‹ CaremeChapitre 20 sur 44 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

Nous craignons les jugemens du monde , je dis les jugemens que le monde fait de nous , et ce qui nous doit être un grand sujet de confusion et de réflexion 5 dans Tidée que nous nous formons de ces jugemens du monde , à quoi nous sommes exposés , nous n'en craignons pas seulement riniqullé et la malignité 5 mais nous en craignons encore plus la vérité , nous n'en pouvons souffrir la liberté, nous en supportons avec peine la sincérité, nous en redoutons l'exacte et rigide sévérité ; et quand ces jugemens s'accordent sur ce qui peut nous rendre odieux et nous décrier , c'est surtout alors qu'ils nous accablent , et que nous n'en pouvons soute nir l'uniformité. Je le répète , et je dis en peu de paroles , qui vont faire tout le fond de celte première partie : nous craignons la censure des bommes , et nous la craignons parce qu'elle n'est souvent que trop juste , nous la craignons parce qu'elle est libre , nous la craignons parce qu'elle est sincère , nous la craignons parce qu'elle ne nous fait nulle grâce, nous

1^8 LUNDI DK LA I''^ SKMALVE.

la craignons parrc qu'à forrc de se répandre, elle devient enfin contre nons un jugement public. Tout cela , mes chers auditeurs , ce sont autant de conjectures de rexlrcme rigueur du jngement de Dieu 5 et autant d^épreuves sensibles par où Dieu semble déjà nous y disposer. Ecoutez-moi , et tâchez a tirer de là des conséquences dignes , rt du sujet que je traite , et de la sainteté du christianisme que vous professez.

Nous voulons souvent, par une prétendue force d'esprit 5 nous mettre au-dessus de la censure et des jugemens des hommes , et nous nous Hattons quelquefois d'être en effet parvenus à cette heureuse indépendance ; mais au même temps 5 pour peu que nous nous consultions nous-mêmes , nous voyons bien que nous nous trompons : c'est-àdire 5 que nous voudrions mépriser cette censure du monde , et pouvoir la compter pour rien ; mais quelque mépris que nous en fassions 5 ou que nous affections d'en faire , nous sentons assez au fond de l'ame que nous la craignons. Car de là vient la désolation où l'on tombe et le trouble qui nous saisit, quand cette censure nous attaque personnellement 5 et qu'il nous arrive d'en éprouver les traits. De là vient que nous en sommes si mortiliés 5 si piqués , si offensés. De là vient que les moindres rapports qu'on nous fait , excitent en Jious des mouvemens si vifs de dépit , de colère , de vengeance ; marque évidente que nous ne la méprisons pas. En effet , si nous savions en bien des rencontres et sur bien des sujets , les idées

JUGEMENT DERMER. 22g

qu'on a de nous , ce que Ton pense de nous 5 comment on parle de nous , nous en serions oulrcs de douleur. Si lorsque nous sommes tranquilles , et peut-être contens de nous - mêmes , on nous faisoit connoître pour qui nous passons dans Testime du monde , il n^en faudroit pas davantage pour nous consterner et pour nous plonger dans le plus noir et le plus mortel chagrin. Ainsi le repos et ïa tranquillité de notre vie ne roule souvent que sur rignorance où nous sommes des jugemens qu^on fait de nos personnes , de nos actions , de nos qualités; mais qu'on nous tire de cette ignorance j et dès là nous commencerons à être malheureux.

Il est donc vrai que , mal^^é nous , nous les craignons , ces jugemens; et il est de Tordre de la providence , dit saint Cbrysostôme , que cela soit de la sorte. Pourquoi ? parce que , sans parler des autres biens que produit cette crainte , quoique humaine , ou pour mieux dire , sans parler des maux qu'elle empêche , en contenant les hommes dans le devoir ; sans parler des désordres qui s'ensuivroient immanquablement 5 si cette crainte n'étoit pas une barrière pour nous arrêter , au moins est-il certain qu'elle nous élève à la crainte du jugement de Dieu , qu'elle nous fait sentir par avance le jugement de Dieu , qu'elle nous sert à connoître la sévérité du jugement de Dieu. Car pour peu que nous ayons non -seulement de religion , mais de raison • voici , ce me semble , les rcHexionsque nous devons faire. Nous devons cha-

l3o LUNDI DK LA 1^'^ SEMALNE.

(Uiii nous dire a iioiis-mcmes : si les jiij^'cmens qïie* les hommes forment contre moi, font en moi de si vives impressions, que sera-ce quand Dieu luimême viendra me juj^cr? Si je crains tant d'être censure par des hommes (oibles comme moi , que sera-ce d'être condamné par un Dieu infiniment au-dessus de nK)i ? Pour peu que je sois fidèle à la i^nlce , celte réflexion que je fais, ce raisonnement sufïit pour réveiller toute ma ferveur , et pour me faire marcher devant Dieu , comme TApotre, avec crainte et avec tremblement.

Je sais que saint Paul agissoit par des principes phis relevés , quand il disoit , plein d'une généreuse confiance : peu m'importe que le monde me jui^e , pnrce que c'est assez poiir moi de savoir que le Seigneur me jugera : Miki aiitem pro miniîïio estant à vobis judicey^ (i). Mais il n'apparlenoit qu'à saint Paul de parler ainsi : outre que la saintelé de sa vie étoit à l'épreuve, et le mettoit à couvert de tous les jugemens du monde^ il avoit été ravi jusqu'au troisième Ciel ; il avoit puisé dans la source même la connoissance des vérités éternelles ; et par conséquent il n'étoit pas nécessaire qu'il fit aucune attention aux jugemens du monde , pour être pénétré de la pensée du ju* gement de Dieu. Mais nous , sensuels et grossiers, nous , esclaves des sens et attachés a la terre , il n'est pas étrange que nous aj^ons besoin de ce secours , et c'est à nous, puisqu'il nous est propre , à nous en aider. Oui , devons-nous dire ^ il m'im-

(i) I Cor. 4.

porte do penser que les hommes, sont les censeurs de ma vie ; il m'importe de ne pas oublier que les hommes m'écbirent qui que je sois et quoi que je fasse , et qu'ils sont en possession de me juger; il mlmporte de me souvenir qu'en mille occasions cette censure des hommes m'alarme , me déconcerte , nf humilie , m'abat ; parce que ce sont là autant d'avertissemens pour moi^ et que j'apprends quelles précautions j'ai donc à prendre pour me préserver de ce jugement supérieur où je dois paroître , et qui doit décider de mon éternité. Car si ce prétendu tribunal des hommes qui me jugent sans autorité, et dont je ne reconnois point la juridiction , est néanmoins un tribunal formidable pour moi , quel sentiment dois-je avoir de celui d'un Diçu dont je révère la sainteté et dont je redoute la puissance ! Et si je me contrains , si je m'observe , si je garde tant de mesures pour me sauver des jugemens du monde ; avec quel soin, avec quelle circonspection dois-je régler ma vie, pour me mettre en état de répondre a ce souverain juge , qui tient en ses mains ma destinée ! (rest ainsi que je m'instruis , et que me faisant à moi-même de salutaires leçons , du monde je m'élève à Dieu. Avançons : voici quelque chose encore de plus important et de plus fort.

Quelque vains et quelque injustes que nous supposions les jugemens du monde , nous n'en craignons pas tant après tout l'iniquité et la malignité 5 que nous en craignons la vérité. Car pourqiîoi ces jugemens critiques et désavantageux ^

quand nous venons h les connoître , nous sont -ils si sensibles 5 ou pourquoi y sommes-nous si ueusibles nous - mêmes ? avouons - le de bonne foi ; parce que nous ne les trouvons que trop véritables. S'ils réioient moins , ils nous troublcroicnt beaucoup moins ; et s'ils étoicnl évidemment (aux, on les négligeroit. Ils ne nous blessent que parce qu'ils sont trop bien fondés , que parce qu'ils trouvent et qu'ils doivent trouver dans les esprits trop de créance, que parce que nous n'avons rien à y opposer. Et certes , sur tous les jugemens outrés que la passion et la vengeance inspire contre nous , nous nous faisons aisément raison. Nous en appelons au témoignage de notre conscience et à la vérité connue ; et le témoignage de notre conscience , la vérité qui nous favorise , est un soutien pour nous contre la témérité et Tinjustice : mais il y a une censure du monde équitable, droite , désintéressée ; une censure à laquelle il est évident que la passion n'a point de part ; une censure , irréprochable , et qui porte avec soi sa conviction 5 et c'est celle-là qui nous fait trembler. Donnons plus de jour à cette pensée. Nous haïssons 5 dit saint Augustin , non -seulement la calomnie qui nous impose , mais la vérité qui nous reprend; et si nous y prenons bien garde , souvent la vérité qui nous reprend , nous choque et nous aigrit bien plus vivement que la calomnie qui nous impose. Car nous avons de quoi repousser la calomnie et de quoi la confondre ; mais la vérité, en nous convaincant , nous confond nous-

JUGEJVÎENT DERTÎIER. i?i^

mémos. La calomnie qui nous impose , se Jétrult avec le temps et se dissipe ; mais la vérité qui nous reprend, s'éclaircit toujours d'un jour à un autre ; et à mesure qu'elle s'éclaircit , elle découvre notre honte, et ne nous laisse rien à répliquer. Triste image du jugement de Dieu. Car , dit saint Jérôme , ce qull y a pour nous de plus redoutable dans ce jugement, ce n'est ni la majesté du juge , ni sa puissance, ni sa grandeur , mais sa vérité : cette vérité qui s^élèvera contre nous ; cette vérité qui nous accusera , qui nous convaincra , qui nous condamnera , qui nous confondra , non pas cette foible vérité des hommes , mais celte invincible vérité de Dieu , cette immuable vérité de Dieu , celte irréfragable vérité de Dieu ; cette vérité qui ne peut être ni désavouée , ni contestée , ni éludée ; en im mot , ô mon Dieu y cette vérité qui environne votre trône , et que rÉcriture appelle pour cela votre vérité : Et verifas tua in ctî^ciiitii tuo (i). Voilà , reprenoit saint Jérôme, ce que j'ai à craindre. Car pour la vérité des hommes et de leurs jugemcns , quelque forte qu'elle fût contre moi , peut - être m'en pourrois - je défendre ; quelque évidente qu'elle parût , peut-être pourrois-je l'obscurcir : peut- être au moin^ , à force de subtilités et de prétextes , pourrois-je l'affoiblir. Mais contre la vérité de Dieu , que ferai-je, et que dirai-je , moi pécheur , moi ver de terre ? Si je veux entrer en discussion avec elle ^ disoit le saint homme

(i) Ps. 8«.

234 LU^'Dl DE LA I'^ SEMAINE.

Jub 5 de cent crimes qu'elle nie reprochera , je ne répondrai pas sur un seul. Si j'entreprends de me juslilier, ma propre juslilicalion deviendra ma condamnation» Si je me crois innocent , dès là je me rendrai coupable. Quand il y auroit en moi quel([ue trace ou quelque rayon de justice , cette juslice linmainc , éclairée de la vérité de Dieu 5 sVTlacera , s'évanouira. Ah ! Seigneur , concluoit-il . vous dont la lumière sonde les plus profonds abîmes ^ vous à qui nul ne peut résister 5 que votre vérité est adorable , mais qu'elle est redoulable ! II y a en effet, chrétiens ^ entre la vérité des hommes et la vérité de Dieu , des différences inlinîes : mais le caractère le plus distinctif et le plus particulier de la vérité de Dieu , c'est qu'en nous jugeant elle nous fermera la bouche ; qu'en nous condamnant et en nous réprouvant , elle nous réduira à la malheureuse et cruelle nécessité d'approuver nous-mêmes , par un aveu forcé de notre injustice , l'arrêt de noire réprobation. Aussi est-ce votre vérité , Seigneur, et ne convient - il qu'à votre vérité d'exercer sur nous un tel empire : Et veritas tua in circuitu iuo. Revenons aux jugemens des hommes.

Comme nous en craignons la vérité , nous n'en pouvons souffrir la liberté. Nous voudrions que la censure au moins nous respectât ; nous la voudrions à notre égard , ou plus discrète, ou plus timide ; et Dieu , pour nous tenir dans l'ordre , permet qu'elle 5oit libre et hardie. Car nous avons, beau présumer de nous - mêmes , nous n'empê->

clicrons pas le monde de jnger et de parler. Nous avons beau nous proauitre que dans le rang où nous sommes , on nous épargnera ; fussions-nous encore plus grands , on ne nous épargnera pas : que dis-je? souvent même plus nous serons grands , moins serons-nous épargnés. En vain notre orgueil s'en offensera : ce que nous témoignerons de sensibilité ou de hauteur , ne servira qu'a piquer encore davantage , et à faire examiner de plus près notre conduite. En vain trouverons - nous des fauteurs de nos passions y des esprits assez complaisans et assez lâches pour applaudir à nos vices; nos vices , à mesure qu ils seront connus , seront hautement condamnés. Pour un flatteur qui nous approuvera, Dieu suscitera mille censeurs , qui se scandaliseront de nos désordres et qui ne s'en tairont pas. Pour une langue muette q!ii retiendra la vérité captive et dans le silence , cent autres la feront éclater à notre confusion. Or qu'est - ce que cela , dit saint Chrjsostome , sinon le jugement de Dieu en figure ? Oui, celte liberté , ou si vous voulez cetle licence , et même cette impunité des jugemens du monde, dont rien ne nous peut garantir durant la vie , et qui , selon Poracle du Saint-Esprit , est encore plus inévitable à la mort; celte censure du monde , à quoi malgré nous , vivans et mourans , nous sommes livrés, et quL n'excepte ni qualité , ni dignité , ni fortune , que nous annonce-t-elle , sinon le jugement de Dieu, et ce qu il y a peut-être dans le jugcmeat de

Dieu (le moins sonlenablc et Je plus accablant ? Je veux , chrétiens , vous en donner une idée encore plus sensible : rendez - vous attentifs à la supposition que je vais faire ; vous en serez touchés. Si donc , au moment que je parle , Dieu , par un Irait de sa lumière, me découvroit ce qu'il y a dans chacun de vous de plus intérieur et de plus caché : ce nV^st pas assez ; s'il m'ordonnoit de vous reprocher ici publiquement et en face , ce qu'il y a dans votre vie de plus secret et de plus humiliant ; s'il me disoit comme au Prophète : Fode parietcmi (i), perce la muraille, et par le droit que je te donne de révéler les consciences , fais-en voir toute la noirceur et toute l'horreur : Exalta vocern taam (a) ; élève ta voix , et sans craindre ceux qui t'écoutent , dis -leur hardiment ce qu'ils craignent le plus d'entendre , ce qu'ils seront au désespoir d'avoir entendu , ce qu'on ne leur a jamais dit, ce qu^ils n'osent se dire a eux-mêmes : Etannuntia populo meo .scelera eorum (3). Si, pour obéir à cet ordre , j'étendois jusque là mon ministère et la liberté qu'il me donne , et que sans nul discernement de vos conditions , je vinsse à manifester dans cette chaire tant de mystères d'iniquité , disons mieux, tant de mj^stères d'ignominie. Enfin , si revêtu de l'autorité de Dieu , j'entreprenois actuellement certains de mes auditeurs , réputés gens d'honneur , et passant pour tels , mais dans le fond hommes corrompus , et peut-

(r) Ezech. 8. — (-2) Isa. 58. - (3) llid.

élre scélérats insignes ; si je les désignois en particulier 5 et que je leur fisse essuyer l'opprobre de je ne sais combien de crimes , mais de crimes lionteux 5 dont ils demeureroient flétris : ah ! chrétiens , tel qui m'écoute avec plaisir en mourroit de dépit et de douleur. Or ce n'est là néanmoins qu'une ombre du jugement que je vous prêche ; de ce jugement , dont une des circonstances essenlielles est la liberté absolue, ou. pour user d'un terme encore plus propre, la liberlé impérieuse avec laquelle Dieu condamnera ceux qui 5 dans le monde , se seront crus en possession de n'être jamais condamnés; avec laquelle il reprendra ceux qu'on n'aura jamais repris ; avec laquelle il montrera qu'il est pour tous sans exception 5 mais encore plus pour ceux-là , le Dieu des vengeances : Deus ultîonum Domlnits (i). Car, dit le Prophète royal , par la raison même que la vengeance lui appartient , Deiis idtionum^ il agira librement et souverainement c'està-dire en Dieu; en Dieu sans égards , ou plutôt , supérieur à tous les égards ; en Dieu qui , dans la dernière justice qu'il rendra aux hommes , n'aura ni conditions à distinguer , ni personnes h ménager , parce qu'il viendra pour venger les abus qu'auront fails les hommes de leurs conditions , et pour punir les ménagemens criminels qu'on a eus pour leurs personnes : Deus ultionitrn liber è eglt (2).

lîn effet , si nous Tcn croyons lui-même ^ et

(1) Ps. 93. — (2) //^/^.

2JcS LUNDI DE LA l''^ SEMAINE.

quel autre que lui en croirons-nous? comme Di( u des venj^'eances , bien loin de respecter la qualité, c'est contre la qualité même qu'il s'élèvera ; bien loin de considérer la grandeur, c'est à la grandeur même qu'il s'en prendra , non pas , ajoute saint Clirysoslùme , par une vaine ostentation de la préémiuence de son être et de sa souveraine autorité , mais par une nécessité indispensable et par une loi inflexible de son adorable équité. Pourquoi? parce que la qualité et la grandeur , quoique innocentes d'elles-mêmes , perverties par le pécbé , se trouveront alors chargées des plus grièves et des plus énormes iniquités du monde. Comme Dieu des vengeances, il parlera . il rompra ce silence étonnant que sa patience lui avoit fait garder , mais dont la malice et le libertinage des pécheurs aura abusé : Deus nosier , et nonsUebit (i). Comprenez bien ceci 5 grands de la terre , disoit le pins sage des rois 5 on plutôt disoit Dieu même , dont ce sage roi n'étoit que l'organe et l'interprète. Celte indépendance d'un Dieu qui examinera vos œuvres 5 et qui les censurera ; cette liberté d'un Dieu qui vous reprochera vos injustices , n'a-lelle pas de quoi vous saisir de frayeur ? et n'estce pas pour cela même qu'il est important que vous en soyez instruits ? Car puisqu'il est de la foi qu'il doit y avoir un jugement rigoureux , vl selon le terme de l'Ecriture , rigoureux jusqu'à la dureté , pour ceux qui sont élevés et qlii gou-

(i) Ps. 49.

JUGEJ\IENT DERNIER. 'iMj

vernent les autres , quoniarn judicium durissiinum his qui jjrœsunt (i) , votre capital intérêt n'est-il pas qu'on vous y fasse penser , qu'on vous le mette sanscesse devant lesjauix^ que sans cesse on vous en renouvelle le souvenir; et aurois- je pour vous la charité que Dieu m'inspire, et qui me presse , comme l'Apôtre , si je ne m'acqiiittois de re devoir avec tout le zèle d'un libre et désintéressé ministre de l'Evangile ? Poursuivons.

Gomme nous craignons la vérité et la liberlé des jugemens du monde , nous n'en pouvons supporter la sincérité , ni même la fidélité. Je m'explique : un ami sincère et fidèle , à force d'être fidèle et sincère , nous devient odieux. Nous le voulons fidèle , mais fidèle avec discrétion, fidèle avec circonspection, fidèle avec précaution : nous voulons qu'il soit sincère , mais sincère jusques à nn certain point. Où est celui qui le voulût autrement et sincère et fidèle , qu'à ces conditions ; c'est-a-dli;e , où est l'homme assez sûr de lui-même , ou assez solidement humble , qui touché du désir de se connoître , s'accommodât d'un ami fidèle sans prudence; d'un ami dont l'ingénuité allât jusques à la simplicité, jusques à rimportunité ? Un ami de ce caractère , pour peu que nous nous sentions foibles , et que la vérité nous blesse , nous est plus incommode qu'un ennemi. Car au moins sommes-nous en droit de n'en pas croire un ennemi ; s'il nous condamne , nous pouvons penser que c'est prévention ,

CO Sap. 6.

aversion , jalousie ; mais crun ami dont on ne peut ni accuser , ni soupçonner les intentions , certain trait de sincérité est comme un coup de foudre qui nous écrase.

Appliquons ceci , mes frères , au jugement de Dieu. Nous voulons dans nos amis de la fidélité ; mais nous prétendons , bien ou mal , qu'une partie de leur fidélité doit consister à nous être quelquefois un peu moins fidèles. Nous prétendons que s'il s'agit de certaines vérités assommantes , pardonnez - moi cette expression , le devoir d'un ami 5 quoique sincère , est de nous les adoucir , de les envelopper, de nous y préparer, de bien prendre et son temps et le notre pour nous les faire entendre. Telles sont les lois de la société. Or Dieu , mes chers auditeurs , indépendamment de ces lois , nous jugera selon les siennes. Car sans adoucissement , sans déguisement , il nous fera voir la vérité , et la vérité toute nue , la vérité avec toute son amertume , la vérité avec tout son poids , la vérité avec tout ce qu'elle aura de plus douloureux et de plus désolant pour nous. Vue affligeante par où Dieu punira ces délicatesses , ou pour mieux dire , ces honteuses foiblesses , à ne la pouvoir écouter , quand elle raortifioit notre orgueil ; ces artifices à éluder, quand elle troubloit notre repos ; cette obstination à vouloir l'ignorer , quand elle avoit de quoi nous déplaire. Vue par où Dieu confondra ces erreurs grossières où nous aurons vécu ; ce profond oubli de nous- mêmes , où le mensonge et

la flatterie nous aura entretenus. Existhnâdi inique , qitod ero tut similis ; arguam te , et statuam con&a faciern (1). Vous vous promettiez, (lira Dieu ^ paroles foudroyantes , vous vous promettiez , et vous étiez assez insensé pour croit-e que je serois d'inlelliyence avec vous ; que comme vous preniez plaisir à vous aveugler , eu éleignant toutes les lumières qui vous éclairoient, j'aurois assez d'indulgence pour favoriser votre aveuglement , sans vous forcer jamais à ouvrir les yeux. Mais en cela vous ne nVavez pas connu. Car étant ce que je suis , et comme juge souverain ne pouvant me dispenser de vous faire voir ce que vous êtes et de vous en convaincre , je vous reprendrai 5 arguam te ; et, par censure de mon jugement , je suppléerai aux conseils Hdèles que vous avez rejetés, aux sages remontrances que vous avez négligées , aux répréhensions salutaires de ceux qui vouloient et qui devoient vous redresser, mais dont votre indocilité a refroidi et comme anéanti le zèle. Arguam te , je vous reprendrai ; et parce que vous n'avez pas voulu profiter de la sincérité des hommes ni pour vous corriger , ni pour vous instruire , je vous exposerai ,jevous produirai vous-même de* vant vous-même: Et siatuam contra faciemtuam. Ce n^Qsi pas assez , chrétiens ; et ce préjugé dont le fonds est inépuisable , me fournit encore quel* que chose de plus essentiel.

Car pourquoi craignons-nous les jugemens des (0 l's. 49.

BOURD. Carême I. 21

7\2 LU>îDI DE LA V^ SEMAINE.

Ijoniincs? c'est, ajoute saint Clirysosloinc , parce que nous savons que ce sont des juyemens où l'on ne nous pardonne rien, où Ton ne nous fait nulle grice , où Ton nous rend une étroite juslice ; et cette justice étroite que Ton nous rend , nous désespère. Nous voudrions quon nous jugeât avec humanité ; et , sans faire attention à la manière dont nous traitons les autres , sans nous souvenir de ce qui est écrit , qu'on se servira à notre égard de la même mesure que nous prenons pour les autres , c'est-à-dire , qu'on nous jugera comme nous les jugeons ( loi , dit saint Augustin , qui dès cette vie s'observe inviolablement) ; par im excès de présomption , tandis que nous jugeons les autres àlarigueur, et souvent plus qu'à la rigueur , nous trouvons étrange qu'ils n'aient pas pour nous toute la douceur que nous demandons 5 et un certain fonds de bénignité , sans quoi nous comprenons bien que leurs jugemens nuiront jamais qu'à nous condamner et à nous humilier. C'est là ce qui nous les fait tant craindre. Or avons - nous l'esprit de Dieu , reprend saint Chrysostôme , avons - nous même la raison , si de là nous n'apprenons pas quel sera ce jugement sans miséricorde dont Dieu nous menace ?

Et voilà , mes chers auditeurs , de tous les points de notre foi un des plus incroyables , à ce qu'il semble d'abord , mais néanmoins des plus incontestables : je dis ce jugement sans grâce et sans compassion. C'est ainsi que Dieu même l'a défini , en parlant au prophète Osée :

JUGEME]?ÇT DERNIER. ^43

Prophète, lui disoit le Sciyneur , donne à ma justice un nom qui lui soit propre , et qui signiiie 5 dans toute son étendue , ce qu elle est ou ce qu'un jour elle doit être. Et comment Pappellerai-je , Seigneur? une justice sans miséricorde : Woca nomenejus absque misericordid (i). Mais une justice si rigoureuse peut-elle convenir à un Dieu ; et Dieu dont la nature n est que bonté , peut-il être juste sans être miséricordieux? Non , répond saint Augustin , il ne le peut être absolument et en lui-même; mais à certain temps , \\ peut et il doit l'être par rapport à nous. Une justice sans miséricorde ne lui convient pas , tandis que nous sommes encore sur la terre ; mais -elle lui conviendra quand le temps des vengeances sera venu , et qu'aux dépens des pécheurs , lui-même , juge et arbitre dans sa propre cause, il entreprendra de se satisfaire. Aussi, pendant la vie, Dieu fait justice et miséricorde tout ensemble : sa miséricorde précède toujours sa justice , et jamais sa justice n'est séparée de sa miséricorde ; souvent sa miséricorde agit toute seule , mais sa justice n'a point d'aclion qui, selon le texte sacré , ne soit tempérée par sa miséricorde : Ciim iratus fueris ^ misericordiœ recordaberis (i); dans Tardeur de votre colère , vous vous souviendrez, Seigneur, et il paroilra que vous êtes le Dieu des miséricordes , puisque votre colère même est bien souvent pour les pécheurs une des plus grandes miséricordes. Ainsi en use-t-il maintenant.

(i) Osée, I. — (a) Hubac. 3.

Mais dans son jugement , Il exercera sa jusllrc toute pure , à peu près comme nous iVxercons envers nus plus déclarés ennemis. Pardonnez-moi , mon Dieu, si je fais entrer un de vos plus saints attributs en comparaison avec nos passions les plus déréglées. A l'égard d'un ennemi nous nous piquons d'équité mais d'une équité selon la lettre , d'une équité sans bonté. Or, cbréliens , la foi nous apprend que Dieu nous jugera de la sorte ; et ce qui esten nous dureté , dans Dieu sera sainteté : ce jugement sans miséricorde que la charité nous défend et dont on nous fait un crime , c'est ce qui fera sa gloire : Judicium absque misericordiâ. Achevons.

Ce qu'il y a d'insoutenable dans la censure du monde , c'est qu'elle soit générale , et qu'elle devienne contre nous un jugement public. Qu'il me soit encore permis de m'expliquer. Nous voir décriés dans l'opinion d'un petit nombre de personnes , c'est une peine ; mais une peine que nous soutenons , parce que nous trouvons de quoi nous dédommager dans Testime de plusieurs autres 5 dont les jugemens nous sont ou plus favorables , ou moins contraires. Mais quand le décri est universel , et que tous les senlimens s'accordent contre nous ; quand notre réputation est absolument ruinée , quand notre conduite est en horreur à tous les gens de bien , qu'on n'ose plus prendre dans le monde notre parti , que les plus modérés et les plus sensés nous condamnent ; que nos amis mêmes , réduits à se taire , en

disent pins par leur silence que ceux qui se déclarent ouvertement : aîil chrétiens , ce déchaînement général est une espèce de réprobation à laquelle nous succombons ^ et qui nous paroît plus affreuse que la morL Je sais qu'il y a des âmes peu sensibles à tout ce qui s'appelle honneur, et peut-être me direz-vous qu'il y en a même sans pudeur; je sais qu'il y a des pécheurs q!ii ne rougissent de rien , et qui se font un front sur tout : mais , outre que ce sont des monstres qui ne peuvent servir d'exemple ; outre que nul de ceux qui m'écoutent , ne voudroit avoir part h ce honteux priviléi^^e d'insensibilité , et pour user des termes propres, d'impudence et d'effronterie : toujours est-il vrai , même pour le plus hardi pécheur, que ce qu'il soutiendroit le moins, ce seroil d^ctre regardé comme l'objet de l'abomination et de la haine publique ; d'être méprisé, abhorré , détesté de tout ce qui l'environne : toujours est-il vrai que pour les âmes bien nées j ce scr(»it le comble de tous les maux. Or maintenant , dans quelque décri que nous soyons , il n'est jamais complet ni uniforme. En perdant l'estime des uns , nous conservons encore celle des autres ; pour un qui sait notre désordre , cent rignorent , cent ne le croient pas, cent le pardonnent et l'excusent. Tel à la cour est abîmé , qui garde ailleurs tout son crédit ; tel est diffamé dans un pays , qui marche dans un autre la tête levée ; et il n'y a point enfin de réputation tellement détruite , qu'elle ne trouve encore dans le

Cijt) ' LUNDI DE LA I^^^ SEMAINE.

monde quelques partisans pour en sauver les débris.

Mais au jugement de Dieu . nulle ressource pour le pérheur : pourquoi ? parce que Dieu réprouvant le pécheur , répandra dans tous les esprits Vhorreur qu'il en a lui-même conçue ; parce que toutes les créatures intelligentes prenant contre le pécheur le parti de Dieu , non-seulement le condamneront avec Dieu , mais s'uniront avec Dieu pour le haïr , selon cet arrêt prononcé par le Sa.ini'Es]^nl : Et pugiiabit ciim illo orbis terra-min contra insensatùs (i). Un criminel que l'on conduit au supplice après la sentence de mort portée contre lui , est une image , quoique imparfaite 5 de la réprobation de Dieu , parce qu'alors il est juridiquement et publiquement diffamé , et qu'on a droit de le regarder comme un sujet de malédiction et d'opprobre. La justice des hommes va jusque là. Que sera-ce donc quand Dieu aura auvert ce tribunal , où toutes les nations du monde comparoîtront ; et qu'il y produira le réprouvé, pour en faire l'objet éternel de leur mépris et de leur exécration ? Ah!' mes chers auditeurs 5 nous ne le comprenons pas ; mais il faut que ce soit quelque chose de bien terrible , puisque Dieu lui-même affecte si souvent de nous en menacer par la bouche de ses prophètes : Ostendam gentibus nuditatem tuam et regnis ignojuiniam tuam (2).

Quel fruit de cette première partie ? Le voici >

(t) Sap. 5. — (2) Nalium. 3.

JUGEMENT DERMER. 2^^j

rbrcdcns , réduit en pratique. Pour nous disposer au jugement de Dieu , respectons les jngcmens du monde ; car le monde même , selon lar règle de saint Paul , doit êlre respecté ; et il ne le mérite jamais mieux , que lorsqu'il condamne nos désordres. Mettons-nous en état , s'il est possible de ne pas craindre sa censure; mais souvenons-nous en même temps qu'il ne nous est point permis de la négliger ; ou plutôt , souvenons-nous qu'autant que nous avons droit de mépriser la censure du monde , dès qu'elle nous dét^)urne de nos légitimes devoirs, autant Dieu veutil que nous aj^ons d'égard pour elle quand elle nous y attache. Pour nous préparer au jugement de Dieu , aimons dans les jugemens du monde la vérité qui nous corrige, et non pas celle qui nous flatte ; la vérilé qui nous rend humbles , et non pas celle qui nous enfle : l'une , quoique amère et fâcheuse , nous guérira , nous sauvera ; Tautre , par l'abus que nous en ferons , nous corrompra et nous perdra. Ne nous figurons point si aisément que le monde ait fort , quand il censure notre conduite : le monde , tout décrié qu'il est , ne laisse pas d'être équitable ; il fait justice à chacxui, et lorsqu'il nous condamne hautement, i4 est difficile que nous ne soyons pas en effet condamnables. Pour nous mettre en état de paroitre au jugement de Dieu, profitons de la liberté du monde à nous juger. Regardons-la comme un moyen que Dieu , par sa miséricorde , nous fournit, pour nous maintenir dans l'ordre y tirons-

2/j8 LUNDI DE LA V' SEMAINE.

en ravanlafi;e que nous a marqué le faraud Apôtre par ces belles paroles : Sicut iii die honeslè ambulemus (i); soyons irréprochables dans nos mœurs 5 et marchons avec bienséance, comme des gens qui marchent durant le jour et à la vue des hommes qui les observent. Pour nous trouver purs et sans tache au jugement de Dieu , ayons dans le monde un ami prudent et fidèle , mais eu qui la prudence n'affoiblisse point la fidélité. Chol- .sissons-le entre mille , si nous voulons ; mais choisissons-le pour la réformation de notre vie , et non point seulement pour une vaine consolation* Engageons-le à nous parler sans déguisement et de bonne foi. Dissuadons-le de la pensée où il pourroit être , que nous attendons de sa part une complaisance aveugle. Tâchons au contraire à le bien ronvaincre que nous ne lui saurons jamais gré de sa complaisance; et que quand la sincérité de son zèle iroit jusqu'à la dureté, nous aimerons toujours mieux après tout sa dureté même que sa mollesse. Si le monde est un censeur sévère , édifionsnous de la sévérité de la censure. Adorons la Providence et bénissons-la , de ce que le vice n'a pas encore prévalu jusqua obtenir du monde ({u'il lui fit grâce. Attendons encore moins de grâce au tribunal de Dieu , et dans cette pensée, lâchons , dès cette vie , à le toucher en notre faveur et à le fléchir. Si le monde est un censeur public , et si nous avons tant de peine à porter cette censure publique du mon3e , jugeons

(i) Rom. i3.

quelle sera cette confusion universelle des réprouvés au jugement de Dieu , et ne craignons point maintenant de déposer dans le sein d'un confesseur qui seul nous écoute , et d'cfifacer par la pénitence , ce qui feroit notre honte dans l'assemblée générale de tous les hommes. Car voilà , mon Dieu , les saintes règles que vous nous prescrivez; règles dont notre orgueil et notre délicatesse ne s'accommodent pas, mais que nous inspire une humilité et une sagesse chrétiennes ; règles que vos saints ont de tout temps observées, et que nous devons suivre nous-mêmes. Jugement du monde 5 premier préjugé du jugement de Dieu. Jugement de notre propre conscience , second préjugé du jugement de Dieu , et le sujet de la seconde partie.

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