‹ Careme (volume 2)Chapitre 39 sur 81 · SUR L'ÉTAT DU PÉCHÉ ET L'ÉTAT DE LA GRACE · texte numérisé non relu

SUR L'ÉTAT DU PÉCHÉ ET L'ÉTAT DE LA GRACE

Sujet. Si vous ne voulez pas me croire , croyez à mes œuvres , afin que vous connaissiez et que vous croyiez que mon Père est en moi , et que je suis dans mon Père,

11 falloit que Jésus-Christ , pour être saint , fût dans Dieu et que Dieu fût en lui. Sans cela il n'eût pu dire , comme il le dit aujourd'hui , que toutes ses œuvres rcndoient témoignage en sa faveur , et qu'elles étoient devant Dieu d'un prix infini. Ainsi BouRD. Carême. III. S7

voulons-nous connoîire la valeur i\v nos aclîons et le fruit que nous en pouvons csprrer ; jugcons-cn par le principe d'où elles partent , et voyons si elles sont faites dans l état du péché ou dans Télat de la grâce. Deux élats dont j'ai à vous entretenir dans ce discours par raj>port au mérite de nos œuvres. P. 79, 80.

Division. l\i< n n'est phis important pour nous que de nous enrichir pour le Ciel. D'où je forme ces deux propositions. Etat du péché , étal souverainement malheureux , parce qu'alors , quoi que fasse le pécheur , son [)cché en détruit devant Dieu tout le mérile ^ première partie. Elat de la grâce , état souverainement heureux, parce qu'alors, pour peu que fasse le juste, la grâce qui le sanctifie en relève devant Dieu le mérite , deuxième partie. P. 80

Première partie. Etat du péché , état souverainement malheureux , parce qu'alors, quoi que fasse le pécheur , son péché en détruit devant Dieu tout le mérite. Je ne dis pas <|ue nos actions bonnes d'ellesmêmes , en conséquence du péché , ou dans l'état du péché , deviennent mauvaises et criminelles. Erreur condamnée dans le concile de Constance. Je ne dis pas non plus que l'état du péché les rende absolumentinutiles pour le salut , puisqu'alors elles disposent le pécheur à sa conversion et qu'elles lui servent de moyens pour retourner à Dieu. Mais je dis que nos actions même vertueuses et surnaturelles , faites dans l'état du péché , ne méritent rien pour le Ciel , et , ce qu'il y a de plus déplorable , qu'elles ne recouvrent jamais ce mérile qu'elles ont une fois perdu. Sur quoi j'avoue d'abord que je ne pviis asse^ admirer la profondeur et la sévérité des jugemens d$ Dieu. Car enfin , je ne suis pas surpris que les actioîis les plus éclatantes selon le monde , soient souvent Ee^

pins indignes des récompenses de Dieu , parce (pTelles sont souvent les plus vicieuses dans leur fond. Je ne suis pas svirpris que certaines vertus morales ne soient comptées pour rien devant Dieu , parce que ce sont des vertus purement humain(3s. Je conçois même comment des actions chrétiennes , au moins m apparence, sont cependant rejetées de Dieu , pare qu'elles se trouvent coi rompues dans l'intention et dans le motif. Mais que des actions vraiment religieuses et saintes dans toutes leurs circonstances , hors qu'elles n'ont pas été faites dans Tétat de la grâce, soient éteriiellement et absolument perdues, c'est ce qui me fait trembler et ce qui m'apprend combien le péché est un mal à craindre. P. 83 — 88.

Or, l'arrêt néamnoins en est porté dans l'Ecriture , et l'Apôtre lui-même Ta prononcé, en disant aux (Jorinthiens : Quoi que je fasse , et (|uoi que mon zèle m'inspire , si je ne suis pas en grâce avec Dieu et si je n^ai pas la charité, c'est en vain que je travaille. D'où saint Chrysostôme conclut que Dieu donc a l>ien en horreur le péché , puisque , tout bon qu'il est , il n'a , pour un seul péché, nul égard à ce qu'il y a d'ailleurs de plus héroïque et de plus grand. Voyons -en les raisons. J'en trouve surtout deux. P. 88, 89.

Première raison , tirée de l'état ou de la disposilion habituelle du pécheur. Car l'état du péché est lui état de mort. Or, dans un état de mort , comment faire des actions de vie ? et si ce ne sont pas des actions de vie 5 comment mériteroient-elles la plus excellente de toutes les vies qui est la vie de la gloire ? C'est donc dans cet état qu'on peut dire au pécheur ce que l'ange de l'Apocalypse disoit k un des premiers évêques de l'Église : Scio opéra tua , guia nomen hahes qudd vivas , et mortuiis es, P. 89 — 91.

Approfondissons encore cette pensée. Selon tous

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les Pères cl les llRolo^iens , le péché aiH*anlîl riiomme en (jucUjue manière , et le réduil , par une espèce de destriidion , à n'être pins rien dans Tordre de la ^ràce. Or d'un rien on ne doit rien allendj(^ Les pécheurs se sont endormis, disoit David , et dans cet élal il leur est arrivé ce qui arrive quelquefois à un honune qui dorl. Il se croit riche ; mais à son réveil il n'aperçoit rien dans ses mains. P. 92 — 94.

Seconde raison , fondée sur la nature du mérite. Nos actions ne sont méritoires pour l'éternilé qu'autant qu'elles sont consacrées et comme divinisées par Jésus-Christ. Or, pour cela, il faut que nous soyons unis à Jésus-Christ par la charité. Tandis que cette union subsiste , nos actions tirent de lui une vertu particulière ; mais ôtez cette communication , nous devenons , selon la figure de l'Evangile , comme des sarmens inutiles. Prophète , disoit Dieu , parlant à Ezéchiel , que veux-tu que je fasse du sarment ? On met en œuvre tout autre bois ; mais le bois de la vigne, sans force, sans solidité, à quoi est-il propre qu'à jeter au feu ? Tel est l'état d'un homme séparé de Jésus-Christ par le péché. P. 94 — 97-

Mais si cela est , que pouvons-nous dire de la plupart des hommes ? Onines deciinavcrunt ; simut inutiles facti sunt , Combien peu de chrétiens engagés dans le conirnerce du monde, sont en ét;it d'agir utilement pour Dieu et pour eux-mêmes !

Cependant devez - vous conclure de là que dans

l'état du péché il ne faut donc plus se mettre en peine de bien faire , ni de bien vivre , puisque les œuvres les plus saintes ne sont de nulle valeur? Raisonnement impie. Au contraire , 1.° il y a des œuvres d'obligation que vous ne pouvez omettre dans l'état même du péché , sans vous rendre coupables d'un nouveau péché; 2.*^ vous devez tacher,

noii-seulenient par ces œuvres d'obligation , mais par des œuvres de surérogation , à toucher la miséricorde de Dieu et à fléchir sa justice. En use-t-on autremient dans le monde , surtout à la cour? et que ne fait-on point pour rentrer dans la grâce du prince , quand on s'est attiré son indignation ? 99 — 101 .

Deuxième partie. Etat de la grâce , état souverainement heureux , parce qu'alors, pour peu que fasse le juste , la grâce , qui le sanctifie , en relève devant Dieu le mérite. Il y aune espèce d'émulation entre la miséricorde de Dieu et sa justice ; en sorte qu'autant qu'il est sévère à l'égard du pécheur , autant est-il miséricordieux à l'égard du juste. Pour dédommager les hommes des perles qu'ils dévoient faire dans l'état du péché ^ il a voulu , dit le chancelier Gerson, qu'ils pussent acquérir dans l'état de la grâce, par les moyens les plus faciles , des richesses infinies. Faites -vous un trésor pour le Ciel, et de quoi ? des moindres actions , des moindres souffrances. Ramassez tout jusquesaux fragmens. Quels sont ces fragmens , demande saint Grégoire pape? ce sont mille petits mérites que nous négligeons , et que nous pouvons recueillir. Avec peu , reprend saint Bernard , on gagne beaucoup auprès de Diea. Ce que nou$ faisons n'est rien y et ce qu'il nous promet comprend tout. Cent pour un , voilà le traité qu'il fait avec nous. P. 101 — 104.

Aussi le Fils de Dieu dans l'Evangile s'engage à nous donner son royauine ; pourquoi ? pour un verre d'eau. Où donc est notre prudence , si nous ne profitons pas d'une telle libéralité ? Le laboureur ne néglige pas son grain sous prétexte que c'est peu de chose ; mais il le cultive , parce qu'il sait que ce grain , tout petit qu'il est , contient toute l'espérance de l'avenir. Ainsi devons-nous ménager tant d'occa» sions qui se présentent tous les jours^ de mériter

devant Dieu, et c'est néanmoins de quoi nous ne lirons nul avanlage. V, io4 — loG.

Cependant ne cessons point d'adiriirer le pouvoir de la grâce sanctifianle. Cardans cet état, il n'est pas même nécessaire qvie nos œuvres soient saintes par elles-mêmes ; c'est assez , quoiqu'elles soient indiirérentes de leur nalure , que la charité les dirige et que la grâce les anime. Vous me demandez sur quoi tout ceci est fondé ? sin- trois belles qualités qui conviennent au juste , et qui le distinguent devant Dieu. i.° Qualité d'ami de Dieu. 2." Qualité de ministre de Dieu. 3.° Qualité de membre incorporé à Jésus-Christ qui est l'flomme-Dieu. P. 106 , 107.

i.*' Qualité d'ami de Dieu. D'un ami tout est bien reçu , et les moindres services de sa part ont un agrément particulier. Fous avez hlessé mon cœur ^ dit l'Epoux à l'âme fidèle ; et par où l'avez-vons blessé ? far i* éclat (Viin de vos yeux , et par un cheveu de votre tête. Que signifie cela , sinon que le cœur de Dieu est aussi-bien touché de la fidélité du juste dans les petites choses que dans les grandes ? P. 108,

2.** Qualité de ministre de Dieu, parce que le juste agissant comme juste , agit pour Dieu et au nom de Dieu. Orquandles saints agissoient au nom de Dieli , que n'ont-ils pas fait avec les plus foibles instrumens ? Moïse avec une baguette remplit l'Egypte de prodiges. P. 10g.

3.* Qualité de membre incorporé à Jésus- Christ qui est l'Homme-Dieu. Car du moment que no;.is sommes en grâce avec Dieu , nous ne faisons plus qu'un corps avec Jésus-Christ. Par conséquent c'est Jésus-Christ qui agit en nous. Or si c'est Jésus- Christ qui agit en nous , de qviel prix doivent être toutes nos actions! Du reste, que ne fait-on pas pour s'enrichir et pour s'agrandir dans le monde ?

DES SKRMONS. 4^9^

Si je VOUS disois que dans lelat de la grâce tout réussit et tout prospère selon le inonde^ quelle ardeur allumerois-je tout-à-coup dans vos cœurs ! Et si j'ajoutois que celle prospérité teiriporelle est attachée aux moindres exercices du christianisme , avec quel zèle vous les verroit - on pratiquer ! Or ce que je ne puis vous dire à l'égard du monde et de ses faux biens , je vous le dis par rapport à Dieu et au bonheur que vous en devez attendre. Jusques à. quand, ô mon Dieu , les enfans des hommes aimeront-ils la bagaleile ? Dissipez le charme qui les aveugle. Pénétrez-les d'une crainte salutaire du péché , et inspirez-leur une haute estime de votre grâce. P. log^ — 1 14-

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