‹ Cardénio, l'homme aux rubans couleur de feuChapitre 6 sur 9 · TROISIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

TROISIÈME PARTIE

luive

On se rappelle les événements. La Reine venait de quitter Pancorbo. Depuis plus de quinze jours, le Roi se morfondait, en l'attendant, à Burgos.

Sitôt le mariage décidé, il avait manifesté une impatience extrême de voir sa fiancée. Dans tout le prurit de la puberté, cet adolescent à la fois brutal et maladif, fils tardif d'un prince célèbre par ses débauches, ce jeune monarque de dix -huit ans voulait avoir une femme le plus tôt possible. Devant cette hâte et cette avidité gloutonne, dont s'égayait la Cour, sa gouvernante, la marquise de los Vêlez, rappelait que, tout enfant, à l'âge de douze ans, le petit Roi avait voulu partir pour l'Allemagne, chercher sa noçia, la fille de l'Empereur, qui venait tout juste de naître, et que, déjà, suivant les traditions de la politique autrichienne, on lui destinait pour épouse.

Dès le 21 octobre, il s'était mis en route pour aller au-devant de la Reine. Afin de réduire le plus possible les frais du voyage, il avait emmené très peu

de monde avec lui : le duc de Medina-Celi, son sumiller de Corps, qui allait devenir son favori, don Inigo-Melchior de Velasco, duc de Frias, connétable de Gastille, et enfin don José de Silva, son grand écuyer. Le Roi voyageait dans un vieux carrosse en cuir noir, à l'intérieur doublé de velours rouge, mais non muni de glaces : il n'était défendu contre la pluie et le froid que par des courtines également en cuir. Sans doute, les écuries de la Cour possédaient des voitures plus modernes que ce lourd véhicule construit sur le modèle du carrosse de Charles -Quint. Mais, par esprit de tradition et aussi par piété envers la mémoire du grand Empereur, les rois d'Espagne se seraient fait un scrupule de voyager autrement que lui. Le carrosse de Charles-Quint était d'obligation pour les personnes royales.

L'adolescent débile y gagna un gros rhume, en traversant les cols du Guadarrama, déjà couverts de neige. Il dut se mettre au lit en arrivant à Burgos, où il fut hospitalisé au Palais archiépiscopal. L'archevêque lui-même, — qui devait bénir son mariage, — était malade d'une pleurésie. Les médecins qui soignaient le prélat s'emparèrent du Roi. Une fois aux mains de ces hommes redoutables, ce pauvre garçon, chétif et boiteux, encore affaibli et hébété par des années de médecines et de clystères, fut saigné et purgé sans merci ni répit. Il tomba dans un grand abattement, d'où il ne sortait que pour réclamer la Reine.

Or, la Reine était encore loin. Elle venait à peine de franchir là frontière. Le jour où Charles arrivait à Burgos, Marie-Louise d'Orléans assistait, dans les eaux d'Hendaye, à une revue navale, suivie d'une comédie qu'on lui donna sur la galère amiraie. Elle était en route depuis le 20 septembre, et on allait entrer dans la seconde semaine de novembre. Près de deux mois pour aller de Fontainebleau à Burgos ! Que signifiait une telle lenteur?... Dans l'entourage du Roi, tout ce qui était opposé au mariage français eut soin de faire remarquer au monarque l'invraisemblance et l'inconvenance de tels délais ! La Cour de France le faisait exprès, sans doute, pour se moquer une fois de plus des Espagnols. Charles, qui se rongeait d'impatience, écoutait ces propos avec fureur. Il vociférait :

— Ah ! ces Gavatches ! toujours les mêmes !... Je les hais, je les exècre ! Je ne veux plus voir un seul Gavatche devant moi, ou je le tue !...

Dans sa fièvre, il bredouillait, en prononçant ces phrases haletantes, car il avait un défaut incorrigible de prononciation. Sa colère s'exaspérait, au point que, dans ces paroxysmes, il devenait dangereux. Enfant, il avait failli percer, de sa petite épée, un de ses menins, qui jouait, avec lui, au soldat... Puis, s'étant épuisé à crier, il s'abattait sur son lit, en proie à la fièvre quarte et à la lancette des docteurs, flanqués des apothicaires.

Quand il alla mieux et fut capable de se lever, il

ne sut plus que devenir ni comment occuper ses journées. Pour tuer le temps, il se mit à courir les couvents des environs où on le régalait de sucreries et où des collations succulentes étaient préparées pour lui et sa suite. Il visita aussi maintes églises et chapelles, mais il n'eût pas un regard pour la cathédrale, cependant proche voisine du Palais archiépiscopal, où il était logé : cet édifice, œuvre gothique, offensait les regards et attestait le mauvais goût d'une époque encore à demi plongée dans la barbarie... Naturellement, ces plaisirs s'épuisèrent vite. Quand il s'ennuyait trop, le Roi jouait aux jonchets avec son nain flamand, Luisito, qui était le bout d'homme le plus plaisant du monde, — ou bien il s'amusait à voir donner le fouet aux pages de son écurie : ce qui arrivait presque tous les jours, cette engeance étant fort turbulente et prompte aux pires méfaits... Le premier dimanche de sa convalescence, il fut au collège des Jésuites, voir représenter une tragédie en latin, à laquelle il ne comprit goutte. Néanmoins il s'y divertit fort : un écolier qui jouait le rôle d'une Furie et qui était armé d'un brandon, mit, comme par mégarde, le feu à la barbe d'un Père jésuite embusqué dans la coulisse, où il faisait le souffleur. Sans doute, c'était pour se venger de quelque punition. Le Roi pensa mourir de rire à la vue du bon Père, qui se démenait et courait sur la scène en poussant des cris affreux. Le lendemain, il en riait encore, et il demanda qu'on le menât chez les Jésuites revoir

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cette pièce impayable. On eut toutes les peines du monde à lui démontrer qu'on ne pouvait pas, tous les jours, fût-ce pour lui faire plaisir, mettre le feu à une barbe de jésuite...

Entre temps, il avait reçu de la Reine plusieurs lettres officielles, des lettres rédigées par quelque secrétaire des commandements. Soit négligence, soit malveillance antifrançaise, on négligea de les lui lire et ir»?me de les lui communiquer. Pourtant, il fallut bi€ i placer sous ses yeux une supplique datée d'He: lani et écrite tout entière de la main de la jeune reine : la fille de Monsieur et de Madame Henriette d'Angleterre demandait que Sa Majesté l'autorisât à monter à cheval et à dîner en public : ce à quoi s'opposaient son majordome, le marquis d'Astorga, et surtout sa camarera mayor, la terrible duchesse de Terranova. Ce fut le sujet d'un vif débat. Le parti contraire à la France avait su exciter la jalousie du Roi : « Les Reines Catholiques ne couraient point la campagne et ne se donnaient point en spectacle comme des comédiennes ou des filles perdues. » Mais quelqu'un ayant allégué qu'il y allait de la santé et peut-être de la vie de la Reine, Charles, en bougonnant, finit par déclarer qu'il y baillait les mains.

Quelques jours après, nouveau message, à roccasion de l'anniversaire de naissance du Roi. Un envoyé spécial apportait à Sa Majesté, de la part de la Reine son épouse, une magnifique montre en diamants et une cravate de dentelle, à laquelle

était joint un ruban couleur de feu. Ces présents, expédiés de Vittoria, avaient été choisis par la maréchale de Clérembault, gouvernante de la Reine, presque à l'insu de celle-ci. Quelle main perfide avait glissé dans le paquet ce ruban couleur de feu? Nul ne se posa cette question. Personne encore, dans l'entourage du Roi, n'en pouvait soupçonner la signification, ni prévoir que ce bout de ruban pouvait amener pour la Reine les pires catastrophes.

C'était Viremont, petit gentilhomme normand, chargé de conduire les chevaux anglais de la jeune souveraine, à qui avait été confié le précieux cadeau. Malgré son horreur des Français, le Roi daigna recevoir le porteur d'un si galant message. Il s'y ajoutait une lettre pleine de sentiment, du tour le plus élégant et du goût le plus rafiîné, composée par la maréchale de Clérembault, qui qui était un bel esprit, une précieuse attardée, dont la réputation se soutenait encore à la Cour comme à la Ville. Toutes ces délicatesses furent en pure perte aussi bien pour le Roi que pour les Grands qui écoutèrent la lecture de cette missive rédigée en espagnol. Quand Viremont demanda à Sa , Majesté ce qu'il devait répondre de sa part à 'A son Auguste Maîtresse, Charles fronça le sourcil ^ et, après avoir réfléchi, il déclara assez impoliment :

— Dites-lui que je me porte bien !

Puis, d'un ton aussi royal que le lui put per-

mettre son bredouillement habituel, il prononça :

— Qu'on donne 500 pistoles à cet homme !

Largesse purement honoraire, car les coiïres royaux étaient vides : ce dont s'aperçut tristement Viremont qui ne put jamais obtenir le paiement de ses 500 pistoles.

Sur ces entrefaites, le marquis de Villars, l'ambassadeur de France, parut à Burgos. Le Roi lui ferma obstinément sa porte. Outre la haine qu'il portait à tous les Français, il détestait spécialement l'ambassadeur, dont la haute distinction, les manières toujours parfaitement courtoises et discrètes soulignaient cruellement, par contraste, la rusticité et la brutalité du monarque.

Or, le jeudi 16 novembre, au soir, comme tout le monde était dans l'attente, un courrier apporta la nouvelle que la Reine venait de quitter Pancorbo et que le surlendemain, elle serait à Burgos. Le Roi en manifesta une grande joie, et don Jerônimo d'Eguya, secrétaire d'État, qui était venu rejoindre la Cour, s'empressa de publier que la noce, ainsi qu'il était convenu, se ferait à Burgos..., si toutefois l'archevêque, malade, pouvait célébrer la messe de mariage. Cette restriction donna à réfléchir à l'ambassadeur de France, qui, d'ailleurs, avait remarqué la présence, à Burgos, du premier aumônier du Palais, don Antonio de Benavidez y Bazan, patriarche des Indes, qui était arrivé par le même carrosse que don Jerônimo. Quelle ruse le secrétaire d'État avait-il machinée?

Cependant l'ambassadeur ne laissa rien deviner de ses soupçons. Pour l'instant, sa préoccupation la plus pressante était d'aller saluer la nièce du Roi son maître, et selon les ordres formels qu'il avait reçus de celui-ci, de représenter à la jeune Reine les obligations de son état, de quoi elle semblait n'avoir qu'un médiocre souci, — et, de plus, de l'avertir des périls d'une condition qui, pour être brillante, ne laissait pas d'être sujette à mille traverses. Le Roi d'Espagne ne voulant toujours point le recevoir, il lui fit demander la permission d'aller rendre ses devoirs à Sa Majesté Catholique, ainsi que l'exigeaient le rang de cette princesse et les liens du sang qui l'unissaient au Roi Très Chrétien. Le jeune souverain, qui ne modérait plus son impatience de voir sa femme, et qui, avec tous les Espagnols, accusait le Gouvernement français d'avoir retardé, par toutes les lenteurs imaginables, l'heureux moment de la rencontre^ prit fort mal cette demande et répondit à don Jerônimo qui lui présentait la requête de l'ambassadeur :

— Qu'il aille au diable !

Cependant, comme le secrétaire d'État insistait et lui remontrait les conséquences graves que pourrait avoir un tel refus, il céda, avec la plus mauvaise grâce.

M. de Villars sut tous ces incidents par un de ses estafiers, un Portugais, qui était un de ses hommes de confiance et à qui une fille de cuisine de l'arche* vêque voulait du bien.

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Ayant ainsi obtenu à grand'peine l'autorisation royale, l'ambassadeur se mit en route pour Briviesca, où la Reine devait arriver ce même jour, vendredi 17 novembre, avant midi.

Dans le carrosse qui roulait cahin-caha par les mauvaises pistes castillanes, M. de Villars s'abandonnait aux réflexions les plus chagrines. Les rebuffades du Roi n'y étaient pour rien : il avait trop l'habitude des Cours et des hommes pour s'en émouvoir. Ce qui le consternait, c'était le gouffre de dépenses où Fallait plonger ce voyage d'apparat. Nommé à Madrid depuis quelques mois à peine, il avait dû faire venir à grands frais, de Paris, sa femme et une partie de sa famille. Pour installer tout ce monde et aussi pour soutenir son rang, il avait fallu louer une grande maison neuve dans le quartier des Récoilets, le plus sain de Madrid, puis meubler cette maison, dont le service et l'entretien exigeaient une domesticité nombreuse. Et voici que, maintenant, il était obligé d'aller au-devant de la Reine, avec une escorte et une livrée qui fissent honneur au Roi Très Chrétien; il aurait à traiter les personnes de qualité qui accompagnaient la jeune souveraine, — le prince et la princesse d'Harcourt, la maréchale de Clérembault, M"e de Graticey, la dame d'atour, sans parler de leur

suite. En prévision de ces galas inév-itables, la marquise de Villars, qui était une femme de tête et une maîtresse de maison accomplie, avait recruté une équipe de cuisiniers et, comme ses gens n'étaient pas assez nombreux, des passe-volants pour les aider. Les dix mille écus que le Roi avait daigné lui allouer pour ces réceptions et ces déplacements fastueux seraient tout à fait insuffisants. Encore une fois il faudrait recourir à sa générosité, fournir des notes explicatives, produire des comptes et des mémoires au ministre Pomponne. Et, M. de Villars se jugeait le plus infortuné des hommes...

Pourtant, il pouvait passer à bon droit pour un homme heureux. Petit gentilhomme sans fortune, aîné de dix enfants, arrière-petit-fils d'un greffier de Gondrieu, il était parvenu aux plus hauts emplois. Ambassadeur à Turin, deux fois aml^assadeur à Madrid, possédant la faveur du ministre et du Roi, que pouvait-il prétendre encore? Et il avait tout ce qu'il faut pour plaire aux femmes ! Beau, bien fait, d'une bravoure incontestée, officier et môme spadassin des plus brillants. Sans doute, il avait épousé, par entraînement de jeunesse, une fille assez laide, une orpheline aussi démunie d'argent que luimême. Mais Marie Gigault de Bellefond avait de l'esprit à revendre, le génie de l'intrigue et l'art de mettre son mari en évidence. Les nombreux enfants qu'elle lui avait donnés autorisaient toutes les plus belles espérances. Un tel sort pouvait donc

se considérer comme fort enviable, n'eût été l'impécuniosité bien connue des Villars. On en faisait des gorges chaudes à la Cour. Il n'était commis des Affaires étrangères qui ne daubât sur les façons quémandeuses du mari et de la femme et sur leur promptitude à tendre la main.

L'ambassadeur s'attristait fort, ce jour-là, de ce que les dépenses des réceptions prochaines dussent rendre sa gêne encore plus publique, à Paris comme à Saint-Germain, et peut-être même à Madrid...

Cependant, avec ses soucis d'argent, il avait d'autres préoccupations très graves.

Ses émissaires lui avaient appris les machinations du marquis de Grana, le nouvel ambassadeur d'Allemagne à Madrid, contre la Reine. Le marquis, c'était certain, préparait un piège, où il espérait bien faire tomber, un jour ou l'autre, une jeune fille imprudente, trop prompte à suivre les mouvements de son cœur. Par Vilane, un de ses plus fins limiers, M. de Villars savait qu'une fois déjà elle avait échappé à un guet-apens redoutable. Et il n'ignorait pas davantage que le gros marquis, son confrère, favorisait par tous les moyens les rencontres entre la Reine et ce Gardénio, cet aventurier italien, qu'on appelait l'Homme aux rubans couleur de feu, ce platonique et insaisissable amoureux, qui ne se dérobait un instant que pour reparaître sous un travestissement nouveau. Qui pouvait bien être cet homme? L'ambassadeur

n'était pas encore arrivé à le savoir. La rumeur courait que, sous ce nom de guerre, se cachait le fils d'un noble Vénitien venu à Paris à la suite du cardinal Mazarin, qui l'avait connu, lors de sa mission en Valteline et recommandé à Richelieu comme agent diplomatique. Il devait avoir de très hautes protections, car, malgré sa conduite étrange et même quelque peu louche, on n'avait jamais osé toucher à lui. Ses origines, ses relations, ses moyens d'existence, le lieu même où il habitait, M. de Villars n'avait encore rien pu découvrir de tout cela, quelque diligence qu'il y eût apportée. Ceux qui avaient entrevu dans le monde cet homme bizarre, aux airs de rêveur mal éveillé, affirmaient qu'il était sincère et qu'il aimait follement la Reine. Mais, sincère ou non, cet amour servait trop bien les intérêts de l'Allemagne, pour que l'ambassadeur de Sa Majesté Césaréenne ne cherchât pas, par tous les moyens, à en tirer un éclatant scandale, où sombrerait, avec l'innocente Marie- Louise, le meilleur appui de l'influence française à Madrid.

En effet, ce mariage du roi d'Espagne avec une princesse de la maison de Rourbon était un gros échec pour l'Empereur, voire un affront qui devait lui être fort sensible. Depuis plus d'un siècle, les mariages autrichiens étaient devenus une règle presque absolue de la monarchie espagnole. Et voici que les conseillers du jeune Charles II avaient refusé sa fille, l'archiduchesse Marie-Antoinette,

pour accepter la nièce du Roi Très Chrétien ! On aurait dit que l'Espagne, trahissant une alliance séculaire, se rangeait du côté du vainqueur, qui, à Nimègue, venait en somme de dicter ses volontés à l'Europe coalisée. Louis XIV n'avait pas eu besoin d'intriguer : on était venu lui demander sa nièce pour être reine d'Espagne. C'était don Juan, le frère naturel du petit Roi, — le tout-puissant ministre qui venait de mourir tout récemment, non sans soupçon d'empoisonnement, — c'était ce bâtard qui avait manigancé toute cette affaire, malgré l'avis nettement opposé de la Junte d'Ëtat. Ennemi irréconciliable de la Reine-mère, l'autrichienne Marie- Anne, il espérait dominer plus facilement une jeune Française de dix-sept ans, — comme était Marie-Louise d'Orléans, sans nul appui à la Cour, — qu'une archiduchesse, soutenue par tout un parti puissant de grands d'Espagne, et qui s'empresserait de faire cause commune avec sa belle-sœur et belle-mère, Marie-Anne d'Autriche. Pour évoluer au milieu de toutes ces intrigues, et pour tirer le meilleur parti possible d'une situation nouvelle et, en somme, fort avantageuse, l'ambassadeur de France avait reçu de son Gouvernement les instructions les plus précises et les plus détaillées. Il y joignait des vues personnelles, qui, peut-être, ne cadraient pas tout à fait avec celles du ministre et du Roi, mais à qui le succès final, du moins il l'espérait, ne manquerait pas de valoir les plus flatteuses approbations...

Dans quelques instants, il allait essayer de faire comprendre à la jeune Reine quel rôle elle pouvait jouer auprès de son mari et de sa belle-mère, pour le plus grand bien de la France et la plus grande gloire de l'illustre Maison d'où elle sortait. Mais il savait qu'il avait affaire à forte partie, en la personne de son adversaire, l'ambassadeur d'Allemagne, ce gros marquis de Grana, italien d'origine et, qui pis est, Génois madré et retors, pour qui tous moyens étaient bons. M. de Villars n'était pas encore au courant de l'incident de Pancorbo, — de l'agression contre le pseudo-muletier qui avait conduit le carrosse de la Reine. Mais il voyait dans toute cette aventure de Gardénio, dont ses agents l'avaient instruit, la main du marquis de Grana, et il connaissait trop bien son collègue pour n'être pas convaincu qu'un échec n'était point pour le rebuter et qu'il s'acharnerait, coûte que coûte, à faire réussir son plan machiavélique.

La pensée que la Reine s'avançait sur une route semée d'embuscades, qu'une volonté implacable guettait ses moindres démarches, — le sentiment de ce danger perpétuel excitait toutes les inquiétudes et toute la perspicacité de l'ambassadeur. Tout à l'heure, il l'avertirait du complot. Elle était vive, intelhgente, mais très indolente aussi, très avide de plaisir et si peu faite pour être Reine !.. Consentirait-elle à seconder sa politique, la politique du Roi son oncle, et même aurait-elle le simple courage de défendre, non pas seulement son

honneur, mais sa propre vie peut-être contre des ennemis sans pitié !..,

M. de Villars était fort perplexe, néanmoins résolu à ne rien celer à la Reine de la gravité de la situation, lorsqu'il mit pied à terre, dans la petite ville de Briviesca, devant le couvent de Santa- Clara, où cette enfant malheureuse et ignorante de tout, venait de faire son entrée.

On dételait le carrosse royal, comme l'ambassadeur de France descendait du sien.

Parmi les curieux qui s'extasiaient devant les dorures des portières et l'ingénieux système de courroies qui suspendaient le lourd véhicule, M. de Villars, non sans déplaisir, aperçut quelques mauvaises figures de valets et de bas officiers du Palais, et notamment un certain Evrard, Franc-Comtois au service du marquis de Grana, qu'il avait déjà surpris deux ou trois fois aux abords de sa maison de Madrid, en compagnie d'individus suspects. A quel titre et pour quel motif le valet de chambre de l'ambassadeur d'Allemagne suivait-il l'escorte de la Reine? Il se promit de le demander à Vilane, son homme de confiance. Mais il réfléchit aussitôt que ledit Vilane, qui était censé remplir chez lui les fonctions de page de son écurie, suivait publiquement la Reine depuis son départ d'Hendaye.

Quoi d'étonnant si le domestique de son collègue se trouvait à côté du sien? Les deux espions se surveillaient réciproquement...

Cette constatation contraria beaucoup l'ambassadeur. Mais de pires ennuis l'attendaient au couvent, où, dès le parloir, il se vit arrêté par la duchesse de Terranova, la Gamarera mayor, qui prétendait lui fermer la porte de la Reine. M. de Villars exhiba l'ordre royal. La Gamarera, non avertie, dut s'incliner, mais déclara, d'un air hautain, qu'elle assisterait en tiers à l'entretien. Cette nouvelle prétention froissa extrêmement le diplomate, qui, d'ailleurs, pour les raisons qu'on va voir, ne pouvait absolument point y souscrire. Néanmoins il domina son émoi et répondit aussi froidement qu'il le put :

— Madame, je prends la liberté de vous faire observer que vous outrepassez étrangement les prérogatives de votre charge. Je connais la coutume de cette cour. Ce n'est point l'usage que les camareras mayors ou les grands majordomes assistent aux audiences privées de leurs Majestés !

L'argument était sans réplique. La duchesse suffoquait de colère. Ses petits yeux perçants lançaient des éclairs, et sa longue figure pâle, devenue cadavérique, paraissait plus blême encore dans la noirceur de sa mantille... Brusquement, elle tourna les talons sans dire un mot. Précédant l'ambassadeur, elle le conduisit jusqu'à l'appartement de la Reine, lui montra la porte, et, Bur un petit salut

très sec, elle disparut, en remplissant les corridors de l'énormité de son garde-infant et en faisant beaucoup de fracas avec les taffetas et les soies de ses jupes.

Dans l'antichambre, l'ambassadeur trouva toute une troupe folâtre, piaillante et jacassante, de filles de service et de caméristes françaises, lesquelles parlaient très haut dans leur langue et s'amusaient à singer et à accabler de quolibets une sœur converse espagnole, qui se tenait au milieu d'elles, toute décontenancée, avec un plateau où il y avait une tasse de chocolat et des biscuits. A cette vue, M. de Villars fronça les sourcils et il promena sur la bande ancillaire un tel regard que ces filles se turent instantanément. Mais la nourrice de la Reine, la Quentin, grosse femme effrontée et toute vaniteuse de la faveur de sa maîtresse, n'hésita point à aborder l'ambassadeur qu'elle avait reconnu. Elle lui fit mille plaintes contre les Espagnols, s'indignant de la façon dont elle et ses compagnes avaient été traitées depuis le passage de la frontière. On couchait dans des greniers, sur de mauvais matelas. Jamais de draps, un sac bourré de paille en guise d'oreiller, et des couvertures toutes trouées !.,, On mourait de faim. Quand, par hasard, on trouvait à manger, c'était invariablement du riz et de la morue : arroz y merluza ! Merluza y arroz!...

L'ambassadeur, haussant les épaules, coupa court à ces jérémiades. Il prononça d'un ton sévère :

— Souvenez-vous que vous êtes ici en pays étranger et non en France : quels que soient vos griefs contre vos hôtes, ménagez leur amour-propre, et surtout bridez vos langues ! On ne doit pas entendre un mot de français dans l'entourage de la Reine. Si vous ne savez pas l'espagnol, parlez à voix basse ou taisez-vous !... Que je n'ai pas à vous le répéter, ou à le vous faire répéter : autrement, on vous congédie !...

Cette menace à la bouche, il pénétra dans la chambre de la Reine, où la Quentin, toute tremblante de l'algarade, l'avait précédé. Sa Majesté, qui achevait de dîner, était encore à table.

La dolente amoureuse de Cardénio ne savait que penser de cette visite inattendue qu'on venait, à l'instant même, de lui annoncer. Elle s'en effrayait. Car, la Camarera depuis qu'on approchait de la Cour, avait eu le soin de la prévenir contre l'ambassadeur. Changeant tout à coup de tactique, la redoutable vieille flattait sa jeune maîtresse, après l'avoir terrorisée. Elle affectait de vouloir gagner sa confiance et son affection. Maintenant elle se faisait mielleuse et sucrée. Elle feignait de s'intéresser à tout ce qui intéressait la Reine elle-même. Elle l'interrogeait avec sollicitude sur son enfance, sa vie à Saint-Cloud et au Palais-Royal, essayant de provoquer des confidences imprudentes dont elle pût se servir un jour contre elle. Pour la même raison, elle flattait les dames françaises qui accompagnaient la Reine, M"^ de Grancey et la mare-

chale de Clérembault, qui causaient avec une facilité déplorable, livrant à la Camarera une foule d'anecdotes ou de paroles compromettantes pour la future épousé d'un roi d'Espagne aussi soupçonneux que peut l'être un homme de sa nation.

Au fond, la duchesse n'était pas très rassurée sur son avenir. Elle devait sa charge à don Juan, le premier ministre mort récemment qui, après s'être emparé de l'esprit du jeune Roi, son frère naturel, avait fait reléguer à Tolède la Reine-mère, son ennemie naturelle aussi. Sûrement celle-ci chercherait à écarter une Camarera qui n'était point sa créature, et, pour cela, elle se liguerait avec sa bru, afin d'obtenir du faible Charles II le renvoi d'une personne revêtue d'une dignité si importante et qui avait le malheur de n'être pas de ses amis. La Reine-mère, depuis la mort du Bâtard, regroupait autour d'elle tout un parti puissant.L'ambassadeurde France, qui s'en doutait, se préoccupait beaucoup de se ménager les bonnes grâces de l'ex-régente. La duchesse avait remarqué les avances qu'il lui faisait, les marques de respect et de grande considération qu'il lui témoignait en toute circonstance. Il lui avait sans doute, à mots couverts, proposé une alliance, en l'assurant de l'appui de son gouvernement. Rien ne plus vraisemblable, que la jeune Reine, Française de naissance, nièce du Roi Très Chrétien, fût enrôlée d'ofTice dans ce parti : si cela se faisait, la Camarera se sentait perdue...

C'est pourquoi, dès qu'elle flaira le danger, elle s'était appliquée à exciter la Reine contre sa bellemère et aussi contre l'ambassadeur de France. Elle disait, ou faisait dire par ses femmes, à l'innocente Marie-Louise, que la Reine-mère avait combattu de toutes ses forces son mariage avec le Roi, qu'elle aurait voulu pour lui une archiduchesse d'Autriche, sa belle-sœur et sa belle-fille tout ensemble; — qu'il ne fallait pas se fier aux protestations amicales et aux démonstrations de tendresse de cette Allemande, perfide comme toutes celles de sa nation; — que la souveraine devait éviter aussi, dans son intérêt, de lier partie avec l'ambassadeur de France, qui, d'intelligence avec la Reine-mère, ne chercherait qu'à la dominer et à la conduire à leur guise; que cet ambassadeur, en sa qualité de Français, était exécré à Madrid et qu'une Reine d'Espagne ne pouvait pas s'exposer, en nouant des relations trop bienveillantes avec lui, à partager son impopularité...

Bien que la Reine détestât la Camarera mayor, ces propos et ces insinuations avaient fait une certaine impression dans son esprit. D'ailleurs, elle se souvenait que la tribu des Villars n'était pas très bien vue chez son père, au Palais-Royal. Elle ignorait pourquoi. Mais tout cela contribuait à lui rendre assez importune la visite de l'ambassadeur. En outre, elle avait conscience que ses folles équipées avant son arrivée à la frontière espagnole, cette cour de jeunes gens qu'elle traînait derrière

elle, toute sa conduite enfin avait dû être jugée sévèrement par le Roi son oncle. C'est pourquoi elle redoutait fort un entretien avec l'envoyé de ce terrible monarque.

Elle le reçut très froidement. M. de Villars s'y attendait.

Devant cette jeune fille qui ne se sentait de vocation que pour l'amour, cet homme habile se souvint fort à propos que, lui aussi, avait été la coqueluche des dames et qu'il était toujours un galant cavalier. En exprimant ses respects à la souveraine, il n'omit point de flatter la coquetterie de la femme. Il lui dit qu'il se félicitait d'avoir mission de saluer non pas seulement l'épouse d'un grand roi, mais la plus belle, la plus charmante princesse du monde. Sur la seule réputation de sa beauté, l'Espagne entière, comme son roi, en était, d'ores et déjà, éperdument amoureuse...

Et il ajouta quelques madrigaux un peu alambiqués dans le goût du Cyrus et de la Clélie^ qui faisaient fureur au temps de sa jeunesse. Malgré leur tour suranné, ces propos ravirent la petite Reine. Elle se dégela soudain, comme une fleurette rabougrie dans un recoin de parterre sans soleil, qu'un rayon touche par hasard. A la dérobée, elle considérait ce bel homme, resté jeune, malgré ses cinquante-six ans, qui portait toujours sa fine moustache de mousquetaire et qui, galamment incliné, balayait le tapis de son chapeau à plumes, en murmurant les phrases pâmées des cédalons

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en extase. D'ailleurs M. de Villars parlait français. M. de Villars était un cavalier français. Cela seul suffisait pour le rendre irrésistible à une petite princesse en exil qui ne soupirait qu'après la France...

Il s'aperçut bien tout de suite, non sans un peu de fatuité, de l'heureux effet que produisait sa personne. De son côté, il observait la Reine, tout en lui débitant ses fadeurs, mais l'impression qu'il en recevait n'était point aussi favorable. Il remarqua d'abord qu'elle était habillée à la française, malgré les recommandations qu'on lui avait adressées maintes fois, — et il se disait que cela devait profondément déplaire aux Espagnols. Ensuite, elle avait les yeux encore tout gonflés par les larmes, le visage décomposé, un teint fiévreux, on ne savait quoi de désordonné dans toute sa mise et sa physionomie, un air enfin qui n'avait rien de royal. Toutes ces remarques furent désagréables à l'ambassadeur. Il se promit d'en parler à M™^ de Villars, qui aA'^ait qualité pour glisser à la Reine quelques conseils sur sa toilette et sur sa tenue... Oui, vraiment, elle avait très méchante mine ! Pourquoi n'avoir pas mis du rouge pour réparer le désastre de son teint? Les Espagnoles, qui en abusaient, devaient trouver cette négligence scandaleuse et impardonnable !...

Toutefois il ne dit rien, de telles critiques étant d'ailleurs très difficiles à formuler, surtout pour un grand personnage comme était l'ambassadeur de

France. Il avait reçu l'ordre de chapitrer cette enfant dès son arrivée, sur des sujets autrement importants. Et, comme il la voyait bien disposée, il pensa que la semonce passerait sans trop de difficultés. M. de Villars crut bien faire, en se couvrant, dès le début, de l'autorité du Roi son maître. Ce n'était pas lui, c'était le Roi en personne qui parlait. Lui n'était que le porte-parole très humble de Sa Majesté Très Chrétienne.

Malgré les précautions oratoires de ce diplomate, rompu à tous les artifices de la rhétorique, l'effet fut autre que celui qu'il attendait. Au nom du Roi, les beaux yeux flétris de celle qui écoutait s'effarouchèrent et se baissèrent tout à coup, comme si la porte se fût ouverte devant un justicier entouré de ses gardes. Cependant M. de Villars, toujours galamment incliné, disait, de son ton le plus respectueux :

— Madame, le Roi votre oncle vous rappelle que, présentement, votre devoir est d'être bonne Espagnole, sans oublier pourtant que la France est votre patrie. Pour cela, il faudra faire violence à vos inclinations naturelles, rien n'étant plus opposé que la France et l'Espagne. Les deux nations, vous le savez, sont contraires en tout, aussi bien dans leurs intérêts que dans leur caractère et leur esprit, voire même dans leur religion. Mais le Roi croit pouvoir compter sur votre délicate influence pour adoucir les rapports entre les deux pays et pour éviter, dans l'intérêt de la France et de l'Espagne,

de nouvelles guerres qui les épuiseraient. Il y va, Madame, de la paix du monde...

L'Espagne ! La France ! La paix du monde ! Tous ces grands mots épouvantaient cette petite fille. Ah ! que tout cela lui importait peu, en ces minutes de désespoir, où sa pensée n'était occupée que de son ami, lâchement frappé devant elle, mort peut-être !... Pourtant, les yeux toujours baissés, comme devant le Roi en personne, elle ne laissait rien deviner de ses sentiments secrets, sinon de son chagrin, dont témoignait assez son joli visage ravagé par les larmes. M. de Villars, qui percevait déjà, dans cette apparente soumission, la froideur défiante et craintive de la jeune fille, poursuivait son discours avec moins d'assurance :

• — Oui, Madame, le Roi, votre oncle, est d'avis qu'il faudra contraindre vos inclinations naturelles et même, autant qu'il se peut, dissimuler les dons brillants de votre esprit. Ici, on n'aime point qu'une femme cherche à paraître, — qu'elle monte à cheval, qu'elle chante ou qu'elle danse en public. Sévèrement gardées, les dames espagnoles ne sortent que pour aller à l'église, à la promenade, ou pour se réunir entre elles. Les hommes sont rarement admis dans leur société. On se scandaliserait d'une princesse qui, comme à Paris, voudrait avoir un cercle et s'en faire applaudir. Plus que tous les talents qui sont en Votre Majesté et qu'on prise si forl en France, le Roi souhaiterait de voir en vous ce génie de médiocrité et de modération, qui, quoi

qu'on dise, doit faire presque toute la prudence et la conduite d'une femme...

A ces mots, la reine malgré elle, ne put se tenir de relever la tête, et, de darder sur M. de Villâr^, légèrement décontenancé, un regard chargé d'une indéfinissable ironie, où se mêlait de la révolte et même un rien de mépris. L'ambassadeur sentait de plus en plus que sa leçon était peu goûtée. Mais comment se tirer de ce pas difficile? Il avait l'ordre exprès du Roi, sans doute averti des extravagances de la jeune souveraine pendant tout son voyage, de lui parler, dès son arrivée, « avec la plus extrême fermeté, — disait la lettre confidentielle, — et sans rien omettre des choses dont il est bon qu'elle soit instruite... » Qu'il était donc malaisé de remplir son devoir et, en même temps, de se concilier la confiance d'une jeune princesse, reine d'un grand État, dont les bonnes grâces peuvent être fort utiles à un ambassadeur ! 11 jugea prudent de n'insister pas davantage sur ce point. De son ton le plus aimable et le plus insinuant, il reprit :

— En tout cas. Madame, le Roi, mon maître, vous recommande instamment d'éviter tout ce qui pourrait porter ombrage à vos sujets. Votre Majesté connaît déjà sans doute combien le caractère espagnol est superbe. La moindre apparence de manquement leur est un outrage insupportable. Entendre parler français dans l'entourage de leur Reine lui serait imputé à crime. Gela ne veut point dire — j'ose le répéter à Votre Majesté — qu'il Lui

faudra oublier la France ! Bien au contraire... Ce qu'il faut oublier, c'est la pensée d'y revenir un Jour. Nul plus grand malheur ne pourrait arriver à Votre Majesté. Surtout, il lui faut absolument abandonner certaines chimères, certaines imaginations, entretenues par les ennemis de Son repos et peut-être de Sa vie, et qui, poursuivies témérairement, ne failliraient point à attirer sur Elle les plus effroyables disgrâces !...

Qu'est-ce que cela voulait dire ! Était-ce une allusion déguisée à Cardénio, à ce pauvre amour sans cesse traqué et qui ne voulait pas mourir ! A voir la figure de l'ambassadeur, la Reine n'en douta plus. Blessée au plus douloureux de son cœur, elle s'en indigna comme d'une profanation. Son cher secret était trahi, foulé aux pieds. Cet homme osait toucher à sa blessure !... Elle se rebellait surtout contre cette prétention trop clairement affirmée de continuer à la tenir en lisière 1 Comme si ce n'était pas assez de la servitude espagnole, elle allait subir encore la servitude française ! De Versailles, ou de Saint-Germain, son oncle aurait l'œil sur elle !... Mais elle était trop bien pliée à l'obéissance pour rien manifester de ce qui s'agitait en elle. Dans ses pires défaillances, l'étiquette apprise dès le berceau la soutenait comme une armature. En fille de sang royal, habituée à la représentation des cours, et avec tout son esprit naturel, elle savait aussi, quand c'était nécessaire, faire les réponses qui convenaient. Les yeux de

nouveau baissés, l'air modeste et soumis, elle répondit, en apparence fort tranquillement, à M. de Villars :

— Monsieur l'Ambassadeur, je vous prie d'assurer le Roi mon oncle des sentiments d'estime et d'amitié que je conserverai pour lui toute ma vie. Mon plus grand désir est de lui plaire, puisqu'il a la bonté de se souvenir que j'ai l'honneur d'être sa nièce. Que Sa Majesté croie bien que je m'estime beaucoup plus d'être une princesse de son sang que d'occuper le rang que je tiens présentement dans le monde, et que je lui dois.

Cela fut dit d'un ton si glacial et avec un tel air de détachement que M. de Villars ne put conserver la moindre illusion sur le succès de sa démarche. Il sortit en saluant jusqu'à terre et en balbutiant des actions de grâces et de vagues excuses. Mais cet adroit courtisan, cet homme à bonne fortune, était furieux d'avoir si mal réussi auprès d'une jouvencelle. Il devinait que la Reine ne reviendrait jamais sur cette première et mauvaise impression. Il avait eu la maladresse de lui faire trop sentir la férule en commençant. Mais aussi, pourquoi le Roi lui avait-il imposé une pareille corvée?...

Il se vengea, en se disant : « C'est une écervelée, sans jugement, ni idée de quoi que ce soit !... une folle qui ne peut faire que des sottises ! » Néanmoins, il était encore plus mécontent de lui-même qu'il ne l'était de la Reine.

Dans le carrosse qui le ramenait à Burgos, M. de Villars, de fort méchante humeur, retomba à la supputation des sommes qu'allait lui coûter la noce royale. Brusquement, il constata qu'il avait négligé de faire entrer en ligne de compte le rhabillement complet de ses gens pour l'entrée solennelle de Leurs Majestés à Madrid. Gela monterait bien à trois ou quatre mille écus, peut-être davantage ! A qui les demander, ou les emprunter? Après deux requêtes de subsides récemment adressées au ministre, l'ambassadeur n'osait plus recourir à lui. « Décidément, le service du roi coûtait cher !... »

Gomme il en était là de ses réflexions mélancoliques, un vacarme d'équipages et de claquements de fouet lui fit mettre la tête à la portièi-e. Un carrosse de la Gour passait au grand trot. M. de Villars y reconnut le premer aumônier du Roi, don Antonio de Benavidez y Bazan, patriarche des Indes. En même temps, il s'aperçut qu'on venait à p.eine de traverser le petit village de Quintanapalla. Ges deux faits frappèrent vivement l'ambassadeur. Si le premier aumônier de la Cour sa dérangeait, ce ne pouvait être que pour le mariage des souverains. Et si ce mariage ae célébrait ailleurs qu'à Burgos, ce ne pouvait être qu'à Quintana-

palla, Briviesca étant beaucoup trop éloigné. Donc on voulait faire la cérémonie en cachette, à l'insu de l'ambassadeur de France ! Le secrétaire d'État, don Jerônimo d'Eguya, lui avait menti en déclarant que la noce aurait lieu à Burgos... Pour quelles raisons, cela se devinait assez facilement. Sans doute M. de Villars n'ignorait point que c'était la coutume espagnole de célébrer les mariages royaux dans des bourgades infîmes. La localité où s'accomplissait cette auguste cérémonie étant, de droit, exemptée d'impôts, le fisc avait intérêt à choisir pour cela un petit village qui ne versait au Trésor qu'une somme insignifiante : la faveur royale était ainsi réduite au minimum. D'autre part, le Gouvernement s'appliquait à diminuer le plus possible les frais du voyage et des fêtes : il ne voulait pas étaler sa ladrerie et sa misère sous les yeux moqueurs des Français. Enfin, on pensait éviter des querelles de préséance, toujours fâcheuses, en faisant une noce très modeste, sans figuration officielle.

Néanmoins, l'ambassadeur avait le pied assez madrilène pour être convaincu que le fond de toute cette affaire, c'était une intrigue du parti autrichien dirigée contre sa personne : on prétendait lui infliger un affront, en l'excluant d'une solennité à laquelle il avait le droit d'assister au premier rang.

M. de Villars fut outré de ce mauvais procédé. Il était bien résolu à défendre ses prérogatives, comme l'honneur de sa nation, lorsque, en descen-

dant de carrosse, il se heurta au prince d'Harcourt, ambassadeur extraordinaire de Sa Majesté Très Chrétienne et chef de la mission française, qui avait accompagné la Reine depuis Fontainebleau. Le prince était arrivé à Burgos depuis quelques instants. Ayant appris que le Roi Catholique s'y trouvait, il venait le saluer au nom du Roi son maître.

Incontinent, M. de Villars l'avertit de ses doutes sur le lieu du mariage. M. d'Harcourt fitunhautle-corps. Ayant déjà éprouvé maintes fois, au cours de son voyage, la duplicité et la hauteur des Espagnols, il s'indigna, lui aussi, contre tant de mesquinerie jointe à tant d'arrogance. Enfin, après avoir envisagé maints expédients, les deux ambassadeurs décidèrent que, le lendemain, avant l'aube, ils partiraient en cachette pour Quintanapalla, où ils devanceraient la Cour. Et, s'étant mis d'accord pour tout le reste, ils se réjouirent fort, à l'idée d'éventer la ruse des Espagnols et de leur jouer un bon tour.

Effectivement, M. de Villars avait deviné juste. Le lendemain, à Quintanapalla, pauvre hameau, de neuf ou dix maisons au plus, ils virent, devant la moins sordide, celle de l'Alcade, les équipages de la Reine et de sa suite. Sans doute. Sa Majesté y avait passé la nuit...

De loin, ils reconnurent, juchée sur un âne, qui s'avançait au petit trot, la Camarera mayor. Avec deux de ses femmes, elle venait de courir le village

et les environs, à la recherche d'un œuf frais et d'un peu de laitage, pour la Reine qui mourait de faim. M. de Villars l'ayant abordée le premier, lui dit fort civilement que, si la noce avait lieu en cet endroit, ainsi que tout le faisait supposer, il espérait avoir l'honneur d'y assister, en compagnie de M. le prince d'Harcourt, comme c'était leur droit et leur devoir à tous deux...

Du haut de sa monture, la Camarera toisa l'ambassadeur avec une suprême insolence et, très sèchement, elle répliqua :

— Monsieur, cela ne se peut !

Là-dessus, elle talonna sa bête dans l'intention de planter là ces « Gavatches ». Mais M. de Villars saisit l'âne par la bride, tandis que M. d'Harcourt, qui s'était approché, ôtait son chapeau devant la malgracieuse vieille. Sans se départir un seul instant de sa courtoisie, celui-ci prononça :

— Madame, nous avons l'ordre du Roi, notre maître, d'être présents à une cérémonie si glorieuse pour nos deux nations !...

Les petits yeux perçants de la duchesse flamboyèrent. La lèvre frémissante, elle rétorqua :

— Monsieur, le Roi votre maître n'a point à commander ici !

Et, de nouveau, elle donna un coup de talon à sa monture. Mais M. de Villars tenait toujours la bride de la bourrique :

— Madame, dit-il d'un ton décidé, mais très calme, le Roi notre maître commande à ses ambas-

156 GARDÉNIO

sadeurs, qui lui obéissent en tout lieu. Si le Roi Catholique ne veut pas que nous assistions à la cérémonie de son mariage, nous vous prions de lui demander un ordre écrit, nous interdisant formellement, à M. le prince d'Harcourt et à moi, d'y prendre part...

— Monsieur, le Roi n'a pas le temps de vous écouter !

Furieuse d'être retenue de force par l'ambassadeur de France, elle s'emporta en propos tout à fait contraires au bon sens et à la bienséance :

— Ces Français sont insupportables !,.. Toujours quelque nouvel embarras ! Cette race maudite lasserait la patience d'un saint !...

Tout en vociférant ainsi, du haut de son âne, elle tira sournoisement de dessous sa mantille une longue épingle dont elle piqua le derrière de la bête. Celle-ci, s'étant mise à ruer, faillit renverser M. de Villars et partit au galop vers la maison de l'Alcade, en secouant de façon effroyable la Camarera, qui, tout empêtrée dans ses jupes, se cramponnait à la selle, pour ne pas rouler par terre.

L'épée au côté, dans leurs beaux habits de gala, les deux ambassadeurs, quoique pénétrés de la gravité de la situation, eurent grand'peine à réprimer un fou rire devant ce spectacle bouffon.

Mais, au même moment, le Roi arrivait à petit bruit dans son carrosse de cuir noir, tout pareil à celui de l'Empereur Charles-Quint. Ne voulant pas s'exposer aux rebuffade» du monarque, encore

plus malgracieux, d'habitude, que la Camarera, MM. d'Harcourt et de Villars, ayant avisé sur la place le marquis d'Astorga, Majordome de la Reine, le prièrent de transmettre leur requête à Sa Majesté.

Après une heure d'attente, le marquis d'Astorga reparut, l'air aimable et empressé, et, sans autre préambule qu'un grand salut, il répondit à ces messieurs que Sa Majesté y consentait.

MM. de Villars et d'Harcourt échangèrent, à ces mots, un sourire de triomphe : les deux ambassadeurs du Roi Très Chrétien avaient fini par imposer la volonté de leur maître.

Pendant que ces intrigues, — et d'autres encore, moins publiques, — allaient leur train, et que la Camarera courait le village sur son âne, la Reine, seule dans sa chambre, au premier étage de la maison de l'Alcade, se consumait de chagrin et de désespérance. La désolation et la misère des pays qu^elIe venait de traverser lui avaient serré le cœur.

Depuis plus de &ix semaines, elle était à peu près complètement isolée des personnes en qui elle pouvait avoir un peu de confiance. On empêchait les dames françaises de l'escorte de l'aborder et surtout de converser avec elle. C'est à peine, ai de loin

en loin, elle entrevoyait sa nourrice, la Quentin, et les filles de chambre venues de Paris, qui s'occupaient de son linge et de ses petits chiens. Elle n'avait constamment devant elle que la figure renfrognée et méchante de la Camarera, ou la rotondité grotesque de sa dame d'honneur, dona Manuela de Velasco, grosse fille rougeaude, à la voix rauque et aux mains brutales de cuisinière.

Ces femmes la froissaient en mille façons, la contrecarraient dans toutes ses délicatesses de petite Française trop mollement élevée. Pour la punir de rebuter les plats espagnols, elles l'affamaient. La veille, au soir, Marie-Louise de Bourbon, princesse d'Orléans, nièce du Roi Très Chrétien, avait dû se coucher sans souper, ayant refusé des nourritures épaisses qui lui soulevaient le cœur de dégoût.

Accoudée à l'une des fenêtres de la misérable chamlDre, où, par hasard, ses surveillantes la laissaient seule, pendant quelques instants, elle repassait en son esprit toutes ces vexations sournoises, toutes ces humiliations. Elle se sentait accablée, lasse de tout. A de certains moments, elle éprouvait un malaise étrange : il lui semblait que son cœur cessait de battre, que son sang était lourd comme du plomb dans ses veines, et, en même temps, c'était comme un goût de poison dans sa bouche desséchée. Elle retrouvait sur ses lèvres la saveur du narcotique, qu'on avait essayé de lui faire prendre, à Pancorbo, lorsqu'après l'agression

ik.

contre le muletier, elle s'était trouvée si mal. Autour de son chevet, les femmes chuchotaient. Dans sa fièvre, elle avait perçu les mots de poison et d'empoisonnement... Tout en évoquant ces choses affreuses, elle promenait de vagues regards sur la campagne, une grande plaine lugubre et dénudée, sous un ciel pluvieux, où l'on n'apercevait qu'un peuplier maigre au bord d'un torrent, silhouette linéaire qui faisait paraître plus vides ces espaces désolés. En bas, sous la fenêtre, dans une espèce de cour, s'étalait un fumier, où de jeunes porcs, noirs comme des sangliers, se poursuivaient en poussant des grognements féroces. Dans quel lieu était-elle tom^bée !... Et, d'un œil hagard, comme dans un mauvais rêve, elle considérait le misérable mobilier de cette chambre de paysans, dont on avait fait sa chambre royale, celle où elle attendait son époux, le Maître des Indes occidentales, le Roi de toutes les Espagnes : une table mal équarrie, des bancs de bois rangés contre des murs blanchis à la chaux, un carrelage disjoint, qui, en cette saison était glacial aux pieds. Elle-même n'avait pour tout siège qu'un fauteuil de paille qu'on était allé chercher chez le curé du village. Et, partout, dans tous les recoins, cela sentait l'huile rance, l'écurie et la sueur de mulet.

Ce galetas était pourtant la plus belle pièce de la maison et même de tous les alentours, — celle où allait se célébrer la messe de son mariage. Tandis qu'elle rêvait douloureusement, accoudée à la

fenêtre, devant la triste plaine castillane, des valets venus de la Cour clouaient aux murs de splendides tapisseries. Des caisses pleines d'objets précieux, de grandes malles de cuir ouvragé, contenant des vêtements d'apparat, encombraient le sol. Les valets circulaient au milieu de tout cela, donnaient des coups de marteau, s'interpellaient bruyamment, sans plus se soucier de la Reine que si elle n'était pas là. On s'était bien gardé, d'ailleurs, de leur dire que c'était elle ! On l'avait laissée dans cette chambre, parce qu'il n'y avait pas d'autre pièce libre dans tout le logis. Et ainsi, elle était obligée de subir la présence de ces hommes grossiers. Mais elle était déjà accoutumée à ces contacts déplaisants. Elle n'avait jamais une m inute pour être seule avec elle-même, pour se recueillir dans la douceur ou l'amertume des souvenirs. Les yeux obstinément fixés sur la campagne et le peuplier maigre au bord du torrent, elle s'efforçait de supprimer par la pensée la réalité offensante, d'oublier toute cette valetaille... Elle était à Pancorbo. Elle revoyait le drame, le sang répandu, le muletier transporté au couvent sur une civière. Cet homme était-il Gardénio? Bien qu'elle eût cru reconnaître le timbre de sa voix et même ses traits sous l'épaisse moustache noire et sous la montera qui lui cachaient le visage, elle n'en était pas absolument sûre. Et ce doute la torturait. Si c'était lui, s'il était mort pour elle, alors il ne lui restait aucun espoir, l'avenir était barré ! Elle avait perdu le seul

être qui l'aimât. Personne, dorénavant, ne s'intéresserait à elle. Plus personne sur qui compter ! Sa nourrice elle-même, la Quentin, ne resterait pas longtemps auprès d'elle — elle le devinait. Et puis cette femme vulgaire ne la comprenait qu'à demi, n'entendait rien aux choses du sentiment... Alors, que devenir? s'enfuir? le pouvait-elle? On la reprendrait sûrement, on l'enfermerait dans un couvent, dans une prison peut-être. Où qu'elle allât, elle était fille de France et reine d'Espagne. Son manteau royal était collé à ses épaules ! Et ainsi, il ne lui restait plus qu'à mourir ! Oui, elle se laisserait mourir de chagrin et de faim ! Elle le voulait !...

« Je le veux ! Je le veux ! » L'infortunée se répétait ces mots avec une sombre exaltation, tandis que les valets de la cour achevaient de clouer les tentures. Les derniers coups de marteau résonnaient à ses oreilles avec un bruit terrible. Elle sentait bien qu'elle s'exagérait l'horreur de son état, m.ais elle y mettait une complaisance morose, elle s'enivrait de sa désespérance, lorsque, tout à coup, la voix tranchante de la Gamarera la fit tressaillir.

La duchesse de Terranova rentrait, en secouant ses jupes pleines de poussière et de poils de bourrique. Encore tout échauffée de son algarade avec les ambassadeurs de France, elle s'emporta de plus belle à la vue de la Reine accoudée à la fenêtre. Quel soulagement de passer sa fureur sur cette Française !...

— Madame, dit-elle, d'un ton à faire frémir, les Reines d'Espagne ne regardent pas aux fenêtres... D'ailleurs, voici l'heure, pour Votre Majesté, de prendre un peu de nourriture !

Immédiatement, elle l'obligea à se lever de la chaise de paille, qu'elle tira jusqu'au milieu de la chambre. La Reine s'y étant rassise, une fille de chambre apporta un plateau, qu'elle déposa sur un tabouret. Sa Majesté déjeunerait sur ce tabouret, l'unique table de la pièce devant servir d'autel pour la messe de mariage.

L'air excédé, la Reine déclara qu'elle n'avait pas faim.

■ — Cela importe peu ! dit la duchesse, mon devoir est de faire manger Votre Majesté qui doit s'apprêter, pour aujourd'hui, à soutenir de grandes fatigues...

— Non ! c'est inutile !

En prononçant ces mots, la Reine ferma les yeux, comme pour bannir de sa présence l'odieuse figure de la Camarera.

Mais celle-ci ne tint nul compte de ces protestastion. Aidée de dona Manuela, la dame d'honneur, qui coupait les morceaux, elle lui fit avaler de force une mouillette de pain trempée dans du jaune d'œuf . La Reine avait beau se débattre et la repousser, l'horrible mégère lui mettait la nourriture dans la bouche. Après cela, elle dut boire un grand verre de vin très fort, du vin de Valdepeîias, noir comme de la poix et épais à couper au couteau.

Cependant, des clergeons tiraient d'une caisse une nappe d'autel dont ils drapèrent la lourde table rustique. D'autres disposaient les chandeliers et les vases sacrés, avec aussi peu de respect que si ce fussent de vulgaires ustensiles. A côté d'eux, des femmes de service ouvraient une grande malle débordante d'étoiïes précieuses, de jupes de brocart, et de toute espèce d'objets féminins. Sur le tapis, dont on venait de recouvrir hâtivement le carrelage, des souliers de satin blanc, des éventails de la Chine gisaient pêle-mêle avec des navettes et des encensoirs.

Dominant tout ce désordre, la Camarera, plus impériale et plus inflexible que jamais, signifia à la petite reine, écroulée sur sa chaise de paille, que le moment était venu de commencer sa toilette.

Alors une nouvelle torture commença pour la pauvrette.

On allait l'habiller à l'espagnole. Or, la mode de Madrid retardait de près d'un siècle sur celle de Paris. Les dames castillanes en étaient encore au garde-infant en honneur sous Philippe II, vaste cage de bois et de métal, énorme et ronde comme une coupole de cathédrale. Elles continuaient à porter des corps de jupe tout bardés de baleines pesants et rigides comme des cuirasses. La frêle enfant dut revêtir ce harnais qui lui montait jusqu'à la naissance des épaules et qui aplatissait sa gorge, déjà belle et plantureuse. Ensuite, des mains cruelles s'emparèrent de sa tête. Dona Manuela de

164 CARDÉNI6

Velasco, brandissant un peigne, se mit à l'étriller comme elle eiU fait d'une mule. On divisa ses magnifiques cheveux en quatre ou cinq grosses touffes flottantes qu'on noua de rubans incarnadins. On lui fit un bandeau plat sur le front, et, tout autour de la tête, on lui planta mille poinçons d'émeraudes et de diamants, véritable couronne d'épines. Au milieu de son corsage, dans un chou de velours rouge, on suspendit une perle fameuse, une des merveilles du trésor royal, la Pérégrina^ qui était grosse comme une poire de rousselet. On lui accrocha de furieux pendants d'oreilles, en filigranes, alourdis de pierres précieuses et larges comme des soucoupes. Enfin, on la farda outrageusement et on lui passa du noir sur les sourcils et autour des paupières.

Défaillant sous un manteau d'hermine, dont la queue occupait toute la longueur de la chambre, — et sous le poids des brocarts, des velours, des bijoux et des fourrures — , transformée en idole monstrueuse, — la délicate et charmante Fille de France ne pouvait ni faire un pas, ni bouger.

Ses femmes, se reculant pour la contempler, déclarèrent que Sa Majesté était belle comme le jour, La Camarera, sévère, sous sa mantille et sa jupe noires, la considérait, l'examinait des pieds à la tête, épiant si quelque chose clochait dans l'ajustement royal, ou était contraire au protocole. Sous ce dur regard qui la transperçait comme la pointe d'un stylet, la Reine, n'en pouvant plus, se mit à fondre

en larmes. Le fard, emporté par la débâcle des pleurs, ruisselait en grosses gouttes sur sa figure. A cette vue, la duchesse eut un nouvel accès de fureur. Elle osa frapper du talon devant sa souveraine, en criant très fort :

— Pour Dieu, Madame, cessez cette comédie !... Dans quelques instants, le Roi va paraître !

Terrorisée, la petite reine, tremblante, rentra ses larmes. On lui remit un pied de rouge sur les joues, pour cacher les traces lamentables de ses pleurs. Et, n'osant pas faire un mouvement, respirant à peine sous le fardeau écrasant de ses atours, elle se renversa contre le dossier de sa chaise, dans l'angoisse de ce qui allait arriver...

Gela ne tarda point.

Au moment que la Gamarera mayor répétait, pour la dernière fois à la Reine, presque insensible et inaminée, sa leçon d'étiquette, ■ — les gestes qu'elle aurait à faire, les paroles qu'elle devrait prononcer tout à l'heure, — un gentilhomme de la chambre fut introduit. S'étant agenouillé devant la souveraine, il annonça que le Roi montait l'escalier.

Les paroles du chambellan furent le signal d'un grand branle-bas dans tout l'appartement. Les lîlles de service soulevèrent, de dessus sa chaise, la Reine, qui se laissait aller dans leurs bras, comme

une morte. La Camarera prit la queue de son manteau. Dona Manuela de Velasco, la dame d'honneur, se plaça derrière elle. On ouvrit au large la porte du misérable taudis, et, soutenue par ses femmes, la petite épouse royale s'avança sur le palier,, .

Le Roi montait, suivi des ambassadeurs et des grands d'Espagne, Il était complètement vêtu de satin noir, mais son habit était à ce point couvert de passementeries et de broderies d'or qu'on ne distinguait plus le fond sombre de l'étoffe. Frappé par la lumière qui venait de la chambre, en émergeant de l'escalier obscur, il parut éblouissant. La Reine n'aperçut de lui qu'un scintillement d'or et une face lunaire, — une longue figure pâle, d'une longueur exagérée, à la fois grotesque et macabre, qui l'épouvanta.

Au mépris du protocole, le jeune souverain s'élança vers sa femme. Comme on le lui avait recommandé, celle-ci voulut s'agenouiller devant lui. Mais il l'en empêcha, lui prit les deux bras, qu'il serra très fort, — ce qui était le témoignage d'affection le plus vif qu'il put lui donner en public, — et, tout en la serrant, ainsi il murmurait, d'un air pâmé :

— Mi Reina! Mi Reina!... Ma Reine! oh! ma Reine !...

Il ne pouvait, ni ne savait dire autre chose. Comme pour suppléer à la faiblesse des paroles, il la serrait toujours plus fort, au point que la pauvre

épousée, les bras meurtris, se retenait pour ne pas crier. Elle leva les yeux vers lui. Elle vit ses grosses lèvres violacées et tombantes, qui frémissaient de désir, et, dans ses yeux aux paupières épaisses, une telle flamme de passion, une telle adoration d'ellemême, qu'elle en fut touchée. Elle balbutia une phrase de compliment que la Gamarera lui avait soufflée. Lui, en bredouillant, répondit par des mots qu'elle ne comprit pas, parlant encore fort mal l'espagnol. D'ailleurs, il était toujours très difficile de comprendre le Roi. Et ainsi, ayant dit tous deux ce qu'ils devaient se dire, ils se tenaient, l'un devant l'autre, embarrassés et muets, ne sachant quelle contenance se donner... M. de Villars, qui se trouvait derrière le jeune souverain, avec le prince d'Harcourt, eut pitié du malheureux couple. Sans se demander si cela était permis par l'étiquette, il s'offrit spontanément comme interprète entre les deux époux. Dans un castillan très pur, cet ancien habitué des ruelles précieuses de Paris prêta à l'un et à l'autre le langage le plus galant et le plus convenable à la circonstance. Il faisait les demandes et les réponses, et tous ceux qui purent l'entendre — même parmi les Espagnols les plus ennemis de la France — furent contraints de demeurer d'accord qu'il était impossible de s'exprimer avec plus de tendresse et d'honnêteté.

La Reine n'entendit presque rien de ces belles choses. Mais le Roi, par sa mimique passionnée et vaguement terrifiante, par le tremblement de ses

168 GARDÉNIO

lèvres, la flamme de ses yeux, montrait assez combien il goûtait les propos de l'ambassadeur. De tout son cœur, de tout son juvénile appétit conjugal il était avec lui.

Tandis que M. de Villars servait ainsi de truchement d'amour à Leurs Majestés, le grand aumônier de la Cour, patriarche des Indes, don Antonio Benavidez y Bazan, en habits pontificaux, était entré dans la chambre avec son clergé.

Leurs Majesté le suivirent, et, devant la table qui servait d'autel, Elles s'agenouillèrent sur les carreaux de velours de deux prie-Dieu drapés de damas rouge à galons d'or. Derrière eux, les grands se pressèrent, s'installèrent avec une certaine hâte un peu indiscrète. La chambre était pleine, et pourtant il s'y trouvait tout au plus une vingtaine de personnes; outre la Camarera, les dames d'honneur, les deux ambassadeurs du Roi Très Chrétien, le marquis de los Balbases, ambassadeur d'Espagne à Paris, il n'y avait là que don Francisco de Velasco, connétable de Gastille et Majordome major, le duc de Médina-Céli, sumiller de Corps, don José de Silva, grand-écuyer, et, avec le chambellan de service, le ducd'Hijar, les comtes d'Arcos et de Talara, gentilshommes de la Chambre, — enfin don Jerômino d'Eguya, secrétaire d'Etat...

Tout à coup, un bruit de voix irritées lit se retourner la Reine. Une contestation \ enait de s'élever entre M.d€ VUlara et d'Harcourt, d'une part et le

CARUÉNIO 161)

connétable de Gastille, de l'autre. Délibérément, ce haut dignitaire de la Couronne avait pris la tête des Grands d'Espagne et s'était venu placer immédiatement derrière le Roi, à sa droite. Or, selon M. de Villars, cette place d'honneur devait être attribuée aux embassadeurs de France, par réciprocité de traitement, — car, dans la chapelle de Fontainebleau, lors du mariage par procuration du prince de Gonti avec la Reine Catholique, le Roi Très Chrétien avait placé à sa droite l'ambassadeur d'Espagne. Celui-ci était le voisin de M. de Villars, qui, voyant l'usurpation du connétable de Castille, se retourna vers son collègue :

— Monsieur, lui dit-il, rappelez-vous le rang, que vous avez tenu en France, lors du mariage de sa Majesté la Reine ! N'étiez-vous pas à la droite du Roi mon maître?...

— Il est vrai, monsieur ! fit à mi-voix, le marquis de ios Balbases, très ennuyé d'être ainsi mis en cause.

Là-dessus, M. de Villars, suivi du prince d'Harcourt, marcha vers le connétable et le duc de Médina-Céli, et, sur le ton de la plus exquise courtoisie, il leur déclara :

— - Messieurs, nous vous prions de nous faire l'honneur de nous céder la place que vous occupez et qui nous appartient.

La mine arrogante, le connétable répliqua,comme avait fait tout à l'heure la Camarera :

•*- Monsieur, cela ne se peut.

Le duc de Médina-Céli répondit de même, en s'échauffant. Les Grands d'Espagne, qui étaient avec eux, s'emportèrent aussi contre la prétention des ambassadeurs de France. Cette altercation devenait un véritable scandale.

Le couple royal feignait de ne rien entendre. Le Patriarche des Indes, debout devant l'autel, ne savait quelle attitude prendre, ni s'il devait commencer la messe au milieu de ce tapage.

Alors, M. de Villars, haussant le ton, de façon à être entendu du Roi, prononça aussi distinctement qu'il le put :

— Sa Majesté Très Chrétienne demande pour ses ambassadeurs, à la Cour d'Espagne, le même traitement qu'Elle accorde, à Paris, à ceux de Sa Majesté Catholique !

Le visage contracté de colère, le Roi se décida à se retourner sur son prie-Dieu. D'un mouvement de tête, il fit signe que oui. Furieux, grommelant des phrases violentes, le connétable tourna les talons, et, par un mouvement de recul très lent, il finit par quitter la place aux ambassadeurs de France. Derrière lui, les Grands d'Espagne se répandirent confusément dans la pièce, de façon à abolir les rangs. Et ainsi, une fois de plus, Torgueil castillan n'avait pas fléchi. Du moment qu'il n'y avait plus de rangs, qu'importait qu'un Gavatche fût à la droite ou à la gauche de Sa Majesté !...

Néanmoins, l'incident était clos, provisoirement. La messe put commencer sans plus d'encombre.

La Reine n'avait eu qu'une conscience vague de ce qui venait de se passer. Malgré son manteau d'hermine, elle grelottait. On touchait à la fin de novembre, et la matinée était glaciale. Dans le grand désarroi où sombraient toutes ses forces de résistance, elle ne souhaitait qu'une chose : c'était d'avoir moins froid, et aussi que la messe finît bien vite. Ces lenteurs la torturaient... Cependant, les filles d'honneur avaient noué autour d'elle et du Roi, un ruban de taffetas blanc en forme de lacs d'amour. Elle le remarqua ... En forme de lacs d'amour !... Quelle dérision ! Puis, au-dessus d'eux, on étendit une gaze blanche à frange d'argent. Le moment redoutable était venu.

Elle se leva, avec le Roi, pour prononcer la formule rituelle de consentement et pour recevoir l'anneau nuptial. Sa voix était si faible qu'on l'entendit à peine, et lorsque le Patriarche lui glissa la bague au doigt, sa main tremblait d'une façon convulsive et saccadée qui frappa tous les assistants. Le Roi se tenait tout près d'elle, la Toison d'or au cou, resplendissant sous les broderies d'or qui le recouvraient des pieds à la tête. Elle n'osait pas le regarder... Tout à coup, ses yeux tombèrent sur la coquille de l'épée royale. Un ruban couleur de feu y était noué : c'était celui qu'une main furtive avait glissé, à l'insu de la Reine, parmi les cadeaux qu'elle avait envoyés à son futur époux pour son anniversaire de naissance. Et ce ruban, elle l'avait vainement cherché dans sa cassette, depuis

172 GARDÉNIO

le départ de Vittoria. D'abord, elle s'en était extrêmement affligée : elle ne possédait pas d'autre souvenir de Gardénio, qui l'avait priée de le garder en mémoire de lui, la dernière fois qu'ils s'étaient vus à Saint-Cloud, sur la terrasse, le jour qui avait précédé son départ pour Fontainebleau... Et voici que cette chère relique, elle la reconnaissait nouée à l'épée du Roi ! Elle n'eut pas le temps de réfléchir sur la signification d'un tel fait. Elle sentit seulement ce que cet objet dérobé représentait de coupable et de compromettant pour elle en une pareille minute. Elle se rappela l'allusion cruelle du marquis de Yiilars, dans la chambre du couvent de Santa-Clara. Sans doute que d'autres aussi savaient ! Elle entendait encore les paroles menaçantes de l'ambassadeur : « Ces chimères, imprudemment poursuivies, qui pourraient amener les plus effroyables disgrâces... »

Un souffle de terreur passa sur elle. Épuisée par les transes et les souffrances physiques qu'elle avait subies depuis une semaine, elle ne put soutenir le choc de cette affolante émotion. Devant le Patriarche des Indes qui levait sa dextre pour la bénir, sous les regards méprisants de tout le parti autrichien de la Cour, elle tomba évanouie dans son lourd manteau de velours bleu doublé d'hermine, où les lys de France se mêlaient aux lions de Gastille...

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