rappeler ce héros populaire au milieu des plus pures élégances françaises? Ne pouifait-on trouver un endroit plus propice à son souvenir et plus en harmonie avec son genre de beauté?... Mais cette rue aristocratique en a vu bien d'autres! Tous les frontons des vieux hôtels ont été mutilés avec un acharnement imbécile. Partout, il a fallu briser Vécu de France, gratter les fleurs de lys. Sur les montants qui encadrent le portail de la Bibliothèque, ils ont remplacé les attributs royaux par des symboles pédagogiques ou académiques. C'est surtout le portail du Ministère de la Guerre qui a souffert de ces mutilations. Il est merveilleux. Cest une des plus belles choses qui se puissent voir à Versailles, que cet écusson monumental encadré de trophées et sommé de la couronne fleurdelysée. Non seulement ils Vont martelé, mais au beau milieu il a fallu sceller un support en fer pour y planter un drapeau, le jour du Quatorze Juillet. La politique n'a rien à voir là-dedans : il s^agit uniquement du respect dû à la beauté. Quels sont les maçons qui ont commis tous ces forfaits de lèse-beauté?...
Et ne vous imaginez point que ce soit fini, que ces façons sauvages appartiennent uniquement aux époques barbares et révolutionnaires. Le général R., ancien ministre de la Guerre, me contait, il n'y a pas
si longtemps, que le budget du Génie comporte toujours un crédit spécial affecté au martelage et à la destruction des emblèmes impériaux, — et sans doute aussi royaux, — sur les édifices militaires. Est-ce assez honteux, ce vandalisme administratif !...
Je m'échauffe. Cherchons plutôt la fraîcheur et la paix de Vesprit dans les hautes salles de la Bibliothèque, entre ces murs des Affaires étrangères, autrefois garnis de cartons et de minutes diplomatiques^ aujourd'hui tapissés de savants bouquins.
Ces salles sont désertes, en cette heure chaude, ou presque. Elles se succèdent en enfilade, et ainsi elles composent une véritable galerie presque aussi longue que la Galerie des glaces, avec des panneaux allégoriques, des dessus de portes par Van Blarenberghe.
En ce sanctuaire de la diplomatie, il est assez naturel que les capitales de V Europe fassent les frais de la décoration. Elles répondent aux Nymphes et aux Amours des panneaux. Encadrées dans des boiseries blanches, Parme, Pétersbourg, Londres, Naples, Madrid, Berlin, Gênes, Turin, Varsovie, montrent des silhouettes vieillottes et charmantes, qui rappellent leurs figures actuelles comme une fraîche miniature de jeune fille peut rappeler V affreux minois d'une vieille toute ridée et enfumée par l'âge... Dans le salon du milieu, fut signé, nous dit-on, le traité de Versailles de 1782, celui qui mit fin à la guerre d'Amérique. Le ministre Choiseul, grand maître de la diplomatie française sous Louis XF, trône dans
un trumeau^ au-dessus d'une superbe cheminée en marbre jaune^ que décorent des candélabres en fleurs de lys naturelles et une pendule à pyramide^ entre deux figures mythologiques. Des fauteuils jaune pâle, en velours d^Utrecht, s^ espacent sur un grand tapis à ramages, œuvre des fabriques royales. A V angle d'une fenêtre, se dresse la harpe de Marie- Antoinette, encore toute vibrante dans sa monture en bois doré. Elle me fait songer à mon héroïne, la petite reine d^ Espagne, qui, à VAlcazar de Madrid, se consolait de son horrible solitude, en jouant de la harpe ou de la mandore.
Au fond de la galerie, dans le dernier salon, de nouveaux panneaux décoratifs, peints par Bachelier, qui représentent Ventrée du duc de Choiseul, ambaS' sadeur de France, au Vatican : bouquets de couleurs vives et joyeuses, où dominent les pourpres, les blancs, les ors. Dans le lointain, la colonnade et le dôme de Saint-Pierre, les fontaines jaillissantes, et, sur ce fond diamantin et fauve de gerbes liquides et de nobles architectures, un fourmillement d uniformes en drap rouge couvert de passementeries blanches. Des hallebar diers escortant des files de carrosses, et, dans le plus somptueux, qui semble une énorme coquille tout en or, derrière les glaces miroitantes, la figure poupine de V Ambassadeur, le cordon bleu en sautoir et la perruque poudrée à frimas...
Toutes ces frivolités brillantes allègent pour moi la morne horreur de cet après-midi plus que caniculaire. Pour achever de me ranimer, les érudiis et
ta
très obligeants conservateurs de ces merveilles^ MM. Hirschauer et Pichard du Page, me mettent sous les yeux des reliures rarissimes et splendides, puis des livres ayant appartenu à Marie- Antoinette, des livres très simples, reliés en veau porphyr'i, avec la couronne royale et les initiales C. T., — ce qui veut dire Château de Trianon, — puis d'autres livres en maroquin rouge, plus dorés, d^un faste plus voyant, comme il convient à une parvenue : ils proviennent, en effet, de la bibliothèque de la du Barry... Parmi toutes ces pièces rares, f avise une sorte de calepin, muni de cordons, également en maroquin pourpre, avec les armes de France et des fers de toute beauté. Sur lajpage de garde, en caractères jaunis, bouclés et calamistrés comme les anneaux d'une perruque f cette inscription fulgurante : Cecy est au Roy !.., Je me doute bien que cette calligraphie trop fleurie n'est pas sortie de la main royale. Mais la phrase impérieuse m'abasourdit, comme si elle était proférée à deux pas de moi par un garçon bleu de V ancienne cour, — et fen suis ébloui, comme si le Roi-Soleil en personne venait de surgir de la pénombre de cette salle, où achèvent de s^ éteindre quelques suprêmes reflets des splendeurs monarchiques... Je feuillette avidement les pages au solide filigrane, à la pâte presque indestructible, — et qu'elle n'est point ma surprise dy découvrir toute une suite de V Homme aux rubans couleur de feu! Ce sont des lettres confi' dentielles écrites au Roi par le marquis de Villars, ambassadeur de France à Madrid, et envoyées à Sa
Majesté en dehors des courriers diplomatiques. Quelques allusions aux « Petits Pères du quartier Richelieu » font supposer que ces missives secrètes étaient confiées à des religieux français qui avaient un couvent à Madrid et qui allaient et venaient entre la France et V Espagne.
Ces lettres sont des chef s-d' œuvre de discrétion et de finesse diplomatiques, ^ambassadeur, qui^ d^ailleurs, use souvent d'un langage convenu, procède par insinuations et par sous-entendus, qu'il est quelquefois assez malaisé de deviner. Et puis on sent qu'il a des susceptibilités, des préventions à ménager, il faut savoir lire entre les lignes. Mais, plus j'étudiais ces lettres et plus je les rapprochais du journal de don Tomàs de Zumarraga, plus je m'assurais qu'elles complètent son récit et qu'elles en fournissent la suite naturelle et logique.
Et la voici, cette suite telle que je crois avoir réussi à la rétablir.