II
Si CARLO BROSCni.
comte (le Fucntcs, qui suis le plus ancien lieutenant-colonel, j'avais des
droitsplus que tout autre à un régiment, par ma naissance et les services que j'ai rendus au feu roi Philippe V, pour qui je me suis ruiné pendant la guerre de la succession. Mais on me repousse, on me tient à l'écart, et pourquoi?... Parce que je déteste le règne des favoris et des eunuques, parce que je suis l'ennemi de Farinelli, que je le dis hautement, hier encore devant lui pendant qu'il traversait la salle des gardes. Oui, il m'a fait une injustice, un affront, c'est
un infâme Je le dirai devant le
monde entier...
— Pas devant moi, du moins, dit un
jeune homme qui venait aussi d'entrer dans le café! c'était Rafaël Moncenigo qui portait fièrement ses nouvelles épaulettesde colonel.
Le barbier voulut s'élancer et retenir son fils. j
— Non , mon père , laissez-moi ; tant que ma main pourra porter une épce, on*n'outragera pas impunément Farinelli en ma présence, et Monsieur me rendra raison.
— A l'instant même ! s'écria le comte deFuentes;et, auxacclamationsdetout le café, les deux adversaires allaientsorlir, lorsque le domestique du comte,
5() CAHLO RROSCIII.
qui arrivait de son hôtel, lui remit un paquet cacheté qu'on venait d'apporter pour lui, et qui était, dit-on, très-pressé.
— Lisez , Monsieur ! s'écria Rafaël avec hauteur, nous avons le temps. Et à mesure que le lieutenant-colonel parcourait cette épître, il changeait de couleur, il tremblait; tout décelait en lui une vive agitation et une lutte violente; enfin, et comme prenant une noble résolution, il s'approcha du jeune homme qui l'attendait fièrement.
— Monsieur, lui dit-il, et quoique ce mot puisse coûter à un Espagnol.... j'ai eu tort ! c'est moi qui serais un infâme si j'osais maintenant tirer l'épéc dans
CARLO BROSCUI. SJ
un pareil combat : lisez; et le jeune homme lut à haute voix :
« Monsieur le comte ,
« Vous êtes mon ennemi, je le sais, et, à ce titre, je vous dois plus de justice qu'à tout autre. J'ai examiné vos droits, je les ai reconnus et je les ai fait valoir auprès du roi. Il vous accorde le premier régiment de l'armée , celui de la reine... Et comme je vous ai entendu, hier, dire que vous n'étiez pas riche, je vous prie, pour monter vos équipages, de vouloir bien accepter la lettre de change ci-jointe, dont vous me rendrez le montantquand vous voudrez. Cela n'enchaîne en rien
votre indépendance et vous laisse toute liberté,... même celle de me haïr!
a Signé : Fauiiselli »
Il y a pour les actions nobles et généreuses un élan sympathique qui est de toutes les opinions et de tous les partis; Chacun applaudit; les deux adversaires se donnèrent la main, et le comte de Fuentes sortit, sans doute pour aller remercier son généreux ennemi.
— Voilà de mes hommes à caractère, dit le marquis de Pirego, la moindre faveur les fait changer, et maintenant ce sera une des créatures les plus dévouées du favori.
— C'est fâcheux , répondit le duc de Carvajal ; mais puisqu'on n'obtient rien que par lui...
— N'importe, c'est honteux pour un homme du rang et de la naissance du comte de Fuentes.
— Vous avez raison ; j''en rougis pour la noblesse espagnole , et tous deux , en témoignage d'estime , se donnèrent la main en se séparant.
Le marquis de Pirego se trouva par hasard, en sortant, à côté de Rodrigue Moncenigo.
— Ne pourriez-vous pas , seigneur
40 CARLO DUOSCIII.
barbier, lui dit-il tout bas, i)arlcr(Jc moi à Farinelli ?
Pendant ce temps , le duc de Carvajal avait pris le bras de Caffarelli, lui demandant à demi-voix si , par son crédit, il ne pourrait pas obtenir prochainement une audience du favori.
— Ze vi le promets, répondit l'artiste d'un air de protection. Et, dès le soir même, le duc lisait à son hôtel le billet suivant:
et Farinelli aura l'honneur de recevoir demain, avant la messe, monseigneur le duc de Carvajal et don Fer-
nand son fils, dans le cabinet particulier de la reine. »
Il est inutile de dire que tous deux arrivèrent les premiers au rendez-vous.
Ils se trouvèrent dans un boudoir fort élégant qui servait à la reine de salon de musique, et furent très étonnés lorsqu'un instant après eux, entrèrent l'abbesse de Santa-Cruz et Isabelle d'Arcos. Fernand n'eut pas le temps de lui demander l'explication de cette étrange rencontre ; car une porte dorée s'ouvrit, et la cameriera-major annonça la reine Maria-Thérésa, qui parut, s'appuyant sur le bras du cardinal Bibbiéna, confesseur du roi.
42 CARLO BROSCIII.
— Duc de Carvajal, dit la reine, j'ai voulu vous annoncer moi-même qu'à l'occasion du mariage de votre fils avec Isabelle d'Arcos, le roi vous rend tous les emplois dont vous aviez été privé, et y joint le gouvernement de Grenade.
Tous les acteurs de cette scène restèrent immobiles de surprise, excepté Fernand, qui poussa un cri de joie. Le duc s'inclina en signe de consentement et de reconnaissance, et Isabelle, cherchant à surmonter son trouble, prit seule la parole, et balbutia d'une voix tremblante :
— Votre Majesté ignore.... et Son
Éminence monseigneur le cardinal a dû lui dire...
— Que ce mariage est convenu avec Farinelli, reprit la reine, et Isabelle resta stupéfaite. Plusieurs fois, surtout depuis son arrivée à Madrid, elle avait entendu parler du favori, de son crédit, et de ses aventures; mais elle ne l'avait jamais vu, et l'avoua ingénument à la reine.
— Impossible, répondit celle-ci; car il prétend avoir sur vous des droits; celui de vous marier et de vous doter, comme étant maintenant votre seul parent.... Voyez plutôt, conlinua-t-ellCj en lui montrant un parchemin qui était
44 CARLO BROSCm.
sur la table... Voyez ce contrat où il vous donne une partie de sa fortune.
— IN'ous sommes réunis ici pour le signer, dit froidement le cardinal, et nous n'attendons plus que Farinelli....
— Le voici, dit la reine, en tendant la main h un homme qui parut à la porte d'entrée.
— Carlo! s'écrièrent à la fois Fernand et Isabelle.
— Oui, mes amis, Carlo Broschi... ou plutôt Farinelli.... Et maintenant que vous me connaissez , dit il avec émotion et en échangeant avec Théobaldo un regard d'intelligence, ma chère Isa-
CARLO BROSCFir. 45
belle.... ma sœur.... refuserez -vous d'épouser Fernand.... qui vous aime....
et qui est digne de vous?
La jeune fille baissa les yeux dans un trouble inexprimable.... puis les releva d'un air confus vers Fernand , à qui elle lendit la main.
Le lendemain le mariage eut lieu dans la cathédrale de Madrid; et lu.
foule était compacte, car on avait dit que LL. MM. honoreraient de leur présence la bénédiction nuptiale, qui devait être donnée par le cardinal Bibbiéna Théobaldo , confesseur du roi ; et ce qui excitait encore bien plus la curiosité publique, on disait que Fari-
46 CARLO r.riOSciii.
nelli devait chanter. En efTcl, d'une des tribunes placées près de l'orgue, on entendit tout h coup une voix pure et mélodieuse qui semblait descendre du ciel, et cette multitude tumultueuse et bourdonnante fit tout à coup un silence immense ! Jamais celte voix qui avait produit tant de prodiges, n'avait été plus tendre, plus pathétique, plus pénétrante. Elle respirait les larmes et la douleur, elle semblait s'élever dans les régions célestes et s'adresser à des êtres invisibles qui habitaient un autre monde.
« Voyez, disait-il , voyez sur les nuages l'ange qui nous contemple et nous
bénit! Ange bien-aimé qui habites les cieux.... Vierge pure retournée dans ta patrie, quand ta voix céleste que j'implore dira-t-elle : Viens! je t'attends.... viens.... viens....
Et au milieu du silence qui régnait dans l'église, l'écho de la voûte sonore, répétant ces accens, murmura plusieurs fois dans le lointain : Viens!... viens!... à celte voix qui semblait descendre du ciel et lui répondre.... Farinelli, succombant à ses émotions, tendit les bras en sanglotant et tomba évanoui.
La cérémonie fut interrompue. Théobaldo courut à son ami, le fit monter
48 CAHLO cnosciii.
dans sa voiture, dont il baissa les stores, et il s'éloigna lentement au milieu de la foule, qui retardait leur marche ; pendant que Carlo, tournant vers son ami ses yeux baignés de larmes, lui disait :
— Y eut-il jamais au monde mortel plus misérable !
— Oui, lui ditThéobaldo en lui serrant la main, oui, il en est! Que celte idée te console et t'empêche de maudire la Providence.
— Quoi! perdre celle qu'on aime!
en être aimé et ne pouvoir lui appartenir!
CAHLO DROSCIIÎ. 40
— Tu étais aimé, du moins!... El si lu avais été témoin de son amour pour un autre, si, aussi fortes que les lois de la naiure, celles du devoir et de la religion avaient élevé entre vous une barrière insurmontable; si, confident de sa tendresse pour un rival, pour un ami, tu avais constamment veillé sur eux; si enfin, ô tourmens de l'enfer!
tu les avais unis de tes mains, le croirais-tu encore le plus malheureux des hommes?
— Quoi! s'écria Carlo épouvanté, ces tourmens dont tu parles....
— Je les ai tous éprouvés.
— Et tu as pu les supporter et nous IV u
^0 CARLO BROSCnr.
les cacher! Qui donc t'a donné ce courage?
— - Dieu et l'amitié!
Et les deux amis se précipitèrent en sanglotant dans les bras l'un de l'autre.
Et le peuple qui sans les voir entourait leur voiture, répétait : Qu'ils sont heureux!
FFN DE CAHLO RROSCni.
Si je vous apprends, ami lecteur, que j'ai acheté une petite propriété dans la Brie, cette nouvelle vous intéressera fort peu, sans doute; si j'ajoute que j'ai eu l'imprudence d'y faire bâtir, que les
maçons, les charpentiers, les entrepreneurs, et surtout les devis faits en conscience, m'ont presque ruine, il y a une grande chance que ce malheur vous sera totalement indifférent; je vous confierais même, en secret, que mes constructions ne son tpas encore achevées, et que, pour la régularité d'un si bel édifice, ilne manque rien qu'une aile droite; cetaveu qui me coûte beaucoup, vous laisserait froid et impassible, et ne vous ferait pas un instant interrompre la lecture du volume que vous tenezen ce moment.
Mais si je vous disais, mon insensible lecteur, que ce corps de bâtiment arrière, que cette aile absente, il faut absolument que ce soit vous qui la payiez,
peut-être l'imprévu de cette annonce vous engagerait-il à me prêter quelque attention, et dès mon début j'aurais excité votre curiosité, votre intérêt, et surtout votre effroi, seul but que se proposent, de nos jours, les faiseurs de Nouvelles et de Romans.
J'étais donc dans ma cour, assis sur une pierre , regardant tristement la place qu'occuperait si bien mon aile droite , quand elle serait élevée , si jamais elle s'élevait... lorsque je sentis une main me frapper sur l'épaule , et une voix jeune et joyeuse s'écrier ; Bonjour, mon voisin î C'était Georges Lisvard, mon voisin de campagne, que
56 LA MAITRESSli ANONYME.
je connaissais à peine, car arrive depuis quelques mois dans le pays et vivant toujours avec mes ouvriers , je n'avais encore fait de visites h personne ; mais avec Georges la connaissance n'était pas longue à faire. Il avait une de ces heureuses et aimables physionomies qui appellent le plaisir et la confiance. La première fois qu'on le voyait, on était son ami, et dès la seconde on ne pouvait plus se passer de lui ; plein de franchise et de gai té, insouciant de l'avenir, et heureux du présent , sans ambition malgré son mérite, et sans prétenlions malgré sa jolie figure, il n'y avait pas de mère qui n'eut été fière d\in tel fils, pas de
sœur qui ne fût heureuse d'un tel frère.
Entré de bonne heure à l'École Polytechnique, il en avait été Tun des élèves les plus distingués ; officier d'artillerie, il s'était fait remarquer au siège d'Anvers , seule occasion de gloire qui lui eût encore été offerte, et maintenant que la paix était revenue, il passait auprès de sa vieille mère ses jours de repos et de congé.
Quand il s'agit d'établir sa sœur , il déclara qu'il ne savait que faire de sa fortune, qu'il était trop riche avec sa paye de lieutenant d'artillerie et il renonça à son modeste patrimoine en
faveur de sa sœur Hélène, qui, grâce à ce supplément de dot, fit un assez beau mariage. Je voulus une fois parler de ce trait-là h Georges, qui haussa les épaules et me tourna le dos ; c'est le seul jour où je l'aie vu malhonnête.
Arrivé depuis quelques jours dans notre voisinage , chez sa mère , il venait de temps en temps visiter ma bibliothèque, la seule qui existe dans la commune de Bussières, et dessiner nos points de vue, car Georges dessine, et même peint très bien.
— Qu'avez-vous ? me dit-il. Pourquoi cet air soucieux? Je lui racontai alors,
ce que je vous disais à l'instant même , mon cher lecteur, et comment je cherchais les moyens de faire achever au public mes constructions commencées.
— Quoi, sérieusement, vous croyez qu'il paiera vos ouvriers.
— Il est assez grand seigneur et assez généreux pour cela ! Il paie toujours ; mais seulement quand on l'amuse ; or, l'amuser devient chaque jour plus difficile. Aussi il me faudrait pour lui, dans ce moment, et c'est ce que je ne puis trouver, quelque sujet bien neuf, bien piquant, bien original.
60 LA MAlTRtSSE ANO?<\ME.
— Un sujet de quoi?
— Un sujet (le roman, de comédie, d'opéra...
-- Quoi, avec des opéras on bâtit des maisons.
— Pourquoi pas? témoin mon ami Auber qui en a deux rue Saint-Georges...
— Dont il éleva les murailles, comme Amphyon, avec sa lyre!!
— Avec son talent ! ce qui est moins mythologique.
— Vous avez raison , ce n'est plus là de la fable... Eh bien ! si j'avais
LA MA!TÎ\ESSr. ANO^YME. 61
moi, un sujet d'opéra h vous donner?
— Vous, mon cher voisin, est-il possible?
— Quand je dis d'opéra... c'est peiitêtre une niaiserie !
— C'est souvent la même chose.
— Ou bien une tragédie, une comédie, un roman..., je n'en sais rien.
— Dites toujours ?
— Ce que je sais... c'est que c'est original... bizarre, incompréhensible.
— C'est ce qu'il faut 1
— Et que cela n'a pas le sens commun I
— C'est un succès, mon cher ami, un grand succès! Parlez, vous redou- Jjlez mon impatience.
— C'est une histoire qui m'est arrivée.
— A vous ?
— A moi... dans ma jeunesse.
— Vous n'êtes cependant pas si vieux.
— Il y a cinq ou six ans... j'en suis le héros ; mais l'aventure est un peu longue, et je ferais mieux de ne pas la commencer aujourd'hui, car il est tard et j'ai h midi une affaire importante que jc ne puis renieltre....
— Il n'est que onze heures et demie, et je vous promets dans une demi-heure de vous rendre votre liberté.
— Bien vrai?
— Je vous le jure !
— J'y compte.
Nous nous assîmes alors dans un endroit écarté du parc, au bord de ma rivière, près d'une cascade dont l'eau claire et limpide tombe sur un lit de cailloux, et s'enfuit à travers mon bois jusqu'à la vallée du Petit Morin, lieu enchanté, qui rappelle la Suisse dans les petits cantons ! vallée déli-
64 LA MAiTr,l.S3i: ANONYMi:.
cicusc, qui jouirait de la plus haute renommée, si les coteaux verdoyans qui l'entourent se nommaient Claris ou Appenzell , mais que le voyageur regarde h peine parce qu'elle est à vingt lieues de Paris et à trois lieues de la Ferté-sous-Jouare.
George, mon jeune ami, n'était pas de ces gens-là, car, d'un œil ému et animé, contemplant cette prairie verdoyante, la source argentée qui l'arrose et qui baigne le pied d'un temple rustique où j'ai gravé ces mois :
Vci-ts gazons! clair ruisseau! près de vos bords chéris, Le plus que vous pourrez , retenez mes amis!
— Vous ne pouviez choisir, me dit-il,
LA MAITRl'SSt; ANONVJIi:. 65
un endroit qui cadrât mieux avec l'histoire que je vous ai promise. Cette jeune verdure, cette riante campagne, ce temple dédié à l'amitié et les rayons de ce beau soleil qui en ce moment l'éclairé, me rappellent et me rendent toutes les idées que j'avais il y a six ou sept ans, quand je sortis du collège. Que tout est beau, le matin au soleil levant 1... Le monde où j'allais entrer s'offrait à moi , paré de tant de charmes et d'espérances. Je m'étais persuadé, comme beaucoup de jeunes gens de mon âge , que je ne devais y rencontrer que des amis , des succès, et surtout des conquêtes.
Oui, Monsieur, je l'avoue franchen. 5
Gt> LA MAITRESSE ANONYME.
ment, c'otîiitlàce (juim'occupaitlci)lus.
Nous lisions beaucoup au collège , et les livres que nous dévoi'ions en cachette n'avaient pas tous été approuvés par le conseil de l'Université.
Il y en avait un surtout, bien amusant et bien dangereux pour de jeunes têtes comme les nôtres , un livre où tout est attrayant, peut-être parce que tout y est faux, parce que ni les femmes, ni les jeunes gens, ni la société, n'ont jamais existé comme ils y sont représentés; sentimens, mœurs, caractères, rien n'est possible... tout y est d'imagination, et c'est ce qui séduisait la nôtre...
— Vous voulez parler du roman de Faublas.
— Précisément... un ouvrage classique... car vous le trouverez dans toutes les classes , depuis la quatrième jusqu'à la philosophie. 11 est si agréable de se représenter toutes les grandes dames... se jetant h la tête d'un petit jeune homme de dix-sept ans...
sans que celui-ci ait besoin de mérite, de talents, ou de considération- An contraire, inutile à lui de s'occuper de son état, de se livrer à des études, ou à des travaux assidus; l'amour se chargera de sa réputation, de son bonheur et de son avancement...
Aussi, et comme tous mes camarades
me répétaient que j'étais bien fait, que j'avais une jolie figure, une figure tle demoiselle... Je vous demande pardon de vous dire ces choses-là... Mais quand on raconte...
— Vous avez raison... cela d'ailleurs se voit de reste.
— Je vous prie de croire, me dit Georges en rougissant, que je n'ai plus ces idécs-lh... je parle d'un temps si éloigné!... il y a sept années... j'étais alors bien sot, bien fat, bien absurde, je croyaisqueje n'aurais qu'à jeter le mouchoir. Aussi je m'étais promis de ne m'adresser qu'à des marquises, des comtesses... peut-être des princesses,
si l'occasion se présentait... mais décidé dans aucun cas, et sous aucun prétexte, à ne jamais descendre audessous des baronnes! Hélas de cruels désappointemens m'attendaient! !
A ma sortie du collège , je m'établis modestement chez ma mère, me préparant pour lui faire plaisir, à mes examens de l'Ecole Polytechnique ; mais persuadé que ces travaux ne me serviraient jamais à rien; réservé que j'étais à de plus hautes et de plus brillantes destinées. Malheureusement je ne voyais pas trop les moyens de les réaliser; la société de mamère se composait de belle et bonne l)Ourgeoisie, de quelques parentes à
70 LA MAITKESSK ANONYME.
nous, des cousines assez gentilles, femmes d'avoués ou de négociants ; mais des grandes dames... Il fallait pour les connaître être répandu dans le grand monde ? Et où existait le grand monde? qui m'y aurail mené?
qui m'y aurait reçu?
C'était au commencement de 1830, sous la Restauration , au moment où les anciens noms et les anciennes familles brillaient du plus vif éclat? Le milliard de l'indemnité avait rendu à l'aristocratie nobiliaire son luxe et ses richesses; quant à son bon ton, à son élégance et à sa fierté... elle ne les avait jamais perdus.
Et comment, moi pauvre écolier et jeune homme inconnu, être admis familièrement dans ces nobles hôtels, sanctuaire de mes divinités?
Cette réflexion, que je n'avais pas faite, me déconcertait singulièrement, mais ne diminuait en rien mon humeur conquérante. J'étais sûr, ce premier obstacle franchi , de me faire remarquer et de fixer les regards. Vous voyez, Monsieur, que je ne manquais, ni de présomption, ni d'orgueil, et voilà pourquoi je a^ous raconte mon histoire, ce sera une expiation ! Je cherchais donc constamment les moyens de rapprocher les distances, de voir de près, de coudoyer ce grand
72 LA BIAITRESSK ANONYME.
i^ionde jusqucs-là inaccessible, et à force de chercher je trouvai un expédient qui vous semblera bien simple, et qui me coûtait bien cher! J'allais tous les soirs au Théâtre-Italien ; c'était le rendez-vous de la haute société, le salon fashionabîe où se réunissaient les gens de la cour, et où étaient admis les gens comme il faut. Une stalle d'orchestre que je louai, me donna ce privilège. Et comme le cœur me battit la première fois que je m'assis dans cette arène brillante ! comme mes yeux incertains et éblouis se promenaient avec ivresse sur tant de richesses, d'élégance et de beautés! Toutes les loges étincelaient de parures, de
diamaiis et de duchesses. Toutes n'étaient pas jeunes, toutes n'étaient pas belles, mais je les voyais à travers leurs titres, et toutes me semblaient nobles, distinguées et charmantes... Dans l'entr'acte je me promenais au foyer, dans les corridors, je m'arrêtais aux portes de leurs loges presque toujours ouvertes. A la fin du spectacle j'étais sous le vestibule , à les voir descendre , j'étais près d'elles, je touchais presque leurs châles aux longs plis, ou leurs robes de gaze; je les regardais monter en voiture, m'en retournais h pied , et le surlendemain je recommençais. Ma mère s'effrayait de mon goût pour la musique italienne et des
74 LA m^utressë anonyme.
dépenses qui en étaient la suite. Je dois dire que cette musique m'ennuyait à périr, mais je n'en convenais pas, seul point de rapport que j'eusse avec beaucoup de ses nobles habitués. J'avais troqué ma stalle d'orchestre contre une stalle de balcon pour être plus en vue, et personne ne me regardait, pas même mes voisins, qui ne s'occupaient pas plus de moi que de la pièce, et qui, pour se montrer, passaient la soirée à saluer les personnes de leur connaissance.
Un soir, je vis entrer dans une loge de face une personne charmante que je n'avais pas encore vue, une jeune fille de quinze à seize ans, gracieuse
et fraîche comme la couronne de roses qu'elle portait sur sa lête... je demandai timidement à mon voisin de gauche qui elle était: — La petite duchesse, me répondit-il sans me regarder et en la lorgnant. — Quelle duchesse? demandais-je avec les mêmes égards à mon voisin de droite.
— La dernière présentée..., vous savez... et il garda le silence. Vous comprenez bien que pour rien au monde je n'aurais avoué mon ignorance, et je répondis par un sourire d'homme au fait, qui voulait dire : Je connais parfaitement.
Quelques momens après , entra dans la loge de la jeune et jolie du-
76 LA MAITF.LSSli A.NONYME.
chesse, un grand monsieur, maigre, sec, l'œil dur, la lètc poudrée et portant soixante ans au moins, quoique la poudre, dit-on, rajeunisse. Mon voisin, qui saluait tout le monde, ne perdit pas une si belle occasion, il se courba vivement et h plusieurs reprises vers le grand bomme sec qui lui répondit par un salut lent et mesuré comme la statue du commandeur dans Do7i Juan, puis sortit de la loge avec la môme gravité. — Il va faire le "svhist du Roi, dit mon voisin de droite. — C'est pour cela qu'il laisse sa femme avec la vieille marquise, répliqua mon voisin de gauche.
Sa femme, me dis-;e en moi-même
LA MAITUCSSE ANONYME. 77
avec effroi... sa femme ! Cette jeune et jolie personne!!... Et ce maudit roman de Faublas se représentant à mon esprit je pensai malgré moi à la si gentille et si piquante madame de Lignolles! Toutes mes illusions revinrent, tous mes rêves recommencèrent.
Je me regardais comme destiné à défendre, h venger cette victime... de l'orgueil et des préjugés ; seulement je l'aurais désirée triste et mélancolique, et je la voyais souvent rire, ce qui m'affligeait ; mais elle était si bien du reste, qu'on pouvait pardonner ce seul défaut à tant de perfections. Aussi, entraîné, fasciné et comme sous le charme, je la suivis malgré moi, et à
la sortie du spectacle, je me trouvai sous le vestibule près d'elle cl de la vieille marquise,peiidantque ces dames attendaient leur voiture, qui, grâces au Ciel, fut une des dernières ; la duchesse m'avait paru charmante de loin, mais de près elle était bien mieux encore. C'étaient des traits si fins, si délicats, un éclat de jeunesse et de beauté qui faisait plaisir h voir comme un premier jour de printemps; et puis il y avait tant d'esprit et de malice dans ses grands yeux noirs !... Par malheur enveloppée dans sa pelisse de satin blanc garnie d'hermine, elle ne disait mot; mais elle souriait, pendant que sa respectable compagne
s'impatientait contre sa voiture, qui n'arrivait pas, mais qui, hélas! parut enfin. On l'annonça; ces dames sortirent : je les suivis sans y penser.
11 faisait un temps affreux ; la pluie tombait par torrens, et, malgré l'auvent prolecteur de la rue de Marivaux , il y avait encore jusqu'à la voiture un trajet de deux ou trois pas qui effraya ces dames, car elles s'arrêtèrent
Dans cette foule dorée qui les entourait, j'étais le seul peut-être qui eût un parapluie ! parapluie que je n'eusse probablement pas avoué, si j'avais eu le temps de la réflexion ; mais n'é-
80 î.A MAITillS?-!: ANONYME.
coulant que mon premier mouvement, je l'ouvris et l'olîris gcncreusement , bourgeoisement à la vieille marquise, puis je revins à ma jeune duchesse, qui, embarrassée dans sa pelisse, qu'elle relevait, pouvait à peine marcher.
D'une main, j'élevais le parapluie audessus de ses cheveux et de sa couronne de roses; de l'autre, j'osai la soutenir, l'aider à monter en voiture... et je ne vous parle pas du petit soulier de satin blanc, ni du pied ravissant, ni de la jambe admirable que j'aperçus à la lueur du gaz, parce qu'en ce moment elle m'adressait un remercîment et un sourire enchanteurs, qui m'avaient fait tout oublier. Je passai
derrière la voiture, puis par instinct, je nie rapprochai de la portière à droite, dont la glace était baissée, et pendant que les laquais relevaient le marche-pied de la portière à gauche , j'entendis les mots suivans; c'était ma duchesse qui parlait :
Un joli cavalievy une charmante touv' nurey disait-elle.
Oh! que sa voix était douce! j'étais là debout dans la rue presque sous la roue de la voiture, écoutant et respirant à peine.
Connaissez-vous ce beau jeune homme, continua-t-elle?...
La pluie tombait sur moi, et j'avais les pieds dans un lïeuve,je ne voyais rien... je ne sentais rien... j'écoutais...
— L'autre répondit dédaigneusement : Est-ce que l'on connaît ça.... IL vient tous les soirs aux Italiens.
— Pourquoi ?
— Je vais vous le dire....
En ce moment le cocher fouetta ses chevaux; le laquais monta à son poste, la voiture s'ébranla et je manquai d'être écrasé. Je n'y fis seulement pas attention, pas plus qu'au rhume de cerveau et de poitrine que je rap-
portai à la maison et dont ma pauvre mère était mortellement inquiète , tandis que moi, j'étais ravi, enchanté.
Je ne dormis pas; j'avais la fièvre et je passai la journée suivante dans un état d'ivresse continuelle. Tous mes rêves étaient réalisés... Mon roman commençait... j'adorais cette femme...
je me serais tué pour elle, oui, monsieur ; je n'ai jamais éprouvé dans ma vie rien de plus vif et de plus délirant que ces premières vingt-quatre heures de passion... Heureusement elles n'ont pas eu de lendemain , les forces humaines n'y auraient pas résisté.
— Comment , m'écriai-jc pas de lendemain.
— Si vraiment reprit Georges, mais vous allez voir lequel.
— A cet endroit du récit, Thorloge de la paroisse de Bussières sonna midi ; Georges poussa un cri : Ah! je serai en retard ; adieu , me dit-il en courant.
— Et la suite de vptre histoire?
— A demain, me dit-il..., et il disparut.
Le lendemain , Georges fut exact au rendez-vous et continua son récit en ces ternies :
C'était un jeudi ; on donnait la Sémiramide ; mais n'importe ce qu'on aurait donné: vous vous doutez bien que, malgré mon rhume, ma fièvre, et ma mère qui vou]aitmeretenir....j'étais là lèpre-
niicr, à ma stalle de balcon, avant que les rampes fussent levées, ce qui, déjà, était bien mauvais genre ; mais personne ne me voyait, j'étais seul dans la salle. Les belles toilettes arrivèrent,
l'orchestre se fit entendre Madame
Malibran chanta! Je n'entendais rien....
je n'existais pas j'attendais! Enfin,
l'âme, la vie et le sentiment me revinrent. Elle parut, elle entra dans sa loge, plus belle encore, plus ravissante que la première fois. Mes voisins s'écrièrent qu'elle était éblouissante de diamans; je n'en avais pas vu un seul; je n'avais vu qu'elle ; je m'inclinai respectueusement en la regardant.... Ses yeux rencontrèrent les miens.... Elle me vit, j'en suis
LA MAITRLSSE ANONYME. 87
certain. Elle me vit! Et tournant la tête d'un autre cùlé, elle ne me rendit pas mon salut.
— Ce n'est pas possible, lui dis-je, et vous vous étiez trompé.
— Ah ! s'écria-t-il avec chaleur : vous croyez que j'étais homme à ne pas m'assurer du fait! J'allai l'attendre à la porte de sa loge; elle donnait le bras h ce grand monsieur sec et poudré , à son mari.
Elle causait avec lui, avec gaité, avec affection; enfin il avait l'air de lui plaire elle avait l'air de l'aimer! Elle !
madame de Lignolies! Où en étionsnous? Tout élail bouleversé! Adossé
contre un pilier.... je la voyais descendre et venir droit à moi, et quand elle fut à deux pas, je m'inclinai encore : mais se tournant en ce moment même pour parler à la marquise, qui étaitderrière elle, elle feignit de ne pas m'avoir aperçu, passa froidement sans me regarder, et gagna sa voiture. Il faisait beau ce soir-là, elle n'avait besoin de personne ! !
Ah! je l'abhorrais ! je la détestais
Elle me parut affreuse ; je rentrai chez moi pâle et tremblant de colère , je n'allai plus aux Italiens , je m'enfermai pendant trois mois, et me mis à travailler avec une assiduité et une rage qui
LA JIAITRESSE ANONYME. 89
avancèrent beaucoup mon examen pour l'École Polytechnique.
— Ce qui dut vous paraître alors un grand bonheur.
— Non, je n'étais pas heureux. L'heure de la raison n'était pas arrivée , je n'en étais encore qu'au dépit, a la colère; mon amour-propre avait été humilié, et, passant de l'amour à la haine, je n'aspirais qu'à me venger ; j'aurais donné tout au monde pour plaire h une de ces grandes dames, si fières et si orgueilleuses, non plus pour le bonheur d'être aimé, mais pour le plaisir de les dédaigner de les humilier à mon
tour!... Vous voyez ce que j'avais déjà
gagné au contact du monde J'étais
resté aussi extravagant, aussi fat qu'autrefois, et, de plus , j'étais devenu méchant. Par malheur, les mauvaises intentions trouvent toujours , plus que les bonnes, des occasions de s'exercer , et le hasard m'en offrit que je ne cherchais pas.
Un de mes camarades de collège, neveu d'un pair de France, avait quitté Parisàlafm de ses études; il était parti avec un gouverneur pour commencer ses voyages; mais apprenant en route la mort de son oncle, qui lui laissait une belle terre et un beau titre (car
alors la pairie était encore héréditaire), il se liàla de revenir en France, et un matin, je le vis entrer chez moi, et me sauter au cou , me racontant la perte ou plutôt la fortune qu'il avait faite, et m'engageant à venir passer quelques semaines dans sa terre d'abord, et ensuite dans la vallée d'Orsay , au château de sa sœur, la comtesse Julia , chez qui se réunissait, pendant la belle saison, la plus brillante société de Paris. 11 me semblait, pendant qu'il me parlait, voir arriver ma vengeance.
D'ailleurs, je travaillais sans relâche depuis trois mois, j'avais besoin de repos. Nous étions en juillet, la campagne était superbe , ma mère me pressait
(l'accepter , ce que je fis avec joie , et nous partîmes.
Mon ami Constantin, le nouveau pair de France, était un excellent garçon , peu fort clans ses études, mais fort à la chasse, s'occupanl plus de ses chevaux que de ses discours à la chambre , et ayant fort bien fait de gagnersa fortune par succession, car il eut été fort em* barrasse de l'acquérir par son travail ou par ses talens : du reste, ne s'en faisant nullement accroire et s'effaçant lui-même pour mettre en avant ses amis, il me présenta à sa sœur en lui disant : « Tu sais , Julia , que je ne suis qu'un ignorant , mais voici mon ami
Georges qui a de la science pour deux, et, grâce à lui, nous sommes au complet. » la comtesse et son mari m'accueillirent à merveille; le comte de Vareville était un homme de trente-six ans, d'une belle figure, qui, au physique, se portait à merveille, et qui, au moral, était le plus grand propriétaire du pays. C'étaitlà le résumé de toutes ses qualités; de plus, excellent maître de maison, ne gênant personne, et laissant le gouvernement à sa femme, qui, toute aimable et toute gracieuse, s'en acquitlait à merveille.
La comtesse Julia était fort jolie, avait vingt-quatre à vingt-cinq ans, de beaux
yeux bleus, une tournure distinguée, une coquetterie de conversation trèspiquante , faisant briller les personnes quiavaient de l'esprit et en donnant souventà colles qui n'en avaient pas. Bonne et indulgente pour les gens timides et embarrassés, c'est à ce titre qu'elle me prit sous sa protection. Dévouée en amitié, indifférente en amour, sage et vertueuse par principes, et quant à la dévotion, elle en avait juste ce que la mode exigeait alors chez les dames du grand monde.
Vous pensez bien que l'idée de lui faire la cour ne se présenta pas à mon esprit, c'était ia sœur d'un ami, et
puis les devoirs de l'hospitalité Et
puis, enfin.... j'aurais probablement échoué, et je n'ai jamais voulu examiner si cette dernière raison ne venait pas en première ligne; c'eût été d'autant plus mal, qu'il y avait au château un essaim de comtesses, de vicomtesses, de baronnes, tout ce que le faubourg Saint-Germain avait de jeune, d'élégant, de coquet; et loin d'imiter ma dédaigneuse duchesse, elles étaient, il faut le dire, comme toutes les grandes damesd'alors, pleinesde gracieusetés et de bienveillance, semblant toujours oublier leur rang, et cependant vous faisant sentir par une nuance et un tact admirables le moment où l'abandon de*
vait s'arrêter et le respect commencer. J'étais comblé de soins et d'attentions que je m'efforçais de reconnaître de mon mieux.... Je faisais de la musique avec ces dames et avec ces demoiselles; j'avais toujours des dessms pour leur album ou pour leurs broderies, et s'il s'agissait d'une promenade dans le parc, ou d'une course à cheval... ou d'un rôle dans un proverbe, fût-ce le plus difficile ou le plus insignifiant, j'étais toujours prêt... Ma complaisance était connue, et en général tout le monde m'adorait, toutle monde, par malheur; ce qui faisait que personne ne pensait à moi en particulier.
11 y avait même dans l'affection univer-
selle dont j'étais l'objet, quelque chose de blessant pour mon amour-propre.
C'était presque me dire que j'étais sans conséquence ou sans danger.
Bientôt je m'aperçus aussi, et cette découverte fut bien autrement pénible, que chacune de ces dames avait auprès d'elle des personnes qu'elles honoraient de leur dépit, de leurs dédains, souvent même de leurs reproches 1 Ah!
que n'aurais-je pas donné pour être h leur place , moi que l'on traitait si bien !
Je me plaignais de mon bonheur!
j'en étais indigné. Je ne voyais pas que
ces rivaux, que l'on me préférait avec II. 7
raison, avaient, par leurs lalens, leur réputation , leur position dans le monde, mérite et inspiré une confiance qu'on ne pouvait m'accordera moi, enfant de dix-sept à dix-huit ans, à moi qui n'étais rien... qui ne pouvais offrir aucune garantie, pas même celles de la prudence ou de la discrétion. Mon roman de Faublas m'avait donc encore trompé; cette jeunesse même, qu'il m'offrait comme un moyen de réussite, était un obstacle! Ainsi, m'écriai-je avec désespoir, personne ne fera donc attention à moi, personne ne m'aimera jamais ! Hélas ! j'étais injuste !... je me plaignais à tort! Il y avait, dans ce moment-là même, une personne que mon
mérite inconnu avait touchée... Amour d'autant plus glorieux, que je n'avais jamais pensé à le faire naître et que je ne m'en doutais même pas.
A qui donc avais-je inspiré une tendresse si discrète et si désintéressée?
Qui donc éprouvait enfin pour moi ce premier amour si long-temps attendu?
Hélas! c'était mademoiselle Rose, la femme de chambre de la comtesse Julia!....
Une femme de chambre ! ! ! à moi, qui avais rêvé des duchesses, des marquises, des baronnes! encore un bonheur dont j'étais indigné et humilié, toujours à cause des préjugés dont j'étais
100 LA MAlTRlîSSE ANONYME.
imbu, car tout autre h ma place se serait résigné à une pareille conquête.
Mademoiselle Rose était de ces femmes de chambre de grande maison :
l'œil coquet, le pied mignon, la taille élancée, toujours blanche et bien mise, ne portant jamais que les robes ou les fichusde sa maîtresse (seconde édition), fière et dédaigneuse avec la livrée; faubourg Saint-Germain dans Tantichambre, et n'ayant de gracieux sourires que pour les gens du salon.
Cette fierté, à ce qu'il paraît, s'était venue briser contre mon ignorance ou ma modestie... et il avait fallu que la pauvre fille me témoignât une préfé-
LA MAITREESE ANONYME. 101
rence bien marquée pour qu'il me vînt à l'idée de m'en apercevoir; mais il n'y avait plus moyen d'en douter!... Mon ami Constantin, le pair de France, avait été repoussé par elle, il me l'avait avoué en secret. Elle avait refusé les propositions les plus brillantes, et s'était montrée plus généreuse que ses maîtresses, pour qui? pour moi, jeune homme sans fortune, sans titres; sans naissance ! Ajoutez que Rose était jeune et gentille... Et elle m'aimait tant... Et elle me l'avouait... à moi, à qui personne ne l'avait jamais dit... Et puis, Monsieur, je n'avais pas dix-huit ans! Je ne dis pas cela pour justifier, mais du moins pour excuser l'attention que malgré
moi j'accordais à ma jolie soubrette.
J'évitais cependant de la rencontrer, et quand je l'apercevais au bout d'un corridor, je doublais le pas, ou je détournais la tête, exactement comme la jeune duchesse du théâtre Italien.
C'était, sur une échelle inférieure, le même orgueil du rang ! Jugez alors ce que je devins lorsqu'un jour, sous mon oreiller, je trouvai un petit billet où étaient écrits ces mots :
« 11 faut que je vous parle, Monsieur
« Georges, ou je suis perdue. Le jour
« c'est impossible, ne m'en veuillez
« donc pas, et ne soyez pas fâché con-
« tre moi, si je vous demande dix mi-
a mîtes, ce soir dans ma chambre, à « minuit. »
A ce billet était jointe une petite clé. Cet écrit, qui m'eût transporté de joie, et m'eût fait battre le cœur s'il eût été d'une des nobles dames du château, m'inspirait une espèce de malaise et de honte... Tout me dépitait contre moimême... jusqu'aux fautes d'orthographe dont le billet était parsemé et qui semblaient mettre en relief la mésalliance que j'allais commettre... Mais dédaigner une pareille occasion? Combien mon ami Constantin envierait mon bonheur ! Ah ! s'il était à ma place, il n'hésiterait pas!... Mais d'un autre
104 LA MAITRISSE ANONYME.
côté, si cela se sait dans le château... Si la comtesse Julia... Si ces dames... Vous voyez que j'étais déjà plus d'à moitié vaincu, puisque je ne craignais plus que d'être découvert. D'ailleurs, qui le saurait à cette heure... au milieu de la nuit... dans ce vaste château dont les corridors étaient obscurs et silencieux... Et tout en faisant ces réflexions;... j'étais sorti de mon appartement sur la pointe du pied, retenant ma respiration... tremblant au moindre bruit... J'arrivai ainsi à la porte de Rose, et là...
En ce moment, mon horloge fatale sonna midi... J'espérais que Georges ne
LA MAITRESSE ANONYME. lOo
l'entendrait pas... mais, oubliant et son histoire et les souvenirs qu'elle devait lui rappeler, il me quitta en courant et en me criant : A demain !
Le lendemain Georges fut exact au rendez-vous. Aussitôt que je le vis arriver, je courus à lui : Est-il possible, m'écriai-je, de me quitter ainsi au moment le plus intéressant d'une histoire?
— Je vous conseille de me faire des reproches ! Ce serait plutôt h moi de vous en adresser... vous avez manqué me faire oublier...
— Quoi donc?
— Une affaire bien autrement intéressante pour moi... une affaire qui ne peut se retarder... mais je me suis arrange aujourd'hui pour être plus exact !...
— Quoi ! vous me quitterez encore à midi!
— Certainement!
— Et pour quelle raison?.... quelle
obligation lellement indispensable vous force ainsi chaque jour....
— Pour cela, mon voisin, répondit Georges d'un air sérieux, je ne puis vous le dire... et vous prie de ne pas me le demander... Passe pour mes aventures de jeunesse, continua-l-il en riant... c'est un autre monde, un autre siècle... c'est presque de l'histoire...
— Une histoire instructive!
— Oui, pour la jeunesse! mais peutêtre fort peu amusante pour les gens raisonnables.
— Au contraire... et la preuve, c'est que je vous prie en grâce de continuer
ilO LA MAITRESSE ANONYME.
le sujet de drame que vous m'avez promis, et dont le premier acte me semble déjà tout disposé.
— Vous trouvez î
— Certainement. Il y a exposition de caractères, préparation des événemens et la toile tombe sur une péripétie des plus piquantes, le moment où vous arrivez à la porte de mademoiselle Rose.
— Le second acte sera peut-être plus difficile a mettre en scène.
— Pourquoi donc? tout se met en scène maintenant... Vous étiez donc devant la porte de mademoiselle Rose...
LA MAITRESSE AMONYME. Hi
— Que je venais d'ouvrir le plus doucement possible. Le cœur me battait d'émotion et surtout de crainte. Ce n'était passans raison, mademoislle Rose habitait une espèce de cabinet de toilette, qui, d'un côté, avait une sortie sur un escalier de dégagement, c'est par celui-là que j''étais arrivé. Mais de l'autre côté, était une porte qui donnait dans l'appartement de la comtesse; le moindre bruit pouvait être entendu, et si la maîtresse de la maison m'avait surpris...
Ah! je n'aurais pas survécu h un tel éclat, et au ridicule qui en eût été la suite... je me serais brûlé la cervelle... j'y étais décidé ; et, sous ce point de vue du moins, le danger ennoblissait, à mes
yeux, le commun et le bourgeois de mon expédition nocturne.
Je n'avais pas refermé la porte de rcscalier,je l'avais laissée entr'ouverte, d'abord pour ne pas faire de bruit, et puis pour me ménager, en cas d'accident, une retraite prompte et facile. La chambre où je venais d'entrer était dans une obscurité complète, précaution que j'attribuai à la pudeur ou à la prudence de Rose... Pauvre fille! me disais-je, elle m'attend! Elle doit trembler, car je tremble, moi... et je m'avançai lentement, écoutant du côté de la chambre de la comtesse, et me rappelantce versde Delillequi, grâce au ciel,
LA MAITRESSE ANONYME. il3
convenait parfaitement à la situation :
c( U ne voit que la nuit, n'entend que le silence ! »
Alors, plus rassuré , je me dirigeai vers l'endroit de l'appartement oii devait être Rose, et à mesure que j'approchais, j'entendais le bruit calme et régulier de la respiration la plus égale.
J'approchai encore, et ne pus revenir de ma surprise en m'apercevant qu'elle dormait. Elle dormait!! Quoi! Témolion qu'elle éprouvait lui permettait de dormir! moi j'avais eu la fièvre depuis l'instant seulement où cette idée de rendez-vous m'était venue. Je sentais
en ce moment encore mon cœur s'agi-
ter avec violence... Et elle!... elle dormait en m'atlendant! Un pareil sangfroid annonçait une habitude du danger, ou une hardiesse surnaturelle qui m'effrayait! Je pouvais admirerNapoléon ou le grand Condé dormant la veille d'une bataille... Mais mademoiselle Rose!...
J'étais furieux! J'étais indigné!... Un instant j'eus la pensée de retourner sur mes pas pour la punir... pour me venger! Et puis dans ma colère, d'autres idées de vengeance me vinrent à l'esprit. Mais à peine si je parvins à interrompre ce sommeil profond où elle était plongée, et, sans ouvrir les yeux... elle murmura à demi voix et avec impatience ces mots qui n'avaient rien de
liatteur : Mon Dieu!.., Laissez-moi donc! — Ah ! pour le coup et dans mon dépit, oubliant les périls qui nous environnaient, j'allais éclater!., lorsque du côté de l'appartement de la comtesse je crus entendre du bruit... Je vis même à travers les fentes de la porte briller la lueur d'une bougie; par un mouvement aussi rapide que la pensée, je m'élançai hors de la chambre de Rose dont je refermai la porte, et il était temps ! J'étais encore sur l'escalier , que j'entendis comme un cri de surprise ou d'exclamation... mais peu m'importait, je n'avais plus rien à craindre, personne ne m'avait vu, et, deux minutes après, j'étais chez moi, dans mon appartement çlo^
et barricadé... comme si, en fermant ma porte au verrou, j'empêchais les soupçons ou les souvenirs d'entrer.
Je passai une mauvaise nuit et une mauvaise matinée; j'étais mécontent de moi, je me sentais humilié. Toutes les réflexions que j'avais faites la veille et qui avaient eu si peu de pouvoir, avant, en avaient beaucoup, après; j'espérais bien que jamais cette aventure ne serait connue; mais n'était-ce rien que de rougir aux yeux de Rose, de me retrouver avec elle dans ce château, de la rencontrer dans cette antichambre que vingt fois par jour il fallait traverser, et où d'ordinaire elle
était à coudre ou à broder ! Je redoutais sa vue, je craignais surtout ses regards d'intelligence... Je ne savais comment m'y soustraire ; j'étais sûr de baisser les yeux, de pâlir, de rougir... et si ces dames remarquaient mon trouble ; si elles en devinaient la cause... j'étais perdu 1 Au milieu de ces angoisses, la cloche du château sonna le premier coup du déjeûner... puis le second... il fallait bien se résigner... il fallait descendre! Je pris mon parti, et de l'air le plus intrépide qu'il me fût possible, je traversai l'antichambre avec une apparence de résolution et de gaîté, qui se changea bientôt en satisfaction réelle, quand, jetant autour de moi un coup-
Wro LA MAITRESSE ANONYME.
d'œil rapide, je n'aperçus pas le lémoiii fedoulable que je craignais de rencontrer. ' — *
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Je repris courage, m'efforçant d'être aimable et de montrer une grande liberté d'esprit. Jamais je ne fus plus triste et plus préoccupé; à chaque instant je m'attendais à une apparition qui n'arriva point!
Contre toutes mes prévisions, Rose ne parut pas de la journée.
Que lui était-il donc arrivé ?... Le soir même, et comme à l'ordinaire, elle ne servit point le thé dans le salon.
Je commençai à être inquiet, mais
pour rien au monde, je n'aurais osé m'inforraer d'elle. Ce fut une de ces dames qui prit la parole et demanda tout haut : où donc est Rose?
Je l'aurais remerciée !
Il se fit un instant de silence. La dame revouvela sa question.
— Elle n'est plus ici, dit froidement la comtesse Julia en baissant les yeux, et sans me regarder.
— Pourquoi donc? s'écrièrent toutes ces dames.
— Ma belle-sœur, qui est restée à Paris, avait besoin d'une femme de cham-
bre je la lui ai envoyée ce matin.
— Et vous?
— J'ai la fille du jardinier.
— C'est singulier!
— C'est original!!!
— C'est invraisemblable!!! s'écrièrent trois dames à la fois; car enfin, ma chère comtesse, votre belle-sœur, qui est à Paris, peut se procurer des femmes de chambre plus facilement que vous.
Chacun convint de la justesse de cette observation, et donna à entendre qu'il y avait sans doute d'autres motifs.
— Je ne dis pas non, reprit la comtesse avec le même sang-froid.
— Et quels motifs? dites-les nous.
— Pas à présent.
— Vous nous les direz plus tard !
— C'est possible.
— Et quand donc! s'écrièrent toutes les dames en se levant et en entourant la comtesse...
Pendant ce temps, j'étais plus mort que vif, et semblable à un criminel qui attend son arrêt.
— Comme tu es pâle ! s'écria Cons-
tantiiî ; comme ta main est froide ! estce que tu es indisposé ? îjJ
Et, grâce à cette maudite observation, tous les regards et tout l'intérêt se reportèrent sur moi. Rose fut oubliée.
— En effet, balbutiai-je d'un air interdit... je... ne me sens pas bien.
— Je m'en suis aperçu depuis ce matin, dit avec bonté l'une de ces dames. ,..^>itm*..
— Peut-être a-t-il eu froid avec nous sur la rivière, dit une autre en se rapprochant de moi.
— Peut-être a-t-il passé une mau-
vaise nuit, dil la comtesse Julia avecun air de simplicité qui acheva de me bouleverser. J'étais dans un état déplorable !
Et tout le monde de m'entourer, de me donner sa consultation et son ordonnance. L'une m'engagea à me retirer, ce que j'acceptai de grand cœur; l'autre me conseilla la fleur de tilleul, celle-ci de la camomille , et tous les avis se réunirent pour du thé bien léger et bien chaud, f tw9^ ^mmê
* — Je regrette que Rose ne soit pas là, dit la comtesse Julia avec le même sang-froid ; elle vous l'aurait porté.
Pour le coup je fus altéré. Elle sait tout! me dis-je, elle sait tout!
La comtesse sonna le valet de chambre de son mari, qui m'accompagna.
Je rentrai dans mon appartement, et je me jetai sur mon lit dans un état voisin du désespoir.
Elle sait tout!!! Et dans ce moment peut-être, au milieu du salon, elle raconte à toute ces dames l'histoire de mon voyage nocturne, et ma passion délirante... pour qui? pour une femme de chambre qu''elle a été obligée de renvoyer à cause de moi! Ah ! quelle honte !... Je suis perdu de réputation, je suis voué au ridicule, je serai désor-
LA MAITRESSE ANONYME. i^
mais l'objet de leurs railleries! J'écoulai... et du salon au-dessus duquel était placée ma chambre... de longs éclats de rire arrivèrent à mon oreille.
« Ah! m'écriai-je furieux, je ne resterai pas dans ce château; je ne reverrai plus ces nobles dames à qui je ne veux pas servir de jouet... Plutôt mourir!...
« Encore elles... Encore elles, — que j'entends !» Et en effet, dans les vastes corridors qui menaient h leurs chambres, les échos répétaient au loin leurs éclats joyeux. Plusieurs même, en passant devant ma porie, me dirent d'une voix douce et maligne : Bonsoir, Mon-
HG LA MAITKESSE ANONYiiE.
sieur Georges, bonne nuit... Ah ! si elles eussent été des hommes !... Mais non, il fallait se taire et subir leurs outrages, sous peine d'un ridicule plus grand encore !
Vous devinez quelle nuit je passai !
Et le lendemain, sans voir les maîtres de la maison, sans prévenir mon ami Constantin, je partis au point du jour, laissant sur ma table une lettre où je demandais pardon d'un si brusque départ, m'excusant sur mon indisposition dont la gravité avait augmenté, etc., etc., donnant enfin des raisons dont je savais que personne ne serait dupe; mais tout m'était devenu indif-
feront, pourvu que je sortisse de ce château, pourvu que je fusse loin de cette société insultante et railleuse, à laquelle je venais de dire un éternel adieu.
J'arrivai chez ma mère, qui fut toute effrayée de ma pâleur et de mon air souffrant, ne pouvant concevoir qu'un mois de bonne société m'eût changé à ce point.
Je m'enfermai encore, ne voulant voir personne, ne répondant pas même aux lettres de mon ami Constantin ou aux billets de ces dames, qui, désolées de perdre leur victime, envoyèrent tout d'abord savoir de mes nouvelles. Je ne
m'occupaisplusquedemestravauxetde mou état, commençant à comprendre que c'était de moi seul que dépendaient ma fortune, mon avenir et ma réputation, et je fis si bien qu'au bout de six mois je passai mon examen, et fus reçu le premier h l'Ecole Polytechnique.
— Et moi! m'écriai-je, en interrompant mon ami Georges au milieu de son récit, je vous fais compliment de vos malheurs, car chaque catastrophe amoureuse vous vaut un avancement rapide et réel. L'amour et les femmes, ces grands moyens de succès d'autrefois, ne sont-ils pas de nos jours un
empêchement à la fortune ? N'est-ce pas là, dites-moi, la véritable morale de votre récit?
— Tirez-en de la morale, si vous pouvez, me dit Georges en éclatant de rire, cela m'étonnera, surtout quand vous connaîtrez la fin de cette aventure qui me confond toujours quand j'y pense.
— Continuez donc, car je ne vois pas jusqu'ici mon second acte.
— Dieu veuille qu'il arrive ; or, voici peut-être qui va nous y mener. Je venais d'être reçu à l'Ecole Polytechnique, je portais l'épée et presque l'épau-
lette, et ce succès, que je ne devais qu'à II. 9
iSO LA MAITRESSE ANONYME
moi-même, m'avait un peu consolé des mésaventures que je devais au hasard.
Le maréchal de *'*, ancien compagnon d'armes de mon père, était venu inspecter l'école, et avait prié le gouverneur de lui présenter les élèves les plus distingués; j'avais eu Thonneur d'être compris dans ce choix; il nous avait invités à dîner; c'était un grand bonheur, un jour de fête pour tout le monde; il en fut autrement pour moi.
Le dîner se passa à merveille, et la soirée s'annonçait de même; le maréchal, qui avait causé avec mes camarades, me prit à part près de la cheminée, et à la manière dont il commença l'entretien, je vis qu'il voulait juger par
lui-même du bien qu'on lui avait dit de moi. Aussi je rassemblai toutes mes forces pour sortir avec honneur de ce nouvel examen. Il venait de mettre en avant une question que je me sentais les moyens de traiter d'une manière victorieuse et brillante, lorsque madame la maréchale sonna pour avoir un verre d'eau sucrée. Il lui fut apporté près de la cheminée où j'étais, par une femme de chambre qui se retourna, et je reconnus... "Rose! Rose qui, dans un moment de surprise et de joie, manqua de renverser sur la robe de sa maîtresse le verre d'eau qu'elle tenait d'une main tremblante, pendant que ses yeux ne quittaient pas les miens. Et
moi, troublé, déconcerté par cette apparition subite, j'hésitais... je balbutiais... je n'avais pas deux idées de suite... Je répondais tout de travers au maréchal, qui prenant mon embarras pour ignorance ou incapacité, se hâta de changer [la conversation. « Quel est « le tailleur qui fait vos uniformes? me « dit-il, le vôtre vous va à merveille, et « voilà ce que j'appelle une jolie tour- « nure d'officier. ï J'étais désespéré; j'aurais mieux aimé qu'il m'eût donné des coups de poignard, quedem'adresser une phrase pareille. Il était dit que les femmes en général, et Rose en particulier, devaient toujours me porter malheur. Aussi, quand, s'ad ressaut à
LA MAITHESSE ANONYME- 153
moi d'un air aimable et gracieux, elle demanda <r si Monsieur voulait aussi un verre d'eau sucrée... ou autre chose... » je lui lançai un regard d'impatience et de colère, et je crois même que je lui tournai le dos; puis, rejoignant mes camarades, nous prîmes congé du maréchal, eux enchantés, et moi désolé de ma soirée.
Le lendemain, je reçus une lettre dont l'écriture ne m'était que trop présente, je l'aurais d'ailleurs reconnue à l'orthographe et aux efforts inouis que l'on avait faits pour écrire élève de l'École Polytechnique; ce dernier mot surtout avait dû lui donner une peine...
i34 LA MAITRESSE ANONYMiJ.
dont il fallait lui savoir gré... quoiqu'à vrai dire elle eût complètementéchoué; j'ouvris donc la lettre, que je ne lus point sans quelque travail, et qui contenait ce qui suit:
« Je sais, Monsieur Georges, poura quoi vous m'en voulez, et pourquoi « hier, chez madame la Maréchale, ma « nouvelle maîtresse, vous ne m'avez « pas seulement regardée. Vous êtes « fâché contre moi de ce que j'ai man- « que au rendez-vous que je vous avais « donné, et vous croyez que je me suis « moquée de vous. Je vous prie de ff croire que ça n'est pas; que je ne me « suis jamais moqué de personne, et
LA MAITRESSE ANO>iYME. 133
a surtout de vous qui êtes si aimable a et si gentil. Voici la chose : le soir « même, au moment où je venais de « glisser sous votre oreiller, et en' fai- « sant votre couverture, le billet en
< question, Madame me dit : Vous allez
< partir pour Paris; le cabriolet est en « bas qui vous attend. Je voulus objec- « terpour gagner jusqu'au lendemain...
« Madame répondit : Ce soir, à l'ins- « tant même. C'est pour une robe dont « voici le modèle; vous la porterez à « ma couturière, et vous ne reviendrez « que quand elle sera achevée. Or, vous c( saurez qu'il n'y avait pas moyen derai- « sonner avec Madame, surtout quand <r il s'agissait de robes! Au bout de
a trois jours, quand elle fut faite, je rec vins bien vite pour me justifier ; mais « vous n'étiez plus au château. Plus tarJ, « à Paris, j'espérais vous voir chez ma <r maîtresse... mais vous n'y êtes pas « venu; et quelques mois après j'en « suis sortie moi-même pour des rai- « sons... h cause du valet de chambre de <r Monsieur... qui me poursuivait tou- « jours et que je n'ai pas écouté, je « vous le jure... on vous le dira, etc. »
Je n'achevai pas cette lettre dont la fin m'intéressait peu. Le commencement ne me donnait que trop à réfléchir...
Comment?... la nuit de mon voyage dans les corridors, mademoiselle Rose
n'était plus au château, elle en 'était partie depuis quelques heures. C'est sa maîtresse qui l'avait éloignée exprès, sous un prétexte imaginaire. Quelle était donc la personne qui occupait Tappartement à la place de sa femme de chambre! Ce ne pouvait être qu'ellemême I la comtesse Julia! A cette idée, un battement de cœur me saisit, la rougeur me m.onta au front, un éclair de joie brilla dans mes yeux; je me sentis un mouvement d'orgueil et de vanité bien absurde , un sentiment de triomphe qui n'avait pas le sens commun, car, enfin, ce triomphe, si je l'avais obtenu, c'était par une erreur, par une fraude, ou plutôt par un hasard qui
excluait toute idée de préférence... et malgré cela j'étais fier et heureux, comme si mon mérite y eût été pour quelque chose... et puis ce n'était pas une femme de chambre, c'était une grande dame, une comtesse!
Plus je réfléchissais cependant, et plus mon aventure me semblait inconcevable et difficile h expliquer. D'abord toutes mes craintes d'avoir été découvert, et le ridicule et les railleries dont je redoutais l'effet, n'avaient jamais existé que dans mon imagination. La comtesse et ces dames n'avaient jamais soupçonné ni moi, ni Rose, puisque celle-ci était revenue trois jours après
au château, et qu'elle était restée quelques mois encore chez sa maîtresse; on ne l'avait donc pas chassée, mais on avait voulu l'éloigner ce soir-là...
Pourquoi?... Pour un amant heureux et attendu. Mais l'accueil que Ton m'avait fait prouvait assez qu'on n'attendait personne!., et moi moins encore que tout autre! Comment d'ailleurs deviner la clé que j'avais en mon pouvoir! sans compter que la réputation de la comtesse éloignait toute idée de ce genre ! On ne lui connaissait aucun amant... bien plus, on ne lui en donnait aucun... ce qui rendait le hasard encore plus flatteur pour moi ; et sans chercher davantage à pénétrer ce mys-
liO LA MAITRESSE ANONYME.
1ère, j'acceptai mon bonheur sans l'expliquer, ni le comprendre; mais, par un effet bien singulier, la comtesse, qui jusqu'à ce jour m'avait été tout-àfait indifférente, cessa dès ce moment de l'être pour moi ; je ne pensais plus qu'à elle et aux moyens de la revoir; autant j'avais négligé mon ami Constantin, autant je mis d'empressement à le rechercher. Je le crojais furieux de mon absence... Hélas ! à peine s'en était-il aperçu. Les personnes qui n'aiment rien sont les gens du monde les plus faciles à vivre ! Jamais de reproches, jamais d'humeur... 11 faut aimer pour avoir un mauvais caractère !
Constantin me reçut à bras ouverts, et
c'est clans une soirée qu'il donnait que, pour la première fois... je revis sa sœur. Sa présence produisit sur moi un effet, dont elle-même s'aperçut, car elle me regarda d'un air étonné. Jusqu'alors, je l'avais à peine remarquée, et maintenant je contemplais avec curiosité cette taille si élégante, ces beaux bras, ces jolies mains, ces cheveux blonds cendrés et surtout ces yeux bleus, qu'animaient à la fois la malice et la bonté... Je regardais tout cela avec plaisir, avec bonheur, avec un sentiment que je ne puis définir et que vous. Monsieur, vous ne comprendrez pas.
— Si vraiment, lui dis-je... Ces arbres
qui, dans ce moment balancent leur feuillage au-dessus de nos tètes, me semblent les plus beaux des environs, pourquoi? Parce qu'ils sont à moi! Le sentiment de la propriété !!...
Georges sourit et continua.
Sans le vouloir et sans m'en rendre compte, je fus dès ce moment plus assidu, plus prévenant que jamais auprès de la comtesse, mes attentions avaient un caractère de soumission et surtout de respect qui frappaient tout lemondeetquimesemblaientàmoiune restitution, une réparation. J'avais, sans qu'elle le sût, tant de torls à expier! Elle n'était pas insensible à un
dévoûment si désintéressé, car je l'ai déjà dit, son cœur était tout à l'amitié, et de ce côté il n'y avait point de sacrifice dont elle ne fût capable. Mais tout autre sentiment la laissait froide et indifférente ; elle-même en convenait, et un jour qu'assez maladroitement, son mari vantait tout haut sa vertu et ses principes : Je n'y ai pas de mérite, ditelle avec impatience, je n'ai dans l'esprit rien d'exalté, rien de romanesque, et ce n'est pas ma faute, ni la vôtre peutêtre, si jusqu'à présent je vous ai été fidèle !
Je ne pus retenir un sourire qu'elle remarqua.
144 LA MAITPxESSE ANONYME.
— Pourquoi riez-vous , Monsieur
Georges, nie dit-elle?
— Pour des raisons que je ne peux pas dire.
— Et que vous allez cependant m'avouer
— Non , car elles vous fâcheraient.
— Jamais je ne me fâche avec mes amis!
Malgré cette assurance , je gardai mon secret et continuai pendant plus d'un an ma cour assidue et silencieuse, non que j''aimasse la comtesse d'amour; cela n'y ressemblait en rien. Ce n'é-
taient ni cette fièvre, ni ce délire que j'avais éprouvés clans la passion de vingt-quatre heures dont je vous parlais hier. Il n'y avait là ni tourment, ni malheur, ni extravagance, rien enfin de ce qui constitue l'amour; mais, je n'aimais personne plus que la comtesse; c'était une affection qui ne ressemblait à aucune autre, car elle avait quelque chose de piquant, de mystérieux et en même temps de calme et de paisible î Cela venait peut-être de ce qu'ayant commencé le roman, comme les autres le terminent d'ordinaire, j'avais de moins l'impatience et la curiosité, qualités inséparables de tous
les amours de ce monde.