‹ CaremeChapitre 14 sur 44 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

Il y a un précepte de raumone ; et ce précepte sur quoi est-il fondé? ce précepte en quelles conjonctures 5 en quelles nécessités des pauvres oblige-t-il ? Ce sont les points importans que j'ai d'abord à éclaircir , et qui demandent , chrétiens , toute votre réflexion. Qu'il y ait un précepte de l'aumône , c'est une vérité constante. Le Sauveur du monde nous l'a expressément déclaré en son Evangile ; et ce commandement est si rigoureux , qu'il suffira de ne Ta voir pas accompli , pour être réprouvé de Dieu et pour entendre ce formidable arrêt : Discedite à me, maledicti (i) ; Retirez- vous de moi, maudits. Mais où iront-ils? et à quoi sontils réservés ? au feu éternel : In ignem œternum. Pourquoi ? en voici la raison : c'est , dira le Seigneur , que j'ai eu faim , et que vous ne m'avez pas donné à manger : Esurivi enim ^ et non de^ distis mihi manducare. C'est que j'ai été malade et en prison , et que vous ne m'avez pas visité :. Infirmus et in carcere^ et non visitâstis me. C'est que dans la personne des pauvres ^ que je regardois comme mes frères , comme mes membres vivans , j'ai souffert des besoins extrêmes , et que vous n'avez pas pensé à me secourir : Nudus ^ et non cooperuistis me.Chose étrange ! reprend saint Chrysostôme , l'Evangile ne marque point d'autre çljef d'accusation que celui-là : comme si toute la;

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rij^'ueur du jugement rie Dieu devoit consister dans la discussion de ce seul article ; et que Jésus-Christ en qualité de souverain juge ne dût venir à la fin des siècles, que pour condamner la dureté et Pinsensibilité des riches envers les pauvres. Or, ce Dieu si juste et si équitable, ajoute le même Père, ne réprouvera jamais les hommes , pour avoir omis de simples conseils , mais pour avoir violé ses préceptes. Il faut donc , conclut-il , que Paumône soit un précepte : cette preuve est convaincante , et résout en peu de paroles toute la question.

Allans plus avant , chrétiens , et voyons sur quoi ce précepte est fondé. Car de là comme d'une source féconde , je tirerai non - seulement de grandes lumières pour vous instruire , mais de puissans motifs pour vous exciter à la pratique d'un devoir si essentiel , et d'une loi dont la transgression doit avoir pour vous des conséquences si affreuses. Sur quoi, dis- je, est fondé le précepte de Paumône ? ceci est remarquable. Sur deux titres , répond le docteur angélique saint Thomas : savoir , la souveraineté de Dieu d'une part, et de Tautre Pindigence du prochain. Deux principes d'où résulte pour les riches du siècle ime obligation si étroite , que Paumône n'est pas seulement à leur égard un précepte , mais un précepte de droit naturel , mais un précepte de droit divin ; et par conséquent un précepte dont nulle puissance sur la terre ne les peut dispenser. Appliquez vous, et ne perdez rien de cette morale .

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En effet , mes chers auditeurs, Dieu est le souverain maître de vos biens , il en est le seigneur, il en est même absolument le vrai propriétaire ; et par comparaison de vous à lui , vous n'en êtes , à le bien prendre , que les économes et les dispensateurs. C'est ce que la raison et la foi nous démontrent évidemment. Or, puisque vos biens sont h Dieu par droit de souveraineté , vous lui en devez le tribut, l'hommage, la reconnoissance , et puisqu'il en a la propriété même , et qu'elle lui appartient, il en doit avoir les fruits. Que fait Dieu , chrétiens? il affecte ce tribut et ces fruits h la subsistance des pauvres ; c'est-à-dire , qu'au lieu d'exiger ce tribut par lui-même , et pour luimême , ce qui ne convient pas à sa grandeur, il Texige par les mains des pauvres ; ou plutôt il substitue les pauvres , pour l'esiger en son nom. Tellement que l'aumône , qui par rapport au pauvre est un devoir de cliarité et de miséricorde, est par rapport à Dieu un devoir de justice , un devoir de dépendance et de sujétion ; et c'est ce que le Saint-Esprit nous a fait entendre par cette belle parole : Honora Dominum de tua substantia (i). Prenez garde , s'il vous plaît : il veut que l'homme fasse honneur à Dieu de ses biens , qu'il a reçus de la main de Dieu ; et l'homme ^ dit saint Léon pape , s'acquitte de ce devoir, en payant à Dieu , et comme vassal , et comme sujet , les droits dont il lui est redevable. Droits honorifiques , puisqu'en effet ils honorent Dieu ; mais au

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même temps droits utiles et profitables aux pauvres 5 li qui Dieu par sa providence les a résignés. Car Dieu , je le répète, a établi les pauvres dans le monde pour recueillir ses droits en sa place ; et l'aumône est le seul moyen par où les riches puissent rendre à Dieu ce qu'ils lui doivent. C'est pourquoi saint Pierre Chrysologue , parlant des pauvres , leur donne une qualité bien glorieuse et une commission bien honorable , lorsqu'il les appelle les receveurs du domaine de Dieu , et qu'il nous fait considérer la main du pauvre comme le trésor- de Dieu sur la terre : Gazophylachim Dei, inanus pauperis.

Qae fait donc le riche quand il oublie le pauvre, et qu'il lui refuse l'aumône? vous ne vous êtes peut-être jamais formé l'idée de ce péché , telle que je la conçois , et telle que l'Ecriture même nous la donne. Je dis qu'un riche qui refuse au pauvre l'aumône , est un sujet rebelle qui refuse le tribut à son souverain; que c'est un vassal orgueilleux , qui par un esprit d'indépendance ne veut pas reconnoître son seigneur. Excellente idée qui nous fait comprendre d'une part la supériorité infinie de l'être de Dieu , et de l'autre la nature de Taumône. Car de là , mes chers auditeurs, je tire deux conséquences , qui ne peuvent être ni assez attentivement méditées, ni assez fortement prêchées dans le christianisme. La première , qu'il est essentiel à l'aumône d'être faite dans un sentiment d'humilité ; et que bien loin que ce soit une œuvre propre à nous inspirer l'or-

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j^iieil et a nous eiiHer , clic nous tient au coniraire dans la soumission , en nous rédfiisaiit h la connoissance de nous-mêmes. Pourquoi? parce que Taumùne est essentiellement un aveu que Fliomme fait à Dieu de sa dépendance. Or il n'est pas naturel qu'un sujet tire vanité de sa condition de sujet , ni du témoignante même qu'il rend de sa tidélité et de son obéissance.

Et c'est le secret que comprit parfaitement Abraham , lorsqu'il reçut trois anges dans sa maison sous la figure et sous l'habit de trois pauvres. L'Ecriture dit, que pour se disposer à leur rendre ce devoir d'hospitalité ^ il s humilia; et que prosterné en leur présence , les voyant trois , il n'en adora qu'un : Très vidit , et unum adoravit. Que signifient ces paroles ? demandent les interprètes; en adora-t-il un des trois qu'il voyoit? ou s'élevant au-dessus des trois , en adora-tr-il un quatrième qu'il ne voyoit pas ? Quelques-uns ont cru que Dieu dès lors , par une grâce particulière , lui révéla l'auguste mystère de l'ineffiible Trinité , et que l'adoration d'un seul à la vue de trois, fut comme la confession de foi qu'en fit ce saint patriarche, reconnoissant en trois personnes l'unité d'un Dieu : c'est la pensée de saint Augustin , aussi solide qu'ingénieuse. Mais il me semble que saint Jérôme a pris la chose diins un sens plus naturel ; et j'aime mieux dire avec lui , qu^Abraham voyant trois pauvres , se prosterna devant Dieu , parce qu'il alloit payer à Dieu , dans la personne de ces trois pauvres , le tribut de ses.

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biens : comme s^il eût ainsi voulu marquer le principe de Tpumône qu'il alloit faire , et nous montrer par son exemple avec quel esprit nous la devons faire nous-mêmes : Très vidit^ et iinumado' ravit. Car telle est , mes frères , dit saint Ghrysostôme 5 la première vue que nous devons avoir dans nos aumônes , puisque Taumône est une espèce de culte que nous rendons à Dieu, Tel est le premier sentiment que la foi doit former dans nos cœurs , et dont elle doit nous remplir : un sentiment de vénération pour Dieu. Que vais-je faire par cette aumône ? Je vais reconnoître l'empire de Dieu sur moi. Je vais protester à Dieu qu'il est mon Dieu , et que je suis sa créature. Oui, Seigneur, et c'est pour cela que je me mets en devoir d'assister le pauvre délaissé et abandonné. En le soulageant dans sa misère je ne vous donnerai rien ; et que pourroîs-je vous donner , ô mon Dieu ? vous êtes trop riche , et je suis trop foible : mais je prétends par là même avouer ma foiblesse ; je prétends confesser par là que tout ce que j'ai est à vous , et que je n'ai rien qui en relève de vous. Ainsi , dis-je , y doit procéder un chrétien qui veut satisfaire au précepte de l'auinône en chrétien.

De là suit une autre conséquence : que Taumône 5 pour être faite dans la rigueur du précepte , doit être proportionnée aux biens et à leur quantité. Car Dieu , mes chers auditeurs , qui règle tout par sa sagesse , et qui a tout fait avec nombre, poids et mesure, exige de vous ce tribut

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selon loiitc retendue de voire pouvoir. Les princes de la terre n'en usent pns toujours de la. sorte ; et souvent, par des raisons de politique que la nécessite même autorise , ils se trouvent oblij^és à tirer les plus grands secours de leurs moindres sujets, pendant qu'ils ménagent les plus opulens et les plus aisés. Mais notre Dieu qui ne voit point de nécessité supérieure à sa loi , et devant qui toutes les conditions du monde ne sont rien , sans se relâcher de ses droits et sans égard a vos personnes 5 fait une imposition réelle sur vos biens. Êtes-vous dans Tabondance , il attend de vous un tribut abondant ; et c'est vous flatter , ou pour mieux dire , c'est vous tromper vous-mêmes , si vous vous en tenez quittes pour de légères aumônes, quand vous pouvez les grossir, et que vous avez de quoi fournir à de plus amples largesses. Abus, disoit S. Ambroise; ce n'est point aumône , que de donner peu , lorsqu'on a beaucoup reçu : Non est eleemosyna è multis jjauca largiri. Sur quoi ce saint docteur ajoutoit : Non ergo quidfastidio expuas , sed quid religionis ajfectu et stu-dio conféras peîisandum est. Prenez donc garde, concluoit-il , en parlant à un riche chrétien , que l'aumône n'est point une œuvre de surérogation , mais une dette dont Dieu vous a chargé ; et qu'il ne s'agit pas seulement pour vous , de donner aux pauvres le rebut de votre maison , et je ne sais quels restes de voire luxe jetés au hasard ou arrache's par importunité , comme peut-être vous vous êtes contenté jusqu'à présent de le fî ire ;

parce

parce que traiter ainsi votre Dieu , et le partager si mal 5 c'est le mépriser : Non ergo quid fastidio expiias. Mais voulez-vous lui rendre ce qui lui est dû? rentrez en vous-même , examinez vos facultés et vos forces; pesez, mais dans la balance du sanctuaire , comment vous faites Taumone ; si vous la faites avec cet esprit d'équité , avec cette exacte proportion que la loi demande ; si vous la faites suffisamment, si vous la faites libéralement, si vous la faites pleinement. Car ce que vous devez craindre , poursuivoit saint Ambroise , c'est qu'au lieu d'être récompensé pour avoir donné , vous ne soyez puni poiir avoir donné trop peu : Metiœndum est enini ne plus plectaris ob retenta 5 quàm compenser is ob data.

Or, quel est, mes chers auditeurs, le grand désordre qui règne aujourd'hui dans le monde , je dis même dans le monde chrétien? Permettezmoi de vous le représenter , et portez-en devant Dieu la confusion. Quel est, dis-je, l'injuste procédé des riches mondains? le voici : ils mesurent tout , hors Taumône , sur le pied de leurs revenus et de leurs biens. Je m'explique. Ils veulent être servis à proportion de leurs biens , ils veulent être vêtus à proportion de leurs biens , ils veulent être logés , meublés à proportion de leurs biens ; et non-seulement à proportion , mais souvent bien au delà de cette proportion : car à quels excès ne va-t-on pas ? Il n^y a que l'aumône , où l'on ne se pique de nulle proportion , quoiqu'il n'y ait que l'aumône où la proportion soit un de-

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voir indispensable. Car en vérité, mes frères, h s riches du siècle reglcnt-ils leurs aumônes par leurs biens ; et quelle proportion voyons-nous en ce qu'il leur en coûte pour le soulagement des pauvres , et ce (}iie Tesprit du monde leur fait sacrilier à tant d'autres dépenses? c'est-à-dire , les riches du siècle sont-ils magniliques dans leurs aumônes autant , par proportion , qu'ils sont superbes dans leurs habits, autant qu'ils sont splendides dans leurs tables , autant qu'ils sont prodigues dans leur jeu? J'en appelle à eux-mêmes. Est-ce de Uur part que viennent les grandes contributions pour l'entretien des pauvres ? est-ce par eux que les hôpitaux subsistent? par eux que tant de malades sont consolés? par eux que tant de prisonniers sont secourus? Qu'ime famille soit ruinée , quVine province soit dans la désolation , qu'un établissement de piété soit prêt à tomber ; est-ce sur eux que Ton doit faire fond pour y pourvoir? N'est-ce pas au contraire dans les conditions, dans les fortunes médiocres , que Dieu, par sa miséricorde, fait trouver les plus abondantes ressources ? combien , dans cette ville capitale , de personnes vertueuses , à qui leur état ne fournit rien ou presque rien au delà du nécessaire , savent néanmoins ménager sur ce nécessaire de quoi subvenir aux besoins des pauvres ; le dirai-je? combien de pauvres sont plus charitables , plus libéraux pour les pauvres, que ces puissans, que ces opulens , qui tiennent dans le monde les premières places, et que Dieu a comblés de ses bénédictions

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temporelles ! Cependant c'est une loi , et une loi générale et absolue, que Tauniône et les biens doivent être proportionnés; et quand Dieu viendra pour vous juger, il est de la foi qu'il prendra pour règle de son jugement cette proportion. Vos biens comparés à vos aumônes ou vos aumônes comparées à vos biens , c'est ce qui doit faire à son tribunal , ou votre justification ou votre condamnation. Pourquoi ? parce -qu'étant le souverain Seigneur, plus il vous a fait part de ses dons , plus il a droit d'en exiger le légitime hommage , et que la raison même naturelle le veut ainsi. Souveraineté de Dieu 5 premier fondement du précepte de l'aumône. Quel est le second ?

C'est l'indigence et la nécessité du prochain , o quoi Dieu votis oblige de pourvoir, et par titre de justice, et par titre de charité : suivez-moi. Titre de justice, parce que c'est pour cela même et unique ment pour cela que sa providence vous a faits ce que vous êtes , et qu'elle vous a élevés à ce degré de prospérité qui vous distingue. Car il faut vous détromper , chrétiens , d'une erreur aussi commune dans la pratique , qu'elle est insoutenable dans la spéculation; et ne vous pas persuader, si vous êtes riches , que vous le soyez pour vousmêmes. Ce ne sont point là les vuesde Dieu , ce n'est point là sa conduite. Vous êtes riches , mais pour qui ? pour les pauvres ; et s'il n'y avoit des pauvres dans le monde , j'ose dire que Dieu , l'arbitre et le suprême modérateur de toutes les conditions du monde , ne vous auroit jamais donné

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ces biens que vous possédez. Qu'a-t-il donc prétendu, et que prétend-il encore? que vous soyez les substituts , les ministres , les coopérateurs de sa providence à Pégard des pauvres. Voila ce qu'il s'est proposé , et à quoi il vous a destinés. Emploi plus glorieux pour vous, emploi mille fois plus estimable que vos richesses mêmes. Car qu'est-ce pour des hommes , que d'être les coopérateurs de leur Dieu? Or, comprenez ma pensée : si Dieu, immédiatement et par lui-même , avoit pris soin de pourvoir aux besoin des pauvres , il y auroit pourvu abondamment et en Dieu. Vous donc les coopérateurs de Dieu , vous les ministres , les substituts de Dieu , comment y devez-vous subvenir? comme Dieu. Tel est le soin dont il s'est déchargé sur vous ; telle est la commission qu'il vous a donnée. Il a voulu faire dépendre les pauvres de votre charité , afin que cette dépendance fût le lien qui formât entr'eux et vous une mutuelle société. Mais du reste , ce que je conclus , c'est que l'aumône n'est point seulement une charité pure , une charité gratuite , puisque vous ne donnez au pauvre que ce que vous avez reçu pour le pauvre, et avec une obligation étroite de l'employer au profit du pauvre. Ce que je conclus , c'est que manquant à faire l'aumône , ou la faisant au-dessous de votre condition , vous outragez , vous déshonorez ; je dis plus , vous détruisez en quelque sorte , vous anéantissez la providence de Dieu. Pourquoi ? parce qu'autant qu'il est en vous, vous la rendez imparfaite et défectueuse ; parce

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que VOUS autorisez contre elte les plaintes et les murmures des pauvres ; parce que vous leur donnez un spécieux prétexte de l'accuser , de la blasphémer 5 do la renoncer*

Mais pensez- vous que Dieu , jaloux de sa gloire et touché des reproches injurieux que lui attirent vos sordides épargnes à l'égard des pauvres , ne les fasse pas retomber sur vous-mêmes , souvent par des vengeances d'autant plus terribles qu'elles sont moins connues ? Je ne parle point de ces malédictions temporelles qu'il répand quelquefois sur ces riches si insensibles et si resserrés. Je ne parle point de ces renversemens de fortune, de ces coups imprévus qui partent de la main du Dieu vengeur des pauvres. S'il ne s'attaque pas toujours à vos biens , vous en devez plus craindre pour vos personnes , vous en devez plus craindre pour votre ame. Vous oubliez ses pauvres, d'autres ne les oublieront pas. Dieu vous avoit élevés pour leur soulagement, d'autres seront substitués pour en être les tuteurs ; mais en prenant sur la terre votre place auprès des pauvres , ils auront dans le Ciel la place qui vous étoit réservée auprès de Dieu.

Titre de charité : ah ! mes chers auditeurs, qui sont ces infortunés dont je plaide aujourd'hui la cause ? et qui que vous puissiez être selon le monde, ne sont-ce pas vos frères? N'est-ce pas, dans le langage du Saint-Esprit, votre propre chair? c'est-à-dire , ces pauvres ne sont-ce pas des hommes de même nature que vous ? ne sont-ce pas les.

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ciifaiis de Dieu comme vous , appelés à la même adopliou que vous , à la mcrne j^race que vous h la méuie i^loire que vous ? ne sout-ce pas les héritiers de Dieu , les cohériliers de Jésus-Christ aussi-bien que vous? Or , quel moyen , reprend le disciple bien-aimé saint Jean , que leur étant nuis d'iui nœud si inlime et par tant d'endroits , vous les puissiez voir dans la souffrance , et ne leur pas ouvrir les enlrailles de votre miséricorde? ou que vous puissiez les abandonner dans leur disette , et avoir Tamour et la charité de Dieu en v^ous ? Mais si vous n'avez pas alors Tamour de Dieu, vous êtes donc ennemis de Dieu? si vous êtes ennemis de Dieu , vous avez donc violé un précepte de Dieu ? et ce précepte ne peut être que rincontestable et Pindispcnsable commandementde Paumône : Qui habiter it substantiam hujus mundi , et viderit fj^ati^em suitm iiecessitaiem habere , et clauserit viscera sua ab eo ^ quomodo char lias Dei manet meo(i)?

Et ne pensons pas que ce devoir ne regarde que certaines nécessités des pauvres plus pressantes et plus rares. Quand je dis que la justice, que la charité nous obligent à aider nos frères dans leurs besoins , qu'est-ce que j'entends ? besoins communs, tels qu'ils se présentent tous les jours à nos yeux , ou tels que nous ne les connoissons pas , mais dont sans doute nous serions émus , tout communs qu'ils sont , si nous étions plus attentifs à les découvrir et à les connoître. Car

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c'est une autre illusion non moins grossière et qui renverse toutes les lois de Thumanité , de croire que le précepte de Tauniône n'est rigoureux qu'à regard des nécessites extrêmes des pauvres. Outre ces extrêmes nécessités ^ il y a des nécessités grièves et plus fréquentes; et si Dieu dans ces grièves nécessités , nous permcttoit de laisser les pauvres sans secours, comment le Sauveur du monde , en condamnant un jour tant de réprou vés, prendroit-il pour le sujet capital et universel de leur réprobation , Toubli volontaire des pauvres ? Y a-t-il donc tant de riches assez impitoj^a blés pour voir périr un pauvre à leurs yeux 5 poui le voir presque réduit aux abois et prêt à rendre Famé, sans prendre soin de lui conserver la vie , et de le tirer d'une telle extrémité ? Y a-t-il d'ailleurs tant de pauvres dans un état si misérable et si dépourvu ? Par conséquent, concluent les théologiens , pour expliquer TEvangile , il ne faut pas seulement Tentendre de ces nécessités extraordinaires , mais des autres qni nous frappent plus communément la vue , et à quoi Dieu nous ordonne , sous peine d'une damnation éternelle , d'apporter le remède qui dépend de nous et que nous avons dans les mains. En sorte que , suivant la pensée d'un des plus savans hommes du siècle passé , un chrétien qui formeroit , ou qui forme en effet cette résolution , de ne faire l'aumône que dans les dernières nécessités des pauvres, dès ià commet un péché grief, et perd la grâce de Dieu , parce qu'il est dans une disposition criminelle ,

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et dans une volonlé directement opposée à la loi de Dieu.

Tristes vérités pour vous, riches du monde, et qui ne confirment que trop ce terrible anathème que le Fils de Dieu a prononcé contre vous : Fœ vobis divitilnis : Malheur à vous qui vivez dans l'opulence : pourquoi ? parce que votre opulence même a presque toujours Tun de ces deux effets ; ou d'allumer dans votre cœur la cupidilé et l'envie d'avoir, au lieu de l'éteindre; ou de vous rendre plus sensuels et plus amateurs de vous-mêmes. Deux principes de votre indifférence pour les pauvres : car possédés d'une avare convoitise , vous voulez profiter de tout et ne vous dessaisir de rien. Toujours biens sur biens, toujours acquêts sur acquêts ; toujours les mains ouvertes pour recevoir , et jamais pour donner : que dis-je ? et souvent même fallût-il dépouiller le pauvre et lui arracher le peu qui lui reste , bien loin de contribuer à sa subsistance ; fallût-il l'opprimer, bien loin de le relever , tout n'est-il pas mis eu usage pour contenter la faim insatiable qui vous dévore ? Les droits les plus saints ne sont-ils pas foulés aux pieds? ne se porte-t-on pas jusqu'à la violence la plus injuste et la plus criante , jusqu'à la cruauté , jusqu'à la barbarie ? ou bien , idolâtres de vos sens et tout occupés de vous-mêmes , vous n'avez d'attention que pour vous-mêmes, de sentiment que pour vous-mêmes. Que le pauvre pâtisse dans la disette , que le malade languisse sur la paille, que la veuve chargée

d'enfans et percée de leurs cris, ressente toutes leurs douleurs et nepuisse répondre à leurs gémissemens que par ses larmes ; comme ce sont des maux étrangers et qui n'approchent point de vous, pourvu que votre sensualité soit satisfaite, pourvu que votre corps ait toutes ses commodités et toutes ses aises , vous êtes contens et vous ne pensez guère si les autres le doivent être. Mais Dieu y pense ; et viendra le temps où il saura vous y faire penser malgré vous 5 quand pour la justification de sa providence , il vous demandera raison du pauvre ; quand il vous traitera comme vous avez traité le pauvre ; quand il vous jugera sans miséricorde, comme vous avez rejeté le pauvre sans compassion. Voilà 5 *mes chers auditeurs , sur quoi il faudroit s'examiner, s'accuser soi-même. Yoilà de tous les points de conscience , l'un des plus essentiels , et sur quoi les ministres du Seigneur devroient être plus vigilans et plus sévères , puisqu'il y va de l'honneur de Dieu et de l'intérêt du prochain. Cependant , convaincus du précepte de Taumône , vous voulez savoir quelle en doit être la matière , et c'est ce que je vais vous apprendre dans la seconde partie.

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