‹ Cardénio, l'homme aux rubans couleur de feuChapitre 7 sur 9 · QUATRIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

QUATRIÈME PARTIE

Dans la maison de l'alcade de Quintanapalla, dans cette pauvre chambre de paysans, où venait d'être célébrée la messe de son mariage, et qu'on avait débarrassée en toute hâte, le Roi, éperdu d'angoisse, fut, deux heures durant, au chevet de la Reine.

L'évanouissement de la jeune souveraine, attribué à la fatigue et aux émotions bien naturelles en un pareil jour, avait peu duré. En l'absence de tout médecin, la nourrice de Sa Majesté, la Quentin, fut mandée d'urgence. Elle proposa l'élixir du sieur Chicoyneau, illustre médecin de la Faculté de Montpellier, qui, déjà, à Saint- Jean-de-Luz, avait fait merveille. D'abord, la malade refusa d'en boire, puis, sur les instances, les supplications répétées du Roi, elle finit par consentir à en avaler quelques gorgées.

Elle se laissait dorloter par lui, qui, comme une âme en peine, errait par la chambre, à la recherche du verre contenant la potion et que, dans son

trouble, il ne voyait pas. Puis les yeux hagards, ses grosses lèvres tremblantes d'on ne savait quel émoi, il revenait se pencher surl'oreiller de la petite Reine dolente, en balbutiant avec douceur :

— Mi Reina! Mi Reinaf... Ma Reine! Ma Reine !

Il n'osait plus la toucher, pas même lui prendre la main ou le bout des doigts. Depuis qu'il l'avait vue s'écrouler à ses pieds, sous le poids du manteau royal, elle était, pour lui, un être encore plus précieux et infiniment fragile. Il la contemplait avec un tel air d'extase, et, à de certains moments, avec une expression si douloureuse, que, lorsqu'elle ouvrait les yeux, elle en était tout attendrie. Il y avait si longtemps qu'elle était privée d'affection, si longtemps surtout qu'on ne lui avait parlé sur ce ton ! Elle regardait à la dérobée ce pâle et long visage lunaire qui se penchait vers elle. Et voici qu'elle le trouvait moins laid que tout à l'heure !... Dans l'exagération presque grotesque de tous ses traits, il y avait un extraordinaire affinement aristocratique, et, dans la détresse de ce regard vide, une douleur muette et inexprimable, — la sombre désespérance des races finissantes, — quelque chose enfin, qui était la majesté de ce Monarque à la triste figure. Et puis autre chose encore, que cette fille des Rois avait perçu tout de suite. Malgré la hideur, la bêtise écrite en lettres majuscules sur ce front déprimé, malgré le bredouillement et la rusticité de ce pauvre garçon infirme et débile, elle

sentait qu'il était le Roi et qu'il en avait conscience, — qu'il se savait l'incarnation vivante d'une puissance émanée de Dieu, l'aboutissement d'une œuvre séculaire et gigantesque...

Peu à peu, elle concevait de la fierté d'être la femme d'un tel époux. Maintenant qu'elle reprenait ses sens, elle se soulevait à demi pour l'écouter, l'air humble et déférent. Elle ne comprenait presque rien de ses paroles, mais elle y trouvait un accent si affectueux que, désormais, elle n'avait plus peur... Non, elle ne craignait plus, malgré le ruban couleur de feu qu'elle voyait attaché à la coquille de l'épée royale. A présent, elle le reconnaissait avec certitude : c'était bien le ruban que Cardénio lui avait donné et qu'elle croyait perdu !... Du moment que le Roi lui parlait sans colère, — ■ et même avec amour, — c'est donc qu'il ne savait rien. Ou bien il fallait supposer en lui un tel pouvoir de dissimulation que cela devenait à peine croyable.

Cette pensée lui fut un si grand soulagement, que, vers quatre heures, elle alla mieux. Elle se trouva même si bien que le Roi la décida à se lever et qu'elle était presque joyeuse, lorsqu'elle monta en voiture pour aller coucher à Burgos, où devait se consommer le mariage. Elle passerait la nuit avec le Roi : la Gamarera le lui avait signifié en une phrase brutale et sans équivoque possible.

Il faisait très froid dans les hautes salles voûtées et sans feu de l'Archevêché, qui servait toujours de Palais royal. Pour se réchauffer, la Reine se mit au lit en arrivant, et, dans la belle chambre archiépiscopale, où l'on avait allumé toutes les bougies des girandoles, elle attendait en proie à de vagues appréhensions. Les personnages des hautes tapisseries, qui semblaient bouger aux vacillements de la flamme, prenaient, à ses yeux encore brouillés par la fièvre, des aspects étranges et hallucinants. Elle n'osait pas lever ses regards vers les caissons des lambris, où les ténèbres s'amoncelaient, pleines de fantômes menaçants. Encore une fois, — dans le sentiment qu'elle avait d'un danger permanent épandu autour d'elle et que les propos de l'ambassadeur de France avaient encore surexcité. — elle était reprise par toute espèce de terreurs...

Enfin, comme la petite pendule allemande venait de sonner dix heures, on frappa à la porte, et, avant qu'elle eût répondu d'entrer, une ridicule et donquichottesque apparition surgit devant elle : un homme en pantoufles et en manteau couleur de muraille, qui, d'une main, tenait une lanterne sourde, de l'autre une épée nue, et qui avait le bras gauche passé dans la courroie d'un « broquel », un bouclier rond dont on se servait pour les car-

GARDÉNIO 179

rousels; au bras droit pendait un vase, dont la forme ne laissait aucun doute sur sa destination... C'était le Roi en costume nuptial, et dans tout l'attiraU réglé par l'étiquette pour ces sortes d'expéditions.

A ce spectacle, après un instant de surprise et d'affolement, la petite Reine, dès qu'elle reconnut le Roi, fut prise d'un accès de fou rire incoercible, un fou rjre tel qu'en peut subir une malheureuse qui, depuis un mois, n'a pas ri. Au même moment, deux petits chiens griffons, qui s'étaient blottis sous le lit de leur maîtresse, se réveillèrent tout à coup et s'élancèrent, en jappant, contre ce spectre en robe de chambre. Le Roi, sa chandelle et son épée à la main, était furieux. 11 donnait des coups de pied à droite et à gauche, en vociférant :

— Filera!... Fuera^ perros francesesf... Dehors !... Dehors, les chiens français !

Alors, la Reine, décidément apprivoisée par cet incident burlesque, sauta à bas de son lit, pour défendre ses chiens, — et, moins par tendresse que pour se faire pardonner toutes sortes de choses dont elle eut subitement conscience, — elle se jeta au cou du Roi, qui, désarmé par cette caresse, se mit à rire, lui aussi, assez niaisement...

La suite de cette rencontre, qui intéressait deux grandes nations, fut ce qu'elle devait être, la Reine ayant apporté à l'accomplissement de ses devoirs toute la bonne volonté exigée d'elle, et le Roi, toute la passion dont il était capable.

A partir de cette nuit-là, l'amie très faible et très légère de Cardénio n'eut plus envie de mourir.

Les plaisirs et les cérémonies du lendemain achevèrent de l'étourdir.

Pour lui permettre de faire une entrée solennelle à Burgos, on l'envoya, sitôt après son lever, dans un fameux couvent des environs, à Santa Maria la Real de las Huelgas, — monastère de bénédictines où n'étaient admises que les filles des plus grandes familles du royaume. Sa Majesté, ayant reçu les hommages des religieuses, dînerait au couvent.

On lui servit un dîner excellent qui acheva de la réconforter et qui lui apparut d'abord comme le commencement d'une existence nouvelle, pleine de félicités, égayée des perspectives les plus consolantes. Par une attention aimable, la préparation des mets avait été confiée à une sœur française qui remplissait les fonctions de cuisinière et qui reçut l'ordre de ne confectionner que des plats français. La sœur tint à se distinguer en cette occasion solennelle, et elle y mit tout son art, tout son naïf amour pour la fdle de ses Rois. Ce fut admirable : il y eut, entre autres choses succulentes et merveilleuses, une tourte à l'anguille, dont la Reine reprit trois fois, et, après un défilé de volailles de

toute sorte, des blancs-mangers à la confiture de framboise, des frangipanes, des nougats, des massepins et, même, — ô surprise ! — des pets-denonne !... La Reine, tout à la joie de se décarêmer, se régala si bien de ces lourdes pâtisseries, qu'on redouta pour elle une indigestion.

Heureusement, il n'en fut rien. A trois heures, elle quitta toutes ces délices pour monter à cheval. A la voir sauter en selle si lestement, on ne se serait pas douté qu'elle sortait de la table, à l'instant même.

Vêtue à l'espagnole, montée sur un très beau cheval andalous, elle fit dans l'antique capitale de la monarchie une entrée des plus pompeuses et des plus magnifiques. Le Roi y assista dans le palais du duc de Velasco, la célèbre Casa del Cordon, — dissimulé derrière le grillage doré d'un mirador. Lorsque la Reine passa, la jalousie fut levée de deux doigts, et le jeune monarque, s'inclinant devant elle, porta son mouchoir à son front, à ses yeux et à son cœur, salutation que l'on considérait alors comme du dernier galant et qui était un héritage des Maures, lesquels l'avaient reçue des Romains.

Après cela, ce furent des cavalcades, des courses de taureaux, des comédies, des dîners sans fin. Au milieu de toutes ces réjouissances, la peur que son intrigue avec Cardénio fût découverte ne hantait plus la Reine. Elle avait, pourtant, un autre motif d'inquiétude qui l'assombrissait. Pendant le

voyage, depuis Fontainebleau jusqu'à Vittoria, l'imprudente avait fait des dettes de jeu. Quand on s'ennuyait trop en carrosse, pendant les longues étapes monotones et surtout le soir, en arrivant dans des bourgades désolées, quelqu'un tirait un paquet de cartes, et, souvent jusqu'à l'aube, on taillait des lansquenets enragés. C'est ainsi que la Reine avait perdu mille pistoles contre le prince et la princesse d'Harcourt, sans parler des autres personnes attachées à leur suite. Gomme elle n'avait pas d'argent, elle évitait d'en parler. Elle finit même par se persuader que ses partenaires oublieraient de lui réclamer sa dette, ou qu'ils n'oseraient pas. Mais la princesse d'Harcourt, qui était une brelandière frénétique et, en toutes choses, une terrible femme, cette princesse frémissait déjà à la pensée que les Espagnols, toujours très gênés, ne rembourseraient point, à son mari et à elle, leurs frais de voyage. C'est pourquoi, en une allusion trop claire, elle manifesta à la Reine le vif désir qu'ils avaient tous deux de toucher les pistoles gagnées. Celle-ci, après bien des hésitations, se décida à confier au Roi son embarras. La figure du monarque se rembrunit. Il ne dit rien. Néanmoins, le soir même, il fit tenir au prince et à la princesse d'Harcourt une bourse qui contenait les mille pistoles.

Le même soir, sans doute piqué d'honneur par les réclamations de ces Français, il chargea son Majordome, le duc de Frias, de remettre au Prince

et à la Princesse à chacun une boîte avec son portrait entouré de diamants, — d'une valeur, disaiton, de trois mille pistoles. La maréchale de Clérembault, gouvernante de la Reine, et M"^ de Grancey, sa dame d'atour, reçurent un pareil cadeau, mais d'une valeur un peu moindre. Cette dernière eut, en plus, la promesse d'une pension de deux mille écus. Après quoi, on les congédia avec leur suite, et on leur fît reprendre au plus vite la route de France, assez mécontents et désappointés : car les boîtes de diamants, estimées par des usuriers de Burgos, ne représentèrent plus que la moitié de leur prétendue valeur, et la pension promise à M116 de Grancey ne fut jamais payée. Gomme elle le répétait plus tard, non sans amertume, à ses amis de Paris, ce voyage si coûteux et si fatigant ne lui avait rapporté qu'un château en Espagne.

La Reine les laissa partir sans trop de chagrin. Elle se disait que, peut-être, ils avaient deviné l'amour de Cardénio pour elle : ils pourraient causer. Elle avait hâte de rompre toute attache avec ce passé périlleux. Aussi éprouva-t-elle comme un sentiment de délivrance, lorsqu'elle remonta dans le grand carrosse à la mode le Charles-Quint, qui allait la conduire à Madrid. Seule avec ce débile époux dont elle sentait déjà qu'elle ferait tout ce qu'elle voudrait, elle goûtait une sécurité et même un bien-être qu'elle ne connaissait plus depuis longtemps.

Pourtant, le froid était cruel, dans ce pesant

184 GARDÉNIO

véhicule, dépourvu de glaces, où l'on n'avait, pour s'abriter contre la pluie et la neige, que des rideaux de cuir glissant sur une tringle. La malheureuse petite reine grelottait sous ses habits de parade. Comme toutes les Françaises, elle avait quitté Paris, convaincue que l'Espagne est un pays brûlant et qu'il y luit un soleil perpétuel. Et ainsi elle n'avait emporté aucun vêtement d'hiver. Par bonlieur, le temps s'était remis au beau. On voyageait à petites étapes, en profitant des heures chaudes ou sereines de la journée. Et puis la joie toute neuve d'être Reine la faisait passer sans trop de peine sur les inconvénients et les menues souffrances de la route. Après le long jeûne de ces dernières semaines, la nature prenait sa revanche. La Reine Catliolique mangeait avec un appétit bourbonien, qui scandalisait le Roi. Cependant celui-ci s'émerveillait de la voir si gracieuse à cheval, lorsqu'on entrait dans les villes. La fille d'Henriette d'Angleterre était une écuyère accomplie. Elle ravissait son timide époux par sa beauté irrégulière et piquante, l'élégance toujours imprévue de ses ajustements, et la tournure légère et délicate qu'elle savait donner, même à ses costumes espagnols, si pesants et si empesés. Quand ils étaient seuls, dans le grand carrosse de cuir, le Roi lui disait, en l'embrassant :

— Ma Reine, vous êtes la perfection du monde entier!...

Et il fallait que son admiration et sa ferv^eur

GARDÉNIO 185

fussent grandes pour lui inspirer une phrase pareille, la plus longue en ce genre, et, si l'on ose dire, la plus lyrique qu'il ait jamais prononcée de sa vie.

Mais ce garçon apathique, sans culture ni politesse, ne pouvait se maintenir longtemps à un tel diapason. Pour charmer la longueur du tête-àtête, il réclamait des cartes. Les deux époux se disputaient pendant des heures un enjeu d'une pistol-e. Ou bien, ils faisaient monter à côté d'eux, les deux nains flamands, qui savaient le français et qui leur servaient d'interprètes. Ces deux avortons divertissaient le couple par leurs facéties un peu grosses, ou, — ce qui arrivait la plupart du temps, — ils soutenaient à eux seuls toute la conversation, en vérité fort difficile entre des personnes qui ne parlent point la même langue.

La Camarera, toujours aux aguets, ne laissait point de remarquer la passion grandissante du Roi pour sa femme. Elle s'effrayait à la pensée qu'elle pût prendre un ascendant quelconque sur lui. C'est pourquoi, chaque fois qu'elle l'entretenait en particulier, elle ne manquait point de lui glisser des insinuations perfides contre la jeune Reine. Tous les soirs, elle lui faisait un rapport très minutieux et toujours malveillant sur la conduite de l'imprudente princesse et aussi sur les déportements et les moindres propos de ses servantes françaises, contre lesquelles elle s'employait de son mieux à attiser la haine de Charles d'Autriche, ennemi furieux de la France et de tout ce qui en venait.

Elle retournait contre sa maîtresse les confidences qu'elle avait su lui dérober, les paroles inconsidérées qui échappaient à cette folle enfant. Et elle tirait également un merveilleux et odieux parti de toutes les particularités qu'elle avait pu apprendre sur l'enfance et la jeunesse de la Reine par les indiscrétions de M^^6 de Grancey ou de la maréchale de Clérembault, bavardes redoutables. Tout devenait poison entre ses mains.

Un soir, à Guadalajara, comme le Roi s'était habillé en grand costume pour un festin offert par le duc de rinfantado, elle remarqua le ruban couleur de feu qu'il avait noué à la coquille de son épée. Elle lui dit, d'un ton sarcastique, en montrant le ruban :

— Ah ! c'est une couleur fort à la mode à la Cour de France ! Sa Majesté la Reine, lorsqu'elle n'était que Mademoiselle d'Orléans, donnait, paraît-il, à tous ses amis des rubans de ce genre...

Le Roi, quoiqu'il eût l'esprit très lent, ne laissa point d'entrevoir ce qui était sous-entendu dans ces paroles fielleuses. Il bouda la Reine durant tout le repas. Le lendemain, à force de caresses, elle l'avait reconquis. Comme elle se doutait de quelque chose, elle voulut savoir ce qui avait motivé la mauvaise humeur de ce mari si passionné : il finit par le lui avouer, en répétant les propos de la Camarera... Elle haussa les épaules et lui ferma la bouche d'un baiser. Cette fois, elle en était quitte pour la peur. Mais cette première alerte lui donna beaucoup à réfléchir...

Ces menus incidents, avec les fêtes, les festins, les réceptions d'apparat, variaient un peu la monotonie du voyage. Les routes étaient si mauvaises qu'ils mirent plus de huit jours pour aller de Burgos à Madrid.

A Torrejôn, à quelques lieues de la capitale, ils se rencontrèrent avec la Reine-mère qui était venue au-devant de sa bru. Déjà prévenue contre elle par la duchesse de Terranova et par ses filles d'honneur, que celle-ci avait enrôlées dans sa cabale, la jeune Reine s'épouvanta à la vue de cette belle-mère qui avait l'air d'une supérieure de couvent. La veuve de Philippe IV portait une robe tout unie, serrée à la taille par une cordelière, un voile, un frontal et une guimpe comme une religieuse. A force d'avoir pleuré elle avait les yeux rouges, le bout du nez enflé, et, sur sa molle figure aux joues pendantes une expression morose et dédaigneuse, qui semblait écarter non seulement toute tendresse, mais toute familiarité.

A la grande surprise de sa bru, la Reine-mère fut charmante. L'altière Marie-Anne d'Autriche embrassa avec effusion cette jeune Française, et, comme la pauvrette était transie de froid dans ce carrosse de cuir ouvert à tous les vents, — avec un joli geste d'affection maternelle, elle lui tendit son propre manchon qui était garni d'un gros nœud de diamants. En échange, elle ne voulut de sa bellefille qu'un ruban rose, qu'elle lui prit dans les cheveux. Puis, comme si elle ne pouvait assez payer

un tel butin, elle détacha de son poignet un magnifique bracelet, d'un très grand prix, qu'elle agrafa elle-même au bras de la jeune femme.

La Camarera vit tout cela de très mauvais œil. Par tous les moyens, il lui fallait empêcher l'alliance de la belle-mère et de la bru. Dans le carrosse des Reines, où elle avait le droit de monter, le nez à la portière, pendant toute la durée du trajet de Torrejôn à Madrid, en apparence indifférente à la conversation de ces deux femmes, elle ne cessa de méditer contre elles de sombres desseins.

L'entrée solennelle dans la capitale ne devait avoir lieu qu'un mois et demi plus tard. La municipalité se faisait prier pour consentir les sommes nécessaires aux réjouissances et à la décoration de la ville. C'est à peine si les premiers travaux étaient commencés. D'ailleurs tout allait si lentement, dans une telle insouciance, un tel assoupissement de routine et de paresse, que peut-être, l'entrée de la jeune Reine en serait différée plus longtemps encore.

En attendant le bon plaisir de ces messieurs du Corps de ville, le Majordome major avait décidé que la Cour séjournerait au Retiro, qui était alors une véritable maison de campagne, aux portes de Madrid.

D'habitude, les souverains y passaient l'été. Le palais avait d'ailleurs été aménagé pour servir de résidence estivale. Or, on était au mois de décembre. Chaque matin, le givre emperlait les herbes sèches des hauts plateaux madrilènes. Les femmes de chambre françaises, qui accompagnaient la Reine, et qui connaissaient maintenant par expérience l'incommodité des maisons espagnoles, s'épouvantaient déjà à la pensée de la gelée qu'il leur faudrait subir dans les chambres hautes de ce grand logis sans feu. Mais la Reine avait eu le temps de s'accoutumer aux frimas castillans dans le carrosse de cuir noir, où elle voyageait avec son lugubre époux. D'ailleurs, brisée par la fatigue de ce long trajet et les émotions de toute sorte qu'elle venait d'éprouver, il lui tardait d'arriver enfin, ■ — de se reposer n'importe où...

Le premier aspect du Retiro, il faut bien l'avouer, n'avait rien de séduisant pour une jeune personne accoutumée aux splendeurs neuves de Versailles et de Saint-Cloud. Cette maison de plaisance était une oasis dans un désert pierreux, à i'aspect revêche et désolé. Séparé de la ville uniquement par le Prado, — le Prado déjà planté d'arbres et transformé en promenade, mais qui n'était que le lit profondément raviné d'un torrent, — un torrent toujoui*s capable de déborder, en hh-er, et de causer de terribles inondations, — le domaine royal du Retiro, quoique bâti en face de la rue d'Alcala, pouvait passer pour un lieu de retraite

190 GARDÉNIO

et de solitude. En somme, il n'était que l'annexe du couvent des Hiéronymites, dont l'église et les bâtiments plus anciens touchaient à ses murailles. Le palais semblait une excroissance du monastère. Et lui-même avait un aspect conventuel, un extérieur austère, qui glaçait dès le premier abord. Ses dépendances enfin étaient peuplées d'ermitages, dont les clochetons pointus dépassaient les charmilles des jardins, ou les clôtures en pierres sèches des potagers.

La petite reine fut un peu effrayée à la vue de ces lourds carrés de maçonnerie, aux formes géométriques, aux grandes surfaces nues, sans autre ornement que les rangées régulières des fenêtres. Quatre tours, également carrées, marquaient les quatre angles du principal corps de logis entièrement couvert en ardoise. Les charpentes, qui surmontaient les tours étaient pareillement habillées d'ardoise : c'étaient ces clochers de physionomie si particulière, qu'on rencontre dans tout Madrid et dans toute l'Espagne, voire dans tous les pays de domination espagnole, en Lorraine, en Franche- Comté, en Flandres, et qui se composent essentiellement d'une carapace écailleuse en manière de jupe ou de basquine, ronde ou à quadruple arête, laquelle soutient une lanterne, qui supporte ellemême une longue flèche, terminée enfin par une boule et une croix en fer forgé et quelquefois doré.

Ces croix, ces clochers, ces ardoises grises, ces portails massifs s'ouvrant sur des cours de cloître

plantées de buis et de fusains, — tout cela avait un air funèbre, qui surprit péniblement la jeune souveraine, lorsqu'elle pénétra dans son palais. Ce n'est pas ainsi qu'elle s'imaginait un château, une maison de campagne. En passant devant les guichets et sous les voûtes du grand portail, elle crut qu'elle entrait au couvent.

Et puis cette impression triste se dissipa bien vite, tant elle avait hâte d'être chez elle. L'intérieur du palais lui fut une autre surprise, celle-ci des plus agréables. Si, au dehors, le Retiro sentait toujours le couvent, ses salles, ses galeries et ses jardins avaient été ordonnés et décorés avec une frivolité toute mondaine, un luxe et une magnificence extraordinaires, par son fondateur, le comteduc Olivarès, et son premier occupant, le roi Philippe IV, qui, tous deux, avaient le goût de la galanterie et de la volupté italienne. Il y avait là des tapisseries et des collections de tableaux, comme il n'en existait nulle part au monde, des tapis d'Orient, des tables de marbre et des meubles d'un prix inestimable. Et dans toutes les chambres, ce n'étaient que tentures de velours ou de damas cramoisi, braseros d'argent, lustres et miroirs de Venise...

De sa fenêtre, Marie-Louise aperçut les bosquets et les charmilles des jardins, les allées couvertes, les bassins aux vasques étagé«s, la grande pièce d'eau, modèle de celle de Versailles, — tout au fond, les volières, les salons de fraîcheur et de conversation.

le Colisée, le jeu de pelote, la salle de comédie. Que de plaisirs ces beaux lieux semblaient promettre ! A ce spectacle, toutes les amertumes, les angoisses de son voyage furent oubliées, — tout, jusqu'à la blessure encore vive de son amour malheureux. Avec l'extrême facilité qu'elle avait à écarter de sa pensée ce qui pouvait lui donner du chagrin, — et cette promptitude de la jeunesse à espérer et à croire au bonheur, — elle se persuadait presque qu'elle entrait dans un monde enchanté.

Une chose la ravit tout de suite, lorsqu'elle entra dans sa chambre : un cabinet d'ébène, présent du Roi, qui avait été commandé à un artiste napolitain par le vice-roi de Palerme. Gela représentait une manière de temple avec des colonnes d'agate à chapiteaux dorés, des miniatures sur émail enchâssées tout le long de la corniche, une infinité de tiroirs et de petites armoires aux volets peints, à l'intérieur, d'exquises figures mythologiques. Au centre, une abside octogonale, à colonnade de cristal de roche, supportait un balcon orné de petits pots de fleurs en or. Ces architectures de poupée se déployaient autour d'un jet d'eau, encadré de statues, — et toutes ces minuscules merveilles se reflétaient dans des glaces, disposées entre les colonnes, où, par un jeu ingénieux de la perspective, on voyait fuir à l'infini les allées d'un jardin de rêve. En haut, dans la niche de l'abside, sur un fond de paysage idyllique, se détachait la nudité de l'Amour adolescent, un Amour déjà grand et fort

comme un homme, qui, d'un élan éperdu, son arc bandé à la main, courait vers on ne savait quel but invisible.

Dès qu'elle le vit, la Reine s'éprit de ce charmant objet. Elle lui donna son amitié, comme à un être vivant et cher. Il symbolisait pour elle une foule de sentiments confus, doux et mélancoliques, dont son cœur était toujours blessé.

Ce cadeau de son époux lui fut, pour son arrivée, comme une salutation de bienvenue, qui dissipa tout ce qui lui restait d'inquiétudes et d'humeurs chagrines. Elle était si contente que, le soir même, malgré les admonestations de la Camarera mayor, elle voulut s'habiller à la française. Elle mit une robe de velours couleur de rose broché d'argent, et se fit coiffer en papillotes, sans autre ornement qu'un bandeau dans ses cheveux et un collier de perles sur sa belle gorge nue. Elle se trouvait tellement irrésistible qu'elle ne se lassait pas de se contempler dans un miroir de Murano, pendu au mur, et dont l'ovale était soutenu par les serres d'un aigle héraldique, l'aigle bicéphale d'Autriche aux grandes ailes déployées. Pour se voir de plus près, elle décrocha le miroir, s'approcha de la fenêtre, et penchée sur la glace cristalline et un peu verdâtre, comme sur l'onde d'une fontaine, elle semblait vouloir baiser le reflet de son joli visage. Quel souvenir, ou quel pressentiment fit tremiler ses mains, lorsqu'elle aperçut son cou fragile, son corps délicat de petite princesse serré entre les

griffes de l'oiseau rapace?... Brusquement le miroir lui échappa, tomba sur l'épais tapis qui amortit sa chute. Mais, quand les femmes de chambre l'eurent ramassé, elles constatèrent qu'il était fendu par le milieu, d'une longue fente rigide et presque rectiligne.

La Reine en fut consternée. La Oamarera l'en réprimanda aigrement, non sans insister, avec intention, sur la signification sinistre d'un tel accident. Briser un miroir, le premier jour, en entrant dans sa chambre, c'était bien débuter vraiment, et cela promettait !...

Cependant la duchesse de Terranova, tout en gourmandant sa jeune maîtresse et en prétendant la régenter comme une petite pensionnaire, ne laissait pas non plus de la flatter et de la ménager, en haine de la Reine-mère, dont les attentions pour sa bru lui inspiraient les craintes les plus vives. Encore une fois, il fallait empêcher à tout prix leur bonne entente, et, d'autre part, exciter la défiance du Roi à l'égard de l'une et de l'autre. La duchesse s'évertuait, selon la maxime célèbre, à diviser pour régner. Aussi, tout en dénonçant sous cape au triste et soupçonneux monarque les moindres incartades de sa jeune femme, elle affectait de traiter celle-ci toujours avec plus de douceur et elle s'efforçait de gagner sa confiance.

Néanmoins, si indulgente que tâchât de paraître la Gamarera, la Reine eut beaucoup de peine, au début, à s'accommoder de son nouveau genre de

vie au Retire. Dans cette maison de plaisance, tout était défendu. Elle ne pouvait ni monter à cheval, — et c'était une de ses passions, — ni jouer de la harpe, ni toucher du clavecin, ni causer avec qui elle voulait. Dès que ses femmes françaises avaient fini leur service, on les congédiait impitoyablement, et on les sur\-eillait tout le temps qu'elles étaient avec elle, hnpossible de descendre aux volières, de se promener dans le parc, ou d'aller patiner sur l'étang, sinon accompagnée de toute une escorte ennuyeuse de vieilles senoras de honor en costumes de veuves. L'infortunée s'en consolait comme elle pouvait, en contemplant, dans les glaces de son beau cabinet d'ébène, les allées d'un jardin imaginaire...

Contre son sort, contre le rapace cruel qui l'étreignait dans ses serres, elle se débattait avec une énergie désespérée. En dépit de tout, elle voulait être heureuse. Reine malgré elle, dédaigneuse du pouvoir, insoucieuse de toute influence, elle voulait au moins goûter les plaisirs de ce métier délicieux, qu'on lui avait tant vanté. Et, comme le Roi était décidément le moins aimable des hommes, comme elle n'avait personne autour d'elle, à qui donner son amour, et qu'elle n'osait plus penser à Gardénio, — àCardénio mort pour elle, du moins elle le croyait, — ^elle se mit peu à peu à s'aim.er ellemême passionnément.

Elle prenait la vie comme elle venait. Ne pouvant pas sortir à son gré, elle restait au lit le plus longtemps possible. Souvent même, elle ne se levait qu'à cinq heures, pour goûter. Elle soupait un peu plus tard, et dès huit heures, la Camarera l'obligeait à s'aller coucher. Aussi, à mener cette existence paresseuse, ne tarda-t-elle point à engraisser. Sa gorge, si belle, s'épaississait. Tout le monde le remarqua. De jour en jour, son embonpoint augmentait, — et cela d'autant plus qu'elle mangeait avec excès, n'ayant guère d'autres jouissances que celles de la table.

Elle supportait très bien qu'on lui servît de la viande quatre fois par jour, au scandale de ses femmes espagnoles et du Roi lui-même. Elle se livrait à des orgies d'oranges, de blancs-mangers, de chocolat surtout. Elle déjeunait, mangeait ensuite une collation, dînait, goûtait, soupait, et, quand elle ne pouvait pas dormir, — ce qui arrivait très souvent, — vers une heure, ou deux heures du matin, elle faisait medianoche, toute seule, dans son lit.

C'était dona Manuela de Velasco, sa dame d'honneur, qui lui passait les plats et qui les tâtait, comme toujours, avant elle-même, en y trempant un croûton de pain.

Faute d'une société plus agréable, la Reine finit

GARDÉNIO 197

par se prendre d'affection pour cette grosse fille noiraude, rougeaude et moustachue, qui, en somme, risquait sa vie pour elle, au cas où les mets, qu'elle goûtait si résolument, eussent été empoisonnés. Gomme si ce n'était pas assez de l'éclat naturel de son teint, dona Manuela se couvrait de rouge, selon la mode espagnole, — et il n'était jamais, pour ses jupes, de couleurs assez éclatantes. Il lui fallait des soies cramoisies, des velours vermillons, nacarats ou incarnadins. Et ainsi, avec son fard, ses joues luisantes et empourprées, les étoffes voyantes que ballonnait sa courte rotondité, elle flambait comme un piment, elle s'épanouissait comme une pomme d'amour présomptueuse, que la baguette d'un enchanteur eût changée en citrouille. Elle-même avait l'air d'une fée maritorne, une de ces fées brouillonnes, qui sont la terreur des cuisinières, qui s'amusent à décrocher les casseroles et les écumoires, qui font tourner les sauces dans les saucières et s'aigrir les confitures dans les placards.

La Reine, qui s'était habituée à la longue à ses manières brusques et à sa voix rauque, s'amusait extrêmement de l'extravagance de ses accoutrements. Elle en faisait des gorges chaudes avec ses femmes françaises. Elle l'appelait : « sa Fée Truitonne, » — et, quand la grosse fille la servait, il lui arrivait de lui dire à mi-voix, en clignant de l'œil vers les Françaises qui, par hasard, étaient là :

— Ma Truitonne !...

Un soir, dona Manuela parut dans un tel équipage, tellement barbouillée de rouge, avec une robe d'un satin cerise tellement agressif et flamboyant, que la Reine ne put s'empêcher de rire et de s'exclamer :

— Ma Truitonne vermeille, ma charmante, ma toute belle, je vous aime de tout mon cœur !...

Dona Manuela, un peu piquée, demanda à la Reine ce que cela voulait dire.

— C'est, répartit la Reine, le plus grand compliment qu'un galant français puisse faire, à une dame!

Cependant l'énorme créature, à voir la mine moqueuse de la souveraine, n'était qu'à demi convaincue. Elle se promit d'interroger, à ce sujet, la Quentin, la nourrice de Sa Majesté et de savoir le fin mot de cette plaisanterie française, dont le sens lui échappait. Ainsi la Reine, toujours imprudente, fournissait contre elle-même, pour l'avenir, des motifs de brouilles et de rancunes implacables.

En attendant, elle était en grande amitié avec sa dame d'honneur, qui faisait à peu près son unique distraction et qui lui apprenait l'espagnol. Bientôt, la Reine, qui s'y était mise avant son départ de Fontainebleau, le sut assez bien pour soutenir fort convenablement une conversation. Elle causait volontiers avec doiia Manuela, qui peu à peu conquise par le charme de la jeune souveraine, et, d'ailleurs se défiant de ses compagnes,

en vint à la prendre pour confidente. Dona Manuela ne tarda point à lui laisser deviner qu'elle avait sinon des peines de cœur, du moins un amour en tête. La Reine, dont la curiosité s'excita soudain, voulut en savoir davantage. Elle ne put en croire ses oreilles, lorsque cette grosse fille ridicule, ce monstre en jupons, lui avoua qu'elle avait effectivement un galant, — un amoureux passionné et platonique, qui, tous les jours, trouvait le moyen de l'entretenir de sa flamme, et qui la comblait de cadeaux : les bijoux, les magnifiques étoffes qu'elle portait, la robe somptueuse en satin cerise qui avait tant diverti Sa Majesté, — tout cela, c'était des trophées de l'amour !...

L'épouse de Charles d'Autriche n'eut aucune envie de rire de ces propos étranges et quelque peu bouffons. Gela remuait en elle une foule de sentiments dont la douleur était mal assoupie. Elle avait eu un grand battement de cœur à ce mot d'amant, que sa grotesque Truitonne prononçait avec un air d'extase. Après un silence lourd et prolongé, la Reine, comme sortant d'un rêve, demanda :

— Gomment faites-vous, mademoiselle, pour cacher un tel secret au milieu d'une Gour, où l'on ne peut risquer un pas, sans être espionné par cent yeux toujours ouverts?

A cette question, la fée Truitonne eut un sourire de malice, qui plissa, en une grimace impayable, ses grosses joues empâtées de fard :

' — Mais, madame, dit-elle, il n'y a pas de secret !

Toutes mes compagnes savent que j'ai un amoureux. Chacune d'elles a le sien. Je m'étonne que Votre Majesté soit seule à ignorer ce que tout le monde connaît !...

La pauvre Majesté fut abasourdie d'une telle révélation. Trompée par les dehors austères de cette Cour et d'ailleurs occupée uniquement d'ellemême, elle n'avait rien remarqué. A l'extrême de la surprise, elle dit à sa dame d'honneur :

— En vérité, mademoiselle, cela est à peine croyable ! Jamais un homme n'entre ici ! Si, par hasard, les devoirs de leurs charges, obligent une dame et un officier de la Cour à se rencontrer, jamais une parole n'est échangée entre eux !...

• — C'est bien inutile ! dit la grosse fille, d'un air réticent et de plus en plus malicieux.

Pressée par la Reine, elle lui apprit, sans trop se faire prier, que non seulement la Cour était pleine de galants, mais que ces cavaUers trouvaient mille moyens pour correspondre avec la dame de leurs pensées. Les caméristes du palais ne servaient guère à autre chose qu'à porter des messages d'amour, des lettres d'un tour admirable, des poésies brûlantes de passion, éblouissantes d'esprit... ! Et puis il y avait le langage des doigts, dont tout le monde usait publiquement !...

— Le langage des doigts? fit la Reine, qui ne comprenait pas.

— Eh bien, oui ! On se parle par signes !... Comment! Votre Majesté ne connaît pas le langage

des doigts ! Il faudra que je lui apprenne encore cette langue-là ! D'ailleurs nulle personne de qualité ne peut se dispenser de la savoir. On la parle en tous lieux, jusque dans la chapelle. Votre Majesté n'a donc pas vu, pendant les offices, tous ces doigts qui travaillent et qui se disent des tendresses, en ayant l'air d'égrener des chapelets?...

En effet, la Reine, qui assistait, tous les jours, et pendant de longues heures, aux offices du couvent attenant au Retiro, ne s'était, jusqu'alors, doutée de rien. Enfermée dans sa loge, derrière une grille dorée, l'imagination absente, [obsédée de mille souvenirs nostalgiques, elle n'avait pas observé, ni même pu distinguer ces mains en mouvement sur les rosaires ou les feutres empanachés, et elle n'a- ^ vait pas perçu cette sourde rumeur d'amour qui de tous les coins de la chapelle, montait autour de sa prison dorée et se mêlait aux psalmodies dse moines.

Ce même soir, elle y fit attention, et elle rentra de complies toute troublée de ce qu'elle avait vu et encore plus scandalisée. Elle n'avait jamais été dévote, et même, dès son arrivée en Espagne, elle avait conçu de l'aversion pour la piété espagnole, qu'elle estimait tout extérieure et tout ostentatoire. Maintenant elle n'y trouvait plus qu'hypocrisie. Eh quoi ! tant de démonstrations, tant de grands gestes et de signes de croix pour cacher une mimique galante ! Et puis ce mélange d'amour profane, — de luxure peut-être, — et de dévotion ! La

petite Française honnête et raisonnable qu'elle était ne pouvait admettre cette façon sacrilège de mêler la religion à la galanterie, d'unir des choses qui paraissaient si contradictoires...

Elle en jugeait comme tous les Français qui, aujourd'hui encore, voient dans le catholicisme espagnol une survivance chrétienne de l'Islam, — l'Islam fanatique et dédaigneux de ce qui n'est pas lui, formaliste et voluptueux, affectant une austérité excessive et lâchant la bride à la sensualité, — alors qu'il continue, en réalité, le vieux catholicisme africain, celui des Tertullien, des Cyprien et des Augustin, cette foi exaltée et si profondément réaliste, qui veut rendre sensibles jusqu'aux plus insaisissables abstractions du dogme, et qui pousse le mépris de la matière et des sens, jusqu'à l'ascétisme le plus effrayant et jusqu'à la soif du martyre. Le sérieux de cette piété intransigeante échappait à la fille frivole de Monsieur et de Madame Henriette.

Bientôt, elle en jugea autrement. Les conversations de doîia Manuela lui apprirent que presque tous ces galants, dont le palais était rempli, ces hommes mariés ou non, étaient des amoureux platoniques. La plupart n'avaient aucune espérance d'épouser jamais ou même seulement d'approcher l'objet de leur amour. Ces adorateurs ne pouvaient contempler leur idole et lui parler ouvertement que deux ou trois fois dans l'année, — le mercredi, le jeudi et le vendredi saints, — et, deux ou trois

autres fois encore, il arrivait qu'ils pussent se rencontrer : à l'occasion d'une fête ou d'une cérémonie extraordinaire, pour une victoire, ou la naissance d'un Infant, ou bien lorsque la Cour allait à Aranjuez ou à l'Escorial. Le visage masqué, ou le sombrero rabattu sur les yeux, afin de conserver un semblant d'incognito, ces amoureux contemplatifs étaient autorisés à galoper devant la portière de leurs damés...

■ — Et voilà tous leurs plaisirs ! dit la Reine, en riant. Vraiment, ce n'est pas la peine !

— Comment, madame, fit, d'un air froissé la grosse fille sentimentale... Mais l'amour, Madame l'amour, le comptez-vous pour rien !... Ainsi moi quand je serai mariée, je n'aurai plus d'autre occupation que mon mari et mes enfants. Je ne sortirai plus. Je ne verrai plus que d'autres dames mariées comme moi. C'est pourquoi, maintenant que je suis fille, je profite de ma liberté. Après cela, Madame, je ne saurai plus ce que c'est que l'amour !...

L'amour ! Toujours ce mot ! La Reine en était excédée et malade... Et quel son étrange il rendait, quel sens bizarre il prenait sur ces lèvres espagnoles ! Le bel amour, en vérité, qui ne se nourrissait que de privations !... Pourtant, il fallait bien qu'il recelât des délices secrètes, des jouissances inexprimables pour avoir des dévots en si grand nombre et tout brûlants d'une telle ferveur !... Car doîïa Manuela ne laissa point ignorer à sa maîtresse que beaucoup de ces galants se rui-

naient pour parer la divinité, objet de leur culte. Ils affamaient, au logis, femme et enfants, pour déposer à ses pieds un collier de dix mille pistoles !... D'autres se suppliciaient pour elle. En cagoules et robes de pénitents, ils se flagellaient jusqu'au sang sous les fenêtres de leurs belles... Et tout cela pour rien, comme disait la Reine, — sans espoir de récompense, uniquement pour l'amour !

En écoutant ces discours, Marie-Louise d'Orléans songeait par contraste, à la Cour du Roi, son oncle, où la galanterie, certes beaucoup moins dédaigneuse des réalités s'étalait ouvertement et même cyniquement. Elle ne comprenait pas quelle victoire l'âme religieuse de l'Espagne avait remportée sur les instincts d'un peuple éperdu de luxure, en lui imposant et en lui faisant chérir une telle contrainte de chasteté, et en purifiant la passion charnelle jusqu'à la rapprocher de l'amour divin. Elle ne sentait dans tout cela, que la folie d'érotisme mystique. Et elle se disait : « Est-ce possible? Une telle abnégation, un tel appétit de souffrance? » Et voici qu'elle pensa tout à coup à Cardénio ! Lui, il avait fait mieux que de se flageller pour celle qu'il aimait. Il lui avait donné sa vie ! Il la lui donnerait encore, s'il vivait ! Ne lui avait-il pas dit dans sa lettre suprême : « Toujours à vos côtés ! toujours ! même sans espoir !... Jusqu'au bout, jusqu'à mon dernier soupir!... »

A cette pensée, des larmes montèrent à ses yeux. Elle dut faire un grand effort pour ne pas éclater

en sanglots. Cependant, afin de prolonger cette conversation à la fois déchirante et délicieuse, pour arrêter plus longtemps son esprit sur des idées qui l'affolaient et qui la transportaient, elle ajouta, avec un scepticisme feint :

— Non ! je ne puis pas croire ces choses ! Ces hommes qui se donnent la discipline, en costume de pénitents...

— Mais, madame, dit impétueusement la grosse fille, si Votre Majesté pouvait regarder aux fenêtres de son palais, elle verrait, tous les soirs, dans les jardins du Retiro, des envoûtés d'amour qui se frappent jusqu'au sang pour l'une d'entre nous, au son des guitares et des mandores, parmi les chansons des poètes !... Tenez ! il me semble qu'en ce moment... Oh ! madame, écoutez !...

Il faisait nuit, il était à peine cinq heures du soir. Les ménines de service n'avaient pas encore allumé les bougies. Dans les demi-ténèbres de la haute chambre palatiale, la Reine prêta l'oreille... Elle perçut un bruit étouffé d'instrument, auquel se mêlait la mélopée tramante d'une romance espagnole. De l'autre côté, dans la chapelle du couvent, l'orgue grondait, soutenant la psalmodie des moines qui chantaient l'office du soir. Et, par delà les charmilles dénudées, jusqu'à la limite des jardins joyaux, un chant pareil s'élevait de tous les ermitages, qui montaient la garde autour de la maison des Rois. Puis, les notes aiguës des guitares amoureuses déchiraient l'ombre, tout à

coup, comme le cri d'un homme blessé à mort...

C'en était trop ! La Reine ne pouvait plus soutenir le flot d'émotions qui passaient sur elle. Elle défaillait dans cette atmosphère trop lourde, trop capiteuse, dans cette ruche d'amour, toute pleine d'une ferveur secrète et silencieuse, d'un bourdonnement de passion continu. Elle avait besoin de changer d'air.

Ce même soir, lorsqu'elle fut seule avec le Roi, elle le supplia de la laisser s'entretenir plus longuement avec ses femmes françaises; autrement, disait-elle, elle allait tomber malade, elle mourrait, cela était sûr!...

Le Roi finit par y consentir, de très mauvaise grâce, et, au grand étonnement de la jeune femme, la Camarera mayor ne s'y opposa point.

Elle avait ses raisons pour cela.

Depuis quelque temps, elle s'alarmait fort des visites réitérées de la Reine-mère à sa bru, d'autant plus que celle-là se montrait on ne peut plus aimable et caressante pour celle-ci. L'union des deux Reines, en vue de dominer le Roi, c'était la grande terreur de la duchesse, — ce qu'elle s'était préoccupée d'empêcher, dès que la jeune souveraine fut en son pouvoir.

Comme elle craignait de lui laisser trop deviner

son jeu, elle s'avisa de faire dénigrer la Reinemère et de la rendre odieuse à sa belle-fille, en chargeant de ce soin les femmes françaises, qui avaient la confiance de Sa Majesté. La Quentin, circonvenue par elle, se prêta d'autant mieux à cette combinaison qu'elle-même était jalouse de toute influence qui pût contrebalancer la sienne dans l'esprit de sa maîtresse. Elle savait, en outre, quel personnage important était la Gamarera, et, en personne qui a l'usage des Cours et qui prévoit de loin l'avenir, elle estimait prudent de se concilier les bonnes grâces de la terrible duchesse, en lui rendant ce service.

La Camarera témoigna sa satisfaction, en traitant avec plus de tolérance et de douceur les caméristes de la Reine, qui, d'ailleurs, étaient enchantées de leur séjour au Retiro. Gomme leur rnaîtresse, après ce long voyage, où elles avaient enduré de réelles privations, les femmes de chambre s'étaient décarêmées en arrivant au palais. Enfin, elles avaient pu manger à leur faim ! Elles trouvaient même le régime beaucoup plus abondant et succulent qu'elles n'avaient osé l'espérer. Grâce aux fermes du Domaine, aux potagers d'Aranjuez, de l'Escorial et du Palais de Madrid, les cuisines royales regorgeaient de légumes, de fruits, de volailles et de viandes de boucherie. Ges dames, outre un ordinaire des plus plantureu-x, se régalaient, elles aussi, d'oranges et de chocolat. Et, quand elles étaient souffrantes, la Reine leur fai-

sait porter à l'infirmerie, du poulet et des plats doux. Tel était l'usage de la Cour Catholique pour les domestiques malades.

Tout cela plaisait fort à la Quentin qui était gourmande. Mais surtout elle avait entrevu, dès son arrivée, tout le profit qu'elle pourrait tirer de la faveur de la Reine. Des gens de toute qualité étaient déjà venus lui demander son appui auprès de la souveraine, — naturellement contre belles espèces sonnantes. Des gentilshommes, qui briguaient de hautes fonctions dans le Gouvernement des Indes, n'avaient point dédaigné de recourir à ses bons offices. Quel que fût son mépris de l'Espagne et des Espagnols, malgré l'hostilité plus ou moins ouverte dont elle se sentait entourée, elle pensait que la place était bonne et qu'il valait la peine de se résigner à quelques avanies, pour se maintenir à la source de tous les bénéfices.

C'est pourquoi, tout en disant à sa maîtresse pis que pendre de la Reine, sa belle-mère, elle essayait de l'apprivoiser avec son nouveau genre de vie et avec la coutume espagnole. D'ailleurs, la Carnarera, depuis leur accommodement, s'était beaucoup relâchée de sa sévérité, tant à l'égard des femmes françaises qu'à l'égard de la Reine elle-même. Maintenant, celle-ci pouvait causer librement avec ses femmes, et, — chose inouïe, — elle avait la permission de regarder, quelquefois, par la fenêtre.

La nouvelle d'un tel événement se répandit à travers Madrid avec une extrême rapidité. Sitôt qu'elle

fut sue, les Français qui étaient foi-t nombreux dans la capitale, — pour la plupart, il est vrai, gens de peine et de petits métiers, — tout ce petit monde, comme sur un mot d'ordre, prit l'habitude de se réunir, matin et soir, autour de la fontaine du Prado, pour acclamer une fille de France devenue reine d'Espagne. Il leur était difficile de s'approcher du palais, défendu par tout un système de clôtures et environné d'une foule de bâtisses. Ils ne voyaient que de très loin la fenêtre de la Reine. Mais cela leur suffisait. Dès qu'une figure de femme apparaissait derrière les vitres, ils ne se demandaient point si c'était la souveraine en personne, ou une de ses dames d'honneur, ou tout simplement une femme de chambre : aussitôt, guitares et accordéons faisaient rage. Les chansons s'élevaient, saluant la fugitive apparition. Gomme des cavaliers sen-ants sous le balcon de leur dame, ces gueux pour réjouir le cœur de la petite princesse exilée, lui chantaient des airs de son pays...

Celle-ci se montrait rarement. Elle savait combien ces manifestations déplaisaient aux Espagnols et surtout au Roi. Mais, à l'heure habituelle de ces aubades et de ces sérénades, elle faisait ouvrir la fenêtre de sa chambre, et, dès qu'elle entendait ces musiques et ces chansons de « là-bas », elle ne pouvait retenir ses larmes.

Un soir, ils étaient si nombreux autour de la fontaine qu'elle distingua les paroles du refrain chanté en chœur par toute une foule. C'était la

chanson des mousquetaires du Roi, alors dans toute sa vogue de nouveauté !

Auprès de ma brune, Qu'il fait bon, fait bon, Auprès de ma brune, Qu'il fait bon dormir 1...

La chanson, il est vrai, disait : « Auprès de ma blonde, » mais par galanterie sans doute pour la Reine, qui était brune, ils avaient un peu changé les paroles !... Malgré sa trivialité, ce refrain soldatesque et gaillard, qu'elle avait souvent entendu fredonner par les pages, à Versailles et à Saint- Cloud, cet air de France émait si profondément la Reine, qu'elle accourut au balcon. La Quentin s'y trouvait déjà, ainsi que les caméristes françaises. Ces filles avaient certainement des galants parmi ces pauvres diables d'Auvergnats et de Languedociens, qui, là-bas, sur le Prado, s'égosillaient à chanter, autant pour elles que pour leur maîtresse. La Reine vit que presque toutes parlaient des doigts... Avec qui, elle ne pouvait le deviner. Ces hommes étaient beaucoup trop loin du Palais, pour qu'on pût rien discerner de leurs traits ou de leurs gestes. • Cependant, sous le mur d'enceinte du couvent, il y avait un groupe de gentilshommes masqués, dont l'un pinçait une guitare. La Reine le regarda longuement, avec un air de trouble et d'angoisse. Alors, la Quentin, qui épiait le jeu de sa physionomie, s'approcha d'elle. Désirant rester à Madrid,

dans cette cour où elle trouvait son profit, elle s'ingéniait, par tous les moyens, à combattre les nostalgies de sa maîtresse. Gomme la Reine regardait toujours le gratteur de guitare, elle lui dit avec un sourire malicieux :

— Madame, n'en doutez pas, c'est lui !

— Lui?... Qui?.,.

— Votre Majesté sait bien !...

C'était une allusion à Gardénio. La Reine, qui n'avait pas de secrets pour sa nourrice, s'épouvanta à la pensée que celle-ci, sans le vouloir peut-être, pourrait la trahir. Elle lui lança un regard courroucé :

— Tais-toi ! Jamais un mot sur ce sujet !

Et après un silence, sans quitter des yeux le gentilhomme masqué :

— Tu sais bien qu'ils l'ont tué !...

— On ne sait jamais, madame ! dit la nourrice, astucieusement. Peut-être qu'il reviendra !...

A ces mots, la Reine quitta précipitamment le balcon et s'étant étendue par terre, sur des coussins, elle commanda qu'on la laissât seule.

Mais, le lendemain, tandis que la Quentin la coiffait, elle lui déclara brusquement :

— J'étouffe dans cette cour, dans ce pays, au milieu de tous ces Espagnols ! Je ne puis plus vivre comme cela ! il faut que je voie des Français !

La Quentin, qui semblait ne guetter que cette occasion, s'empressa de répondre :

— Votre Majesté sait bien que ce n'est pas fa-

cile ! M "*® la duchesse s'oppose à ce que personne voie Votre Majesté avant Son entrée solennelle !.,. Et puis, il n'y a pas beaucoup de Françaises de qualité à voir dan» Madrid... à part M"^® la Connétable Colonne !.. Mais Votre Majesté ne peut pas recevoir M^^ la Connétable Colonne, qui a quitté son mari et ses enfants pour courir les aventures et qui est, à présent, enfermée au couvent de Santo Domingo...

A ce nom romanesque, la Reine tressaillit :

— C'est, n'est-ce pas, M"^ de Mancini?... cette nièce de M. le Cardinal, qui, autrefois, dit-on, aima le Roi mon oncle?

— C'est elle-même ! dit la Quentin. Mais il n'y faut point songer : ce serait un trop gros scandale !... Toutefois, après M '"«la Connétable Colonne, comme Française de qualité, il ne reste plus que M™^ la marquise de Villars, l'ambassadrice de France.

— Son mari me déplaît ! fit sèchement la Reine. La nourrice se tut un instant. Ce n'était point

sans intention qu'elle avait mis en avant le nom de l'ambassadrice. Depuis plus de huit jours, celleci travaillait la Quentin, pour qu'elle lui ménageât une entrevue avec la Souveraine.

De son air le plus innocent, la Quentin reprit :

— Foin du mari ! Mais la femme set charmante ! La marquise est gaie, enjouée, spirituelle, sachant comme personne conter un trait ou une anecdote. Nul doute que son entretien ne divertisse extrêmement Votre Majesté !

— Tu crois? fit d'un air boudeur la Reine, qui, dans son désir de rompre sa solitude, eût reçu n'importe qui.

Sentant que les préventions de sa maîtresse allaient céder, la Quentin renchérit avec enthousiasme sur l'éloge de l'ambassadrice : C'était une maîtresse femme, qui, partie de rien, était parvenue à la condition la plus brillante, qui, sans en avoir l'air, dirigeait son nigaud de mari !... Rien que son mariage avec celui-ci, — avec Pierre de Villars, le bel Orondate, comme on l'appelait autrefois, dans les ruelles, — rien que ce mariage était un chef-d'œuvre de diplomatie...

Et, pour achever de dérider la Reine, la nourrice lui rappela une vieille histoire qui, à Paris, continuait à courir les salons :

— Votre Majesté, dit-elle, s'en souvient peutêtre? Cette ambassadrice était une Gigault de Bellefonds... Marie Gigault, comme on l'appelait tout simplement. Orpheline, laide, sans dot (ces Bellefonds n'ont jamais eu le sou), elle s'était jurée d'épouser le beau Villars, célèbre par ses bonnes fortunes retentissantes, entretenu richement par plusieurs personnes de qualité !... Et le plus fort, c'est que ce laideron y arriva !... Elle fréquentait beaucoup chez deux précieuses fieffées, qui, en ce temps-là, tenaient bureau d'esprit à l'Arsenal et qu'on appelait les Divines. M°^^ de Choisy, la mère de l'abbé, que Votre Majesté connaît bien, se trouvant, un jour, en visite, chez ces dames, fut prise

d'une envie soudaine. Elle monta, pour la satisfaire, chez l'une des Divines^ qui avait sa chambre et sa chaise au premier étage... Et voilà qu'elle tombe sur Villars-Orondate en conversation des plus intimes avec Marie Gigault ! Vous pensez si y[me de Choisy, étant redescendue chez les Divines, se priva de conter l'aventure, qui fit grand bruit, tant et si bien que cette Gigault, se prétendant compromise par Orondate, lui demanda le mariage.. Et voilà comment elle est aujourd'hui marquise de Villars et amhassadrice de France ! De sorte que, sans l'envie de M"^® de Choisy...

La Reine éclata de rire. Elle parut très amusée de ce récit, et finit par se rendre aux instances de la Quentin.

— Eh bien! dit-elle : j'y consens; qu'on m'amène cette fine mouche !...

La Quentin ne demandait que cela. Mais comment faire pour vaincre les résistances de la Camarera?...

Sur ces entrefaites, la Reine-mère parut, conduite par la Camarera mayor elle-même.

Dès qu'elles furent seules, la jeune reine lui fit part de son désir de voir l'ambassadrice de France. Marie-Anne d'Autriche, qui recherchait toutes les occasions d'être agréable à sa bru et de gagner son amitié, promit d'en parler au Roi.

Rentrée chez elle, au palais d'Uzéda, où elle habitait, cette altière princesse envoya un homme de confiance, dire à l'ambassadrice qu'elle souhaitait l'entretenir le plus tôt possible.

Mme (Je Villars fut aux anges de cette glorieuse invitation. Elle l'avait d'ailleurs provoquée par toutes espèce de manèges subtils et souterrains, de même que, par la Quentin, elle avait fait suggérer à la jeune Reine le désir de la voir.

Dès son arrivée à Madrid, cette femme de tête, toujours soucieuse de l'avancement de son mari, avait conçu tout un plan, dont elle espérait les plus grands avantages pour le service du Roi et pour la fortune de M. de Villars. Celui-ci était censé ignorer les intrigues de sa femme. Il avait reçu, en quittant Saint-Germain, les instructions les plus précises touchant la conduite à tenir dans son ambassade. Il devait, jusqu'à nouvel ordre, observer une attitude expectante, se bornant à surveiller les partis en présence. M^^ de Villars, sitôt qu'elle eut mis le pied à la Cour catholique et qu'elle y eut pris le vent, persuada à son mari de former un triumvirat avec les deux Reines pour gouverner le débile Charles II. L'ambassadeur approuva fort le projet, mais en chargeant sa femme de l'exécution. En cas de réussite, il se glorifierait de l'avoir conçu et mené à bien. Dans le cas contraire, il arrêterait au plus vite les agissements de l'ambassadrice, et au besoin, il la désavouerait.

Aussi, lorsqu'elle reçut le message de la Reine-

mère, était-il assez concevable que M'"^ de Villars en fût enchantée. Cette Allemande, cette princesse si fière faisait donc les premiers pas !... Marie-Anne d'Autriche accueillit l'ambassadrice de France avec la plus flatteuse politesse et les plus grandes démonstrations d'amitié. Et, quand elle lui eut dit, que la jeune Reine désirait la voir, celle-ci se confondit en actions de grâces. Après quoi, elle ajouta, non sans intention :

— Convenez d'ailleurs, madame, qu'il était bien étrange que l'ambassadrice de France ne pût voir la nièce du Roi son maître ! Lorsque Votre Majesté arriva en cette Cour, Elle voyait à sâ guise l'ambassadrice d'Allemagne et elle avait la liberté de s'entretenir en allemand avec cette dame... Monsieur l'ambassadeur et moi nous ne demandons point autre chose que le même privilège, pour le servâce et le plus grand avantage de vos deux Majestés !...

Elle insista sur ces derniers mots, et les prononça de telle façon que la Reine-mère, déjà pressentie par des intermédiaires, n'eut plus aucun doute sur l'alliance proposée. Elle y acquiesça en paroles couvertes et prudentes, surtout après que l'ambassadrice lui eût fait comprendre que le Roi Très Chrétien était prêt à la soutenir contre ses ennemis, et cela par son argent autant que par sa politique.

L'accord entre elles deux alla si bon train et chacune y rnarrha d'un tel cœur que, dès le lendemain, Mme de Villars était mandée au Retire pour saluer la jeune Reine.

L'ambassadrice, en grand émoi, s'y rendit aussi mystérieusement qu'elle le put. Cette réception n'avait rien d'ofTiciel. C'était une pure faveur, puisque la Reine, qui n'avait pas encore fait son entrée solennelle, ne pouvait recevoir aucun ambassadeur, ni même aucun grand personnage de l'État. M™e de Villars se doutait bien qu'une telle dérogation serait commentée défavorablement par les ministres des autres puissances, et tout spécialement par celui d'Allemagne. Elle avait aussi, étant donnés ses projets, les plus sérieux motifs de discrétion. C'est pourquoi elle aurait bien voulu que sa visite au palais passât inaperçue. Elle s'habilla à l'espagnole, se couvrit la tête d'une épaisse mantille et se fit porter au Retiro dans une simple chaise. A cinq heures du soir, en cette fin de décembre, il était déjà nuit close. Peut-être que personne ne la verrait...

Mais on ne trompait point l'œil perçant de la Camarera mayor. Celle-ci, outrée de cette faveur accordée à l'ambassadrice de France et sachant que la Reine-mère l'avait arrachée au Roi, sentait renaître, plus vives que jamais, toutes ses craintes. Cependant elle sut se dominer pour remplir les devoirs de sa charge.

Elle attendait l'ambassadrice au bas du grand escalier.

Avec une dédaigneuse courtoisie, elle lui tendit le bout de ses doigts, et, la tenant par la main, elle la conduisit, à travers un dédale de couloirs et de

passages, jusqu'aux appartements royaux. Le contact de cette main pâle et glacée, le regard, jailli en éclair, de dessous la coiffe funèbre, tout cela fit une telle impression sur M ™6 de Villars qu'elle n'osa pas articuler une seule parole tout le temps que dura le trajet.

Elle fut plus intimidée encore, lorsque la porte de la chambre s'ouvrit devant elle. Dans sa pensée c'était une audience toute privée que la Reine lui accordait. Elle escomptait le tête-à-tête, l'intimité la plus complète avec la jeune souveraine. Et voici qu'elle se trouvait devant le Roi, assis dans un grand fauteuil doré, l'épée au côté et la Toison au cou. A droite et à gauche de Sa Majesté Catholique, les deux Reines assises sur des carreaux, — et toute la chambre pleine de caméristes et de dames d'honneur!... Cet éclat donné à une simple visite fit soupçonner à l'ambassadrice que la Gamarera avait voulu lui jouer un tour de sa façon.

Interdite, — et toujours conduite, du bout des doigts, par l'effrayante vieille, — la marquise de Villars, fort empêtrée dans sa jupe à l'espagnole, s'avança vers la famille royale. Elle tremblait de peur. La Gamarera la fit approcher du Roi jusqu'à lui toucher les genoux. Elle voulait sans doute l'obliger à s'agenouiller devant le malgracieux monarque et à lui baiser la main. Mais cette Franraise se refusa à donner à un souverain étranger des marques de respect qu'elle ne donnait point au Roi de France. Elle se borna à lui faire une grande

révérence. Le Roi, assez grossier de son naturel et d'ailleurs fort mal élevé, ne lui rendit point son salut. Et même, pendant toute la visite de l'ambassadrice, il ne bougea ni ne desserra les dents. Du moment qu'il ne disait rien, les Reines ne parlaient pas non plus. Comme d'habitude, c'était le nain Luisito qui, à lui seul, faisait à peu près tous les frais de la conservation.

Cependant, la jeune Reine, à la dérobée, considérait l'ambassadrice de France, engoncée dans sa jupe espagnole. Toute menue, toute petite, n'ayant pour ainsi dire point de chair sur les os, l'épouse du bel Orondate paraissait un esprit sans corps, une extraordinaire créature faite uniquement d'intelligence, de grâce et de malice. Elle s'obstinait à rester debout, bien que la Gamarera l'eût invitée à s'asseoir sur un coussin, sans doute par crainte de disparaître toute vive dans son monstrueux garde-infant. La Reine s'amusait beaucoup de l'attitude embarrassée de l'ambassadrice, et, en même temps, elle éprouvait pour cette spirituelle petite femme, un attrait qu'elle avait toutes les peines du monde à cacher... Enfin, comme pour mettre un terme à cette gêne, on apporta une collation qui fut servie à genoux aux deux Reines par leurs dames d'honneur. La jeune but un bouillon et mangea un blanc de poulet. La vieille prit du chocolat. Quant au Roi, il ne prit rien, l'air ennuyé et absent, comme toujours.

La collation terminée, Leurs Majestés se levèrent

et, en grande pompe, se dirigèrent vers une galerie, qui s'ouvrait à l'autre extrémité de la chambre... L'ambassadrice, consternée et toujours sans le moindre salut du Roi, les regarda partir, croyant, à son désespoir, que l'audience était finie et qu'elle allait s'en retourner sans avoir pu causer avec la Reine...

Mais celle-ci, qui avait reconduit le Roi et sa belle-mère jusqu'au seuil de la galerie, prit congé d'eux, et, se mettant à courir, comme une écolière en récréation, se précipita vers la marquise qui était demeurée toute seule, au milieu du salon, dans son raide costume espagnol. Elle lui donna la main, lui fit mille politesses, et l'entraîna dans la galerie, toute resplendissante de tentures et de bougies, ^f me ^e Villars s'aperçut que les femmes de la Reine y compris la Camarera, avaient disparu. Il ne restait plus là qu'une vieille dame en deuil, qui, à demi dissimulée par le socle d'une statue, gardait une attitude discrète et méditative.

D'un geste affectueux, la Reine, prenant l'ambassadrice par la taille, lui dit, à mi-voix.

— Ali ! madame, sans cette vieille qui nous regarde, je vous embrasserais bien ! C'est une joie extrême pour moi que de voir une Française !

Et, se reculant un peu, avec un regard ironique sur le garde-infant de M^^ de Villars :

— J'aurais mieux aimé vous voir habillée à la mode de France qu'à celle de l'Espagne !

— Mais, madame, dit l'ambassadrice, c'est un

sacrifice que j'ai fait au respect que j'ai pour Votre Majesté !

— Dites plutôt que la rigidité de la Duchesse vous a effrayée ! Vous avez voulu plaire à la Camarera mayor!...

La Reine sourit encore, avec un clignement d'yeux pleins de malice vers l'appartement de la Camarera qui s'ouvrait sur la galerie... Puis tout à coup, se rapprochant de l'ambassadrice, d'un air msytérieux :

— Avez-vous reçu des lettres de France?... Moi, je viens d'en recevoir une de Madame, de ma chère princesse Palatine, qui m'aime autant que si elle était ma vraie mère... Mais vous, madame, quand vous en recevrez, il faudra me les envoyer. Ou plutôt, vous viendrez me les lire, vous me conterez les nouvelles. On dit que vous contez si bien !

— Madame, dit l'ambassadrice, en s'inclinant, de telles nouvelles sont bien indignes de l'attention d'une grande Reine...

— Ah ! mon Dieu, madame ! reprit la Reine, en levant les yeux d'une façon charmante, je ne regarderai jamais avec indifférence ce qui peut venir d'un pays qui m'est si cher...

Ces propos inquiétaient fort l'ambassadrice, qui trouvait la jeune souveraine on ne peut plus mal disposée à tenir le rôle qu'elle voulait lui voir jouer. Avant tout, il importait que la Reine oubliât la France et tous les souvenirs qu'elle y avait laissés ! C'est pourquoi M"^® de Villars prit

prétexte de ses dernières paroles, pour lui glisser un petit sermon. Elle y montra plus d'adresse que son mari, et, tout en insinuant à la Reine d'utiles vérités, elles sut flatter son amour-propre et sa coquetterie. Elle lui vanta la gloire de sa condition nouvelle, l'éclat qui en rejaillissait sur sa famille et jusque sur le trône de France. Elle l'assura que le Roi son époux l'adorait, que la Reine sa belle-mère lui tendait les bras, lui ofl'rait son amour. L'union de deux princesses si grandes et si accomplies ne pouvait que tourner à la satisfaction de chacune d'elles et au bien de l'État. Elle conclut, en souriant :

— Vous verrez, madame, comme tout sera facile à Votre Majesté, avec un rien de complaisance ! Les sacrifices seront peu de chose, eu égard à la beauté du succès. Vous deviendrez la plus heureuse et la plus glorieuse des reines !...

— Je n'en demande pas tant ! dit la Reine, qui avait très bien saisi à quoi tendait ce discours artificieux... Je ne vous demande que de venir me conter les nouvelles de France et rire un peu avec moi ! Croyez que j'en ai bien besoin !.,.

Là-dessus, sans plus se soucier ni de l'étiquette ni des yeux qui l'épiaient, dans un élan spontané et tout cordial, elle embrassa l'ambassadrice.

]V[me de Villars, en se dégageant de cette étreinte affectueuse, lança un regard prudent du côté de la vieille dame en noir, qui assistait à l'entretien, à demi dissimulée par un socle de statue. Elle était

toujours là, dans la même attitude de génie gardant le secret de la tombe...

L'ambassadrice de France venait à peine de rentrer à son hôtel, qu'un individu aux allures et au costume bizarres était introduit dans le cabinet du marquis de Grana, ambassadeur d'Allemagne.

Celui-ci habitait, dans la montée Saint-Dominique, proche l'Alcazar, un antique logis, d'aspect sombre et maussade, qui avait l'air d'une prison ou d'un couvent, avec ses étroites fenêtres munies de gros barreaux de fer, son portail bas et trapu, comme un guichet, sa porte en cœur de chêne tout hérissée de clous et de ferrures. La maison était triste et incommode, la rue montante et raboteuse, d'un accès difficile aux carrosses. Néanmoins l'ambassadeur l'avait louée, préférant à des avantages plus brillants ou plus agréables celui de résider à proximité du Palais, où il était persona grata, de pouvoir y entrer à toute heure et d'en faire surv'^eiller très facilement les abords.

Il était environ huit heures du soir, lorsque l'individu en question souleva le heurtoir de la grande porte bardée de fer. Sans doute qu'il était connu du suisse de garde et des valets de la maison. Car personne ne s'étonna de l'étrangeté de sa mise. Il

portait des socques et des houseaux, une vaste houppelande de drap brun, un manchon suspendu à son cou par un cordon. Une calotte de loutre lui descendait jusqu'aux yeux, d'ailleurs dissimulés derrière des lunettes de corne, et presque tout son visage disparaissait dans une immense barbe d'une couleur roussâtre. Le dos rond, la mine modeste et débonnaire, il avait tout à fait l'apparence d'un honnête négociant de Leipzig ou de Nuremberg, venu à Madrid pour acheter des tableaux ou des tapisseries.

Il trouva l'ambassadeur à son bureau, qu'éclairait une girandole de bougies. Ce gros homme, très frileux, était à demi enfoui dans un amas de fourrures. Il faisait d'ailleurs très froid, ce soir de décembre. Le vent du Guadarrama, qui soufflait avec violence, semblait tout chargé de neige.

Au bruit que fit le visiteur nocturne, en entrant dans la pièce, M. de Grana releva la tête, repoussa quelques paperasses, et, sans manifester la moindre surprise, il prononça simplement :

— C'est toi, Vilane !

— Oui, Monseigneur !

C'était en effet Vilane, l'homme de confiance, le fidèle serviteur de l'ambassadeur de France, celui qui passait pour le page de son écurie et qui était en réalité le chef de son espionnage. Ce provençal mâtiné de Levantin, né il ne savait trop dans quel bouge de Marseille, ce subtil coquin traliissait son maître, sans le moindre scrupule, attendu que

l'ambassadeur de Sa Majesté Gésaréenne le payait impérialement de ses mauvais services.

— Monseigneur, dit-il, d'un ton emphatique, comme pour faire mieux valoir la promptitude et l'importance de son renseignement, — Madame la marquise de Villars sort, à l'instant même, du Retiro, où elle s'est entretenue pendant près d'une heure avec Sa Majesté la Reine !...

— Je le savais ! prononça froidement l'ambassadeur.

M. de Grana n'en savait rien. Mais un ambassadeur doit toujours tout savoir. Et puis enfin il ne faut pas que messieurs les espions prennent une trop bonne opinion d'eux-mêmes. Vilane en fut consterné :

— Monseigneur, dit-il, c'est impossible. Madame la Marquise est rentrée en chaise sans être vue de personne...

— Je te le répète que je le sais ! reprit M. de Grana, d'un air qui n'admettait pas de réplique... Je sais même ce qui s'est dit pendant cette heure de conversation...

Et, en même temps, il montrait, sur son bureau, une feuille de papier dépliée et couverte d'une écriture très menue.

Vilane, décidément abasourdi, ne pouvait prendre son parti d'avoir été gagné de vitesse par un concurrent plus zélé. Debout devant l'ambassadeur, il paraissait tout décontenancé, embarrassé de sa barbe, de ses lunettes et de tout son

226 GARDÉNIO

déguisement. M. de Grana le dévisageait, d'un œil ironique :

— C'est tout ce que tu as à m'apprendre?...

— Pardon, Monseigneur!... Une sœur allemande est arrivée, hier, chez les Carmélites de la Puerta del Sol... Vous savez? chez les Descalzas reaies, comme on les appelle... !

— Je le savais aussi ! dit l'ambassadeur. C'est même moi qui l'ai fait venir !...

Pour le coup, Vilane était désespéré. Il laissa retomber ses bras, comme un homme accablé. L'ambassadeur, éclatant de rire, lui dit :

— Parle-moi plutôt de ton maître !... Comment va ce cher marquis !

Sur ce chapitre, le triste personnage prit sa revanche. Il conta à M. de Grana les nouveaux embarras domestiques de M, de Villars. Le marquis et la marquise, toujours à court d'argent, se querellaient souvent pour des notes de fournisseurs. L'ambassadeur ne cessait de crier que sa maison et ses gens le dévoraient. En outre, il ne se passait pas de jour qu'il n'eût maille à partir avec les habitants de son quartier, ou les autorités espagnoles. On lui assommait ses laquais. On coupait les traits de ses chevaux, quand il se risquait à sortir, et on lapidait son carrosse...

— Tout cela est fort bien ! interrompit M. de Grana. Mais il faut absolument répandre le bruit par toute la ville, que ton maître abrite, dans les sous-sols de l'ambassade, des receleurs et des faux-

monnayeurs, qu'il hospitalise des Juifs et des Huguenots, que lui-même et sa femme sont des hérétiques... Bien appuyer surtout sur ce dernier point ! Tu m'as compris?

— Oui, Monseigneur, mais je dois avertir Votre Excellence que les gitanes qu'Elle emploie pour attaquer les gens del'ambassadeur ne valent rien du tout. Il serait préférable de recruter d'anciens soldats. Justement, il vient d'arriver de Flandres une compagnie de grenadiers, qui n'ont pas touché leur solde depuis un an, qui en sont réduit à mendier dans les rues... Ce sont des sacripants qui n'ont peur de rien !

• — Va pour tes grenadiers ! dit le Marquis, d'un air bonhomme .

Et, après un silence, il reprit, en s'animant :

— Et Cardénio? Que sais-tu de Cardénio?

— Vous n'ignorez pas. Monseigneur, qu'il est ici depuis deux semaines ! Les Capucins l'ont vitement guéri de sa blessure !...

— Il importe, dit l'ambassadeur, qu'on l'abouche au plus tôt avec la Quentin!...

— Monseigneur, la Quentin n'est pas sûre ! Elle aime trop sa maîtresse ! J'ai songé à une fille de la Reine, qu'on appelle la Martin, une provençale comme moi, et qui me veut du bien, soit dit sans me vanter !

— Je me renseignerai sur cette Martin ! dit M. de Grana, d'un ton sévère... Et M"^^ la connétable Colonne?... N'est-elle pas retournée en visite chez ta maîtresse?...

— Non, Monseigneur! M^^ la connétable Colonne, après s'être sauvée de son couvent, est toujours enfermée chez son beau-frère, M. le marquis de los Balbases...

— Il faut qu'elle voie la Reine !... J'y songerai de mon côté ! Toi, fais en sorte, par ta Martin ou toute autre, que la Reine désire voir M"^^ la connétable Colonne !...

— Rien n'est plus facile, Monseigneur, que de donner cette envie à la Reine ! Mais, vous le savez, il est à peu près impossible, pour M™® la connétable, d'être reçue ou visitée par Sa Majesté !.,.

— Cela s'arrangera ! dit péremptoirement l'ambassadeur... Fais que la Martin parle à Cardénio et à la Reine !... Et surtout pense à mes Huguenots et à mes Juifs !...

Là-dessus, il montra la porte à Vilane, qui, reprenant son rôle de bon Allemand marchand de tableaux, sortit à reculons, en pliant l'échiné, l'air humble et obséquieux.

Le lendemain matin, vers onze heures, un père Jésuite, très barbu et très gros, faisait antichambre chez M. le marquis de Villars, ambassadeur de France.

Enveloppé dans les plis d'une ample douillette, le bonnet carré enfoncé jusqu'aux oreilles, ce bon

religieux se dégourdissait les doigts devant un superbe brasero de cuivre, où des noyaux d'olive, semés sur un lit de charbons, donnaient une petite flamme douce et bleuâtre. Il faisait toujours très froid au dehors. Pendant la nuit, il était tombé un peu de neige, qui avait durci en touchant le sol, de sorte que les rues de Madrid étaient couvertes d'une espèce de verglas.

La chaleur agréable qui régnait dans l'anti* chambre de M. l'ambassadeur eut tôt fait de ragaillardir le bon Père tout transi par la bise et le gel. Il promenait un regard de satisfaction sur les tapis moelleux qui recouvraient le dallage de la pièce, sur les tentures des murailles et des portes et surtout sur ce bienheureux brasero qui donnait une petite flamme si gaie, si discrète. Toute sa physionomie épanouie et rubiconde exprimait une joie débordante et comme une perpétuelle action de grâces au Créateur pour avoir créé un univers si plein de consolations. Le bonhomme se frottait doucement les mains au-dessus des charbons ardents, lorsqu'une portière se souleva... Une dame parut, petite et mince, en coiffe matinale, qui portait à la main un sac assez volumineux. C'était la marquise de Villars en personne. Elle dévisagea le bon Père, en passant, parut satisfaite de cet examen rapide, et, sans s'arrêter, sans même saluer le béat religieux, elle entra incontinent dans le cabinet de l'ambassadeur.

Lorsque le jésuite y fut introduit par un valet,

la dame était encore là. Elle puisait dans son sac des poignées de noyaux d'olives, qu'elle répandait sur le brasero étalé au milieu du cabinet et tout pareil à celui de l'antichambre. La marquise, toujours inquiète pour la santé de son cher Orondate, ne cédait à personne le soin de veiller à ses petites commodités. C'était elle qui entretenait son feu et qui faisait réchauffer ses tisanes. Quand le bon Père entra, elle échangea un imperceptible sourire avec son mari, et, tout de suite, elle disparut, son sac à la main, par une porte masquée d'un épais rideau de velours. Toutefois celui qui entrait soupçonna que la dame s'était tout simplement cachée derrière le rideau.

L'ambassadeur achevait son premier déjeuner, composé frugalement d'une petite tasse de chocolat et d'un biscuit. Sans se lever de son fauteuil, en reposant la tasse sur le plateau, il interpella joyeusement le bon Père :

— Te voilà, Evrard !

— Oui, Excellence, pour vous servir !

Ce pieux déguisement cachait en effet, le Franc- Comtois Evrard, le valet de chambre de M. le marquis de Grana, ambassadeur d'Allemagne. M. de Villars l'avait enrôlé depuis peu dans son service d'espionnage. Et, de même que Vilane trahissait son maître auprès de M. de Grana, Evrard traliissait le sien auprès de M. de Villars. Les deux espions s'étaient depuis longtemps repérés, ils se provoquaient mutuellement à des indiscrétions,

iË

se communiquaient même, à l'occasion, quelques nouvelles sans importance. Mais ils ne se trahissaient point entre eux.

— Eh bien! Quoi de nouveau? dit l'ambassadeur, d'un ton toujours jovial.

Gomme s'il n'attendait que cette invitation, Evrard se lâcha soudain en un flux de paroles :

— D'abord votre Excellence saura que M™® la marquise de Grana a visité, hier, secrètement, M^^ la connétable Colonne, chez le marquis de los Balbases...

— Je le savais ! dit l'ambassadeur, triomphant. Un peu piqué, Evrard poursuivit :

— Votre Excellence sait-elle aussi qu'une sœur allemande est arrivée hier chez les Carmélites de la Puerta del Sol, mandée d'Ingolstadt par les soins de M. l'ambassadeur lui-même, et qu'enfin M. l'ambassadeur lui a déjà fait tenir un message !...

— Je le savais également, dit M. de Villars, en éclatant de rire.

— S'il en est ainsi, riposta Evrard, décidément froissé, je n'ai plus qu'à quitter le service de Votre Excellence..

M. de Villars eut l'air de ne pas entendre. Il reprit, en affectant une bonhomie toute cordiale :

— Et Cardénio?... Parle-moi de Cardénio !

— Votre Excellence n'ignore point qu'il est à Madrid, toujours insaisissable... Je crains qu'il n'échappe longtemps aux sbires de Votre Excellence qui tâchent de s'emparer de lui et de le

conduire de l'autre côté de la frontière... Toutefois, il a été reconnu par un de mes amis, il y a huit jours, dans un groupe de gentilshommes français, qui s'en viennent, masqués, donner des sérénades à Sa Majesté la Reine, sous les fenêtres du Retiro... J'ajoute que mon maître cherche les moyens de le faire joindre par un émissaire...

M. de Villars eut un léger battement de paupières, en entendant ces derniers mots. Néanmoins, il se donna l'air de n'y attacher aucune importance, et, brusquement, il détourna l'entretien sur son collègue d'Allemagne :

— Ce cher marquis ! dit-il. J'espère qu'il se porte bien!

Evrard, baissant la voix et prenant un air contrit, déclara que, malheureusement, il n'en était rien, M. de Grana souffrait d'un asthme que son embonpoint rendait encore plus pénible. A de certains moments, il étouffait, au point qu'on craignait qu'il ne passât dans une de ces quintes de toux. De plus les médecins redoutaient pour lui l'hydropisie... Mais ces médecins espagnols étaient des ânes !... Malgré ses infirmités trop réelles, l'ambassadeur ne laissait point de continuer une vie des plus galantes...

Et, baissant de plus en plus la voix, Evrard conta à M. de Villars que ce gros marquis de Grana entretenait une comédienne, qui lui dévorait la majeure partie de ses revenus et de ses pensions et qui d'ailleurs le trompait avec un capitaine de chamberges.

M"^® de Grana était au courant de cette liaison. Il en résultait, tous les jours, des scènes affreuses entre les deux époux !...

Ces commérages paraissaient divertir extrêmement M. l'Ambassadeur de France. 11 se promettait de conter cette petite histoire dans la prochaine lettre confidentielle qu'allait emporter la valise diplomatique. Le Roi se montrait toujours si friand de cette sorte d'anecdotes !... Puis, tout à coup, il songea au parti qu'il en pourrait tirer :

— Mais, dis-moi!... cette comédienne, comment se nomme-t-elle? Ne serait-il pas possible?...

Dans le même moment, la portière de l'anti' chambre se souleva, et un valet annonça que son Excellence M. le marquis de Grana, ambassadeur de Sa Majesté Césaréenne, demandait à M. l'ambassadeur de France de lui faire l'honneur de le recevoir...

A ce coup de théâtre, une panique s'empara de l'ambassadeur et du pseudo-jésuite. Tous deux se levèrent précipitamment. Mais déjà, l'énorme M. de Grana franchissait le seuil du cabinet.

M. de Villars poussa le prétendu religieux vers l'autre porte de sortie, celle par où avait disparu la marquise, et, en s'inclinant devant lui, il prononça très haut :

— Bon voyage, mon Père ! Quand vous serez à Paris, ne manquez pas d'aller saluer de ma part vos Pères de la rue Saint-Antoine et tout particulièrement le Père Bourdaloue !...

Après quoi, la main tendue, il s'avança à la rencontre de M. l'ambassadeur d'Allemagne.

Quelques jours après, le marquis et la marquise de Grana, nouvellement arrivés à Madrid, vinrent rendre à M. et à M«i® de Villars leur visite officielle.

Le couple fut charmant, — autant que peut l'être un Génois uniquement occupé de gain et d'intrigues et une Allemande pleine de morgue et de pédantisme.

Malgré sa grosseur prodigieuse, ses sueurs, son asthme et sa toux, l'ambassadeur de Sa Majesté Césaréenne se piquait d'être un gentilhomme du plus bel air, et de parler le français comme à Paris ou à Versailles. Il est vrai qu'il parlait un français correct, toutefois un peu empanaché de gascon, car ces étrangers ne savent rien faire avec mesure. Quant à sa femme, née Marie-Thérèse d'Aremberg et comtesse d'Erbstein, c'était une grande et osseuse personne, à la chevelure blondasse et au teint de soupe au lait, sachant son monde certes, mais cérémonieuse à l'excès. Vêtue pompeusement à l'espagnole, pour flatter la Cour et le peuple de Madrid, elle fit quatre ou cinq révérences, avant de donner la main à l'ambassadrice de France et de consentir à s'asseoir.

M. l'ambassadeur d'Allemagne, au contraire,

affecta tout de suite une gaîté exubérante, un ton d'ironie et de causticité, une pétulance enfin qui firent que M. de Villars se tint aussitôt sur ses gardes. Voulait-il tendre un piège à son collègue de France, en l'amenant à dénigrer la politique et les gens du pays? D'abord il gémit sur l'avilissement de la monnaie, les ennuis et les pertes du change. M. de Villars avoua qu'en effet c'était une calamité désastreuse. M. de Grana déplora incontinent la mauvaise qualité des vivres, la difficulté de se les procurer, la turbulence et la malhonnêteté des Madrilènes, la corruption des officiers de la Ville et de l'État, la misère de tout le royaume.

— Et quels hommes ont-ils, fit impétueusement M. de Grana, pour remédier à un tel état de choses?... On dit que Médina-Géli va être premier ministre?... C'est un imbécile!...

— Ses capacités sont ordinaires, concéda M. de Villars, mais il a de grands biens, l'usage du monde, et il est brillant cavalier !

— Et don Jerônimo d'Eguya, le secrétaire d'État !... Quel âne ! Quel mulet rétif !

— C'est un génie sans éclat ! prononça, d'un air pénétré, l'ambassadeur de France.

— Enfin, mon cher ambassadeur, vous conviendrez qu'Astorga, le grand majordome de la Reine, outre qu'il est abîmé dans la paresse et la crapule...

— Il est un peu incommodé dans ses biens, interrompit M. de Villars, mais je l'ai toujours trouvé fort bon homme et de sens assez rassis...

L'ambassadeur d'Allemagne n'en voulait point démordre. Des hommes d'État, il passa à l'État lui-même. Il prédisait la ruine de l'Espagne, la fin de la dynastie. Jamais il n'avait vu l'une et l'autre à un tel degré d'abaissement. Il conclut, en assénant à M. de Villars cet étrange compliment :

— Enfin, mon cher marquis, il n'y a qu'un ambassadeur de France qui puisse se plaire ici !

— Que voulez-vous dire, monsieur? reprit M. de Villars, un peu piqué. Croyez-vous que le Roi mon maître ait besoin du malheur et de la ruine d'autrui pour asseoir sa propre prospérité?...

— Je ne dis point cela, — s'empressa de corriger M. de Grana, — mais avouez que votre Roi sait profiter à merveille des embarras de l'Espagne... C'est un très grand prince, qui possède, au plus haut degré le sens de la famille. Voyez comme il sait revendiquer l'héritage de sa femme, fût-ce aux dépens de son beau-frère... Ce pauvre Roi d'Espagne ! Il ne lui laissera bientôt plus que les deux yeux pour pleurer !... Mais quel grand Roi ! quel politique, quel capitaine ! Je suis dans la plus extrême admiration pour un monarque qui, d'un petit pays, en somme, comme la France, va faire un grand Empire...

Tandis que l'ambassadeur d'Allemagne célébrait ainsi la gloire du Roi de France, la marquise, sa femme, confiait à M'"<^ de Villars combien elle avait de peine à se faire entendre de ses domestiques basques ou asturiens...

— Vous parlez l'espagnol, madame, demanda négligemment M^"^ de Villars.

L'ambassadrice d'Allemagne la regarda d'un air de pitié :

— Mon Dieu ! madame, je parle six langues !... Vous pensez bien que pour l'espagnol...

— Oh ! madame ! Comme je vais paraître petite fille auprès de vous ! fit M"!^ de Villars, Moi, je ne sais que baragouiner quelques mots...

— Madame, reprit d'un ton doctoral la marquise de Grana, une Française n'a pas besoin d'être si savante : avant même d'avoir ouvert la bouche, elle a déjà conquis tous les cœurs...

Et elle se lança dans un tel éloge, et si accablant, des Françaises et de leurs qualités, que M™^ de Villars, au supplice, se leva brusquement sous prétexte de lui montrer les portraits de ses enfants.

L'ambassadrice les admira. Elle voulut ensuite visiter la maison dans ses moindres recoins. Quand ce fut fini, elle serra avec effusion les mains de Mme de Villars :

— Chère madame, dit-elle, je vous en supplie, venez me voir souvent. Vous m'aiderez à supporter la compagnie des dames espagnoles, créatures ignorantes et stupides, de nulle conversation !... Et je vous montrerai des velours admirables que j'ai achetés, en passant à Milan, et des bas de soie, madame, à un écu la paire !...

M. de Grana renchérit sur les politesses de sa femme. Puis se tournant vers M. de Villars :

— Monsieur, dit-il, les ambassadeurs de deux grands monarques, comme sont les nôtres, devraient se voir tous les jours...

Enfin, ils partirent, après deux heures de visite, ayant dirigé contre le mari et la femme un assaut de louanges et de flatteries tellement vigoureux et persévérant, que M. et M°i® de Villars, pris d'inquiétude, se demandaient quelles machinations ténébreuses pouvaient bien se cacher derrière des civilités si assommantes.

Une semaine ne s'était pas écoulée qu'ils savaient à quoi s'en tenir.

En effet, le jour même où Sa Majesté, la Reine Catholique, faisait son entrée solennelle à Madrid, comme toutes les forces de police étaient massées sur le passage de la souveraine, une bande de malfaiteurs soutenue par la populace du quartier, faillit mettre le feu à l'ambassade de France, après avoir roué de coups les laquais de l'ambassadeur, dont un mourut, le lendemain, de ses blessures.

Le motif de cette sauvage agression était que M. de Villars cachait dans sa maison un Huguenot faux-monnayeur. Or l'individu en question était un page de l'ambassadeur de Venise, que celui-ci avait dû congédier à la suite de quelques friponneries. L'homme se réfugia d'abord chez lei

Récollets, voisins de M. de Villars, en emportant sa livrée avec son petit bagage. L'ambassadeur de Venise, homme avare et colérique, fit réclamer la livrée au misérable. Celui-ci, se croyant en sûreté chez les religieux, renvoya bien sa défroque, mais en ayant soin de découper le fond de ses chausses, de façon à les rendre inutilisables.

Le caractère emporté et la ladrerie de l'ambassadeur de Venise firent que cette ridicule affaire de fond de culotte tourna incontinent au tragique. Ses gens, armés de bâtons et de colichemardes, s'en furent chez les Récollets, sommer ces religieux de leur livrer mort ou vif ce pendard de valet. Celui-ci, par miracle, réussit à s'esquiver et vint chercher asile chez l'ambassadeur de France, alléguant qu'il était sujet français, en sa qualité de Piémontais, natif des environs de Pignerol. Il n'en fallut pas davantage pour ameuter tout le quartier contre l'ambassadeur, d'ailleurs absent de son logis, puisqu'il assistait ofRciellement, ce jour-là, à l'entrée de la Reine. Sans les estafiers de l'ambassade de Portugal, qui avaient l'habitude de prêter main forte à ceux de France, le logis de M. de Villars eût été réduit en cendres et la demidouzaine de laquais, qui gardaient la maison, fort proprement égorgés.

Les Portugais agirent si vigoureusement que, non seulement, ils repoussèrent les agresseurs, mais qu'ils capturèrent une dizaine d'entre eux parmi les plus forcenés.

M. de Villars, en récompense, fit administrer à chacun de ceux-ci cent coups de bâton, dont la plupart ne se relevèrent point. Le soir même, il écrivait au Roi : « Sire, ne pouvant espérer des Espagnols la justice qui est due à un ambassadeur de Votre Majesté, j'ai pris le parti de me la rendre à moi-même. Je crois d'ailleurs qu'une personne de ma qualité peut sans scrupule faire donner cent coups de bâton, sur un attentat comme celui-là, — et ma modération sera beaucoup louée en un pays où l'on est plus chaud et plus violent... »

On était à peine remis de cette alerte, à l'ambassade de France, que M^^ de Villars apprit par la Quentin, la nourrice de la Reine, la singulière circonstance que voici.

Le lendemain de son entrée solennelle, Sa Majesté avait passé la journée chez les Carmélites de la Puerta del Sol, où Elle avait fait ses dévotions, dîné et pris une collation. Or, en se mettant au lit, Elle avait trouvé dans une de ses poches, une lettre portant en suscription : pour la Reine seule, — et qui était ainsi conçue :

Madame,

Vélévation suprême de Votre Majesté et Véloignê' ment qui est entre nous, n''ont pu arracher de mon cœur la passion que vos admirables qualités y ont fait naître. Je vous adore, ma Reine, je meurs en en vous adorant. Et j^ose dire que je ne suis pas indigne de vous adorer. Je vous vois, je soupire

auprès de vous. Vous n'entendez point mes soupirs, vous ne connaissez point mes secrètes langueurs, vous ne tournez pas même vos beaux yeux sur moi!... Ah! Madame, que Von est malheureux d'être né sujet, quand on se sent les inclinations du plus grand Roi du Monde! ...

Page 1