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DEUXIÈME PARTIE

Pour bien comprendre ma seconde proposition , il faut encore , s'il vous plaît , présupposer ce grand principe 5 sur quoi roule , pour ainsi dire , tout le mystère de la prédestination des hommes , et que j'ai déjà développé en partie dès l'entrée de ce discours ; mais qui vous paroîtra bien plus noblement conçu , et plus fortement exprimé par ces paroles de saint Gyprien , qui sont remarquables ; ordine suo , non nostro c^rhitrio , virtus Spiritûs sancti ministratur.

2(»8 dimanchp: de la r»* semaine.

La vcria du Saint-Esprit , c'ost-h-dirc la t^rtice ^ jie nous est pas donnée selon notre choix , beaucoup moins selon notre goût et nos inclinations; mais dans un certain ordre établi de Dieu, suivant lequel elle doit être ménagée , et hors duquel elle demeure inutile et sans effet. Principe admirable , d'où je tire trois conséquences , qui sont dune étendue presque infinie dans la morale chrétienne , et qui , appliquées à la conduite de la vie . font le juste tempérament de tous les devoirs que nous avons à remplir , pour correspondre aux desseins de Dieu dans l'importante affaire du salut. Suivez-bien ceci , je vous prie. Première conséquence : dans les tentations et dans les dangers où la misère humaine nous expose , je dis par nécessité et malgré nous-mêmes 5 Dieu dont la fidélité ne manque jamais , est toujours prêt à nous aider de ses grâces; mais il veut que nous en usions , et conformément à rétat où il nous a appelés , et par rapport à la fin pour laquelle ces mêmes grâces nous sont données. Car c^^st proprement ce que saint Cyprien a voulu nous marquer : Ordine siio , 7ion nostro arbit?^io. Or vous savez , mes chers auditeurs , qu'en qualité de chrétiens , nous faisons tous profession d'une sainte milice , et qu'il n'y a personne de nous qui n'en porte le caractère. D'où il s'ensuit que toute notre vie , selon le témoignage de TEcriture , ne doit plus être qu'une guerre continuelle de l'esprit contre la chair , de la raison contre les passions * de la foi contre

les sens y de l'homme intérieur contre l'homme extérieur, enfin de nous-mêmes contre nousmêmes. Et si nous prétendons à la véritable gloire du christianisme , qui consiste dans les solides vertus 5 saint Paul, ce maître suscité de Dieu pour nous les enseigner et pour nous en donner .une juste idée , semble n'en point reconnoître d'autres que de militaires. Car se servant d'une métaphore qui nous doit être vénérable, puisque le Saint-Esprit même en est l'auteur , il nous fait un bouclier de la foi , une cuirasse de la justice , un casque de l'espérance , nous recommandant en mille endroits de ses Épîtres de nous revêtir de ces armes spirituelles : IndiiUe vos armatiiram Dei (i) , et nous faisant entendre que nous en devons user , et que sans cela tout le bien: qni est en nous , ou que nous présumons y être , n'est que mensonge et illusion. Voilà notre état. Que fait Dieu de sa part ? il nous prépare des grâces proportionnées à cet état. Nous avons à soutenir une guerre difficile et dangereuse : il ne nous donne pas des grâces de paix , comme il en donnoit au premier homme , car elles ne nous seroient plus propres ; mais des grâces de com-r bat , de défense , d'attaque , de résistance , par^ ce qu'il n'y a que celles-là qui nous conviennent. Les tentations sont des assauts que nous livre notre ennemi, et ces grâces sont des moyens pour les repousser. Par conséquent faire fond sur la grâce , sans être déterminé à résister et à

{\) Ephe». 6.

HU) Di;ity\:^CHi5 DE LA l»"^ SRMALVL'.

coiuballrc , c'est oublier re que nous sommes, c'est nous (iyurer une i;rûce imaj^'inaire et cliimcrique , c'est aller contre toutes les vues de Dieu, Tel est néanmoins le désordre le plus ordinaire , et fasse le Ciel que ce ne soit pas le notre. Nous voulons des grâces qui nous f^arantissent dtî tous les dangers ; mais nous voulons que ce soient des grâces qui ne nous coûtent rien, qui ne nous incommodent en rien , qui nous laissent dans la possession d'une vie douce et paisible : et Dieu veut que ce soient des grâces qui nous fassent agir, qui nous tiennent dans la sujétion d'un exercice laborieux et sans relâche : Ordlne suo^ non nostro arbitr^io^ viiias Spiritûs sancti miriistratur. Le repos de la vie , voilà ce qu'on cherche , et ce que tant de personnes vertueuses , séduites par leur amour -propre , se proposent jusque dans leur piété même. Et moi , leur dit Jésus - Christ , je ne connois point cette vie sans action , puisque rien n est plus contraire à mon esprit , et que le royaume du Ciel ne peut être emporté que par violence. Car c'est pour cela que je suis entré , comme votre chef, dans le champ de bataille ; et qu'au lieu de vous apporter la paix , je vous ai apporté l'épée : Non veni paceîn mittere , sed cjladium (i). Témoignage sensible et convaincant qu'il ne veut à sa suite que des âmes généreuses , que des hommes infatigables et toujours en état de remporter de nouvelles victoires-. Le repos est pour le Ciel ,

(i) MaUh. la.

SUR LES TENTATIONS. lu

et le combat pour la terre : iion veni pacem mîtte?'e 5 sed gladima.

Seconde conséquence : la première maxime en matière de guerre , est d'affoiblir son ennemi et de le fatiguer. Car de vouloir Tépargner et le traiter avec douceur 5 d'avoir pour lui de Tindulgence , ce seroit se perdre et se détruire soimême. Or quel est notre ennemi , chrétiens ; je dis Tennemi le plus puissant que la grâce ait à combattre en nous ? Reconnoissons -le devant Dieu 5 et ne nous aveuglons pas : c'est notre chair , cette chair de péclié qui ne conçoit que des désirs criminels , cette chair esciave de la concupiscence , cette chair toujours rebelle à la loi de Dieu. Voilà , dit un apôtre ^ rennemi le plus à craindre , et par qui nous sommes plus communément tentés : Uimsquisqite vero tentatiir à conciipiscentiâ sud (i). Ennemi d'autant plus dangereux qu'il nous est plus intime , ou phitôt qu'il fait une partie de nous-mêmes ; ennemi d'autant plus redoutable , que naturellement nous l'aimons ; ennemi d'autant plus invincible , qu'il ne nous attaque qu'en nous flattant : c'est cet ennemi , reprend saint Chrysostôme , qu'il faut soumettre , qu'il faut dompter ; par où ? par la mortification chrétienne ^ si nous voulons que la grâce triomphe de la tentation.

Car je dis qu'un chrétien qui n'a aucun usa^c de cette mortification évangélique , qui nourrit sa chair dans la mollesse • qui l'entretient dans

(i) Jacob. I.

2 12 DIMANCHE DE LA l'c SEMAINE.

le plaisir , qui lui donne toutes les commodités de la vie ; qui toujours d'intelligence avec elle , la ménage en tout , la choie en tout , et cependant se confie dans la grâce de Dieu , et se persuade qu'elle suffira pour le sauver , ne la coniioît pas cette grâce , et n'a pas les premiers principes de la religion qu'il professe : pourquoi ? voici la preuve qu'en donne saint Bernard ; parce que la première action de la grâce qui le doit soutenir 5 et assurer son salut , est d'éteindre la concupiscence en mortifiant la chaire Vous au contraire 5 mon cher auditeur , vous , chrétien sensuel et délicat , au lieu de l'affoiblir , vous la fortifiez ; au lieu de lui retrancher ce qui lui donne l'avantage sur vous , vous la secondez ; c'est-à-dire qu'au lieu d'aider la grâce contre la tentation , vous aidç^. la tentation contre la grâce même , et que vous détruisez celle-ci par l'autre. Jamais donc vous ne devez attendre que la grâce ait son effet , à moins que vous ne demandiez deux choses contradictoires : savoir , que la grâce et la concupiscence vous dominent tout à la fois ; ou que Dieu , par un miracle singulier 5 crée pour vous des grâces nouvelles ,. qui 9 sans assujettir la chair , fassent triompher l'esprit. Mais ne vous y trompez pas , et souvenez-vous toujours que ce n'est point au gré de l'homme que Dieu dispense ses grâces , mais selon la sage et invariable disposition de sa providence : Ordine siio , 7ion nostro arbiirio • vir^. tus Spiritûs sancti rninistratur.

SUR LES TEINTATIONS. 2l3

Et en effets comment est-ce que tous les saints ont combattu la tentation ^ et de quel stratagème se sont-ils servis , quel moyen ont-ils employé contre elle ? la mortification de la chair. N^estce pas ainsi que David 5 au milieu des pompes et des plaisirs de la cour , se couvroit d'un rude cilice 5 lorsqu'il se sentoit troublé par ses propres pensées , et que les désirs de son cœur le portoient au mal et le tentoient ? Ego autem cùm miki molesti essent^ iiichiebar cilicio (i). N'estce pas pour cela que saint Paul traitoit rigoureusement son corps , et qu'il le réduisoit en servitude ? Casiigo corpus meum et in servitutem redigo (2). Quoi donc ! la grâce est-elle d'une autre trempe dans nos mains que dans celles de cet apôtre ? avons-nous ^ ou un esprit plus fervent 5 ou une chair plus soumise que David ? l'ennemi nous livre-t-il d'autres combats , ou sommes-nous plus forls que tant de religieux et tant de solitaires , les élus et les amis de Dieu ? Pas un d'eux qui ait compté sur la grâce séparée de la mortification des sens : et sans la mortification des sens , que dis-je? dans une vie douce, aisée, commode , dans une vie même voluptueuse et molle , nous osons tout espérer de la grâce ! Un saint Jérôme 5 comblé de mérites , ne crut pas, avec la grâce même, pouvoir résister, s'il ne se faisoit de son corps une victime de pénitence ; et nous prétendons tenir contre tous les charmes du monde et les plus violens efforts de l'enfer, ea

(i) Ps. 34. — (2) I Cor. 9. .

2l4 DIMANCHE DE LA V' SEMAINE.

faisant de nos corps des idoles de ramoiir-propre ! Les Ililarloii et les Antoine . ces hommes tout célestes et connue les anges de la terre , se sont ' condamnés aux veilles ^ aux abstinences, à toutes les riijueurs d'une vie pénible et austère : pourquoi ? parce qu'ils ne savoient point d'autre secret pour amortir le feu de la cupidité , et pour repousser ses traits ; et nous nous flattons de la faire mourir , en lui fournissant tout ce qui peut plus contribuer à la faire vivre î Un saint Jean- Baptiste , sanctifié presque dès sa conception, et qui pouvoit dire^que la yrâce étoit née avec lui, n'a fait fond sur cette i^râce qu'autant qu'il Ta exercée , ou pour parler plus correctement, qu'autant qu'il s'est exercé lui-même par elle et avec elle dans la pratique de la plus parfaite abnégation ; et nous , conçus dans le péché , nous , après avoir vécu dans le pédié , nous nous promettons de la grâce des victoires sans combats, ou des combats sans violence ; une sainteté sans pénitence , ou une pénitence sans austérité ! Mais si cela étoit, conclut saint Jérôme, la vie de ce glorieux précurseur et de ceux qui l'ont suivi , bien loin d'être un sujet d'admiration et d'éloge , ne devroit-elle pas être regardée comme une illusion et une folie ? Si ita es set , annon ridenda potiùs , qiiàm prœdicanda esset vita Joamiis? C'est ainsi qu'ont raisonné les Pères que Dieu nous a donnés pour maîtres , et qui doivent être nos guides dans la voie du salut. Ne vous éton-. nez donc pas si des mondains , marchant, comme

sua LES TENTATIOISS. 2lb

dit TApôtrc 5 selon la chair ^ et ennemis de la croix et de la mortification de Jésus-Christ , se trouvent si foibles dans la tentation. Ne me demandez pas d'où vient qu'ils y résistent si raremeut , qu'ils y succombent si aisément , qu'ils se relèvent si difficilement ; ce sont les suites naturelles de leur délicatesse et de leur sensualité : et si des âmes idolâtres de leur corps ne se laissoient pas entraîner par la concupiscence , ce seroit dans Tordre de la grâce un des plus grands miracles. Non , non , disoit Tertullien ^ parlant aux premiers fidèles dans les persécutions de l'Eglise ^ je ne me persuaderai jamais qu'une chair nourrie dans le plaisir 5 puisse entrer en lice avec les tourmens et avec la mort. Quelque ardeur qu'un chrétien fasse paroître pour la cause de son Dieu et pour la défense de sa foi 5 je me défierai toujours 5 ou plutôt je désespérerai toujours que de la délicatesse des repas ^ des habits 5 de l'équipage et du train ^ il accepte de passer à la rigueur des prisons , des roues et des chevalets. Il faut qu'un athlète , pour combattre , se soit auparavant formé par une abstinence régulière de toutes les voluptés des sens 5 et par une épreuve constante des plus rudes fatigues de la vie : car c'est par là qu'il acquiert des forces. De même , il faut qu'un homme pour entrer dans le champ de bataille où sa religion l'appelle , ait fait l'essai de soi-même par une dure mortification, qui l'ait disposé à supporter tout , et à n'être étonné de rien. Or ce que Tertullien disoit des persécu-

2l6 DIMANCHE DE LA l'c SEMAINE.

tioiis 5 qui furent comme les tentations publiques et extérieures du christianisme , je le dis avec autant de sujet des tentations intérieures et particulières de chaque fidèle. C'est la grâce qui les doit vaincre : mais en vain présumons-nous que la grâce , toute puissante qu'elle est , les surmontera 5 si nous ne domptons nous-mêmes la chair qui en est le principe ; et quiconque en juge autrement, est dans Terreur et s'égare.

Mais en quoi consiste cette mortification de la chair ; et dans la pratique du monde , à quoi se réduit cet exercice ? troisième et dernière conséquence. Ah ! mes chers auditeurs , dispensezmoi de vous dire ce que c'est dans la pratique du monde , que cette vertu , puisqu a peine y estelle connue , puisqu'elle y est méprisée , puisqu'elle y est même en horreur. Mais quelque idée que le monde en puisse avoir , l'oracle de l'Apôtre ne laisse pas de subsister que pour être à Jésus-Christ , et pour lui garder une fidélité inviolable , il faut crucifier sa chair , et mourir à ses passions et à ses désirs déréglés : Qui Christi siint 5 carnem suam crucijixerunt cum vitiis et concupiscentiis (r). Mais de quelque manière que le monde en puisse penser , il sera toujours vrai qu'il n'y a point de condition parmi les hommes où ce crucifiement de la chair ne soit d'une absolue nécessité , parce qu'il n'y en a pas une qui ne soit exposée à la tentation. Mais quelque peine que puisse avoir le monde à en convenir , la seule

(i) Gai. 5.

expérience

expérience de ses désordres lui fera reconnoîtrè malgré lui-même ^ que la condition des grands, des riches , des puissans du siècle est celle , entre toutes les autres 5 où cette mortification des sens devroit être plus ordinaire 5 parce que c'est celle où les tentations sont plus communes et plus violentes. Mais de quelque opinion que le monde puisse être prévenu , du moins avoucra-til que plus un pécheur est sujet à la tenlalion, pluscctlc loi de mortifier son corps est-elle d une obligation étroite et rigoureuse pour lui. Si nous étions aussi chrétiens qu'il faudroit Têtre , ces règles de PEvangile 5 quoique générales 5 seroient plus que suffisantes pour nous faire comprendre nos devoirs. Mais parce que Tamour-propre nous domine 5 et que dans l'excès d'indulgence que nous avons pour nous -mêmes 5 a peine prenons -nous jamais le parti de nous imposer la plus légère pénitence , qu'a fait l'Eglise ? Elle a déterminé ce commandement général à un commandement particulier 5 qui est le jeûne du carême : se fondant en cela sur notre infirmité d'une part , et de l'autre sur notre besoin ; se réglant sur l'exemple des anciens patriarches , et beaucoup plus sur celui de Jésus-Christ; s'autorisant du pouvoir que Dieu lui a donné de faire des lois pour la conduite de ses enfans. et se promettant de notre fidélité , que si nous avons un désir sincère de mortifier notre chair , autant qu'il est nécessaire pour vaincre la tentation , non-seulement nous ne trouverons rien de trop rigoureux dans ce pré-

J^QVRU. Carême h

2l8 DJ3IANCIIE DE LA V'^ SEMAINR.

reple , mais nous lerQDS bien plus qu'il ne nous prescrit, parce quVn mille rencontres nous éprou^ verons qu'il ne suflit pas encore pour reprimer notre cupidité et pour éteindre le feu de nos passions.

Voilà 5 chrétiens , le dessein que s'est proposé TEglise dans Tinslitution de ce saint jeûne. Mais dans la suite des temps, qu'est-il arrivé ? nous ne le déplorerons jamais assez , puisque c'est un désordre qui cause tant de scandales. Le démon et la cliair , se sentant atifoiblis par une si salutaire observance , ont emploj'é toutes leurs forces pour Tabolir. Les hérétiques se sont déclarés contre ce commandement. Les uns ont contesté le droit et les autres le fait. Ceux-là ont prétendu que TEglise en nous imposant un tel précepte , passoit les bornes d'un pouvoir légitime . comme si ce n'étoit pas à elle à qui le Sauveur du monde a dit 5 en la faisant rhériticre et la dépositaire de son autorité : Tout ce que vous lierez sur la terre, sera Hq dans le Ciel. Ceux-ci ont reconnu le pouvoir de l'Eglise , mais n'ont point voulu convenir qu'elle ait jamais porté cette loi , et qu'elle nous y ait assujettis : comme si la tradition n'étoil pas évidente sur ce point , et que saint Augustin , il y a déjà plus de douze siècles, n'en eût pas parlé , lorsqu'il disoit que de jeûner dans les autres temps de l'année , c'étoit un conseil , mais que de jeûner pendant le carême , c'étoit un précepte : In aliis temporibiis jejitnare, consiiium est : in quachagesima jejunare prccceptum.

SUR LES TEISTATIONS. 219

Combien même de catholiques libertins et sans conscience , se sont élevés contre une pratique si utile et si solidement établie, non pas en formant des dijfïicultés ou sur le droit ou sur le fait , mais en méprisant Pim et l'autre , mais en violant le précepte par profession et avec la plus scandaleuse impunité , mais ne cherchant pas même des prétexte^ pour colorer en quelque sorte leur désobéissance et pour sauver certains dehors. Que dis-je ? et devrois-je les compter parmi les catholiques, et leur donner un nom qu'ils déshonorent et dont ils se rendent indignes , puisque Jésus -Christ veut que nous les regardions comme des païens et des idolâtres ? Qui Ecclcsiam non aiidierit , sit tibi sîcid etlinicus et pu-b lie anus (i).

Enfin 5 jusque dans ce petit nombre de fidèles qui respectent l'Eglise et qui semblent soumis à ses ordres , combien en altèrent le commandement , et par où ? par de fausses interprétations qu'ils lui donnent en faveur de la nature corrompue ; par de prétendues raisons de nécessité qu'ils imaginent , et que la seule délicatesse leur suggère; par de vaines dispenses qu'ils obtiennent ou qu'ils s'accordent à eux-mêmes. Je dis vaines dispenses ; et pour vous en convaincre , remarquez ceci 5 il n'y a qu'a considérer trois grands désordres qui s'y glissent, et dont je veux que vous conveniez avec moi. Car en premier lieu , c'est communément à certains états que ces sortes de

(i) Mallb. 18.

220 DniANCîIE DE LA r« SEMAINE.

dispenses semblent être altaclices , et non point aux personnes mêmes : marque infaillible que la nécessité n'en est pas la rèi^le. Et en effet , n'estil pas snrprenant , chrétiens, que dès qu'un homme aujourd'hui se trouve dans la fortune et dans un rang honorable 5 il n y ait plus de jeûne pour lui; que dès lors il soit si f-écond en excuses pour s'en exempter ; que dès lors les forces lui manquent , et que son tempéramment, que sa santé, ne lui permettent plus ce qu'il pouvoit et ce qu'il feroit dans un état médiocre , dans une maison relii^ieuse , dans une vie plus réi^lée et plus chrétienne ? En second lieu , ceux qui se croient phis dispensés du jeûne , ce sont ceux mêmes à qui le jeûne doit être phis facile; ce sont ces riches du siècle chez qui tout abonde , et qui jouissent de toutes les commodités de la vie. Je dis phis, et en troisième lieu, ceux qui font plus valoir une foiblesse imaginaire , pour se dégager de l'obligation du jeûne , ce sont ceux qui devroient se faire plus de violence pour l'observer , parce que ce sont ceux à qui le jeûne est plus nécessaire. Car qui sont-ils? Ce sont des pécheurs nonseulement responsables à la justice divine de mille dettes contractées dans le passé, et dont il faut s'acquitter; mais encore liés par de longues habitudes qui les rendent plus sujets à de fréquentes rechutes dans l'avenir , dont il faut se préserver. Ce sont des mondains j engagés par leur condition en mille affaires , ayant sans cesse devant les yeux mille objets , qui sont pour eux autant

de tcnlations. Ce sont des courtisans , que le bruit de la cour et ses divers mouveniens, que ses routïimes et ses maximes , que ses intrigues et ses soins 5 que sa mollesse , ses plaisirs , ses pompes , exposent aux occasions les plus dangereuses. Ce sont de jeunes personnes , ce sont des femmes obsédées de tant d'adorateurs j qui les flattent , qui les idoTâtrent, qui kur prodiguent Tencens, qui leur tiennent des discours , qui leur rendent des assiduités 5 c'est-à-dire qui leur livrent des attaques et qui leur tendent des pièges , à quoi elles ne se laissent prendre que trop aisément. Ce sont ceux-là pour qui le jeûne est d'une obligation particulière ; et néanmoins ce sont particulièrement ceux-là qui se croient plus privilégiés contre le jeûne. Ils le renvoient aux monastères et aux cloîtres : mais^ répond saint Bernard^, si dans le cloîfre et le monastère le jeûne est mieux pratiqué . ce n'est pas là toutefois qu'il est d^une nécessité plus pressante , pourquoi ? parce que d ailleurs par la retraite , par tous les exercices de la profession religieuse , on y est plus à couvert du danger.

kh ! mes chers auditeurs^ souvenez-vous que vous ne surmonterez jamais la tentation , tandis que v.ous obéirez à la chair, et que vous en suivrez les appétits sensuels.. Souvenez- vous que Dieu dans sa loi ne distingue ni qualités, ni rangs; ou que s'il les distingue , ce n'est point , par rapport à vous et à votre état , pour élargir le précepte ; mais au contraire pour le rendre encore

plus étroit et plus rigoureux. Souvenez- vous que vous êtes cljrétiens comme 1rs autres, et que plus vous êtes élevés au-dessus des autres , plus vous avez d'eunemis à combattre et d'écueils à éviter. Par conséquent que plus vous êtes dans Topulence et dans la ijrandcur, plus vous devez craindre pour votre ame et faire d'efforts pour la conserver. Emploj^ez-y , oulre le jeûne et la pénitence 5 la parole de Dieu et les bonnes œuvres : h parole de Dieu, puisque c'est en ce saint temps que les ministres de Jésus-Christ la dispensent avec plus de zèle , cette divine parole , qui doit vous éclairer et vous fortilier. Les bonnes œuvres 5 puisque c'est en ce saint temps que TEglise redouble toute sa ferveur^ ou plutôt qu'elle travaille à réveiller toute la ferveur des fidèles. Munis de ces armes de la foi , vous marcherez en assurance. Mali»ré les artifices et la subtilité de la tentation , malgré les fréquens retours et Pimportunité de la tentation , malgré les plus vîoîens assauts et toute la force de la tentation , vous vous maintiendrez dans les voies de Dieu , et vous arriverez à la gloire que je vous souhaite 5 etc.

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SERMON

POUR

Cum venerît Filîns hominîs in majcstale sua , et omnes angeli cuni eo , tune sedebit super sedem majestatis suae , et congregabunlur ante euni omnes geiites.

Quand le Fils de V homme viendra dans V éclat de sa majesté , et tous les anges avec lui , alors il s'assiéra sur son trône , et toutes les nations se lUissemLleront devant lui. Saint IMatth. , chap. 25.

IN OUS reconnoissons 5 mes frères, deux avéuemens de Jésus-Christ, que TEglise nous propose comme deux grands objets de notre foi , et sur lesquels on peut dire que roule toute la religion chrétienne. Car il est venu , ce Dieu homme y dans le mystère adorable de son incarnation ; et îl doit encore venir au jour terrible de son jugement universel. Dans le premier avènement, il a j)ris la qualité de Sauveur ; mais dans le second ,

22f LUNDI DE LA 1^^ SEMAINE.

il preiulra la qualité de jui^e. Dans Tnii, il s'est rcvclii d'une chair passible et sujette à la mort ; mais dans Tautre , il paroîlra sur le tronc , et revêtu de tout l'éclat d'un corps glorieux. Quand il commença à se faire voir au monde , ce fut sous un visaye aimable , et plein de douceur : Ecce rex tuiis venit tibi mansuetus (i); mais quand il se montrera pour la seconde fois au monde , ce sera sous le visage le plus effrayant , et la foudre à la main : Ecce dies Dammi terribills (2). Enfin , dit saint Cbrj^sostôrae , dans son incarnation il semble que son humanité eût comme anéanti toute la gloire de sa divinité ; et dans son jugement dernier , il semble que sa divinité doive comme absorber toutes les foiblesses de son humanilé. Cimi venerit in majestate sua , tune sedebit suyer sedem m aj est ait s su ce.

C'est 5 chrétiens , de cet avènement de terreur, de ce jugement de Dieu que je viens aujourd'hui vous entretenir. Mais pour vous apprendre à le craindre 5 je ne vous parlerai ni de la chute des étoiles j ni des éclipses du soleil et de la lune 5 ni de cet incendie général qui embrasera toute la terre , ni de cette confusion de tous les étéraens qui fera retomber le monde dans un nouveau chaos. Au lieu de ces phénomènes prodigieux et de ces signes éclatans , qui surprendront toute la nature 5 mais qui ne doivent arriver qu'à la fin des siècles 5 je veux vous en donner de plus simples , de plus présens , de plus naturels , et par là même

(1) Mallh. 21. — (2) Joël. 2.

<3e plus propres à faire impression sur vos cœurs. Je veux vous faire connoître la rigueur du jugement de Dieu, par la rigueur de certains jugemens que vous craignez tant sur la terre , et que vous avez dès maintenant à subir dans la vie. Je veux vous convaincre par vous- mêmes , et n'employer ici point d'autres preuves que vos sentimens le& plus ordinaires. Ce dessein est particulier; mais il aura de quoi vous édifier et vous toucher. Vierge sainte , il ne sera plus temps à ce dernier jour, à ce jour des vengeances divines 5 d'implorer votre secours ; mais vous êtes présentement encore le refuge et l'asile des pécheurs. C'est pour cela que nous nous adressons à vous 5 et que nous vous disons : Ave , 3Iaria.

Quelque disproportion qu'il y ait entre Dieu et la créature , c'est par les créatures , dit le grand Apôtre , et par les choses visibles que nous apprenons à connoître ce qu'il y a d'invisible en Dieu : Invisibilia enim ipsius per ea quœ fada sunt inteUecta conspisciuntiir (i). Et moi je dis j chrétiens , appliquant à mon sujet cet excellent principe de saint Paul , quelque disproportion qu'il y ait entre le jugement de Dieu et le jugement des hommes , c'est par les jugemens des hommes que nous devons mesurer, sonder , pénétrer , et non -seulement apprendre à connoître, mais à craindre le jugement de Dieu. Vous me demandez 5 comme les apôtres à Jésus-Christ , des pré-

(i) Rom. I,

2ib LUNDI DE LA F^ SEMAi:\E.

sages cl des signes de ce jugement redoutable , dont le Fils de Dieu nous a parlé dans notre Evangile : Et quod s'ujninn advcniiis tui (i)?En voici deux , mes cliers auditeurs , que je vous propose d'abord , et où je renferme tout ce que j'ai à vous dire dans ce discours. La censure du monde, dont nous ne pouvons nous parer , et la censure de nos propres consciences , que nous ne pouvons éviter : les jugemens que Ton (ait de nous , et celui que nous en faisons nous-mêmes. Les jugemens que l'on fait de nous, et que j'appelle la censure du monde ; le jugement que nous faisons de nousmêmes, et que j'appelle la censure de notre propre conscience. Je m'explique. Il est certain que Dieu nous jugera ; c'est ce que nous attendons , et ce qui doit être la fin du second avènement de Jésus-Christ : mais sans attendre que Jésus-Christ vienne pour nous juger, dès maintenant le monde nous juge , et dés maintenant nous nous jugeons nous-mêmes. Le monde nous juge; et combien craignons-nous ce jugement du monde ? premier préjugé de la rigueur du jugement de Dieu , et le sujet de la première partie. Nous nous jugeons nous- mêmes 5 et rien ne nous trouble davantage que ce jugement de notre conscience : second préjugé de la rigueur du jugement de Dieu, et le sujet de la seconde partie. Tirons donc, chrétiens, de ce double jugement , de celui que le monde fait de nous , et de celui que nous faisons nousmêmes de nous-mêmes, une double conjecture

(i) Mallh. 24.

(le rcxtréme sévérité du jugement de Dieu; ou plutôt aj^prenons à craindre le jugement de Dieu, et par la crainte que nous avons des jugemens du monde , et par les peines que nous cause le jugement de nos propres consciences. Tout ceci donnera lieu à des réflexions bien sensibles et bien solides.

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