PREMIÈRE PARTIE
Il s'agit donc , chrétiens , pour entrer d'abord dans la pensée de Jésiis-Clirist , et dans le point essentiel que j'ai présentement a développer, de bien concevoir ce grand miracle de la conversion du monde et de l'établissement du christianisme que je regarde, après saint Jérôme , comme le miracle de la foi. Et parce qu'il est indubitable que ce miracle doit être une des plus invincibles preuves que Dieu emploîra contre nous, si jamais il nous réprouve, il faut aujourd'hui vous et moi nous en former une idée capable de réveiller dans nos cœurs les plus vifs sentimens de la religion. Le sujet est grand, je le sais; il a épuisé l'éloquence des Pères de TEglise , et il passe toute l'étendue de l'esprit de Thomme. Mais attachons-nous à l'exposition simple et nue que saint Chrysostôme en a faite dans une de ses homélies. Pour en mieux comprendre la vérité , jugeons-en par ce qu'il nous marque en avoir été la figure; je dis par la conversion des Niruvites, et par l'effet prodigieux et miraculeux de la prédication de Jonas. Le voici.
Jonas fugitif , mais malgré sa fuite ne pouvant
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se dérober au pouvoir du Dieu qui Tenvoie , confus et touclié de repentir, reçoit de la part du Seigneur un nouvel ordre d'aller a ?sinive. Il v va : quoique étranger, quoique inconnu, il y prêche , et, il se dit envoyé de Dieu. Il menace cette grande ville et tous ses liabitans d'une destruclion entière et prochaine. Point d'autre ternie que quarante jours , point d'autre preuve de sa prédiction que la prédiclion même qu'il fait ; ( t sur sa parole , ce peuple abandonné h tous h s vices , ce peuple pour qui . ce semble , il n y avoit plus ni Dieu ni loi, ce peuple indocile aux remontrances et aux leçons de tous les autres prophètes, par un changement de la main du Très-Haut, écoute celui-ci , et l'écoute avec respect , revient à lui-même , et se met en devoir d'apaiser la colère de Dieu, fait la plus austère et la plus exemplaire pénitence; ni état, ni âge, ni sexe n'en est excepté, le roi même, dit TEcriture , pour pleurer et pour s'humilier , descend de son trône ; les enfans sont compris dans la loi du jeime ordonné par le prince ; chacun revêtu du cilice et couvert de cendres , donne toutes les marques d'une douleur efficace et prompte. Enfin la réfo-rmation des mœurs est si générale, que la prophétie s'accomplit a lettre : Et Ninive subvertetur (i) ; puisque , selon la belle réflexion de saint Chrysostôme , ce n'est plus cette Ninive débordée , que Dieu avoit en abomination , mais une Ninive toute nouvelle et toute sainte , édi-
(i) Jonap. 3. 4.
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fiée sur les ruines de la première , et par qui ? par le ministère d'an seul homme qui a parlé , et qui , plein de TEsprit de Dieu , a sanctifié des milliers dliommes dont il a brisé les cœurs. Voila , disoit le Fils de Dieu aux Juifs incrédules, le miracle qui vous condamnera, et qui confondra votre impénitence : et je dis à tout ce qu'il y a de chrétiens endurcis dans leur libertinage , voilà le miracle que le Saint-Esprit vous propose comme la figure d'un autre miracle encore plus étonnant encore plus au-dessus de l'homme , encore plus capable de vous convaincre et de vous élever à Dieu. Ecoutez -le sans prévention, et vous en conviendrez.
Le miracle de la prédication de Jonas étoit un signe pour les Juifs ; mais en voici un pour vous que je regarde comme le miracle du christianisme. Heureux , si je puis par mes paroles l'imprimer profondément dans vos esprits ! C'est la conversion , non plus d'une ville , ni d'une province 5 mais d'un monde entier , opérée par la prédication de l'Evangile, et par la mission d'un plus grand que Jonas , qui est PHomme-Dieu , Jésus-Christ : Et ecce "plus quàm Jonas fiic (i). Ne supposons point qu'il est Dieu , mais oublionsle même pour quelque temps : il ne s'agit pas encore de ce qu'il est , mais de ce qu'il a fait. Qu'at-il fait ? en deux mots , chrétiens , ce que nous ne comprendrons jamais assez , et ce que nous devrions éternellement méditer. Dpim^z-moi grâ^
27S MKUCRKDI DE LA !'« SEMAIMÎ.
Seii;tiour , pour le niellre ici dans loiile sa force par un récit aussi touchant qu'il sera exact et fidèle. Jésus-Christ, (ils de Marie , et réputé (ils de Joseph 5 cet homme dont les Juifs demandoients'il n'étoit pas le fds de cet artisan , Nonne hic est filius fabri (i) ? entreprend de changer la face de Tirnivcrs , et de puri^^er le monde de ridolàlrie 5 delà superstition , de Terreur, pour y faire régner souverainement la pureté du culte de Dieu. Dessein digne de hii , mais vaste et immense ; et toutefois dessein dont vous allez voir le succès. Pour cela qui choisit-il ? douze disciples grossiers, ignorans , foibles, imparfaits , mais qu'il remplit tellement de son esprit , que dans un jour , dans un moment il les rend propres à Texécution de ce grand ouvrage.
En effet , de grossiers , et pour user de son expression, de lents à croire qu'ils étoient, par la vertu de cet Esprit qu'il leur envoie du Ciel , il en fait des hommes pleins de zèle et pleins de foi. Après les avoir persuadés , il s'en sert pour persuader les autres. Ces pêcheurs , ces hommes foibles , que l'on regardoit , dit saint Paul , comme le rebut du monde , tanquam piirgamenta hiijus mundi (2), fortifiés de la grâce de l'apostolat , partagent entre eux la conquête et la réformation du monde. Ils n'ont point d'autres armes que la patience , point d'autres trésors que la pauvreté , point d'autre conseil que la simplicité ; et cependant ils triomphent de tout : ils
(i) Mail h. t3.— (9.) î Cor. 4.
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prêchent des mystères incroyables à lu raison humaine , et on les croit; ils annoncent un Evan- ^i\e opposé contradicloirement à toutes les inclinations de la nature • et on le reçoit. Ils Pannoncent aux grands de la terre 5 aux doctes et aux prudens du siècle ; à des mondains sensuels , voluptueux, et Ton s y soumet. Ces j^Tands reçoivent la loi de ces pauvres , ces doctes se laissent • convaincre par ces ignorans, ces voluptueux et ces sensuels se font instruire par ces nouveaux prédicateurs de la croix, et se chargent du joug de la mortification et de la pénitenceV De tout cela se forme une chrétienté si sainte , si pure, si distinguée par toutes les vertus , que le paganisme même se trouve forcé à Tadmirer.
Ce n'est pas tout ; et ce que j'ajoute vous doit encore paroître plus surprenant. Car à peine la foi publiée par ces douze apôtres a-t-el!e commencé à se répandre , qu'elle se voit attaquée de mille ennemis. Toutes les puissances de la terre s'élèvent contre elle. Un Dioclétien , le maître du monde , veut l'anéantir, et s'en fait un point de politique : mais malgré lui, malgré les plus violens efforts de tant d'autres persécuteurs du nom chrétien , elle s'établit si solidement , cette foi , que rien ne peut plus l'ébranler. Des millions de martyrs la défendent jusques à l'effusion de leur sang; des gens de toutes les conditions font gloire d'en être les victimes , et de s'immoler pour elle ; des vierges sans nombre , dans un corps tendre et délicat , lui rendent le même témoignage ,
iSo HKRCBEM DK LA 1'^ SEMAINK.
et souffrent avec joie les tourmctis les plus cruels. Elle s'clend , elle se mulliplie , non-seulement dans la Judée où elle a pris naissance , mais jusques aux cxtrémilés de la terre , où, dès le temps de saint Jérôme (c'est lui-même qui le remarque comme une espèce de prodige ) , le nom de Jésus-Christ étoit déjà révéré et adoré , non-seulement parmi les peuples barbares 5 mais parmi les nalions les plus polies ; dans Rome, où la religion d'un Dieu crucifié se trouve bientôt la religion dominante ; dans le pal^^s des Césars , où Dieu, pour raffermissement desonEg'ise, au milieu de l'iniquité 5 suscite les plus fervens chrétiens ; enfin , observez ceci , dans le plus éclairé de tous les siècles, dans le siècle d'Auguste , que Dieu choisit pour marquer encore davantage le caractère de celte loi . qui seule devoit surmonter toute la prétendue sagesse de Thomme et tout Torgueil de sa raison.
Avouons-le , mes chers auditeurs , avec saint Clirysostôme : quand la religion chrétienne , dès son berceau , auroit trouvé dans le monde toute la faveur et tout Tappui nécessaire ; quand elle seroit née dans le calme , par mille autres endroits elle ne laisseroit pas d'être toujours 1-œuvre de Dieu. Mais qu'elle se soit établie dans les persécutions, ou plutôt par les persécutions; et qu'il soit vrai qu'elle n'a jamais été plus florissante que lorsqu'elle a été plus violemment combattue ; que le sang de ses disciples , inhumainement répandu y ait été , comme parle un Père 5 le
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jijcrme cîe sa fécondité ; que plus il en périssoit par le fer et par le feu , plus elle en ait formé prir l'Evangile ; que la cruauté exercée sur les uns ait servi d'attrait aux autres pour les appeler , et qu'à la lettre , l'expression de Tertullien se soit vérifiée ^ in cliristianis crudelitas illecebra est sectœ ; qne sans rien faire autre chose que do voir ses membres souffrir et mourir , ce grand corps du christianisme ait eu de si prompts et de si merveilleux accroissemens , ah ! mes frères , c'est un de ces prodiges où il faut que la prudence humaine s'humilie , et qu'elle fasse hommage à la puissance de Dieu, Voilà néanmoins ce que nous voyons ; et c'est la merveille subsistante dont nous sommes témoins nous-mêmes, et que nous avons devant les yeux. Car nous voyons , malgré l'enfer , le monde devenu chrétien 5 et soumis au culte de cet Homme-Dieu , dont le Juif s^'est scandalisé , et dont le gentil s'est moqué. Voilà ce que le Seigneur a fait : ^ Do- 7nino façjtiun est istud , et est mlrahile in oculis 7iostris (i).
Et afin que celte merveille fît eticore sur nous une pins vive impression , le même Seigneur Ta renouvelée dans les derniers siècles de l'Eglise. Vous le savez : un François Xavier , seul et sans autre secours que celui de la parole et de la vérité qu'il prêchoit ^ a converti dans l'Orient tout un nouveau monde. C'étoient des païens et des idolâtres ; et il leur a persuadé la même foi , et
Ci)Ps. 117.
iSl MERCREDI DE LA l^^ SEMAINE.
il les a lormés à la même sainteté de vie , el it leur a inspiré la même ardeur pour le martyre , et il a fait voir dans eux tout ce qu'on a vu de plus héroïque et de plus grand dans cet ancien christianisme si parfait et si vénérable. Et comment Ta-t-il fait ? par les mêmes moyens , malgré les mêmes obstacles , avec les mêmes succès : comme si Dieu eût pris plaisir à reproduire dans ce successeur des apôtres , ce que sa main toutepuissante avoit opéré par le ministère des apôtres mêmes , et qu'il eût voulu , par ces exemples présens , nous rendre jSlus croj able tout ce que nous avons entendu des siècles passés.
Or je soutiens 5 mes chers auditeurs , qu'après cela nous n'avons plus droit de demander à Dieu des miracles ; et que nous sommes plus infidèles que les pharisiens, si nous avons la présomption de dire comme eux : Folumus sicjnum videre. Pourquoi ? parce qu'il est constant que cette conversion du monde , telle que je l'ai représentée , quoique très-imparfaitement , est en eflfet un perpétuel miracle. Sur quoi il y a trois réflexions à faire , ou trois circonstances à remarquer : miracle qui surpasse sans contredit tous les autres miracles ; miracle qui présuppose nécessairement tous les autres miracles ; miracle qui dans l'ordre des desseins de Dieu justifie tous les autres miracles. Et par une triste conséquence , mais inévitable , miracle qui nous rend dignes de tous les châtimens de Dieu , s'il ne sert pas à notre propre instruction et à notre conversion. Mon,
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Dieu , que u'ai-je une de ces langues de feu qui descendirent sur les apulrcs , et que ne suis -je rempli du même esprit pour graver une aussi grande vérité que celle-là dans tous les cœurs ? Oui, chrétiens , la conversion du monde est un miracle perpétuel , que jamais Finfidélité ne détruira. Ainsi a-t-eîle été regardée de tous les Pères 5 et en particulier de saint Augustin, dont le jugement peut bien nous servir ici de règle. Car c'est par là que ce grand homme fermoit la bouche aux païens, quand il leur disoit : Puisque vous vous opîniâtrcz à ne vouloir pas croire les autres miracles , qui sont pour nous des preuves incontestables de notre foi , au moins confessez donc que dans votre système il y en a un dont vous êtes obligés de convenir : c'est le monde converti à Jésus-Christ sans aucun miracle. Car cela meule qui n'est pas , et qui n'a pu être , ce seroit le miracle des miracles. Et à quoi donc , poursuivoit saint Auguslin , attribuerons-nous ce grand ouvrage de la sanctification du monde par la loi chrétienne , si nous n'avons recours à la vertu infinie de Dieu? Ce n'est point aux talens de l'esprit , ni à l'éloquence que la gloire en est due : car, quand les apôtres auroient été aussi éloquens et aussi savans qu'ils Tétoient peu , on sait assez ce que peut l'éloquence et la science humaine ; ou plutôt , on ne sait que trop combien l'une et l'autre est foible , quand il est question de réformer les mœurs; et l'exemple d'un Platon, qui jamais avec tout le crédit et toute l'eslime
2^1 MEUGUEDI Dli LA 1^^ SKMAI^E,
que lui doniioit dans le monde sa philosopliic , n^a pu engager une seule bourgade^ a vivre selon ses maximes , et à se gouverner selon ses lois, montre bien que saint Pierre agissoit par de plus hauts principes , quand il rcduisoit les provlfires et les royaumes sous Tobéissance de TEvanglle. Ce n'est point par la lorce ni par la violence que la foi a été plantée : car le premier avis que reçurent les disciples de Jésus-Christ , ce fut qu'on les envoyoit comme des agneaux au milieu des loups : Ecce ego miito vos sicut agnos inter Infos (i) ; et ils le comprirent si bien^, que sans faire nulle résistance , ils se laissèrent égorger comme d'innocentes victimes. Le mahométisme s'est établi par les conquêtes et par les armes , l'hérésie par la rébellion contre les puissances légitimes ; la loi de Jésus -Christ seule par la patience et par l'humilité. Ce n'est point la douceur de cette loi , ni le relâchement de sa morale 5 qui fut le principe d'un tel progrès : car cette loi toute raisonnable qu'elle est, n'a rien que d!humiliant pour l'esprit , et de mortifiant pour le corps. On conçoit comment sans miracle le paganisme a eu cours dans le monde , parce qu'il favorisoit ouvertement toutes les passions , qu'il autorisoit tous les vices , et quil n'est rien de plus naturel à l'homme que de suivre ce parti : mais ce qu'on ne conçoit pas , c'est qu'une loi qui nous ordonne d'aimer nos ennemis , et de nous haïr nous-mêmes . ait trouvé tant de parti-
(i) Luc. lo.
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sans. Ce n'est point l'effet du caprice : car jamais le caprice , quelque aveuglé qu'il puisse être 5 n'a porté les hommes à s'interdire la vengeance , à renoncer aux plaisirs des sens 5 et h crucifier leur chair. Que s'ensuit-il de là ? je le répète : quîl n'y a qu'un Dieu , mais un Dieu aussi puissant que le nôtre , qui ait pu conduire si heureusement une pareille entreprise et la faire réussir ; et que Jésus - Christ , l'oracle de la vérité 5 a donc eu sujet de conclure , quoiqu'il parlât en sa faveur , ^ Domino factiim est isiud^ c'est l'œuvre du Seigneur; et le doigt de Dieu est là 5 et est mii^abile in oculis nostris.
Ce n'est pas assez : j'ai dit que ce miracle surpassoit tous les autres miracles. En pouvonsnous douter ; et si dans la pensée de saint Grégoire pape , la conversion parliculiere d'un pécheur invétéré coûte plus à Dieu , et est en ce sens plus miraculeuse que la résurrection d'un mort 5 qu'est-ce que la conversion de tant de peuples, élevés et comme enracinés dans l'idolâtrie ? Rendons cette comparaison plus sensible. Il y a encore dans le monde , je dis dans le monde chrétien 5 des hommes sans religion. Vous en connoisscz : des athées de créance et de mœurs , tellement confirmés dans leurs désordres , qu'à peine tous les miracles sufifiroient pour les en retirer. Peut-être n'avez-vons avec eux que trop de commerce. Quel effort du bras de Dieu , et quel miracle n'a-t-il donc pas fallu , pour gagner à Jésus-Christ un nombre presque infini , ne di-
iSG MERCREDI DE LA l«^e SEMAINE.
sons pas de semblables libertins, mais encore de plus obstines et de pins inconvcrlibles , dont le cbangemeut également prompt et sincère a toiitelois été la gloire et riioniienr dn christianisme ? qne diriez-vons ( ceci va donner jonr à ma pensée et vons convaincre de ce qne j'appelle miracle au-dessus du miracle même ) qne diriezvoiis 5 si par la vertu de la parole que je vous prêche 5 un de ces impies dont vous n'espérez plus désormais aucnn retour , se convertissait néanmoins en votre présence : en sorte que renonçant à son libertinage , il se déclarât tout-à-coup et hautement chrétien , et qu'en effet il commençât à vivre en chrétien ? Que diriez-vous , si toujours inflexible depuis de longues années , il sortoit aujourd'hui de cet auditoire , pénétré d'une sainte componction , résolu à réparer par une humble pénitence le scandale de son impiété : y auroit-il miracle qui vous touchât davantage ? Or je vous dis que ce miracle dont vous seriez encore plus surpris que touchés , est justement ce qu'oji a vu mille et mille (ois dans le christianisme ; et qu'un des triomphes les plus ordinaires de notre religion a été de soumettre ces esprits fiers 5 ces esprits durs et opiniâtres , de les faire rentrer dans la voie de Dieu et de les rendre souples et dociles comme des enfans; que c'est par là qu'elle a commencé , et que malgré toutes les puissances des ténèbres , elle nous en donne en core de nos jours diUustres exemples, quand il plaît au Seigneur • dont la main n est pas rac-
RELIGION GHBÉTIEÎSNE. iS;
courcie 5 d'ouvrir les trésors de sa grâce 5 et de les répandre sur ces vases de miséricorde qu'il a prédestinés pour sa gloire. Exemples récens que nous avons vus , et que nous avons admirés. En cela seul n'en dis-je pas plus que si j'entrois dans le détail de tant de miracles qui composent nos histoires saintes , et que nous trouvons autorisés par la tradition la plus constante ?
j'ai ajouté, et ceci me paroît encore plus fort, que ce miracle présupposoit nécessairement tous les autres miracles. Car enfin , demande saint Chrysostôme , et après lui le docteur angélique saint Thomas dans sa somme contre les gentils, quel autre motif que les miracles dont ils étoient eux-mêmes témoins oculaires, put engager les premiers sectateurs du christianisme à embrasser une loi odieuse selon le monde , et contraire au sang et à la nature ? Julien l'apostat condamnoit les apôtres de légèreté et de trop de crédulité , prétendant que sans raison ils s'étoient attachés au Fils de Dieu : mais pour en juger de la sorte, répond saint Chrysostôme , ne falloit-il pas être impie comme Julien ? Car , poursuit ce Père , étoit-ce légèreté de suivre un homme qui , pour gage de ses promesses , guérissoit devant eux les aveugles-nés et rendoit la vie aux morts de quatre jours ? Aussi défians et aussi intéressés qu'ils l'étoient et que l'Évangile nous l'apprend , auroient-ils tout quitté pour Jésus - Christ , s'ils n'eussent été persuadés de ses miracles ; et pouvoient-ils les voir , et se défendre de croire ea
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lui ? Apres Tavoir abaDcloiinc dans sa passion , îîprc's sWlre scaiulalisés de lui jusqu'à le renoncer ^ se scroicnt-ils rallies et déclarés en sa faveur plus llautemer^t que jamais . si le miracle aulhentique de sa résurrection n'avoit , comme parle sailli Jérôme 5 ressuscité leur foi ? Auroient-ils pris plaisir à se laisser emprisonner 5 tourmenter, crucilier , pour être les confesseurs cl les martj rs de cette résurrection glorieuse 5 si Tévidence d'un tel miracle navoit dissipé tous leurs doutes? Par où saint Paul dans un moment fut-il transformé , de persécuteur de l'Église en prédicateur de l'Évangile ? Ce miracle put-il se faire sans im autre miracle ; et jamais ce zélé défenseur du judaïsme , jamais cet homme si passionné pour les traditions de ses pères , en eût-il été le déserteur, pour devenir le disciple d'une secte dont il a voit entrepris la ruine , si Dieu tout-à-coup le renversant par terre ^ et le remplissant d'effroi sur le chemin de Damas , n'eût formé en lui lin cœur nouveau ? Ne confessoit-il pas lui-même dans les synagogues 5 qu'il avoit été obligé de se convertir pour n'être pas rebelle à la lumière dont il s'étoit vu investi , et à la voix foudroyante qu'il avoit entendue : Saule , Saule , quid me jjersequeris (i)? et n'est-ce pas de là qail' conçut un désir si ardent de se sacrifier et de souffrir pour la gloire de ce Jésus , dont il avoit été l'ennemi ? Étoit-ce simplicité? étoit-ce prévention? étoit-ce intérêt du monde ? Mais
(i) Acl. 22.
n'est-il
ifest-ilpas certain que saint Paul se trouvoit dans des dispositions toutes contraires , et que ne respirant alors que^sang et que carnage , il ne pouvoit être arraché à Tancienne loi, dont il étoit un des plus fermes appuis 5 ni gagné à la loi nouvelle , qu il vouloit détruire , par un moindre effort que l'effort miraculeux et divin qui le terrassa et qui l'emporta.
On est étonné quand on lit de saint Pierre, que dès la première lois qu'il prêcha aux Juifs , après la descente du Saint-Esprit, il convertit trois mille hommes à la loi. Mais en faut-il être surpris? dit saint Augustin. On voj^oit un pêcheur , jusque là sans autre connoissance que celle de son art , expliquer en maître les plus hauts mystères du royaume de Dieu , parler toutes sortes de langues, et , par un prodige inouï , se faire entendre tout à la fois à autant de nations qu'une grande cérémonie en avoit assemblées à Jérusalem de tous les pays du monde. Miracle rapporté par saint Luc , et rapporté dans un temps où l Evangéliste n'eût pas eu le front de le publier , si la chose n'eût été constamment vraie , puisqu'il auroit eu contre lui , non pas un ni deux témoins , mais toute la terre ; puisqu'un million de Juifs contemporains auroient pu découvrir la fausseté , et le démentir ; puisque son imposture lui eût fait perdre toute créance, et qu'elle n'eût servi qu'à décrier la religion même dont il vouloit faire connoître l'excellence et la sainteté. Supposé , dis-je , ce miracle , est-il étonnant que tant de Juifs sô
BocRD. Carême, L 2 à
2()0 MKRGREDl DE LA 1'^ SEMAINE.
soi(Mil alors converlis , et if csl-il pas plus surprc* nanl , au coulrairc , (pTil y en eût encore d'assez cnlclcs et d'assez aveuyUs pour demeurer dans leur inrréduUlé ?
Ou a peine à comprendre les conversions extraordinaires et presque sans nombre qu'opéroit saint Paul parmi les genllls : mais en préchant aux genlils, n-'ajouloit-ll pas toujours à la parole qu'il leur portoit , d'insignes miracles , comme la marque et le sceau de son apostolat? N'est-ce pas ainsi qu'il le témoignoit lui-même écrivant à ceux de Corinlhe , et ne les prioit-il pas de se souvenir des œuvres merveilleuses qu'il avoit faites au milieu d'eux? Si tous ces miracles eussent été supposés, leur eût-il parlé de la sorte? en eût-il eu l'assurance? se seroit-il adressé à eux-mêmes? en eû!il appelé à leur propre témoignage? et , par une telle supposition ^ se fût-il exposé à décréditer son ministère , et à détruire ce qu'il vouloit établir ?
Vous me demandez ce qui attaclioit si étroitement saint Augustin à l'Eglise catholique. N'a-t-rl pas avoué que c'étoient en partie les miracles ; et lui en falloit-il d'autres que ceux qu'il avoit vus lui-même ? En falloit-il d'autres que ce fameux miracle arrivé de son temps à Carthage dans la personne d'un chrétien subitement et surnaturellement guéri par l'intercession de saint Etienne , dont ce grand saint proteste avoir été spectateur, et dont il nous a laissé , au livre de la Cité de Dieu 5 la description la plus exacte ? Quand il n'eût eu jusque là qu'ime foi chancelante j cela
seul ne dcvoit-il pcfs l'affermir pour jamais ? Di rons-nous que saint Auguslin étoit un esprit foihle^ qui crojoit voir ce qu'il ne voyoit pas? dirons-nous que c'étoit un imposteur qui , par un récit fabuleux , se plaisoit à tromper le monde ? Mais puisque ni Tun ni l'autre n'est soutenable , ne conclurons -nous pas plutôt avec Vincent de Lérins , que comme les miracles de notre religion ont servi à la conversion du monde, aussi la conversion du monde est elle-même une des preuves les plus infaillibles des miracles de notre religion ?
Et c'est ici , chrétiens 5 que nous ne pouvons assez admirer la sagesse et la providence de notre Dieu 5 qui n'a pas voulu nous obliger à croire des mystères au-dessus de la raison , sans avoir fait lui-même pour nous des miracles au-dessus de la nature. Car à notre égard cette conversion du monde , fondée sur tant de miracles , non-seulement est un miracle éternel , mais un miracle qui justifie tous les autres miracles, dont il n'est que la suite et l'effet. Après quoi nous pouvons bien dire à Dieu, comme Richard de Saint - Victor : Domine , si erro?^ est , queni credimus , à te decepti sumus : Oui , mon Dieu , si nous étions dans l'erreur , nous aurions droit de vous imputer nos erreurs ; et tout Dieu que vous êtes , nous pourrions vous rendre responsable de nos égaremens. Pourquoi ? voici la raison qu'il en apportoit : Quoniam iis signîs prœdita est ista reli- Qio^ quœ nonnisi à te esse potuerunt : Parce que
cette reliijion où nous vivons , sans parler de sa sainteté et de son irrépréhensible pureté, est confirmée par des miracles qu'on ne peut attribuer h nul autre qu'à vous. II est vrai , mes frères ; mais ce sont aussi ces miracles qui nous confondront au jugement de Dieu : ce sera surtout le grand miracle de la conversion du monde à la foi de Jésus-Christ. Ces païens , ces idolâtres devenus fidèles , s'élèveront contre nous, et deviendront nos accusateurs , Firi Ninivitœ surgent in judicio , et que diront -ils pour notre condamnation ? Ah ! chrétiens , que ne diront-ils pas , et que ne devons-nous pas nous dire à nous-mêmes? En effet, pour peu de justice que nous nous fassions , il nous doit être , je ne dis pas bien honteux , mais bien terrible devant Dieu , que cette foi ait fait paroître dans le monde une vertu si admirable , et qu'elle soit maintenant si languissante et si oisive parmi nous ; qu'elle ait produit , dans le paganisme le plus aveugle et le plus corrompu, tant de sainteté , et qu'elle soit peut-être encore à produire dans nous le moindre changement de vie , le moindre retour à Dieu , le moindre renoncement au péché. S'il nous reste un rayon de lumière 5 ce qui doit nous faire trembler, n'est-ce pas que cette foi ait eu la force de s'établir par toute la terre avec des succès si prodigieux , et qu'elle ne soit pas encore bien établie dans nos cœurs ? Nous la confessons de bouche , nous en donnons des marques au dehors , nous sommes chrétiens de cérémonie et de culte ; mais le som-
mes-nous de cœur et d'esprit? Or c'est néanmoins dans le cœur que doit particulièrement résider notre foi 5 pour passer de là dans nos mains et pour animer toutes nos œuvres.
Quel reproche contre nous , si nous n'avons pas entièrement étouffé tous les sentimens de la tjrâce ; quel reproche , que cette foi ait surmonté toutes les puissances humaines conjuré(?s contre elle , et qu'elle n'ait pas encore surmonté dans nous de vains obstacles qui s'opposent à notre conversion ! Car qu'est- ce qui nous arrête ? une folle passion, un intérêt sordide, un point d'honheur 5 un plaisir passager , des difficultés que notre imagination grossit et que notre foi , toute victorieuse qu'elle est , ne peut vaincre. Quel sujet de condamnation , si je veux devant Dieu le considérer dans l'amertume de mon ame , que cette foi se soit soutenue , et même qu'elle se soit fortifiée au milieu des persécutions les plus sanglantes, et que je la fasse tous les jours céder à de prétendues persécutions que le monde lui suscite dans ma personne , c'est-à-dire , à une pa-, rôle , à une raillerie , à un respect humain , ou plutôt à ma propre lâcheté ! Car voilà mon désordre et ma confusion : si j'avois le courage de me déclarer 5 et de me mettre au-dessus du monde , il' y a des années entières que je serois à Dieu ; mais parce que je crains le monde , et que je ne puis me résoudre à lui déplaire, j'en demeure là , et mal* gré moi-même je retiens ma foi captive dans l'es^ clavage du péché.
Ali ! mon Dieu, que vous répondrai-jc, quand vous me ferez voir que celte foi , qui a confondu toutes les erreurs de ridolâtrie et de la superstition 5 n'a pu détruire dans moil esprit je ne sais combien de faux principes et de fausses maximes dont je suis préoccupé ? Comment me juslilieraije, quand vous me ferez voir que celte foi qui a soumis Torgueil des Césars à riiumilité de la croix , n'a pu déraciner de mon cœur une vanité mondaine , une ambition secrète , un amour de moi-même qui m'a perdu ? Enfin , que vous diral-je , quand vous me ferez voir que cette foi qui a sanctifié le monde , n^a pu sanctifier un certain petit monde qui règne dans moi, et qui m'est bien plus pernicieux que le grand monde qui m'environne et qui est hors de moi? Aurai-je de quoi soutenir le poids de ces accusations : m'en déchargerai-je sur vous , Seigneur ? m'en prendrai-je à la foi même ? dirai- je qu'elle n'a pas fait assez d'impression sur moi , et que je n'en étois point assez persuadé pour en être touché? Ah ! chrétiens , peut-être notre infidélité va-t-elle maintenant jusques à vouloir s'autoriser de ce prétexte ; mais c'est ce même prétexte qui nous rendra plus condamnables : car Dieu nous représentera l'infidélité où nous serons tombés , comme un prodige que nous aurons opposé au miracle de la foi : prodige qui ne vient plus de Dieu , mais de nous , €t dont j'ai à vous parler dans la seconde partie.
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