‹ CaremeChapitre 8 sur 44 · DEUXIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE

C'EST une illusion dont l'esprit du monde , cet esprit de mollesse , a voulu de tout temps se prévaloir , de croire que la pénitence soit une vertu purement intérieure , et qu'elle n'exerce son empire que sur les puissances spirituelles de notre ame ; qu'elle se contente de changer le cœur , qu'elle n'en veuille qu'à nos vices et à nos passions, et qu'elle puisse être solidement pratiquée, sans que la chair s'en ressente, ni qu'il en coûte rien à cet homme extérieur et terrestre qui fait partie de nous-mêmes. Si cela étoit , dit saint Chrysostôme, il faudroit retrancher de l'Ecriture des livres entiers , où l'esprit de Dieu a confondu sur ce point la prudence charnelle , par des témoignages aussi contraires à notre amour - propre , que la vérité est opposée à l'erreur. Il faudroit dire que caint Paul ne l'entendoit pas , et qii'il

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concevoit mal la pénitence chrétienne , quand il enseîj^noit qu'elle doit faire de nos corps des hosties vivantes : Exhibeatis corpora vestra hostiam viventem (i); quand il vouloit que cette vertu même allâtjusqu'au crucifiement de la chair: Qui simt Christi , carnem suam crucifixerunt cum vitiis et conciipiscentiis (2) ; quand il rccommandoit aux fidèles , ou plutôt quand il leur faisoit une loi de porter sensiblement et réellement dans leurs corps la mortification de Jésus- Christ : Semper mortijicationem Jesu in corpore vestro circîimfer entes (3) ; enfin , quand , pour leur donner l'exemple 5 il matoit lui-même son corps et le rédiiisoit en servitude ; craignant , ajoutoit-il 5 qu'après avoir prêché aux autres la pénitence et ne la pratiquant pas 5^ il ne- devînt un réprouvé : Castigo corpus meum , et in servitutern redicjo , ne forte ciim aliis prœdicaverim 5 ipse reprobus efficiar (4).

Je sais que Thérésie avec sa prétendue réforme , n'a pu s'accommoder de ces pratiques extérieures ; et qu'après avoir anéanti la pénitence dans ses parties les plus essentielles , en lui otant et la confession et la contrition même du péché, au moins ne les'^admettant pas comme nécessaires 5 elle a encore trouvé moyen de l'adoucir, en rejetant comme inutiles les œuvres satisfactoires , en abolissant le précepte du jeûne , et entraitairt de foiblesses et de folies toutes les austérités des saints. ]\îais il suffit que ce soient les ennemis de

(i) Rom. 12. — - {pi) Galal. 5. — (3) 2 Cor. 4. — (4) i Cor. 9.

^G MERCREDI DES CENDEU'S.

rEj^lise qui en aient juge de la sorte , pour ne pas suivre Tattrait pernicieux (Vunc doctrine aussi capable que celle-là de séduire les âmes tl de les corrompre. Non , cliréliens , de quelque manière que nous prenions la clio.^e , il n'y a point de véritable pénitence , sans la mortification du corps; et tandis que nos corps , après le péché , demeurent impunis , tandis qu'ils ne subiront pas les clîûtimens qu'un saint zèle de venger Dieu nous oblige à leur imposer , jamais nos cœurs ne seront bien convertis . ni jamais Dieu ne se tiendra pleinement satisfait. Depuis que le Sauveur du monde a fait pénitence pour nous aux dépens de sa chair adorable , il est impossible , dit saint Augustin 5 que nous la fassions autrement nous-mêmes. Il faut que nous accomplissions dans notre chair ce qui manque , par im admirable secret de la sagesse de Dieu , aux satisfactions et aux souffrances de notre divin Médiateur. Puisque c'est dans notre chair que le péché règne, comme parle saint Paul , c'est dans notre chair que doit régner la pénitence ; car elle doit régner partout où règne le péché. Nos corps , par une malheureuse contagion , et par l'intime liaison qu'ils ont avec nos âmes, deviennent les complices du péché, servent d'instrument au péché , sont souvent Tojigine et la source du péché, jusque là que le même apôtre ne craint point de les appeler des corps de péché : Coiyus peccati (i); comme si le péché étoit en eflet incorporé dans nous , et

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que nos corps fussent par eux-mêmes des substances de péché ; expression dont abusoient autrefois les manichéens ;mais qui, dans le sens orthodoxe 5 ne signifie rien davantage que des corps sujets au péché 5 des corps par où subsiste le péché 5 des corps où habite le péché : nos corps , dis-je 5 ont part au péché ; il est donc juste qu'ils participent à Fexpiation et à la réparation du péché , qui se doit faire par la pénitence. Quoique la vertu et le mérite de la pénitence soit dans la volonté 5 Texercice et Fusage de la pénitence doit consister en partie dans la mortification du corps, et quiconque raisonne autrement est dans Terreur et s'égare. Voilà , mes chers auditeurs, la disposition où nous devons entrer aujourd'hui , si nous voulons profiter de la grâce que Dieu nous offre pendant ce saint temps d'abstinence et de jeûne.

Or. à cette loi de pénitence ainsi établie , s'oppose une autre loi que nous portons dans nousmêmes, et qui est l'amour déréglé de nos corps. Amour , concevez - en bien le progrès , pour en éviter le désordre et la corruption , amour de tout ce qui nous paroît nécessaire , ou plutôt de tout ce qu'une aveugle cupidité nous présente comme nécessaire pour l'entretien de nos corps ; amour de toutes les commodités que nous recherchons avec tant de soin et qui flattent nos corps ; amour des délices de la vie , qui , par leur superfluité et leur excès , affoiblissent souvent , ou même détruisent nos corps ; amour des plaisirs défendus et

des volnplcs illicites ^ qui souillent nos corps. Car ce sont là 5 confessons-Ic devant Dieu , chrétiens, et apprenons aumoinsii nous connoîlre parce qu'il y a dans nous de plus i;rossicr ; ce sont là les • démarches d'une ame qui se déro^^le , en se rendant esclave de son corps. Elle ne va pas d'abord au crime; mais , sous ombre d'entretenir ce corps et de pourvoir à ses besoins, du nécessaire elle passe au commode , du commode au superflu , et du superllu au criminel; au lieu, dit saint Grégoire pape , que la pénitence , qui a pour but d'assujettir et de mortifier le corps , par une conduite toute contraire, nous fait d'abord renoncer au criminel que nous avouons nous-mêmes criminel ; ensuite , à mesure que nous avançons dans ses voies , nous retranche le superflu , que nous prétendions innocent; de là nous prive même du commode , dont nous avions cru ne nous pouvoir passer; enfin nous ôte , non pas le nécessaire, mais l'attachement et l'attention trop grande au nécessaire : excellente idée de la pénitence^et de ses divers degrés. S'il y en a où notre foiblesse n'ose encore esoércr d'atteindre , du moins ne les ignorons pas , et désirons d'y parvenir. Elle nous fait renoncer au criminel , c'est-à-dire aux plaisirs impurs que la loi de Dieu nous défend , parce qu'il n'y a point de péché plus opposé à la sainteté de Dieu , ni plus incompatible avec son esprit , que l'impureté : Non 'permanebit Spiritus meus in homine qnia caro est (i). Elle nous re« •

(i) Gènes. 6.

tranche le superflu , c'esL-à-dirc les délices de la vie, parce qu'il n'y a rien de plus difficile à accorder ensemble qu'une vie molle et Tinnocence des mœurs , et que cette innocence , dit Job , ne se trouve point parmi ceux qui ne pensent qu'à satisfaire leurs sens : Non invenitm^ in ter^rd suaviter viventium (i). Elle nous prive du commode, c'est-à-dire des aises de la vie, qui, quoique absolument permises, ne laissent pas de fomenter la rébellion de la chair; et elle nousote même une trop jurande attention au nécessaire , parce que c'est un point de morale inconnu aux saints, de prétendre ne souffrir rien , ne se refuser rien , ne manquer de rien , et faire néanmoins pénitence. Mais ce que les saints ne comprenoient pas , est devenu un des secrets de la dévotion du siècle. Car on peut dire que jamais siècle n'a parlé avec plus d'ostentation que le nôtre de la pénitence sévère , ni n'a porté plus loin dans la pratique le raflinement sur tout ce qui s'appelle vie douce. Ne s'aveugle-t-on pas même quelquefois jusqu'à se faire un devoir de ménager son corps? ne va-t-on pas jusqu'à se persuader qu'on est nécessaire au monde , et que c'est une raison supérieure pour se dispenser des lois les plus communes de la mortification chrétienne ? Cependant FApôtre Ta dit, et il est vrai : la pénitence , pour être parfaite , doit s'étendre jusqu'à la haine de soi-même ; et l'on ne peut bien réparer le péché qu'en crucifiant celte chair de péché , qui est l'en-

(0 Juh. 23. .

iicmic de Dieu : Qui suai Clirisli canicm suam crucljîxcrunt (i).

Or , le moyeu d'arriver là ? souvenons-nous de la mort, et considérons les cendres qu^on répand aujourd'hui sur nos têtes ; c'est assez : Mémento. Occupons-nous de la pensée qu'il laut mourir 5 et rendons-nous-la familière : if/fme/ifo. Entrons , par de sérieuses et solides réflexions , dans le mystère de ces cendres , Blemento ; et jamais l'esprit de mollesse ne l'emportera sur l'esprit de mortification.

Oui 5 chréliens , le souvenir de la mort vous détachera peu à peu et presque malgré vous-mêmes de Famour de votre corps ; comment cela ? en vous faisant connoître là-dessus votre aveuglement et votre injustice. Votre aveuglement : car dites -moi s'il en fut jamais un plus déplorable , que d'idolâtrer un corps qui n'est que poussière et que corruption ; un corps destiné à servir de pâture aux vers 5 et qui bientôt sera , dans le tombeau 5 l'horreur de toute la nature. Or, voilà le terme de tous les plaisirs des sens ; c'est là que se réduisent toutes ces grâces extérieures de beauté , de santé , de teint , d'embonpoint . qui vous font négliger les plus précieuses grâces du salut ; c^est là qu'elles vont aboutir : à un corps qui commence déjà à se détruire , et qui , après un certain nombre de jours , ne sera plus qu'un affreux cadavre, dont on ne pourra pas même supporterla vue. Ah ! mes chers auditeurs^ quelle indignité, qu'une

(i) Gai. 5.

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ame chrétienne capable de posséder Dieu , s'attache à un sujet si méprisable ! Vous surtout , mesdames , à qui je parle , et qui avez de la piété, ne devez-vous pas gémir pour ces personnes de votre sexe , qui semblent n'être sur la terre , et n'avoir une ame que pour servir leur corps ? Combien en voit-on dans le christianisme uniquement appliquées à le parer , à le nourrir , à Tembellir , à le plâtrer! Combien en feroient , s'il leur étoit possible , Tidole du monde , et en font , sans y penser, une victime de Tenfer! Puisque ce corps est quelque chose de si vil et de si abject 5 n'eston pas bien plus sensé de le mépriser, de le dompter, de l'assujettir , et de lui faire porter le joug de la pénitence ? Pour peu que nous consultions et la raison et la foi , ne doit -on pas rougir de se rendre si attentif à étudier ses goûts , de s'asservir à ses appétits , et de lui donner honteusement tout ce qu'il demande , et souvent plus qu'il ne demande ?

Mais d'ailleurs quelle injustice dans cet amour immodéré de notre corps , si nous envisageons la mort ! Prenez garde à ces trois pensées. Quelle injustice envers Dieu , ce Dieu éternel , d'aimer plus que lui un corps sujet à la pourriture , et de l'aimer, comme dit saint Paul , jusqu'à s'en faire une divinité ! Quelle injustice envers notre ame , cette ame immortelle , de lui préférer un corps qui doit mourir ; et tout immortelle qu'elle est , , d'abandonner sa félicité et sa gloire aux sales désirs diiae chair corra|: tlLle ! Quelle injustice en-

8a MERCREDI DES CENDRES.

vers ce corps même , de l'exposer pour des voluptés passngcres à des souffrances qui ne finiront jamais , et de lui faire acheter un moment de plaisir par une éternité de supplices ! Ah ! mes frères , s'écrie saint Chrysostôme , faisant une supposition qui vous surprendra , mais qui n'a rien dans le fond que de chrétien et de solide ; si le corps d'un réprouvé , maintenant enseveli dans le sein de la terre , mais pour être un jour enseveli dans l'enfer , pouvoit , au jugement de Dieu, s'élever contre son ame et l'accuser , quel reproche n'auroit-il pas à lui faire sur la cruelle indulgence dont elle a usé à son égard ? Et si cette ame qui s'est perdue parce qu'elle a trop aimé son corps , pouvoit , au moment que je parle , revenir du lieu de son tourment , pour voir ce corps dans le tombeau, quels reproches ne se feroit-elle pas à elle-même du criminel attachement qu'elle a eu pour lui ? Disons-mieux , que ne se reprocheroient-ils pas l'un à l'autre , si Dieu venoit à les confronter? Permettez - moi de pousser cette figure, qui 5 tout irrégulière et tout outrée qu'elle peut paroître , vous fera plus vivement sentir la vérité que je vous prêche. A.me infidèle , diroit l'un 5 deviez-vous me trahir de la sorte ? falloitil , pour me rendre un moment heureux , me précipiter avec vous dans l'abîme d'une éternelle damnation ? falloit-il avoir pour moi une si funeste condescendance ? falloit-il déférer lâchement à mes inclinations ? ne les deviez-vous pas réprimer? ne deviez-vous pas prendre l'ascendant sur

moi? que ne m'avez-vous condamné aux salutaires rigueur^ de la pénitence ? pourquoi ne m'avezvous pas forcé à vivre selon les règles que Dieu vous obîigeoit à me prescrire? tfétoit-ce pas pour coia qu'il nfavoit soumis à vous ? Mais 5 corps rebelle et sensuel , répondroit Pâme , à qui dois-je imputer ma perte qu'à toi-même ? je ne te connoissois pas ; je me laissois séduire à tes charmes , parce que je ne pensois ni à ce que tu avois été , ni à ce que tu devois être. Si j'avois toujours eu en vue Taffreux état où la mort de voit te réduire , je n^aurois eu pour toi que du mépris ; et dans la société qui nous unissoit 5 je ne t'aurois regardé que comme le compagnon de mes misères ^ ou plutôt comme le complice de mes crimes , obligé parla même à en partager avec moi les châtimens et les peines.

En effet, chrétiens ^ c'est de tout temps ce qui a produit dans les âmes bien converties , nonseulement ce mépris héroïque 5 mais cette sainte haine de leurs corps : c'est ce qui a tant de fois opéré dans le christianisme des miracles de conversion. Il n'en fallut pas davantage à un François de Borgâa 5 pour le déterminer à quitter le monde , la vue du cadavre d'une reine et d'une impératrice , qu'il eut ordre de faire solennellement inhumer 5 et qu'il ne reconnut presque pins lorsqu'il fallut attester que c'étoit elle-même , tant elle lui parut hideuse et défigurée. Ce spectacle acheva de le persuader. Il ne put voir cette beauté que la mort , par un changement si soudain et si

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prodrgieiix , a voit de Imite , sans former la résolution de mourir lui-même a toutes les vanités du siècle. L'image de la mort , en frappant ses yeux 5 Ht naître dans son cœur tous les senlimens de la pénitence. Car pourquoi , se dit-il à luimême et se sont dit comme lui les saints , pour- ^ quoi traiter mollement un corps condamné a la mort ? Quand on a prononcé Tarrét à un criminel 5 on ne se met plus en peine de le bien nourrir : s'il faut encore le soutenir pendant quelques heures ^ on se contente de lui donner le nécessaire , et Ton ne pense à lui conserver la vie, que pour lui faire mieux sentir les douleurs de la mort. Or telle est la condition de nos corps : ce sont des criminels que la justice divine a condamnés. L'arrêt en est porté , et Ton ne diffère l'exécution que de quelques jours ; mais ce sera bientôt. Il ne s'agit donc plus de leur procurer des douceurs et de les flatter ; il s'agit de les maintenir dans l'ordre de cette justice rigoureuse à laquelle Dieu les a livrés ; il s'agit de leur faire déjà goûter la mort par la pratique de la pénitence 5 afin de les préserver de cette seconde et dernière mort 5 bien plus terrible que la première ^ puisque c'est une mort éternelle. Ainsi raisonne un pécheur pénitent. Mémento , homo , quia pul^ vis es . et in pulverem 7^everteris.

Mais cette haine de son corps est encore bien plus vive 5 quand il vient à pénétrer dans le mystère des cendres que l'Eglise lui présente : quand remontant plus haut^ et jusques aux sources me-

mes de sa religion , il cherclie rorigiiic d'une si sainte pratique ; et qu'il pense que ces cendres , qui dans Tune et dans Tautre loi ont toujours été le symbole de la pénitence , n'étoient pas un symbole vile , ni une pure cérémonie : quand il se représente les austérités et les macérations dont elles dévoient être accompagnées suivant les règles de Pancienne discipline : quand , instruit par les prophètes , il apprend que le cilice et le jeûne dans l'observance commune des fidèles , étoient inséparables de la cendre : Accinqere cilicio , et conspei^gere cinere , Jilia popuil niei (i) : quand il remarque dans les conciles avec quelle sévérité Ton condamnoit à des œuvres pénibles et laborieuses ces sortes de pénitens que Tertullien appeloit concUiati^ et concinerati ; couverts de cendre 5 quoique déjà réconciliés. Car enfin , doit dire aujourd'hui de son ame un homme touché de la vue de ses désordres et de l'esprit de couponction 5 ces pénitens de la primitive Eglise n'étoient pas plus chargés de crimes ^ ni plus coupables que je ne le suis ; et ces cendres qu'on leur imposoit 5 ne dévoient pas être pour eux un engagement plus étroit à la pénitence , qu'elles ne le doivent être pour moi. Il seroit donc bien étrange que j'en fisse un usage tout différent ; et que cette cérémonie aj^ant été à leur égard un exercice de mortification , et de la plus réelle , de la plus dure mortification , elle n'en fût pour moi que l'apparence et que l'ombre. Il seroit bien indi-

(i) Jercm. 6.

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giie , après avoir reçu ces cendres , de penser encore aux diverlissemens et aux joies profanes du monde ; et comme parloit un solilairc , de clierclier jusque dans la cendre de la pénitence les délices de la vie.

Car quoique nous ne soyons plus à ces premiers siècles , où les pécheurs aclietoicnt si cher la grftce de leur absolution et de leur réconciliation , nous n'en devons pas moins satisfaire à Dieu. L'Eglise a pu adoucir les peines qu'elle avoit ordonnées pour chaque espèce de péché : mais elle n'a rien relâché des peines prescrites par le droit divin ; et Dieu lui-même nous assure qu'il ne s'en reliichera jamais qu'en faveur de la pénitence. Il faut donc que ce soit la pénitence qui m'acquitte auprès de hii; Et comme il s'agit de son intérêt, qui maintenant ou après la mort doit être pleinement réparé , il faut que je prenne le bon parti , et que par la pénitence de cette vie je m'épargne la pénitence de l'autre. Il faut qu'en m'imposant des peines volontaires , qu'en me privant de certains plaisirs , même permis , qu'en me faisant quelques violences , qu'en me réduisant à une vie plus exacte et plus réglée , et qu'unissant enfin ma pénitence à la pénitence de Jésus-Christ , je prévienne les afifreux châtimens que Dieu réserve à ceux qui refusent de se punir eux-mêmes. Ah! mon Dieu , que votre miséricorde est adorable , de nous en quitter à ce prix . de vouloir bien accepter l'un en échange de l'autre ^ et de nou5 re-

mettre ainsi pour une pénitence temporelle une pénitence éternelle !

Prenons , mes chers auditeurs ^ des sentimens si raisonnables : ce sont ceux que nous doit inspirer la cérémonie des cendres. Si nous entrons dans ce carême bien pénétrés de ces vérités , le jeûne ne sera plus un joug trop pesant pour nous , comme il l'est pour les chrétiens lâches ; beaucoup moins un sujet de scandale et de péché ^ comme il l'est pour les libertins. Nous Tentreprendrons avec joie , nous le continuerons avec ferveur, et nous l'achèverons avec constance. Heureux de nous trouver engagés par un précepte à ce qui nous est d'ailleurs si utile et si nécessaire , nous ne ferons point tant les délicats , mais pour peu que nous soyons disposés à nous faire justice , nous avouerons que si le* jeûne nous paroît impossible , cette impossibilité prétendue n'est

•qu'un pur défaut de notre volonté* Nous ne raisonnerons point tant sur notre santé , ni sur notre

.tempérament; mais nous nous souviendrons que nous sommes enfans de l'Eglise et pécheurs devant Dieu : enfans de l'Eglise , et par conséquent que nous devons lui obéir : pécheurs devant Dieu , et par conséquent que nous devons l'apaiser. Car c'est là de quoi nous rendrons compte à Dieu, dit saint Bernard , ou de quoi nous devons nous rendre compte à nous-mêmes ; ayant plus d'égard à notre état et à notre profession, qu'à nos forces et à notre complexion : Non de complexione judicandiim^ sed de professione. Nous ne nous prévaudrons

point pour rompre le jeûne , d'une indispositiotr légère , puisque suivant cette rèj^'le la loi du jeûne devîendroitune loi chimérique, et qu'il n'yauroit plus personne dans le christianisme qui n'en fût exempt. Nous ne craindrons pas même en l'observant de nous incommoder , puisqu'il est vrai que si le jeûne ne nous incommodoit en rien , il ne seroit pins ce qu'il doit être. Nous ne demanderons plus de fausses dispenses , persuadés qu'on ne trompe point Dieu , et que toutes les dispenses des hommes ne sont rien , si elles ne sont reçues et autorisées de Dieu. Bien loin de nous plaindre que l'Eglise en établissant le jeûne du carême , ou comme il est plus vraisemblable, en nous le proposant et nous l'expliquant , ait trop exigé de nous ; nous serons surpris qu'elle nous ait tant ménagés , et nous aurons honte que ce soit notre lâcheté qui l'ait en quelque sorte réduite à nous traiter avec tant d'indulgence. Ce n'est pas assez ; et après avoir rempli ce que TEglise nous ordonne dans le commandement du jeûne, nous ne croirons pas avoir pour cela satisfait au précepte naturel de la pénitence. Nous ferons état que ce qu'elle a réglé , ne nous exempte pas de ce qu'elle a du reste abandonne à notre prudence et à notre zèle. Et c'est ainsi que la pensée de la mort et la vue des cendres servira à humilier notre orgueil , à mortifier notre délicatesse ; et que l'humilité nous conduira à la vraie gloire , et la. pénitence au souverain bonheur que je vous souhaite , etc.

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