TROISIÈME PARTIE
C'est 1 ordre qui donne la perfection aux choses; et quand le Saint-Esprit , dans TEcriture , veut nous faire entendre que Dieu a tout fait en Dieu 5 il se contente de nous dire qu'il a tout fait avec ordre et avec mesure. La charité même , dit saint Thomas 5 cette reine des vertus , cesseroit d'être vertu , si Tordre y manquoit. Aussi Tépouse des Cantiques comptoit parmi les grâces les plus singulières qu'elle eût reçues de son époux, celle d'avoir ordonné la charité dans son cœur : Ordinavit in me charitatem (i). Mais quoi , demande saint Augustin , la charité a-t-elle. besoin d'être ordonnée ; et n'est-ce pas elle qui met Tordre partout y ou n'est-elle pas elle-même Tordre et la règle de tout? Oui , mes frères , répond ce saint docteur ; la charité , la vraie charité est ordonnée dans elle - même , et ne doit point chercher Tordre hors d'elle-même ; mais il j a une fausse charité , et un de ses caractères est d'être déréglé et sans ordre. De là vient , continue ce Père, que Tépouse , figure de Tame chrétienne , se tient redevable à Dieu de deux grandes grâces ; Tune de lui avoir donné la charité , et Tautre d'avoir établi dans elle Tordre de la charité : Ordinavit tnme charitatem. C'est l'explication que fait saint
(i) Cant. 2.
Augustin
AUMurîE. 1G9
Aiî^ustîn de ces paroles. Or , ce qn1l dit de la charité en général 5 se doit dire en particulier de l'aumône ^ puisque l'aumône est essentiellement une partie de la charité. Il faut donc de l'ordre dans l'aumône : et cet ordre ^ selon les théologiens 5 doit être observé , premièrement par rapport aux pauvres 5 à qui l'aumône est due ; secondement 5 par rapport aux riches ^ à qui l'aumône est commandée : voilà une instruction dont il ne faut 5 s'il vous "plaît 5 rien perdre.
Je dis que par rapport aux pauvres à qui l'aumône est due , il y a un ordre à garder ; et cet ordre quel est-il? c'est que l'aumône , du moins dans la préparation du cœur , ou pour parler plus intelligiblement 5 c'est que la volonté de faire l'aumône doit être générale et universelle ; c'est-àdire , qu'elle doit s'étendre à tous les pauvres de Jésus-Christ , sans en exclure un seul ; car dès que vous en excepterez un seul , vous n'aurez plus le véritable esprit de la charité. Il faut, dit saint ChrysostômCj que cette vertu ramasse dans notre cœur tout ce qu'il y a au monde de nécessiteux et de misérables , comme ils sont tous ramassés dans le cœur de Dieu. C'est là , pour m'exprimcr de la sorte , c'est dans les entrailles de la charité de Dieu 5 que saint Paul trouvoit tous les hommes réunis y et que tous les hommes nous doivent paroître également dignes de nos soins : Cupio vos omnes in visceribus Christi Jesu (i). En sorte que s'il se pouvoit faire que votre charité eût une
(0 Philipp. r.
BouRD. Carême, I, 15
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aussi grande étendue que les misères du prochain, vous voudriez soulager par votre charité toutes les misères du monde , afin de pouvoir dire en parlant aux pauvres, ce que disoit le même apôtre aux Corinthiens : Cor nostrum diiatatum est; non angustiamini in nobis (i). Non , mes frères , qui que vous soyez , mon cœur n'est point resserré pour vous ; mais vous y avez tous place : car voilà le caractère de la charité et de la miséricorde chrétienne.
Que dis-je? de la miséricorde chrétienne. Dieu même , dans TAncien Testament , ne prescrivoitil pas aux Juifs cette loi , et , en leur ordonnant l'aumône , ne leur marquoit-il pas en particulier la personne de leur ennemi : Si esurierit inimieus tuiis 5 ciba illum ; si sitit^ poturn da illi (2); voulant par là leur faire entendre que Paumône ne devoit point être bornée , mais qu'étant , selon l'expression de saint Pierre Chrysologue , Pémule de la miséricorde de Dieu , elle doit se répandre aussi-bien sur les ennemis que sur les amis, comme Dieu fait lever son soleil aussi - bien sur les méchans que sur les justes : Si esurierit inimieus tuus , eiba illum ? Or , si Dieu le vouloit de la sorte dans une loi où il étoit, ce semble , permis de haïr son ennemi , ou du moins quelque ennemi , ainsi que l'expliquent les Pères ; jugez , chrétiens , ce qu'il exige de nous , pour qui l'amour des ennemis est un devoir propre et un commandement particulier,
(i) 2 Cor. C. — (2) Prov. ^5.
Et de là. même concluons quel est Tayeuglcment et Terreur de certaines personnes qui , jusque dans leurs aumônes 5 se laissent gouverner par leurs passions et leurs affectians naturelles ; qui donnent à ceux-ci , parce que ceux-ci leur plaisent, et qui ne donnent jamais à ceux-là , parce que ceux-là n'ont pas le bonheur de leur agréer ; qui se (ont un^ gloire et un point d'honneur de pourvoir aux besoins des uns , et qui n'ont que de la dureté ou de l'indifférence pour les autres ; c'est-à-dire , qui contentent leur amour-propre, en faisant l'aumône , et qui suivent le mouvement d'une antipathie secrète, en ne la faisant pas. Car c'est ce qui arrive aux spirituels mêmes, sans qu'ils y fassent réflexion. Or, est-ce là l'esprit de l'Evangile ? Accoutumons-nous , mes chers auditeurs , à faire les actions chrétiennes chrétiennement, et n^en corrompons point la sainteté par le mélange de l'iniquité. Faire ainsi l'aumône , ce n'est point pratiquer , mais profaner une vertu. Si je fais l'aumône dans l'ordre de Dieu , je dois être jfrêt à la faire sans distinction et sans exception ; à la faire partout où je verrai le besoin , et selon la mesure du besoin que Dieu me fera connoître. Tellement qu'à prendre la chose en général , si je vois mon ennemi même dans une nécessité plus pressante , je dois le secourir par préférence à tout autre. Voilà ce que m'apprend le christianisme que je professe : et sans cela , je n'ai qu'une charité apparente. Car je ne mérite rien dans les aumônes que je fais , et je me rends
1^1 r^ VENUllEOI I)K CAUftMIÎ.
cli)ublcinciil coupable dans celles que je ne fais pas : pourquoi? parce que daus les aumônes que je lais 5 je ne suis que mon inclination ; et dans celles que je ne fais pas, je satisfais mon ressenliment , et je manque à une de mes plus étroites obliijallons.
Ce n'est pas qu'il ne soit permis , et qu il ne soit même à propos d'avoir là - dessus certains égards ; et je conviens , avec tous les maîtres de la morale , que les proches et les domestiques doivent communément remporter sur les étrangers ; ceux qui se trouvent dans une impuissance absolue de s'aider , sur ceux à qui il reste encore dans leur travail quelque ressource ; ceux qui s'emploient à procurer la gloire de Dieu et à sanctifier le prochain , sur ceux qui ne sont occupés que d'eux - mêmes et de leur propre salut. Ce fut le puissant motif qui porta saint Louis à répandre si libéralement ses grâces sur ces deux apôtres de son siècle, saint Dominique et saint François d'Assise. Il n'épargna rien pour les soutenir, pour les seconder , parce qu'il les regarda comme les défenseurs de l'Eglise , comme les propagateurs de la foi , comme les dispensateurs de la parole de Dieu. Ce n'est plus guère peut-être la dévotion de notre temps; mais la dévotion de saint Louis étuit sans doute aussi solide que la noire.
L'ordre de l'aumône ainsi réglé par rapport au pauvre à qui l'aumône est due , il reste à le régler par rapport au riche à qui l'aumône est commandée ; et c'est ce que je réduis à cinq articles ,
AUMuNE. 1^3
par où je finis en peu de paroles , pour ne pas fatiguer votre patience.
Première règle : que Taumône soit faite d un bien propre , et non point du bien d'autrui , comme il arrive tous les jours ; non point d'un bien injustement acquis , et que la conscience me reproche. Car notre Dieu , chrétiens , a l'injustice en horreur 5 et la déteste jusque dans le sacrifice et l'holocauste , comme parle l'Ecriture : Odlo fiabens rapinam in holocansto (i). Faire des aumônes du bien d'autrui , dit saint Chrysostôme , c'est faire Dieu le complice de nos larcins , et vouloir qu'il participe à notre péché. Puisque laumône, selon saint Paul , est comme une hostie qui nous rend Dieu favorable , Talibus enlm kostiis proineretiir Deiis (2) , offrons- lui celte hostie toute pure 5 et ne confondons jamais une aumône et une restitution ; car ce sont deux choses essentiellement distinguées que la restitution et l'aumône ; et jamais l'aumône ne peut être le supplément de la restitution , si ce n'est que la restitution nous soit impossible.
Seconde règle ; que les actions de justice envers les pauvres , passent toujours devant les œuvres de pure charité ; ou, si je puis ainsi parler , que Taumône de justice précède toujours l'aumône de charité. Car il y a, mes frères, une aumône de justice ; et j'appelle aumône de justice, payer aux pauvres ce qui leur appartient , payer de pauvres domestiques , paj'^er de pauvres artisans ,
(i) Isa. Gï. — (-j.) 2 Hebr. i3.
hy[ V^ VENDREDI DE CARÊME.
payer de pauvres marchands , ou même de riches marchands, mais qui de riches qu'ils étoient, tombent dans la pauvreté , parce qu'on les laisse trop long-temps attendre. Or, la loi de Dieu veut que cette espèce d'aumône ait le premier rang , et c'est par là qu'il faut commencer. Mais avouonsle, chréliens, c'est une morale qne bien des riches du monde ne veulent pas entendre aujourd'hui. Vous le savez : on traite ce marchand , cet artisan , qui fait quelque instance , de fâcheux et d'importun ; on le fait languir des années entières ; et après bien des remises , qui l'ont peut-être à demi ruiné , on lui donne à regret ce qui lui est le plus légitimement acquis, comme si c^'étoit nue grâce qu'on lui accordât, et non une dette dont on s'acquittât. Combien même en usent de la sorte par une politique d'intérêt , que je n'examine point ici , voulant paroître incommodés dans leurs affaires , et cacher leur état aux yeux des hommes , mais sans le pouvoir cacher aux yeux de Dieu !" Quoi qu'il en soit , ce n^est point sans raison que je touche ce point ; et sans que je m'explique davantage , tel qui m'écoute , comprend assez ce que je dis , ou ce que je veux dire.
Troisième règle : que les aumônes ne soient point jetées au hazard , mais données avec mesura , avec réflexion. Autrement , ce sont des aumônes souvent mal placées. L'un reçoit, parce que le hasard vous l'a présenté ; et l'autre ne reçoit rien , parce que vous n'avez pas pris soin de k chercher et de le connoître. Mais celui-là peut-
AUMuNE. 17 S
cire que vous soulagez 5 pouvoit encore se passer d'un tel secours ; et celui-ci que vous ne soulagez pas 5 manque de tout 5 et se voit réduit aux dernières extrémités.
Quatrième règle : que les aumônes soient publiques 5 quand il est constant et public que vous possédez de grands biens , ef que vous êtes dans l'abondance; pourquoi? pour satisfaire à Pédification , pour donner l'exemple , pour accomplir la parole de Jésus-Christ : Liiceat lux vestra coram hominibus ^ et videant opéra vesira bona (i). Car n'est-ce pas un scandale 5 de voir des riches vivre dans Topulence, et de ne savoir , ni s'ils font l'aumône 5 ni où ils la font ? Ce n'est point pour eux que le Sauveur du monde a dit : Nesciat sinisira tua quidfaciat dextera tua (2) : Que votre main gauche ne sache pas ce que fait votre maiiX; doite. Ce seroit une fausse humilité.
Cinquième et dernière règle : c'est de faire l'aumône dans le temps où elle vous peut être utile pour le salut, sans attendre à la mort, ou même après la mort. Et voilà, mes chers auditeurs, le point important que je ne puis assez vous recommander. Car de quel mérite peuvent être devant Dieu des aumônes faites seulement à la mort ; et quel fruit en pouvez-vous retirer alors , qui soit comparable à ce qu'elles auroient valu pendant la vie? Est-ce bien témoigner à Dieu votre amour , que de lui faire part de vos biens quand vous n'êtes plus en état de les posséder, quand la mort
(r) MaUh. 5. — (a) Mallh. 6.
l^G I*-'*^ Vli^iDHKDI DE CARÊME.
VOUS les arrache par violence , quand ils ne sont plus proprement à vous ? On dit : cet homme a beaucoup donné en mourant ; et moi je dis : il n'a rien donne ; mais il a laissé , et il n'a laissé que ce quil ne pouvolt retenir, et que parce qu'il ne le pouvoit retenir. 11 Ta gardé jusqu'au dernier moment ; et s'il eûl'^ pu l'emporter avec lui , ni Dieu 5 ni les pauvres n'auroient eu rien à y prétendre. Aussi 5 que lui servent de telles aumônes , et quel profit en doit-il espérer ? Car il est de la foi , chrétiens , que toutes vos aumônes après la mort n'ont plus de vertu pour vous sauver. Elles peuvent bien soulager votre ame dans le purgatoire ; mais quant au salut , ce sont après la vie des œuvres stériles ; pourquoi ? parce que l'affaire du salut est déjà décidée , et que l'arrêt est sans appel. Cependant, riches du siècles , la grande vertu de l'aumône à votre égard , c'est de contribuer h votre salut. Si ce riche dans sa vie eût fait une partic des aumônes qu'il a ordonnées à la mort, ses aumônes l'auroient sauvé ; elles lui auroient attiré des grâces de conversion; elle auroient prié pour lui 5 selon le langage de l'Ecriture. Car ce ne sont pas tant les pauvres qui prient pour nous , que l'aumône même : Conclude eleemosijnani in sinu pauperis , et ipsa exorabit pro te (i). Que le pauvre prie , ou qu'il ne prie pas , l'aumône prie toujours indépendamment du pauvre : mais eu vain après la mort prieroit-elle pour votre conversion 5 puisque ce n'est plus le temps de se con-
(r) Eccli. 29.
AUMÙNK. ij'j
vertir. En vain réclameroit-elle pour vous la miséricorde divine , puisque ce n'est plus le temps de la miséricorde.
La conséquence qui suit de là ^ c'est la grande leçon que nous fait saint Paul : Dimi iempus habemiLs 5 operemur bonum (i). Si nous aimons Dieu 5 et si nous nous aimons nous - mêmes , faisons de bonnes œuvres tandis que nous en avons le temps. Je ne prétends pas vous détourner d'en faire à la mort, à Dieu ne plaise ! c etoit un usage trop saint et trop chrétien que celui des fidèles autrefois , de vouloir que Jésus-Christ fût leur héritier , et qu'il eût part à leurs dernières volontés. Mais du reste , souvenons -nous que les bonnes œuvres de la vie sont de tout \m autre poids. Ah î chrétiens , voici le temps où Dieu se dispose à verser plus abondamment ses grâces , et où il vous appelle plus fortement a la pénitence. Or 5 un des moyens les plus efficaces pour le toucher en votre faveur , c'est de lui envoyer , selon la figure de l'Evangile , des médiateurs qui lui parlent pour vous 5 et qui s'engagent à consommer Taffaire de votre conversion ^ et celle de votre salut et de votre sanctification. On s'étonne quelquefois de voir des pécheurs changer tout-à-coup ; des libertins et des impies renoncer à leurs habitudes 5 et s'attacher à Dieu ; des aveugles et des endurcis se reconnoître , et devenir sensibles aux vérités éternelles ; des impénitens de plusieurs années 5 par une espèce de prodige , après une vie
(i) Galat. 6.
(IcTcglée et dissolue, mourir de la mort des saints, mais moi je n'en suis point surpris , si ces péclieurS, si ces impies et ces libertins , si ces aveugles et ces endurcis , si ces impcnitens ont été charitables envers les pauvres. Cest Taccomplissèment des oracles de l'Ecriture ; c'est un effet des paroles de Jesus-Christ ; c'est la bénédiction de l'aumône. Il faut pour cela que Dieu fasse des miracles ; mais les miracles , pour récompenser l'aumône , ne lui coûtent point. Il faut que Dieu se relâche de ses droits ^ et qu'il arrête touds les. foudres de sa justice ; mais , si j-'ose m'expliquer de la sorte , l'aumône fait violence à la justice divine ; et pour les intérêts du pauvre et du riche qui l'assiste , Dieu n'a point de droits si légitimes et si chers qu'il ne soit prêt à céder. David disoit qu'il n'avoit point vu de juste abandonné : Nan vidi justum derelictum (i) ; et je puis dire, que je n'ai point vu de riche libéral et tendre pour les pauvres , en qui je n'aie remarqué certains effets de la grâce, qui m'ont rempli de consolalion. Mais au contraire , il n'est , hélas ! que trop commun de voir ces riches avares , ces riches insensibles aux misères du prochain , vivre sans foi et sans loi , vieillir et blanchir dans leurs désordres , et mourir enfin dans leur impénitence. Pourquoi? parce que, suivant l'arrêt du Saint-Esprit, il n'y a point de miséricorde pour celui qui n'exerce point la miséricorde : Judicium sine misericordiâ ei qui non facit misericordiam (i),
(0 Ps. 36, (u) Jac. 2.
AUMoNE 1^9
révenons , mes cliers auditeurs , un jugement si terrible. Réveillons dans nos cœurs tous les sentimens de la charité chrétienne ; et par de saintes aumônes ^ faisons-nous des amis qui nous reçoivent dans réternité bienheureuse que je vous souhaite, etc.
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SERMON
POlfR
Ductns est Jésus in deserluin à Spirita , ut tentaretur à diabolo. Et cùm jejunâsset quadraginta diebns et quadraginta noctibus , poslea esuriit.
Jésus fut conduit dans le désert par V Esprit , fOur y cire tenté du démon. Et ayant jeûné quarante jours et quarante nuits , il se sentit pressé de {a faim. Saint Matth. , chap. 4.
,SlRE 5
]\'est-il pas étonnant que le Fils de Dieu, qui n'est descendu sur la terre, comme dit saint Jean , que pour détruire les œuvres du démon, ait voulu les éprouver lui-même , et se voir exposé aux attaques de cet esprit tentateur? Mais quatre grandes raisons, remarque saint Augustin , Yy ont engagé , et toutes sont prises de notre intérêt. Nous étions trop fragiles et trop foibles pour soutenir
SUI\ LES TENTATIO^îS. l8l
la tentation , et il a voulu nous fortifier ; nous étions trop timides et trop lâches , et il a voulu nous encourager; nous étions trop iinpruclens et trop téméraires , et il a voulu nous apprendre h nous précautionner ; nous étions sans expérience et trop peu versés dans l'art de combattre notre commun ennemi , et il a voulu nous renseigner.
Or 5 c'est ce qu'il fait admirablement aujourd'hui. Car , selon la pensée et Texpression de saint Grégoire ^ il nous a rendus plus forts , en surmontant nos tentations par ses tentations mêmes, comme par sa mort il a surmonté la nôtre. Justum quippe erat^ ut tentatus nostras tentatlonés suis vinceret ^ c/iiemadmodum mortem nostî^am venerat sua morte supej^are. Il nous a rendus plus courageux et plus hardis , en nous animant par son exemple ^ puisque rien en elTet ne doit plus nous animer que Pexemple d'un Homme-Dieu 5 notre souverain pontife 5 éprouvé comme nous en toutes manières , suivant la parole de saint Paul : Tentatwn autem per omnia (i). Il nous a rendus plus circonspects et plus vigilans, en nous faisant connoître que personne ne doit se tenir en assurance ^ lorsque lui-même le Saint des saints 5 il n'est pas à couvert de la tentation. Enfin il nous a rendus plus habiles et plus inlelligens , en nous montrant de quelles armes nous devons user pour nous défendre , et en nous traçant les règles de cette milice spirituelle.
En cela semblable à un grand roi , qui 5 pour
(i) Hebr. 4
IG
iS2 t)i;manche dk lx v^ semaine.
repousser les ennemis de son Elat, et pour dissiper leurs ligues , ne se contente pas de lever des troupes et de donner des ordres ; mais paroît le premier à la lele de ses armées 5 les soutient par sa présence , les conduit par sa sagesse , les anime par sa valeur, et. toujours , malgré les obstacles et les périls, leur assure la victoire. Or, si l'exemple d'un roi a tant de force et tant de vertu , comme vous le savez , chrétiens , et comme vous l'avez tant de fois reconnu vous-mêmes , que doit faire Pexemple d'un Dieu ? Voici sans doute un des plus imporlans sujets que je puisse traiter dans la chaire , et qui demande plus de réflexion. Parmi tant d'excellentes leçons que nous donne Jésus-Christ dans l'évangile de ce jour , touchant la manière dont nous devons nous gouverner dans la tentation , j'en choisis deux auxquelles j« m'arrête , et que me fournissent les paroles de mon texte. La première est que ce divin Maître ne va au désert, où il est tenté, que par l'inspiration de l'Esprit de Dieu : Ductus est in desertum à Spirittù ut tentaretur. La seconde , qu'il n'y est tenté qu'après s'être prémuni du jeûne et de la mortification des sens : Et cùmjejunâsset quadraginta diebus et qiiadraginta nociibus^ accessit tentator. De là je tirerai deux conséquences , l'une et l'autre bien utiles et bien nécessaires- Demandons, etc. Ave ^ Maria.
De quelque manière que Dieu en ait disposé dans le conseil de sa sagesse , sur ce qui regarde
SUR LES TENTATIONS. l83
cette préparation de grâces , que saint Augustiii appelle prédestination , trois choses sont évidentes et incontestables dans les principes de la foi ; savoir , que ^ pour vaincre la tentation , le secours de la grâce est nécessaire , qu'il n'y a point de tentation qui ne puisse être vaincue par la grâce , et que Dieu enfin , par un engagement de fidélité, ne manque jamais à nous fortifier de sa grâce dans la tentation.
Sans la grâce , je ne puis vaincre la tentation : c'est un article décidé contre Terreur pélagienne. Or , quand je dis vaincre , j'entends de cette victoire sainte dont parloit l'Apôtre , lorsqu'il disoit : Qui légitimé certaverit (i) / de cette victoire qui est un effet de Tesprit chrétien , qui a son mérite devant Dieu , et pour laquelle l'homme doit être un jour récompensé dans le Ciel et couronné. Car de vaincre une tentation par une autre tentation , un vice par un autre vice , un péché par un autre péché ; de surmonter la vengeance par l'intérêt , l'intérêt par le plaisir , le plaisir par l'ambition , ce sont les vertus et les victoires du monde , où la grâce n'a point de part. Mais de surmonter toutes ces tentations et le monde même pour Dieu , c'est la victoire de la grâce et de notre foi : Et hœc est victoina quœ vincit mundum ^ fides vestra (2).
Il n'y a point de tentation qui ne puisse être vaincue par la grâce : autre maxime essentielle dans la religion ; et le bien - aimé disciple saint
(0 2 Timolh. a, — (2) i Joan. 5.
iSî- DIMANCHE DK LA 1^^ SEMAIÎNIÎ.
Jean en apporte une excellente raison : car , ditil en parlant aux (idèles , celui qui est en vous par sa ijrAcc , est bien plus fort que celui qui est dans le monde , et qui y rèi;ne en qualllé de prince du monde : Ficistis euin , quoniani major est qui in vobis est , qiuiin qui in mundo (i). C'est donc faire injure à Dieu , que de croire la tentation insurmontable, et de dire ce que nous disons néanmoins si souvent : Je ne puis résister à telle passion ; je ne puis tenir contre telle babitude et tel pencliant. C'est, dans la pensée de saint Bernard , xuie parole d'infidélité encore plus que de foiblesse : pourquoi ? parce qu'en parlant ainsi , ou nous n'avons égard qu'à nos propres forces , et en ce sens la proposition est vraie , mais nous sommes infidèles de séparer nos forces de celles de Dieu ; ou nous supposons la grâce et le secours de Dieu , et eu ce sens la proposition nonseulement est fausse 5 mais hérétique , parce qu'il est de la foi qu'avec le secours de Dieu nous pouvons tout : Oninia possuni in eo qui me confoi^tat (2), '
Mais avons - nous toujours ce secours de Dieu dans la tentation ? C'est ce qui me reste à vous expliquer , et ce qui doit faire le fond de ce discours 5 où j'ose dire que , sans embarrasser vos esprits 5 et sans rien avancer dont vous ne soyez édifiés , je vais vous donner l'éclaircissement de ce qu'il y a de plus important et de plus solide dans la matière de la grâce. Oui 3 chrétiens, il
(i) I Joan. 4, — (2) Philip. 4.
SUR LES TENTATIONS. l85
est encore de la foi . que Dieu ne permet jamais que nous soyons tentés au delà de ce que nous pouvons : Fidelis Deus qui non patieiur vos tentari supra ici quod potestis (i). Or , nous n'avons ce pouvoir que par la grâce. Elle ne nous manque donc point du côté de Dieu , non-seulement pour vaincre la tentation , mais pour en profiter : Sed faciet cum tentatione provenlum (2). Voila comment parle saint Paul , et de quoi nous ne pouvons douter 5 si nous ne sommes pas assez aveugles pour nous figurer un Dieu sans miséricorde et sans providence. Mais, quoique cela soit ainsi, il y a pourtant une erreur qui n'est aujourd'hui que trop commune , et qui se découvre dans la conduite de la plupart des hommes ; c'est de croire que ces grâces nous sont toujours données telles que nous les voulons , et au moment que nous les voulons. Erreur dont les conséquences sont très - pernicieuses ; et dont j'ai cru qu'il étoit important de vous détromper. Pour vous faire entendre mon dessein , je distingue deux sortes de tentations; les unes volontaires 5 et les autres involontaires. Les uiies où nous nous engageons de nous-mêmes contre Tordre de Dieu 5 et les autres où nous nous trouvons engagés par une espèce de nécessité attachée à notre condition. Dans les premières^ je dis que nous ne devons point espérer d'être secourus de Dieu , si nous ne sortons de r occasion ; et que pour cela nous ne devons point alors nous promettre une grâce de com-
(x) iCgr. 10. — («2) Ib'ul.
l8G DLMANGHÉ DE LA I^^ SEMAINE.
bat , mais une jjrAce de fuite : ce sera la première partie. Dans les autres 5 je prétends qu'en vain nous aurons une grâce de combat , si nous ne sommes en effet résolus à combattre nous-mêmes , et surtout comme Jésus-Cbrist , parla mortification de la chair : ce sera la seconde partie. Toutes deux renierment de solides instructions.