PREMIÈRE PARTIE
Comme il est de Ta foi que l'orgueil fut le premier péché de rhomme, et qu^il est encore la source et le principe de tout péché , hiilium om- 7iis peccati super bîa (i) ; il ne faut pas sY^tomier que le même orgueil soit un obstacle essentiel h la pénitence, établie de Dieu pour être le remède du péché. Je m'explique. Si Thomme persévérant dans le bienheureux état où Dieu Tavoit créé , étoit demeuré dans les termes de cette humilité, qui lui étoit comme naturelle , puisque Thumilité n'est rien autre chose que la parfaite connoissance de soi-même ; quelque avantage ou de la nature ou de la grâce qu'il eût reçu, il n'aiiroit jamais couru risque d'en abuser au préjudice de ce qu'il devoit à Dieu : et si dans l'instant que nous violons la loi de Dieu , nous faisions un retour sur nousmêmes , il nous suffiroit de nous connoître nousmêmes, pour rentrer dans l'ordre, et pour nous mettre , comme pécheurs , en disposition de satisfaire
(i) Eccii. lo.
à Dieu. Mais cet esprit de pénitence et de justice qui nous porte à réparer les offenses de Dieu , se trouve combattu dans nous par un autre esprit , qui est Tesprit d'orgueil ; et de même qu'en péchant nous nous révoltons contre ce souverain législateur , nous avons après le péché une oppo- • sition secrète à lui en faire la juste réparation qui lui est due.
Quel remède ^ chrétiens ? celui même que TEglise nous propose dans la cérémonie de ce jour , en nous obligeant à nous souvenir de ce que nous sommes , afin de corriger notre vanité par notre vanité , comme parle saint Augustin. Car il faut faire de temps en temps remonter l'homme jusqu'à son origine , dit ce grand docteur; et par la considération de sa foiblesse , de sa misère , de son néant, le forcer malgré lui de renoncer aux présomptueuses et vaines idées qu'il a de lui-même 5 et qui l'empêchant de s'humilier, Tempêchent de se convertir. Or c'est ce que fait la pensée de la mort. Quand un homme sans qualité et sans naissance, mais élevé néanmoins à une haute fortune , et comblé de biens et d'honneurs , vient à s'enorgueillir et à s'oubUer , le moyen de répri'mer son orgueil est de lui remettre devant les yeux Tobscurité et la bassesse de son extraction. Ne vous enflez point , lui dit-on ; on sait qui vous êtes , et d'où vous êtes venu. Cela seul est capable de le confondre , et de lui inspirer des sentimens de modestie. Mais si de plus, par une vue anticipée de l'avenir , on lui marquoit cç qui lui
56 MERCREDI DBS CENDRES.
doit bicnlôt arriver; si Ton poiivoit lui dire 5 et lui dire avec assurance : Prenez i^arde ; quelque grand que vous soj^ez , vous êtes sur le point de voire ruine ; une disgrûce dont vous êtes menacé et que vous n'éviterez pas , va vous réduire a n'être plus que ce que vous étiez dans votre première condition ; si, dis-je, on pouvoit lui parler ainsi ^ en sorte qu'on lui lit connoître à lui-même la vérité de ce qu'on lui annonce , cette vue sans doute léroit encore sur lui une bien plus forte impression. Pénétré de cette pensée , il n'y a plus pour moi de ressource et je vais périr, il seroit doux et humain ; il ne feroit plus voir dans sa conduite ni arrogance, ni fierté ; cette enflure de cœur, que lui causoient la prospérité et l'élévation , s'abaisseroit tout-à-coup : pourquoi? parce qu'il n'envisageroit plus sa fortune , si je puis user de cette expression , que comme la hauteur du précipice où il va tomber ; et qu au lieu de s'éblouir de ce quil est, il gémiroit sur ce qu'il va devenir.
Or c'est justement, mes chers auditeurs, de cette double vue , et de ce que nous avons été , et de ce que nous serons , que TEglise se sert aujourd'hui pour nous tenir devant Dieu dans l'humilité et dans la soumission. L'homme, dit l'Écriture , étoit dans l'honneur et dans la gloire , où Dieu la voit élevé par la création ; mais , au milieu de sa gloire , l'homme s'étoit méconnu : Homo cîtm in honore esset , non inteUexit (i). Cet oubli de lui-même , par une suite nécessaire , l'avoit
(i) Ps. 48.
porté jusqu'à l'oubli , et même jusqu'au mépris de Dieu. Que fait l'Église ? Pour rétablir en nous ce respect de Dieu^ et cette crainte que nous perdons par le péché , et qui doit être le fondement de la pénitence , elle nous engage ^ ou plutôt elle nous oblige à concevoir du mépris pour nous-mêmes , en nous adressant ces paroles: Mevierdo ^ homo 5 quia piilvis es , et in jndvereyn reverteris. Comme si elle nous disoit : Pourquoi ^ homme mortel , vous attribuer sans raison une grandeur chimérique et imaginaire ? Souvenez-vous de ce que vous étiez il y a quelques années ^ quand Dieu 5 par sa toute-puissance 5 vous tira de la boue et du néant. Souvenez-vous de ce que vous serez dans quelques années , quand ce petit nombre de jours qui vous reste encore , sera expiré. Voilà les deux termes où il faut malgré vous que tout votre orgueil se borne. Raisonnez tant qu'il vous plaira sur ces deux principes ; vous n'en tirerez jamais de conséquence , non-seulement qui ne vous humilie ^ mais qui ne vous rappelle à votre devoir, lorsque vous serez assez aveuglé et assez insensé pour vous en écarter. Telle est encore mie fois, chrétiens, la salutaire et importante leçon que fait l'Église , comme une mère sage , à tous ses enfans.
Mais examinons phis en détail la manière dont elle y procède , et toutes les circonstances de cette cérémonie des cendres qu'elle observe en ce saint jour. Car il n'y en a pas une qui ne nous instruise , et qui n'aille directement à ces deux fins , de
rahallrc )iotrc orgueil ^ et de nous disposer l\ la pcMiilence. EiiefTet, c'est pour rabattre noire or- {^ucil qu'elle nous présente des cendres , et qu'elle nous les fait uieltrc sur la tête. Pourquoi des cendres? parce que rien , dit saint Ambroise , ne doit mieux nous taire comprendre ce que c'est que la mort, et rbumiliation extrême où nous réduit la mort, que la poussière et la cendre. Oui, ces cendres que nous recevons proslernés aux pieds des ministres du Seigneur , ces cendres dont la bénédiction, selon la pensée de saint Grégoire de Nysse , est aujourd'hui comme le mystère , ou si vous voulez , comme le sacrement de notre mortalité, et par conséquent de notre humilité, si nous les considérons bien , ont quelque chose de plus touchant que tous les raisonnemens du monde pour nous humilier en qualité d'hommes , et pour nous faire prendre , en qualité de pécheurs , les sentimens d une parfaite conversion et dun retour sincère à Dieu. Car elles nous apprennent ce que nous voudrions peut-être ne pas savoir, et ce que nous tâchons tous les jours d'oublier. Mais malheur à nous , si jamais nous tombons , ou dans une ignorance si déplorable , ou dans un oubli si funeste !
Elles nous apprennent que toutes ces grandeurs dont le monde se glorifie , et dont l'orgueil des hommes se repaît; que cette naissance dont on se pique , que ce crédit dont on se flatte , que cette autorité dont on est si fier^ que ces succès dont on se vante , que ces biens dont on s'applaudit ,
que ces dignités et ces charges dont on se prévaut, que cette beauté , cette valeur , celte réputation dont on est idolâtre ^ que tout cela , malgré nos préventions et nos erreurs, n'est que vanité et que mensonge. Car que je m'approche du tombeau d'un grand de la terre , et que j'en examine l'épitaphe ; je n'y vois qu'éloges, que titres spécieux , que qualités avantageuses , qu'emplois honorables : tout ce qu'il a jamais été et tout ce qu'il a jamais fait , y est étalé en termes pompeux et magnifiques. Voilà ce qui paroît au dehors. Mais qu'on me fasse Touverture de ce tombeau, et qu'il me soit permis de voir ce qu'il renferme; je n'y trouve qu'un cadavre hideux , qu'un tas d'ossemens infects et desséchés , qu'un peu de cendres , qui semblent encore se ranimer pour me dire à moi-même : Mémento , homo , quia put- ^vis es ^ et in pulverem reverteris.
Elles nous apprennent que nous sommes donc bien injustes, quand, à quelque prix que ce soit, et souvent contre l'ordre de la Providence , nous prétendons nous distinguer, et que nous voulons faire dans le monde certaines figures qui ne servent qu'à flatter notre vanité : que ces rangs que nous disputons avec tant de chaleur, ces droits que nous nous attribuons , ces points d'honneur dont nous nous entêtons , ces singularités que nous affectons , ces airs de domination que nous nous donnons , ces soumissions que nous exigeons , ces hauteurs avec lesquelles nous en usons , ces ménagemens et ces égards que nous demandons ,
Go MERCREDI DES CENDRES.
sont autant d'usurpalions que fait notre orgueil , en nous persuadant , aussi-bien qu'au pharisien de l'Évangile , que nous ne sommes pas comme le reste des hommes : erreur dont la cendre où nous réduit la mort nous détrompe bien , par 1 egalilé où elle met toutes les conditions, disons mieux , par leur entière destruction. Car voyez , dit éloquemmcnt saint Augustin au livre de la Nature et de la Grâce ; voyez si dans les débris des tombeaux vous distinguerez le pauvre d'avec le riche , le roturier d'avec le noble , le foiblc d'avec le fort. Voyez si les cendres des souverains et des monarques y sont différentes de celles des sujets et des esclaves. Ah! l'esclave et le roi ne sont là qu'une même chose ; et ce fut la belle réponse que fit un philosophe à un fameux conquérant , lorsque interrogé pourquoi il paroissoit si attentif à contempler des ossemens de morts entassés les ims sur les autres , a Je tâche , lui ditil , seigneur , à discerner dans ce mélange le roi votre père ; je Fy cherche , mais en vain, parce que ses cendres, confondues avec celles du peuple , n'y retiennent plus nulle marque de dislinction par où je puisse le reconnoître. :» Paroles dont le plus fier des hommes , quoique païen , ne laissa pas de s'édiiier , et qui reviennent à ce qu'on nous dit aujourd'hui : Mémento , homo , quia pulvis es ^ et in p2ilve7^eni reverteris.
Elles nous apprennent que malgré les vastes desseins que forme Tambitieux de s'établir, de s'agrandir 5 de s'élever , de croître toujours , sans
CÉRÉMONIE DES CENDRKS. 6l
dire jamais, c'est assez ; la mort, par une triste destinée , le bornera bientôt à six pieds de terre ; c'est trop 5 à une poignée de cendres. Car voilà , mes chers auditeurs , pour m'exprimer ainsi , jusqu'où Dieu nous pousse à son tour. Voilà à quoi aboutissent tous nos projets , toutes nos entreprises 5 toutes nos prétentions , toutes nos intrigues , en un mot toutes nos fortunes et toutes nos grandeurs, lorsque nos corps, par la dernière résolution qui s'en fait dans le tombeau , se raccourcissent , s'abrègent presque jusques à s'anéantir. Ecce vix totani Hercules implevit iirnam. Quel changement ! disoit un sage , quoique mondain , en voyant l'urne sépulcrale où étoient les cendres d'Hercule ; cet Hercule , ce héros à qui la terre ne suffisoit pas , est ici ramassé tout entier ! à peine a-t-il de quoi remplir cette urne ! Réflexion que l'Église nous fait faire aujourd'hui bien plus saintement et bien plus efficacement , quand elle nous dit : Mémento , homo , qiiia pulvis es , et in jndverem reverteris.
Elles nous apprennent que non-seulement la mort détruira ce fantôme de grandeur et de fortune après lequel nous courons , mais que notre mémoire même périra ; qu'on ne parlera plus de nous 5 qu'on ne pensera plus à nous , qu'on se consolera de notre perte ; que quelques-uns s'en réjouiront; que nos proches seront les premiers à nous oublier ; que ces amis sur qui nous comptions , se lasseront bientôt de nous pleurer ; que rindifférence des uns , que l'ingratitude des autres
cfTaccra dans peu de jours le souvenir des bons offices que nous leur avons rendus ; et que tout ce ({ue nous aurons fait dans une autre vue que celle de Dieu , sera semblable à la poussière que le vent emporte ; car ainsi le concevoit Job : Mevioria vesira com/jjarabitur cineri {i). Ainsi Dieu le marquoit-il lui-même quand il disoit par la bouche d'Ézéchiel , à ce roi impie : Dabo ie in cinerem (2) , je te réduirai en poudre ; et ces écTatantes actions dont tu te promctlois dans la mémoire des hommes une espèce d'immortalité , s'évanouiront et se dissiperont comme la cendre. En efifet , chrétiens 5 c'est le véritable symbole de cette fausse gloire dont nous sommes si jaloux , puisqu'il est certain qu'elle a toutes les propriétés de la cendre ; qu'elle est vile comme la cendre , légère comme la cendre, stérile et inutile comme la cendre ; et que quand nous en aurions autant que notre vanité en peut demander , ce qui ne sera jamais , on auroit toujours droit de nous dire : Mémento , fiomo , quia pulvis es 5 et in pulverem reverteris.
Enfin elles nous apprennent que quelque enraciné que soit notre orgueil , il ne tient qu'à nous de trouver dans nous notre humiliation : Humilia tio tua inmedio tiii (3) ; puisque cette partie de nous-mêmes , dont nous sommes si occupés et si idolâtres , ce corps n'est au fond que le plus abject d.e tous les êtres, qu'un sujet de corruption , et selon l'expression de Tertullien , qu'un peu de
(i) Job. i3. — (9) Fzech. 28. — (3) IVîich. 6.
boue figurée eu homme : Limus titulo liominis incisus. Or 5 est -il juste que la poussière et la boue s'enfle de ce qu'elle eî^t , et que , par la malice du pèche ^ elle s'élève contre celui qui, ranimant de son esprit , Ta élevée par sa miséricorde au-dessus de ce qu'elle étoit? Quid superbit terra et cinis (i) ? La mort, que nous avons sans cesse devant les yeux, devoit être sur tout cela pour nous une éternelle leçon ; mais parce qu'il arrive , comme Ta fort bien remarqué saint Chrysostôme , que tous les hommes voient la mort 5 mais que peu ont le don de la comprendre : 3Iortem omnes vident^ pauci inteUigunt ; rÉglise joint à cette vue de la mort, l'usage des cendres qu'elle nous présente , et qui , sanctifiées par les prières de ses ministres , ont une grâce spéciale pour faire entrer dans nos cœurs ces importantes vérités ; Mémento , fiomo , quia pulvis es^ et in pulverem reveiteris.
Cependantvousmedemandezpourquoironnous met ces cendres sur la tête et sur le front ; autre mystère qu'il est aisé d'éclaircir, et qui doit encore édifier votre piété. On nous met ces cendres sur la tête , qui est le siège de la raison , pour nous faire entendre que Tobjct le plus ordinaire denosréfiexionset de nos considérations pendant la vie, doit être la mort et les suites de la mort. Or , c'est ce que l'on nous déclare quand on nous dit, Mémento , souvenez-vous-en, et ne l'oubliez jamais ; parce qu'en effet il nous seiTÎroit
(x) Eccli. lo.
fif MKRCRKDI Di:S CENDRES.
pru d'cMre une luis convaincus que nous sommes moiiels, si ^ par une lorle pensée et par un fré- (pient souvenir, la conviclion que nous en avons n'éloit pour nous une source de sagesse , et ne produisoit en nous cette disposition d'humilité , qui est déjà le commencement de la pénitence.
x\iissi est-ce le souvenir de la mort qui, de tout temps 5 a le plus retenu les hommes dans Tordre , et les a mis, malgré les soulévemens de leur orirueiL comme dans la nécessité d'être humbles. De là vient , dit saint Jérôme (et ce ne sera point là une digression, ou celte digression n'aura rien dVnnuycux et de fatigant pour vous ) ; de là vient que parmi toutes les nations , non-seulement chrétiennes, mais païennes, le souvenir de la mort et même l'usage de la cendre , a été une des principales circonstances des pompes les plus solennelles et des cérémonies les plus augustes; que les Grecs , au rapport du cardinal Pierre Damien , après avoir couronné leurs empereurs , leur otfroient un vase plein d'ossemens et de cendres , pour les avertir que la suprême dignité dont ils venoient d'être revêtus , ne les exemptoit pas de 4fi mort; que les Romains, dans leurs triomphes, 4aisoient marcher un héraut après le vainqueur, pour lui crier , au milieu des applaudisscmens publics , qu'il étoit homme <?t sujet à la mort ; que le grand-prêtre, dans Tancienne loi, se purifioit avec la cendre , quand il devoit entrer dans le sanctuaire , et que maintenant encore , dans la consécration des papes , ou fait passer devant les
yeux du nouveau pontife quelques étoupes que le feu consume , pour lui faire entendre que la gloire du monde passe de même , et que la tiare ne l'empéche point d'être tributaire de la mort : comme si les hommes avoient eux-mêmes reconnu, qu'à mesure que le monde ou que la Providence les exalte , ils ont besoin d'un contre -poids qui les rabaisse , et que le plus puissant et le meilleur est le souvenir de la mort. De là vient que les peuples les plus barbares , par un secret instinct de religion , se sont fait un devoir de conserver les cendres de leurs ancêtres. Ces cendres leur faisoient voir à quoi leur sort devoit enfui se terminer ; et ce souvenir les rendoit naturellemeat humbles , dans le même sens que notre ame, selon le langage de Tertullien , est naturellement chrétienne. Ces cendres , s'ils se sentoient ou passionnés ou préoccupés , leur suffisoient pour se dire à eux-mêmes i Mémento , komo : souvienstoi 5 homme , et humilie-toi ; souviens-toi , et modère - toi ; souviens - toi , et détrompe-toi. De là vient que Moïse sortant de FEgypte , au lieu d'emporter les riches dépouilles des Egyptiens , comme les autres Hébreux dont il étoit le conducteur, se contenta d'emporter les cendres du patriarche Joseph , ne croyant pas pouvoir mieux dompter ïu mieux soumettre à l'empire de Dieu ces esprits iiers et indociles, quYni leur montrant les cendres de ce grand homme , dont ils se glorifioient d'être descendus. De là vient que les mêmes Israélites ayant abandonné Dieu dans le désert , et 1 ayant
irrite par nne scandaleuse rébellion , lorsqu'en rabscnce de Moïse ils adorèrent un veau d'or , ce sageléi^LsIateur, animé de zèle , prit le veau d'or, le brûla , le pulvérisa , et les obliijea d'en boire la cendre, pour confondre leur idolâtrie, en leur faisant voir la vanité de leur idole. De là vient enfin que quelques princes chrétiens, par une pratique toute sainte , quoiqu'elle n'ait pas été du goût du monde , pour se former de la mort une idée plus vive , non contons de la méditer , ont voulu se la rendre sensible et palpable ; et que les uns , pendant leur vie même , ont fait placer dans leur palais la bière destinée à leur sépulture ; les autres ont gardé parmi leurs meubles les plus précieux , le crâne d'un mort , qui sembloit leur redire sans cesse : Mémento , homo , quia piilvis es ^ et in pidvei'eni reverteris. Excellente dévotion pour les grands du monde , qui , dans l'éclat de leur condition , éblouis eux-mêmes de la pompe qui les environne , ne peuvent presque devenir humbles que par la pensée et le souvenir de la m'ort.
Or , soit pour les grands , soit pour les petits , quand une fois l'humilité a pris possession d'un cœur , il est aisé d'y faire entrer la componction et la pénitence. Pourquoi ? non - seulement parce que le grand obstacle de la pénitence est levé , j'entends ce fonds de présomption et d'orgueil avec lequel nous naissons ; mais parce qu'à bien examiner les choses , l'humilité est en effet la partie la plus esseatielle de la conversion du pécheur.
Car du moment que je suis disposé à m'iiumilier, dès là je le suis à m'accuser, à me condamner, à me punir moi-même : dès là je suis dans la voie de chercher Dieu , d'implorer la miséricorde de Dieu 5 de satisfaire à la justice de Dieu , de me remettre sous Tobéissance de la loi de Dieu : dispositions les plus nécessaires à la pénitence chrétienne. Et voilà pourquoi l'Eglise , après nous avoir fait considérer deux sortes de cendres, celle de noire origine , Mémento quia pulvis es , et celle de notre corruptiim future, et in pulverem reverteris : la première , qui nous apprend que nous ne sommes que néant ; et la seconde , qui nous dit que nous sommes encore quelque chose de moins , ou plutôt quelque chose de plus mauvais, puisque nous ne sommes que péché : après , dis-je , nous avoir mis devant les yeux cette double cendre , nous en impose une troisième , qui se rapporte parfaitement à Tune et à l'autre , savoir, la cendre de la pénitence.
Car que fait le pécheur quand il reçoit aujourd'hui par les mains du prêtre , la cendre qui lui est présentée ? apprenez , mes chers auditeurs, à vous acquitter en chrétiens , de ce devoir chrétien : que fait le pécheur converti , quand il reçoit cette cendre consacrée à la pénitence ? C'est comme s'il disoit à Dieu : Oui , je veux , Seigneur, accomplir dès à présent en esprit ce que vous achèverez bientôt d'accomplir réellement et en effet. Vous avez résolu , pour la punition de mon péché , de me réduire un jour en cendres ,
68 MKriCUKDI DKS CENUKKS.
ef j'en viens lairo dos aujourd'hui moi -même Fessai. Je préviens Tarrét de votre justice, et je l'exécute déjà. Ces cendres^ dans Tordre de vos divins décrets 5 doivent élre une partie de la satisfaclion et de la vengeance que vous voulez lircr de moi : commencez , sans attendre davantai^e ^ a vous satisfaire , Seigneur , et à vous venger ; car me v^oila couvert de cendres. Il est vrai que ce ne sont pas encore les cendres de la mort , mais au moins sont-ce les cendres de la pénitence , qui est une espèce de mort , bien plus propre à vous fléchir et à vous apaiser, que la mort même. Apaisez-vous donc , ô mon Dieu j en voyant ces cendres 5 qui ne sont que les signes extérieurs de rhumiliation et de la contrition de mon ame , et faites que la pénitence me rende auprès de vous ce bon office , de prévenir dans moi TefTet de la mort ; c'est-à-dire , de me soumettre volontairement et librement à votre justice adorable, avant que la mort m'y soumette par cette inévitable nécessité , dont le souvenir , quoique amer , m'est si salutaire : Mémento , komo , quia pulvis es , et in pulverem reverteris.
Voila , chrétiens , les sentimens qu'une ame vraiment touchée conçoit en ce jour au pied des autels ; et il faut toujours reconnoître que ce souvenir de la mort est un admirable moyen pour préparer à la pénitence les pécheurs les plus orgueilleux. En effet , nous voyons que ce moyen, en certaines occasions , ménagé avec prudence etav&c vigueur, a opéré des changemens qui pa-
CÉUÉMO.MK DES CKINDRB^. G9
riirent comme des miracles de la grâce. Et ne fut-ce pas ainsi que saint Ambroise dompta , si j'ose me servir de ce terme , la fierté de Théodose 5 et qu'après la sanglante journée de Thessalonique , il le rangea a Tordre de la pénitence et de la rigoureuse discipline qui s'observoit alors dans PEglise ? a Peut-être , lui dit- il ^ ô empereur (car c'est la remontrance qu'il lui fit, rapportée par Théodoret ; je n'y ajouterai rien, et je n'en fais qu'une traduction simple et fidèle ) ; peut-être , ô empereur, cette souveraine puissance que vous exercez dans le monde , est-elle comme un nuage épais qui obscurcit votre raison , et gui vous empêche de voir l'énormité de votre péché* Mais pour dissiper ce nuage , considérez le commencement et la fin de toute votre grandeur; c'està-dire , considérez cette cendre dont vous avez été formé , et où vous êtes prêt à retourner , et alors je me promets tout de votre religion. Avouez qu'assis sur le trône, vous ne laissez pas d'être homme , un homme rempli de misères et sujet à la mort. Avouez que ces hommes qui vous révèrent et qui tremblent devant vous , sont de même nature que vous ; et puisque vous êtes mortel et pécheur comme eux , pensez comme eux à vous humilier devant ce Dieu de majesté , auprès de qui vous ne devez point espérer grâce , si vous ne vous hâtez de détourner son courroux par votre pénitence et par vos larmes. » Ces paroles émurent Théodose : il se prosterna aux pieds de saiut Ambroise ; il pleura son crime , il le détesta ; et
70 MERCUKIJI DES CENDriES.
tout empereur qu'il ctoit , il en fit la pénitence la plus exemplaire et la plus édilianle. Pourquoi ? parce qu'on lui lit coniioîlre ce qu'il étoit , et ce qu'il devoit cire un jour : Memenio , quia pulvis es , et in yulverem reverteris. Or , si Ton en usoit ainsi avec tous les i^rands du siècle qui vivent dans le dérèglement des mœurs , et qu'on leur répclûit souvent qu^ils doivent mourir ; que l'arrêt qui les y condamne est sans appel ; que pendant qu'ils abusent des biens de la vie , et qu'ils se laissent emporter au torrent de leurs passions 5 la mort s'avance à ijrands pas , qu'elle n'aura nul égard à tout ce faste qui les accompagne ; mais que la dernière de toutes les humilia* lions , qui consiste à devenir poussière et cendre ^ est le sort infaillible qui les attend ; et qu'au même temps que la mort leur fera subir toute la rigueur de sa loi , elle les conduira devant ce juge redoutable 5 qui doit rendre à chacun selon ses œuvres : si ceux qui les approchent leur tenoient souvent ce langage , quelque endurcis dans le péchié que nous nous les figurions , ils penseroient à se convertir. Ce qui les entretient dans limpénitence y c'est un profond oubli de cette grande et incontestable vérité : c'est qu'au lieu de leur parler de leur misàre et de leur foiblesse , on ne leur parle que de leur grandeur et de leur pouvoir ; c'est qu'au lieu de les faire souvenir de la mort , on les flatte sans cesse d'une prétendue immortalité de gloire ; c'est qu'au lieu de leur dire qu'ils sont
hommes , on voudroit presque leur faire accroire qu'ils sont des dieux.
Mais il ne s'agit pas seulement ici de la conversion des grands ; il s'agit , mes chers auditeurs 5 de la votre et de la mienne , qui n'est peutêtre ni moins difficile ni moins éloignée. Car , pour être peu de chose dans le monde , on n'est pas exempt de la corruption de l'orgueil ; et l'orgueil 5 dans une condition médiocre, est encore , selon rÉcritiire , plus réprouvée de Dieu. Cependant, chrétiens, tel est souvent notre caractère , et voilà le désordre affreux qui doit être aujourd'hui le sujet de notre confusion. Malgré Tanéantissement où nous réduit la mort , malgré l'aveu solennel que nous en faisons dans la cérémonie des cendres , nous ne laissons pas d'être pleins d'estime pour nous - mêmes ; et par une funeste conséquence , d'être entêtés , d'être infatués , d'être enivrés de l'amour de nous-mêmes. Malgré le soin que prend l'Eglise de nous retracer et de nous imprimer vivement ces vérités mortifiantes et tout ensemble vivifiantes ; mortifiantes selon rhomme , vivifiantes selon Dieu , nous n'en sommes ni plus morts à nous-mêmes, ni plus détachés de nous-mêmes. Dieu , dit le Prophète royal , nous humilie dans ce jour d^affliction , en nous couvrant de l'ombre de la mort : HumUiâsti nos in loco afflictionis , et cooperuit nos umbra mortis (i); mais renversant les desseins de Dieu, plus nous paroissons humiliés , moins nous som- (i) Ps. 43.
7^ MERCBEDI DES CENDRES.
Mies humbles; pins Tombrc de la mort nous couvre , moins le souvenir de la mort nous convertit. Combien de chréliens hypocrites : car pourquoi craindrois- je de les qualifier de la sorte . lorsque je vois une si monstrueuse opposition entre ce qu'ils professent au dehors , et ce qu'ils cachent dans Tame ; combien de chréliens 5 et peut - être de ceux qui m'écoutent , ont reçu la cendre de la pénitence avec des cœurs pleins d'ambition 5 avec des cœurs vains , avec des cœurs durs et iiKÛrconcis , avec des cœurs rebelles au Saint-Esprit! Or 5 cela même , n'est-ce pas une hypocrisie grossière? Combien de femmes mondaines et criminelles ont paru devant les autels pour y recevoir celte cendre , mais y ont paru avec toutes les marques de leur vanilé 5 avec tout rétalage de leur luxe ; et , ce qui en est comme inséparable , avec toute l'enflure de leur orgueil ! Or 5 en de telles dispositions , ont -elles eu Tesprit de la pénitence ; et n'ayant eu que Textérieur de la pénitence , sans en avoir Tesprit , ne sontelles pas. du nombre des hypocrites que condamne aujourd'hui le Fils de Dieu dans l'Evangile ? Ce sont néanmoins , me direz-vous , des femmes réglées ; et du reste , hors la vanité qui les possède 5 irréprochables dans leur conduite ; mais , chrétiens^ jugerons-nous toujours des choses selon les fausses idées du monde , et jamais selon les pures maximes de la loi de Dieu ? Appelezvous femmes réglées , celles qui n'ont pour principe de toutes leurs actions que l'amour d'ellesmêmes ?
CÈRÉIviOmE DES CENDRES. *;?>
mêmes? appelez -vous femmes irréprocliables , celles qui voudroient u'étre au monde que pour y être adorées et idolâtrées ? appelez-vous simpie vanité , celle qui exclut et qui bannit d'une ame deux vertus les plus nécessaires au salut , savoir l'humilité et la pénitence ? Terre , terre , disoit le Prophète , écoutez la voix du Seigneur : Terra ^ terra , audl vocem Domini ; c'est-a-dire, pécheurs , qui , formés de la terre , devez bientôt retourner dans le sein de la terre ; vous cependant qui oubliez ce que vous êtes , et qui vivez tranquilles dans l'état de votre péché , écoutez Dieu qui vous parle par ma bouche , et ne méprisez pas sa voix. Pour faire de dignes fruits de pénitence , humiUez-vous sous sa toute-puissante main : Hiimiliamini sub potenti manu Dei (i) ; et que cette humiliation ne soit pas seulement extérieure et superficielle , mais qu'elle pénètre jusque dans l'intérieur de vos âmes. Déchirez vos cœurs 5 et non point vos vêtemens : Scindite corda vestra , et non vediinenta vestra^i) ; et ne ressemblez pas à celui que le Saint-Esprit réprouve dans ces paroles : Est qui nequiter se humiliât , et interiora ejiis plena suntdolo (3). Tel s'humilie en apparence , dont le cœur est rempli de mensonge et d'artifice ; tel prend la cendre de la pénitence , qui , sous cette cendre et sous un visage de pénitent , entretient un orgueil de démon ; tel dit 5 je suis poudre et je serai poudre , qui voudroit , s'il étoit possible , s'élever comme
(i) I Pelr. 5. (2) Joël. 'iT — (>; l.cqY\ iq, T'^uRD. Caverne. I. 7
Lucifer au-dessus des Cicux. Préservons-nous do cette malédiction par riiumilité et la sincérité de notre conversion. C'est ce que la voix du Seii>neur vous fait entendre. Ecoutez-la , et respectez-la : Terra , terra ^ audi vocein Domini. Mais elle vous dit encore qu'outre le sacrifice de vos esprits par riuimilité , la pénitence demande le sacrifice de vos corps par la mortification ; et j'ajoute que rien ne doit plus vous faciliter ce second sacrifice , que le souvenir de la mort et la vue des cendres : c'est la seconde partie.