LE VENDUEDI DE LA CINQUIÈME SEMAINE
Sujet. Lca priuccs des préires et Us pharisiens tinrent un conseil contre lésas.
Qui ne croiroit que ces dévols de la synagogue et ces sa'^es du judaïsme assemblés , vont former un ju'-cment équilable ? Mais tout sages qu'ils sont, ils se laissent aveugler ; et ces dévots prévenus contre le Fils de Dieu, prononcent la senlence la plus injuste et trahissent la cause de Tiimocent. C'est ainsi que nous nous laissons tous les jours surprendre , et que nous jugeons faussement et témérairement du prochain. Jugemens téméraires, dont je veux vous représenter le crime et vous faire craindre les funestes conséquences. P. 169 , 160.
Division. Trois choses, dit saint Thomas, sont nécessaires pour bien juger : l'autorité, la connoissance, et l'intégrité. De là je conclus que nos jugemens au désavantage du prochain sont communément téméraires , et par défaut d'autorité , et par défaut de connoissance, et par défaut d'intégrité. Défaut d'autorité , parce que Dieu ne nous a donné sur le prochain nulle juridiction; première partie. Défaut de connoissance, parce que nous ne pouvons pénétrer dans le cœur du prochain, ni le bien connoitre ; deuxième partie. Défaut d'intégrité, parce que ce sont nos passions qui nous préoccupent, et que notre intérêt propre est le plus ordinaire motif de nos jugemens; troisième partie. P. 160, 161.
Première partie. Jugemens téméraires par défaut d'autorité , parce que nous n'avons sur le prochain nulle juridiction. Il n'y a que Dieu qui, essentielle-
ment et par lui-même , ait une autorité légitime pour juger les hommes. Jésus-Christ même , en qualité d'homme , n'auroit pas le pouvoir déjuger le monde, comme il le jugera , si ce pouvoir ne lui avoit été donné de son Père. Et c'est en ce sens , et par rapport à cet Homme-Dieu , qu'il faut entendre ces paroles du Prophète royal : Deus, jiidicium tuuni regida ^ et justitiam tuam fitio régis. Juger donc le prochain , c'est attenter sur les droits de Dieu , et faire de notre chef ce qvie Jésus-Christ ne fera que comme délégué de son Père céleste. P. 162 , i63.
Qui êtes-vous , disoit le grand apôtre, pour juger et pour condamner le serviteur d'autrui ? S'il tombe ou s'il demeure ferme , ce n'est point à vous d'en connoître 5 mais à celui dont il dépend et qui comme maître est son juge : Domino suo stat aut cadit. P. i65 — i65.
C'est paur cela même que dans les divisions qui naissoient entre les chrétiens, l'Apôtre, en leur défendant de juger, leur en apportoit cette raison : Omnes enim stahiiniis aille tribunal Christi ; c^eir,i qu'il y a un tribunal où nous devons tous comparoî- Ire, qui est le tribunal de Jésus- Christ, P. i65 , 1G6.
Vous me direz que le Sauveur du monde nous a promis dans la personne jie ses apôtres de nous faire asseoir avec lui sur le tribunal de sa justice pour juger non-seulement les hommes, mais, selon le témoignage de saint Paul , les anges mêmes. Il est vrai , répond saint Augustin , nous serons assis avec Jésus-Christ pour juger; mais ne prévenons donc pas ce souverain juge, et attendons le temps où il nous communiquera son povivoir pour l'exercer. Or prenez garde, reprend le même Père; tant que Jésus-Chris^t a demeuré sur la terre, quelque souveraineté qu'il eût, il ne l'a point employée à juger les pécheurs ; mais il les a excusés , il les a supportés , il les a dé-
4^fS TAHLE ET ANALYSE
fendus. Soiinncs-iious iiiaintenant plus aniorisés c|nn lui , et avons-nous luie juridiclion plus étendue cjue kl sienne? (lonlcnons-nous donc dans les bornes (pi'il a voulu lui-nu}nie se prescrire. Quand le temps sera venu , (lil Dieu, alors je jiii^erai , Giim accepero te m pus y ego justitids judivabo : pour nous faire entendre qu'à son égard inrnie , il y a un temps de juger et un temps de pardonne r, mais nous voulons juger en tout temps. P. 166 — 168.
Désordre spécialement condamnable , lorsque nous nous attaquons aux puissances mêmes : Nolite tan- (jere Christos meos , et in prophctis mets nolite nialignari, Désordie essenliellcment opposé à celle subordinalion , dont Dieu est l'auteur, et par conséquent le conservateur et le vengeur. Désordre qui ruine et qui anéantit l'obéissance des inférieurs. P. 168—170.
Et ne me dites point qu*en condamnant les actions de ceux que Dieu a constitués en dignité , vous ne laissez pas d'honorer leur ministère. Car Dieu, en nous défendant de les juger, Diis non detrahes ^ n'a point fait celte précision , parce qu'il prévoyoit que le mépris de la personne seroit toujours suivi du mépris de la dignité. Constantin, quoique empereur, ne voulut point, par maxime de religion , juger les évêquës ; mais aujourd'hui des hommes sans nom jugent hardiment les évéques et les empereurs. Li cence que Dieu saura bien réprimer par de justes chàlimens , comme il punit celle de Marie sœur de Moïse. Les supérieurs et les maîtres ont leurs défauts , il est vrai ; mais malgré leurs défauts , saint Pierre nous ordonne de les respecter : Non tantùm honis et modestis , sed etiani dyscolis. J'avoue que Dieu, pour les contenir dans le devoir , permet cette injuste liberté qu'on se donne de les censurer : c'est un bien pour eux ; mais malheur à celui par qui ce bien ar-
rive. Concluons donc avec le Fils de^^Dieu : Ne jugez point y et vous ne serez point jugés. P. 170 — 174.
Deuxième partie. Jugennens téméraires par défaut de connoissances. Car, 1 .° on juge sur de simples apparences; 2.** on juge des intentions par les actions ; S.*" on juge sur le rapport d'autrui; 4.^ on prend de vains soupçons pour des démonstrations et des convictions. Tout cela autant de sources des faux jugemens que nous formons les uns contre les autres. P. 174, 175.
1.^ On juge sur de simples apparences , et rien de plus trompeur que les apparences. Combien voyonsnous de gens dans la vie qui , par divers principes , ne sont rien de ce qu'ils paroissent , et ne paroissent rien de ce qu'ils sont ! Jugez de ces personnes selon l'apparence, autant d'idées que vous vous en faites ce sont autant d'injusiices. Dieu juge les hommes, dit saint Augustin; mais pour les juger, que fait-il ? il pénètre jusque dans le fond de leurs coeurs. Jugeons comme lui ; ou plutôt , puisque nous ne pouvons avoir dans cette vie les miêmes connoissances que lui 5 ne jugeons point. P 175 — 178.
2.*» On juge des intentions par les actions. Mais la même action ne peut-elle pas être faite par cent motifs différons, et ces différens motifs n'en doivent-ils pas fonder autant de jugemens tout opposés ? Quand Magdeleine répandit des parfuns sur les pieds du Sauveur du monde , ce fut par un mouvement de piété , et les apôtres l'accusèrent de prodigalité. Nous voyons les mêmes actions en substance , louées et condamnées par le Saint-Esprit , selon la diversité des intentions. Pourquoi , vous qui me jugez , de deux intentions que je puis avoir, l'une bonne, l'autre mauvaise , m'imputerez-vous la mauvaise à l'exclusion de la bonne ? P. 178 — 180.