‹ CaremeChapitre 17 sur 44 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

Dans quelque obligation que nous puissions élre et que nous soyons en effet , d'exposer quelquefois notre vie , c'est une vérité incontestable , fondée sur la première loi de la charité que nous nous devons à nous-mêmes , qu'il ne nous est jamais permis d'exposer notre salut. Or 5 il est évident que nous l'exposons , et par conséquent que nous péchons, autant de fois que nous nous enga- L^eans témérairement dans la tentation. Je m'explique. Il n'y a personne qui n'ait , et en soimême 5 et hors de soi-même 5 des sources de tentations qui lui sont propres : en soi- même , des passions et des habitudes ; hors de soi - même , des objets et des occasions ^ dont il a personnellement à se défendre , et qui sont par rapport à lui des principes de péché. Car on peut trèsbien dire de la tentation y ce que saint Paul disoit de la grâce , que comme il y a une diversité de grâces et d'inspiratipns , qui toutes procèdent du même esprit de sainteté , et dont Dieu qui opère en nous ^ se sert j quoique différemment ^ pour

SUR LES TENTATIONS. l8;

nous convertir et pour nous sauver ; aussi il y a une diversité de tentations , que le même esprit d'iniquité nous suscite , pour nous corrompre et pour nous perdre. Nous savons assez quel est le foible par où il nous attaque plus communément ; et pour peu d'attention que nous ayons sur notre conduite , nous distini^aions sans peine j non-seulement la tentation qui prédomine en nous, mais les circonstances qui nous la rendent plus dangereuse. Car 5 selon la remarque de saint Chrj^sostome 5 ce qui est tentation pour Tun , ne Test pas pour l'autre ; ce qui est occasion de chute pour celui-ci 5 peut n'être d'aucun danger pour celuilà 5 et tel ne sera point troublé ni ébranlé des plus grands scandales du monde ^ qu'une bagatelle , si j'ose le dire , par la disposition particulière où il se trouve, fera malheureusement échouer. Le savoir, et ne pas fuir le danger, c'est ce que j'appelle s'exposer a la tentation contre l'ordre de Dieu. Or, je prétends qu'un chrétien alors ne doit point attendre de Dieu les secours de grâces préparées pour combattre la tentation et pour la vaincre. Je prétends qu'il n'est pas en droit de les demander à Dieu, ni même de les espérer. Je vais plus loin , et je ne crains point d'ajouter , que quand il les demanderoit , Dieu selon le cours de sa providence ordinaire , est expressément déterminé à les lui refuser. Que puis-je dire de plus fort pour faire voir à ces âmes présomptueuses le désordre de leur conduite , et pour les faire rentrer dans les saintes voies de la prudence des justes ?

iSo DlMArSCHK DK LA 1^^^ SEMAI?ïK.

Norî , cl]rclicns , tout lionniie qui Icincraircmeiit et contre Tordre de Dieu , s'engage dans la teutalion , ne doit point compter sur ces jjrâces de proLeclioa et de défense, sur ces tjrûccs de résistance et de combat, si nécessaires pour nous soutenir. Par quel lilr*e les prélendroit-il , ou les denianderoit-il à Dieu? Par titre de justice ? ce ne scroient plus des ijraces , ce ne scroicnt plus des dons de Dieu , si Dieu les lui devoit. Par titre de fidélité? Dieu ne les lui a jamais promises. Par litre de miséricorde ? il y met par sa présomption un obstacle volontaire , et il se rend absolument indigne des miséricordes divines. Le voilà donc, tandis qu'il demiCure dans cet état, et qu'il y veut demeurer , sans ressource de la part de Dieu et privé de tous ses droits à la grâce : j'entends à cette grâce dont parle saint Augustin, et qu'il appelle victorieuse , parce que c'est par elle que nous triomphons de la tentation.

Je dis plus : non-seulement Thomme ne peut présumer alors, que Dieu lui donnera cette grâce victorieuse; mais il doit même s'assurer que Dieu ne la lui donnera pas. Pourquoi ? parce que Dieu lui-même s'en est ainsi expliqué, et qu'il n'y a point de vérité plus clairement marquée dans l'Ecriture que celle - ci ; savoir , que Dieu pour punir la témérité du pécheur , l'abandonne et le livre à la corruption de ses désirs. Et ne me dites point que Dieu est fidèle , et que la fidéUté de Dieu , selon saint Paul , consiste à ne pas permettre que iiQUS soyons jamais tentés au-dessus de nos for-

ees. Dieu est fidèle : j'en conviens. Mais ce sont deux choses bien différentes , de ne pas permettre que nous soyons tentés au-dessus de nos forces, et de nous donner les forces qu'il nous plaît, quand nous nous engageons nous-mêmes dans la tentation. L'un n'est point une conséquence de l'autre; et sans préjudice de sa fidélité , Dieu peut bien nous refuser ce que nous if avons nulle raison d'espérer. Il est fidèle dans ses promesses : mais quand et où nous a-t-il promis de secourir dans la tentation celui qui cherche la tentation ? Pour raisonner juste et dans les principes de la foi , il faudroit renverser la proposition , et conclure de la sorte : Dieu est fidèle ,.il est infaillible dans ses paroles; donc il abandonnera dans la tentation , celui qui s'expose à la tentation . puisque sa parole y est expresse et qu'il nous l'a dit en termes formels. Or la fidélité de Dieu n'est pas moins intéressée à vérifier cette formidable menace , quiconque aime le péril y périra , qui amat pe?^iculuni in illo peribit (i) , qu'à s'acquitter envers nous de cette consolante promesse : Le Seigneur est fidèle , et jamais il ne nous laissera tenter au delà de notre pouvoir : Fidelis Deus qui noiifatieturvos tentari supra idquod potestis.

Mais 5 sans insister davantage sur les promesses de Dieu ou sur ses menaces, je prends la chose en elle-même. En vérité, mes chers auditeurs, un homme qui témérairement et d'un plein gr^

(1) Eccli. 3.

s'expose à la tentation , qui volontairement entrctient la cause et le principe de la tentation , a-t-il bonne grûce d'implorer le secours du Ciel et de Tattendre ? Si c'étoit Tintérêt de ma {gloire , lui peut répondre Dieu , si c'ëtoit un devoir de nécessité , si c'étoit un motif de charité , si c'étoitle hasard et une surprise qui vous eût engagé dans ce pas glissant , ma providence ne vous manqueroit pas 5 et je ferois plutôt un miracle pour vous maintenir. Et en effet quand autrefois 5 pour tenter la vertu des vierges chrétiennes 5 on les exposoit dans les lieux de prostitution et de débauche j la grâce de Dieules y suivoit. Quand les prophètes , pour remplir leur ministère 5 paroissoient dans les cours des princes idolâtres 5 la grâce de Dieu les y accompagnoit. Quand les solitaires 5 obéissant à la voix et à l'inspiration divine 5 sortoient de leurs déserts , et entroient dans les villes les plus débordées pour exhorter les peuples à la pénitence , la grâce de Dieu y entroit avec eux. Elle combattoit dans eux et pour eux : elle remportoit d'éclatantes et de glorieuses victoires , parce que Dieu lui-même , tuteur et garant de leur salut , les conduisoit : ils étoient à répreuve de tout. Mais aujourd'hui , par des principes bien différens , vous vous livrez vous-mêmes à tout ce qu'il y a pour vous dans le monde de plus dangereux et de plus propre à vous pervertir. Mais aujourd'hui , pour contenter votre inclination , vous entretenez des sociétés libertines et des umiliés pleines de scandale, des conversations

dont la licence corromproit, si je pnis ainsi parler, les anges mêmes. Mais aujonrd'lmi , par un engagement 5 ou de passion , ou de foiblessc , vous souiTrez auprès de vous des gens contagieux 5 démons domestiques , toujours attentifs a vous séduire et à vous inspirer le poison qu'ils portent dans Pâme. Mais aujourd'hui , pour vous procurer un vain plaisir , vous courez a des spectacles , vous vous trouvez à des assemblées, capables de faire sur votre cœur les plus mortelles impressions. Mais aujourd'hui, pour satisfaire une damnablc curiosité , vous voulez lire sans distinction les livres les plus profanes , les plus lascifs , les plus impies. Mais aujourd'hui , femme mondaine , par une malheureuse vanité de votre sexe , vous vous piquez de paroître partout, d'être partout applaudie , de voir le monde et d'en être vue , de briller dans les compagnies, de vous produire avec tout l'avantage et tous les artifices d'un luxe affecté : et dans une telle disposition , vous vous flattez que Dieu sera votre soutien et votre appui ! Or je dis moi qu'il retirera son bras, quil vous laissera tomber ; et que quand, par des vues tout humaines, vous sauriez vous garantir de ce que le monde même condamne et traite de dernier crime , vous ne vous garantirez pas de bien d'autres chutes moins sensibles , mais toujours mortelles par rapport au salut. Je dis que ces grâces sur quoi vous fondez votre espérance, n'ont point été destinées de Dieu pour vous fortifier en de pareilles conjonc-

I()'2 DlMANCllK 1)K LA !'•■ SEMAINE.

turcs , et que vous ne les aurez jamais , landis que vous vivrez dans le désordre où je viens de vous supposer. Voilà ce que j'avance comme une des maximes les plus incontestables et les plus solidement aulorisées par les trois jurandes rèj^les des mœurs , IVxpérience , la raison et la loi : voilà le point auquel nous devons , vous et moi , nous en tenir dans toute la conduite et le plan de notre vie.

Ah ! mes frères , jeprcnd saint Bernard , s'il éloit vrai 5 comme vous voulez vous le persuader ^ que Dieu de sa part fut toujours également prêt à nous défendre et à combattre pour nous, soit lorsque malgré ses ordres nous nous jetons dans le danger , soit lorsque nous nous trouvons innocemment surpris , il faudroifc conclure que les saints auroicnt pris là-dessus des mesures bien fausses et des précautions bien inutiles. Ces hommes si célèbres pour leur sainteté , et que l'on nous propose pour modèles ^ ces hommes consommés dans la science du salut l'auroient bien mal e^itendue . si la grâce se donnoit indifféremment à celui qui aime la tentation , et à celui qui la craint ; à celui qui Pexcite et qui s'y plaît, et à celui qui la fuit. C'est bien en vain qu^ils s'éloignoient du commerce du monde, et qu'ils se tenoient enfermés dans de saintes retraites, si dans le commerce du monde le plus corrompu Ton est également sûr de Dieu et de sa protection toute-puissante.

Pourquoi saint Jérôme avoit-il tant d'horreur

des

SUR LES TENTATIONS. igj

des pompes du siècle ? pourquoi se IroubLait-il , comme il le témoigne lui-même , au seul souvenir de ce qxiil avoit vu dans Rome ? il n'avoit qu'à quitter sa solitude et à retourner dans les mêmes assemblées; il n'avoit qu'à rentrer sans crainte dans les mêmes cercles. Pourquoi ce j^rand maître de la vie spirituelle , ce docteur si sage et si éclairé , obligeoit-il cette sainte vierge Eiistochium à s'interdire pour jamais certaines libertés , dont on ne se fait point communément de scrupule : les rendez-vous dérobés , les visites fréquentes y les mots couverts et à double sens , les lettres enjouées et mystérieuses , les démonstrations de tendresse et les privautés d'une amitié naissante? Pourquoi , dis- je , lui faisoit-il des crimes de tout cela ? pourquoi lui en faisoit-il tant appréhender les suites , s'il savoit que Dieu nous a tous pourvus d'un préservatif infaillible et d'un remède toujours présent?

Enfin , quand les Pères de l'Eglise învectivoient avec tant de zèle contre les abus et les scandales du théâtre ; quand ils défendoient aux fidèles les spectacles , et qu'ils les sommoient en conséquence de leur baptême d'y renoncer, il faudroit regarder ces invectives comme des figures 5 et ces discours si pathétiques comme des exagérations. Mais pensez-en , mes chers auditeurs, tout ce qu'il vous plaira, il est difficile que tous les saints se soient trompés ; et quand il s'agit de la conscience , j'en croirai toujours les saints , plutôt que le monde et tous les partisans du monde : car

BouRD. Careniii 1. a'j

rgî DIMANCHE DE LA V^ SEMAINE.

les saints parloiciit , lessaints aj^issoient par l'esprit de Dieu ; et Tesprit de Dieu ne fut jamais , ni ne peut jamais être sujet à Terreur.

Mais allons jusqu'à la source ; et pour vous convaincre encore davantage de la vérité que je prêche • tàclions à la découvrir dans son principe. Pourquoi Dieu refuse-t-il sa grûce à un pécheur qui s'expose lui-même à la tentation ? c'est pour l'intérêt et pour l'honneur de sa grâce même; et la raison qu'en apporte Tertullien est bien natu^ relie et bien solide ; parce qu'autrement , dit-il , le secours de Dieu deviendroit le fondement et le prétexte de la témérité de Phomme. Voici la pensée de ce Père. Dieu, tout libéral qu'il est , doit ménager ses grâces de telle sorte , que le partage qu'il en fait, ne nous soit pas un sujet raisonnable de vivre dans une confiance présora[> tueuse ; cette proposition est évidente. Or si je savois que dans les tentations mêmes où je m'en^ gage contre la volonté de Dieu , Dieu infaillible- • ment me soutiendra , je n'userois plus de nulle circonspection; je n^aurois plus besoin du don de conseil , ni de la prudence chrétienne : pourquoi? parce que je serois aussi invincible et aussi fort en cherchant l'occasion qu'en l'évitant; ainsi la grâce, au lieu de me rendre vigilant et humble , me rendroit lâche et superbe.

Que fait donc Dieu ? me voyant prévenu d'une illusion si injurieuse à sa sainteté même , il me prive de sa grâce ; et par là il justifie sa provi- (|ertce du reproche qu'on lui pourroit faire , d'au-

torîser mon libertinage et ma témérité. Et c'est ce que saint Cyprien exprimoit admirablement par ces belles paroles que je vous prie de remarquer : Ita nobis spiritualis fortitudo collata est ut providos faciat ^ non ut prœcipites tueatur. Ne vous y trompez pas , mes frères , et ne pensez pas que cette force spirituelle de la grâce qui doit vaincre la tentation dans nous , ou nous aider à la vaincre , soit abandonnée à notre discrétion. Dieu la tient en réserve , mais pour qui ? pour les chrétiens sages et prévoyans ,. et non pas pour les aveugles et les négligens. A qui en fait-il part ? à ces âmes justes , qui se défient de leur foiblesse , et qui s'observent elles-mêmes. Mais pour ces âmes audacieuses et précipitées , qui marchent sans réflexion ^ bien loin d'avoir des grâces de choix à leur communiquer 5 il se fait comme un point de justice de les livrer aux désirs de leur cœur ; et ce châtiment , quoique terrible 5 est conforme à la nature de leur péché.

Car que fait un chrétien, lorsque par le mouvement et le caprice d'une passion qui le domine^ il ne va pas au-devant de la tentation? écoutezle. En s'engageant dans la tentation , il tente Dieu même ; et tenter Dieu c'est un des plus grands désordres dont la créature soit capable , et qui 5 dans la doctrine de Pères , blesse directement le premier devoir de la religion : Non ientabis Dominum Deum tuiim (i). Or y ce pé*

(i) Mallh. 4.

196 DmANClIE DE LA 1^^^ SEMAINE.

elle ne peut être mieux puni que par Tabandou de Dieu. Voici comment raisonne sur ce point range de Técole, saint Thomas. Dans le langage de rÉcriture , nous trouvons 5 dit ce saint docteur , qu on peut tenter Dieu en trois manières différentes : premièrement , quand nous lui demandons un miracle sans nécessité ; et c'est ce que firent ces pharisiens dont parle saint Luc : Alii autem tentantes eiiin signum de cœlo quœrebant (i). Ils prièrent le Sauveur du monde de leur faire voir un prodige dans l'air : mais pourquoi lui firent-ils cette demande? pour le tenter. Secondement , quand nous voulons borner la toute-puissance de Dieu ; et c'est ce que Judith reprocha aux habitans de Béthulie , lorsque assiégée par Holophcrne , et désespérant du secours d'en haut 5 ils étoient prêts à capituler et à se rendre : Qui estis vos quitentatis Dominum? constituistis terininos misei^ationis ejiis (2)? Qui étes-vous , leur dit-elle 5 et comment osez-vous tenter le Seigneur , en marquant un terme à sa miséricorde et à son pouvoir? Enfin , quand nous sommes de mauvaise foi avec Dieu ^ et que nous ne tenons pas à son égard une conduite sincère et droite : c'est ainsi qu'en usèrent les Juifs lorsqu'ils présentèrent à Jésus- Christ une pièce de monnoie , et qu'ils le pressèrent de répondre si Ton devoit payer le tribut a César : Quid me ientatis , hypocritœ (3) ? Hypocrites . leur repartit le Sauveur du monde , pourquoi me ten-

(i) Luc, II. — (2) Judith. 8. — (3) MaUh. 22.

SUR LES TEIXTATIONS. 197

tcz - VOUS ? Voilà 5 reprend saint Thomas , ce que c'est que tenter Dieu ; voilà les trois espèces de ce péché.

Or 5 un chrétien qui s'expose à la tentation , fondé sur la grâce de Dieu dont il présume ^ se rend tout à la fois coupable de ces trois sortes de péchés. Car d'abord il demande à Dieu un miracle sans nécessité. Pourquoi ? parce que ne faisant rien pour se conserver 5 il veut que Dieu seul le conserve ; et que n'employant pas la grâce qu'il a 5 il se promet de la part de Dieu la grâce qu'il n'a pas. La grâce qu'il a , c'est une grâce de fuite ; mais il ne veut pas fuir. La grâce qu'il n'a pas ^ c'est une grâce de combat , mais comptant néanmoins que Dieu combattra pour lui 5 il veut affronter le péril; c'esl-à-dirc , qu'il renverse , ou qu'il voudroit renverser toutes les lois de la Providence. L'ordre naturel est qu'ail se retire de l'occasion , puisqu'il le peut ; mais il ne le vent pas ; et cependant il veut que Dieu ly soutienne par un concours extraordinaire, en sorte qu'il n'y périsse pas.' N'est-ce pas vouloir im miracle , et le miracle le plus inutile? Quand Dieu voulut préserver Loth et toute sa famille de l'embrasement de Sodome , et quil lui commanda de sortir de cetle ville réprouvée, si Loth eût refusé cette condiûon , s'il eût voulu demeurer au milieu de Finceiidie , s'il eût demandé que Dieu le garantit miraculeusement des flammes , comment eût été reçue une telle prière ? comment eût-elle du Tétre ? Or voilà ce

HjS DLMANCilK DE LA 1^^ SEMAINE.

que nous faisons tous les jours. Nous voulons que dans des lieux où le feu de Timpurctc est allumé de toutes paris , Dieu , par une grâce spéciale , nous mette en état de n'en point ressentir les atteintes. Nous voulons aller partout, entendre tout, voir tout, être de tout, et que Dieu cependant nous couvre de son bouclier et nous rende invulnérables à tous les traits. Mais Dieu sait bien nous réduire à l'ordre , et confondre notre présomption. Car il nous dit justement comme il dit à Loth : Nec stes in omni circa regioiie (i). Éloignez - vous de Sodome et de tous ses environs ; renoncez à ce commerce qui vous corrompt , nec stes ^ rompez cette société qui vous perd, 7îec stes ; quittez ce jeu qui vous ruine et de biens et de conscience, nec stes ; sortez de là , et ne tardez pas. Je n'ai point de miracle à faire pour vous ; et dès à présent je consens à votre perte , si par une sage et prompte retraite vous ne prévenez le malheur qui vous menace , nec stes in omni circa regione.

Aussi , chrétiens , prenez garde que le Fils de Dieu , qui pouvoit accepter le défi que lui fait dans notre évangile l'Esprit tentateur ; qui pouvoit , sans risquer , le précipiter du haut du temple , et charger par là de confusion son ennemi , se contente de lui opposer cette parole : Non tentabis Dominum Deum tuum (2) ; Vous ne tenterez point le Seigneur votre Dieu. Pourquoi cela ? Ne vous en étonnez pas , répond

(r) Ceu. 19. — (2) MaUh, 4.

saint Augustin , c'est que cet ennemi de notre salut ne doit point être vaincu par un miracle de la toute - puissance de Dieu , mais par la vigilance et la fidélité de Thomme : Quia non omnipotentia Dei 5 sed hominis justiiia supe-randus erat. A entendre les Pères s expliquer sur ce point , on diroit qu'ils parlent en pélagiens : cependant toutes leurs propositions sont orthodoxes , parce qu^elles n'excluent pas la grâce 5 mais seulement le miracle de la grâce ; et voilà ce qui a rendu les saints si attentifs sur eux-mêmes, si timides et si réservés. Mais nous, mieux instruits des conseils de Dieu que Dieu même, nous portons plus avant notre confiance. Car l'esprit de mensonge nous dit : Mitte te deorsiim (i) ; Ne crains point , jette -toi hardiment dans cet abîme, vois cette personne, entretiens cette liaison ; Dieu a commis des anges pour ta sûreté , et ils te conduiront dans toutes tes voies : Scriphim est , quia angelis suis mandavit de te (2). C'est ainsi qu'il nous parle , et nous l'écoutons , et nous nous persuadons que les anges du Ciel viendront en effet à notre secours , je veux dire , que les grâces divines descendront sur nous ; et nous fermons ensuite les yeux à tout , pour marcher avec plus d'assurance dans les voies les plus dangereuses ; et au lieu de répondre comme Jésus - Christ : Non tentabis ^ vous ne mettrez point à l'épreuve la toute-puissance de votre Dieu , nous hasardons tout sans

(i) MaUh. 4. — (2) Ihid.

tiOO DIMAISfCriE DE LA l^^ SEMAINE.

hésiter ; nous voulons que Dieu lasse pour nous ce qu'il n'a pas fait pour son Fils ; nous lui demandons un miracle , qu'il s'est , pour m'exprimer de la sorle , refusé à lui-même.

De plus y et au même temps que le pécheur présomptueux tente Dieu par rapport à sa toutepuissance 5 il ose encore le tenter par rapport à sa miséricorde ; non pas en la bornant comme les prêtres de Béthulie , mais au contraire en l'étendant au delà des bornes où il a plu à Dieu de la renfermer. Car cette miséricorde , dit saint Augustin 5 n'est que pour ceux qui se trouvent dans la tentation , sans l'avoir voulu ; et nous voulons qu'elle soit encore pour ceux qui donnent entrée h la tentation , qui se familiarisent avec la tentation ^ qui nourrissent dans eux et qui fomentent la tentation : comme si nous étions maîtres des grâces de Dieu, et qu'il fût en notre pouvoir d'en. disposer. Or qui sommes-nous pour cela ? Oui estis vos , qui tentatis Dominum (i) ? Enfin 5 nous tentons Dieu par hypocj^isie ^ lorsque nous implorons sa grâce dans une tentation dont nous craignons d'être délivrés, et d'où nous refusons de sortir. Dieu peut bien nous répondre ce que Jésus -Christ répondit aux Juifs : Quid me tentatis , lujpoci^liœ (2) ? car nous lui demandons une chose , mais de bouche , tandis qu'au fond et dans le cœur nous en voulons une autre. Nous le prions d'éloigner de nous la tentation , et nous - mêmes , contre sa défense

(i) Judith , 8. — (2) MaUh. 22.

expresse , nous nous en approchons. Nous lui disons : Seigneur , ayez égard à notre foiblesse , et sauvez-nous de la violence et des surprises du tentateur; et cependant, par une contradiction monstrueuse 5 nous devenons nos propres tentateurs , nous en exerçons dans nous - mêmes , comme dit excellemment saint Grégoire pape , et contre nous-mêmes , le principal et le funeste ministère. N'est-ce pas user de dissimulation avec Dieu ? n'est-ce pas lui insulter ?

Voilà 5 mes chers auditeurs, permettez - moi de vous appliquer particulièrement cette morale 5 voilà ce qui vous rendra éternellement inexcusables devant Dieu. Quand on vous reproche vos désordres , vous vous en prenez à votre condition 5 et vous prétendez que la cour où vous vivez, est un séjour de tentations , mais de tentations inévitables , mais de tentations insurmontables : c'est ainsi que vous en parlez , que vous rejetez sur des causes étrangères ce qui vient de vous-mêmes et de votre fonds- Mais il faut une fois justifier Dieu sur un point où sa providence est tant intéressée : il faut , en détruisant ce vain prétexte , vous obliger à tenir un autre langage et à reconnoître humblement votre désordre. Oui 5 chrétiens, je l'avoue, la cour est Tm séjour de tentations , et de tentations dont on ne peut presque se préserver , et de tentations où les plus forts succombent ; mais pour qui l'est-elle ? pour ceux qui n'y sont pas appelés de Djeu , pour ceux qui sy poussent par ambition ,

!Z()2 DDIANCIÎK DE LA 1^^ SK:\TAINK.

pour ceux qui 3^ entrent par la voie de Tintrigue . pour ceux qui n'y cherchent que rétablissement d'une fortune mondaine, pour ceux qui y demeurent contre leur devoir , contre leur profession , contre leur conscience ; pour ceux dont on demande ce qu'ils y font et pourquoi ils y sont; dont on dit, ils sont ici , et ils devroient être la ; en un mot , pour ceux que TEsprit de Dieu n'y a pas conduits. Ètes-vous de ce caractère et de ce nombre ? alors , j'en conviens , il est presque infaillible que vous vous y perdrez. C'est un torrent impétueux qui vous emportera. Car comment y résisterez - vous , puisque Dieu n'y sera pas avec vous? Mais êtes- vous à la cour dans Tordre de la providence; c'est-à-dire , y êtes-vous entré avec vocation? y tenez- vous le rang que votre naissance vous y donne ? y faites -vous votre charge ? y venez - vous par le choix du prince ? une raison nécessaire et indispensable vous y retient-elle ? non , chrétiens, les tentations de la cour ne sont plus des tentations invincibles pour vous. Car il est de la foi , non-seulement que Dieu vous a préparé des grâces pour les vaincre , mais que les grâces qu'il vous a préparées , sont propres à vous sanctifier au milieu même de la cour.

Si donc vous vous perdez à la cour , ce n'est point aux tentations de la cour que vous vous en devez prendre ; c'est à vous-mêmes , et à votre lâcheté, à votre infidélité, puisque le Saint-Esprit

SUR LES TENTATIOÏSS. 2o3

VOUS le dit en termes formels : Pei^ditio tua ^ Israël (i). Et en effet n'est-ce pas à la cour que , malgré les tentations, Ton a pratiqué de tout temps îes plus grandes vertus? n'est-ce pas là qu'on a remporté les plus grandes victoires ? n'estce pas là que se sont formés tant de saints? n'est-ce pas là que tant d'autres peuvent se former tous les jours? Dans des ministères aussi pénibles qu'éclatans , être continuellement assiégé d'hommes intéressés, d'hommes dissimulés , d'hommes passionnés; passer les jours et les nuits à décider des intérêts d'autrui , à écouter des plaintes, à donner des ordres , à tenir des conseils , à négocier , à délibérer , tout cela et mille autres soins pris en vue de Dieu, selon le gré de Dieu , n'est-ce pas assez pour vous élever à la plus sublime sainteté ? Mais quel est souvent le principe du mal ? le voici : c'est qu'à la cour , où le devoir vous arrête , vous allez bien au delà du devoir. Car comptez-vous parmi vos devoirs tant de mouvemens que vous vous donnez, tant d'intrigues où vous vous mêlez , tant de desseins que vous vous tracez, tant de chagrins dont vous vous consumez , tant de différens et de querelles que vous vous attirez , tant d'agitations d'esprit dont vous vous fatiguez , tant de curiosités dont vous vous repaissez , tant d'affaires où vous vous ingérez , tant de divertissemens que vous recherchez? Di^ sons quelque chose de plus particulier , et insistons sur ce point. Comptez - vous parmi vos

(i) Osée. i3.

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