II
La comlesse cependant ne pouvait ignorermessentimens;je voyais qu'elle en était touchée, mais pas comme je l'aurais voulu, car elle s'en affligeait et s'en inquiétait pour moi. Un jour que nous étions seuls dans son boudoir, elle me tendit la main et me dit: Georges, vous êtes un bon et aimable jeune homme... à qui, depuis long-temps, j'ai donné toute mon amitié, mais n'attendez et ne demandez jamais plus. Je voudrais vous l'accorder que cela me serait impossible.
— Peut-être, lui dis-je! et alors, me jetant à ses pieds et implorant mon pardon, je lui racontai en peu de mots et la faute et le bonheur que j'avais à
me reprocher. Elle poussa un cri ! mais je ne remarquai dans ses traits ni trouble, ni colère; et, reprenant sur-le champ un sang-froid admirable, elle me tendit de nouveau la main et me dit: Relevez-vous, je n'ai pas de pardon à vous accorder; ce n'était pas moi I
Ce que j'éprouvais est impossible à décrire.
Était-ce un moyen de se soustraire à mes vœux? Voulait-elle m'abuser?.. me donner le change? et anéantir ainsi les droits que le hasard m'avait donnés.
Je levai les yeux vers elle !
148 LA MAITRESSE ANOINYME.
Son front était calme et serein, et dans son regard noble et pur brillait la vérité tout entière. -
Je rougis d'avoir douté un instant.
— Je vous crois 1 je vous crois! m'écriai-je; mais qui donc était-ce?
— Je ne puis vous le dire.
— Vous me le direz...
Tout h coup Georges se leva brusquement; il venait d'entendre le premier coup de midi. Je voulus en vain le retenir ou le suivre de loin Je le vis, à
l'extrémité du bois, s'élancer sur un
cheval qu'on lui tenait prêt, et il disparut en me criant, encore comme la veille! A demain!
Le lendemain, Georges arriva un peu plus tard que de coutume.
Un air soucieux avait remplacé cet air de franchise et de gaîté, caractère distinctif de sa physionomie.
— Est-ce riiisloirc d'hier qui vous a laissé des idées sombres? lui dis-je.
— Non, répondit-il, des contrariétés, des chagrins plus récens, qu'il faut oublier.
— Alors, reprenons votre histoire.
— Très-volontiers; où en étais-je?
— Au moment où la comtesse Julia refusait de vous nommer l'héroïne de votre aventure.
— C'était piquant, n'est-ce pas ? Possesseur d'un bien que je ne pouvais connaître; amant heureux d'une maîtresse qui gardait l'anonyme, je sup-
tA MAITRESSE ANONYME. 133
pliais, je pressais la comtesse de me nommer, ou du moins de me laisser deviner cette beauté mystérieuse. Elle s'y refusa constamment.
— Je le crois bien! m'écriai-je, c'était elle!
— Non, Monsieur, je vous ai déjà dit les raisons que j'avais de croire le contraire.... et puis il y en avait d'autres encore.... des détails que je n'avais pu vous donner.... mais qui me frappaient alors, et qui tous me prouvaient qu'elle avait dit la vérité.... Ma curiosité n'en devenait que plus vive. Je mourais d'envie de connaître ce secret. Je jurais de n'en point abuser, — Alors , me ré-
pondit la comtesse , à quoi bon vous le (lire? pourquoi vous donner des regrets inutiles?
— Elle est donc jolie ? m'ccriai-je.
— Eh ! mais, me dit-elle après m'avoir regardé en souriant, c'est moi qui vous le demanderais.
— Ah ! c'est de l'ironie, c'est de la raillerie!
— Eh bien , s'il faut vous parler sérieusement, pourquoi exposer une honnête femme?
— Elle est donc vertueuse?... tant mieux.
LA MAITRESSE ANONYME. loS
— Pourquoi?
— Je ne sais.... mais tant mieux!
— Tant pis, au contraire.... il vaudrait mieux qu'il s'agit d'une coquette, je vous la nommerais, sans crainte de vous voir profiter d'un tel avantage.
— Moi !... vous pourriez croire....
— Certainement! et je m'explique à présent vos assiduités auprès de moi.... c'est là ce qui vous a donné l'idée et plus tard la hardiesse de me faire la cour.... Soyez franc.
— Eh bien ! oui , je l'avoue.
— Comment alors n'en serait-il pas de même auprès d'une personne qui sous tous les rapports vaut mille fois mieux que moi?...
— Que dites-vous? m'écriai-je avec joie.
— Je n'ai rien dit, reprit-elle vivement, sinon que je ne veux pas troubler son repos en la faisant rougir d'un crime dont elle est innocente , ou en l'exposant a des dangers...*
— Qui ne sont pas à craindre pour elle !
— Peut-être! — Elle me regarda, réfléchit encore, et reprit : — Oui en
ne la nommant pas, je fais une bonne action 1
— Une bonne action ? m'écriai-je.
— Et je vous en épargne peut-être une mauvaise. Ainsi, monsieur Georges , résignez-vous , car vous ne saurez jamais rien.
— Jamais!...
— Je vous Tatteste !
— Vous me traitez en ennemie!
^ Au contraire je vous parle en amie, en amie jalouse de votre affection, et qui ne veut ni la perdre ni la partager.
Je la quittai , jurant de ne plus la revoir, et le lendemain j'étais chez elle.
— Je l'aurais parié! s'écria-t-elle en m'apercevant; et jugez, Monsieur, quelle bonne position je viens d'acquérir. Je suis sûre maintenant de vous voir tous les jours. On peut douter de l'amitié des hommes, mais jamais de leur curiosité. Aussi vous serez assidu auprès de moi tant que vous ne connaîtrez pas le mot de l'énigme, et comme vous ne le saurez jamais....
J'eus beau protester de la vivacité de mon affection et de sa durée.... quand ciiême! 1... je vis bien que la comtesse était décidée au silence... Eh bien!
LA MAITÎIESSÉ ANONYME. tSÔ
m'écriai-je, je saurai la vérité malgré vous.
— Ce sera difficile.
— D'abord , c'était une des dames qui passaient l'été dans votre château.
— Je ne dis pas non.
— Vous en convenez?
— Je ne conviens de rien.
— Et moi, je saurai à quoi m'en tenir : je ferai plutôt la cour à toutes...
— Permis à vous...
Je cherchai alors dans ma tête, et naturellement mes idées se tournèrent
dOO LA MAITRESSE ANONYME.
vers celles que de moi-même j'aurais préférées, comme si le hasard n'eût eu rien de mieux à faire que de se rencontrer avec mes désirs.
Je venais d'être nommé officier d'artillerie; j'étais libre, j'étais mon maître, et l'hiver que je passai dans la recherche de cette beauté inconnue fut sans contredit le plus heureux et le plus amusant de ma vie. Lorsque, dans une soirée, dans un bal, j'apercevais une jeune et jolie femme, je la regardais avec satisfaction, avec orgueil. Je me disais : C'est peut-être elle!... Et semblable à l'avare du Dissipateur, cette idée me valait presque une
réalité !... Quand je voyais des cavaliers empressés qui sollicitaient vainement un regard, je pensais que, peut-être sans le savoir , j'avais été plus heureux qu'eux tous. Alors je m'approchais avec une confiance que venait déconcerter le sourire railleur de la comtesse. Son coup-d'œil calme et tranquille me disait : Ce n'est pas elle ; car elle eût été émue ou inquiète si j'avais deviné juste! ...
Je me trompais donc toujours, et
d'erreur en erreur cela pouvait aller
très-loin; cette recherche vaine qui
occupait toutes mes pensées me faisait
négliger des études sérieuses d'où dé- II. 11
i&î LA MAITRESSE ANONYME.
pendait mon avenir. La comtesse qui avait pour moi une amitié véritable...
une amitié de sœur, s'effrayait de mon extravagance et cherchait à m'en détourner, ftmsri Jtir» y
?i«ftao9 êma
— Eh bien! lui disais-je , avouez-moi
la vérité. ^
— Je le voudrais... Je ne le puis.
Et notre discussion recommençait.
Un soir surtout, Julia était plus que jamais en humeur de faire de la morale; et l'endroit était bien choisi, nous étions au bal de l'Opéra avec son frère et son mari , qui tous deux s'ennuyaient à plaisir, et qui s'étaient lancés dans la
foule pour chercher des distractions.
Resté avec la comtesse , et tous deux assis dans le foyer de l'Opéra , nous en revînmes à notre éternel sujet de conversation, Je me fâchais... je m'irritais, et Julia riait de si bon cœur et si haut, qu'elle ne pensait même pas à déguiser sa voix. Un masque s'approcha d'elle et lui adressa la parole :
— La comtesse de Vareville est bien gaie ce soir. -^'~ — - — -— -^ --
kii
— Y trouves-tu à redire, beau masque?
- — Non , parce que je suis ton amie ; sans cela...
- La comtesse tressaillit. 4 i«
— Qu'avez-vous donc? lui dis-je. >1
— Rien.
Mais il m'était aisé de voir qu'elle était émue; elle venait sans doute de reconnaître à la voix le masque qui nous avait adressé la parole... Quels rapports,... quelle relation existaient entre elles?... c'est ce que j'ignorais. Tout ce que je me rappelle , c'est que ce petit domino me déplaisait singulièrement, peut-être parce qu'il était venu interrompre une conversation intéressante. Pour être juste cependant, je dois convenir qu'il avait de l'originalité, de la gaîté , et surtout de l'esprit ! Il lui en fallait pour deux, car depuis
LA MAITRESLE ANO>YME. 165
son arrivée la comtesse, visiblement embarrassée, ne prenait plus part à la conversation, et cependant le petit masque avait le talent d'être amusant sans méchancetés, ni épigrammes; au contraire , tout ce qu'il disait était flatteur pour Julia, à qui il reprochait galamment son silence obstiné. Ce beau cavalier en est-il cause? dit-il en me montrant. Ai-je interrompu une déclaration?
— Une déclaration de guerre, m'écriai-je, en me hâtant de prendre la parole pour venir en aide à ma compagne et lui donner le temps de se remettre. Nous nous disputions.
166 LA BIAITRESSE ANONYME.
— En vérité... ai>3 ju atmiiB not
— Une discussion très-vive sur une question...
— Douteuse... '^d^^m uh^
— Très-douteuse!
— Alors, c'est vous qui avez tort.
— Qu'en savez-vous?
— Dès qu'il y a doute... les hommes ont tort, et je décide contre vous.
— Savez-vous de quoi il s'agit !
— Me voulez-vous pour juge? dit-elle en s'asseyant près de la comtesse.
— Non pas, s'écria vivement celle-ci.
— C'est donc bien sérieux ma belle Julia?
— Du tout, répondis-je; c'est une personne que j'ai le droit de connaître, et dont madame refuse de me dire le nom.
La comtesse voulut me faire taire.
— Quand on ne connaît pas et qu'on ne nomme pas, on ne compromet personne.
Et alors avec l'insouciance et la liberté que donne le bal masqué, je racontai l'histoire que vous savez, en peu de mots et à demi-voix, au milieu de la foule qui passait près de nous et nous heurtait.
168 l\ MAITRESSE ANO^VME.
J incoiuiue écoulaii avec une attention qui flattait beaucoup ma vanité de narrateur... Lorsque toul-à-coup, à l'endroit le plus intéressant... au moment où je m''esquivais de la chambre de Rose, elle poussa un cri et s'évanouit.
Ah ! s'écria vivement la comtesse...
la chaleur... le manque d'air... Elle se trouve mal... Transportez-la hors du foyer. Ce que je fis à l'instant, malgré la foule que cet événement avait rendue plus compacte, et qui ainsi que cela arrive toujours, manqua de nous étouffer par excès d'intérêt!
Arrivés dans le corridor qui sépare
LA MAlTRlîSSE ANONYME. IQD
le foyer de la salle, je plaçai l'inconnue sur une chaise, et là tout me parut singulier , d'abord l'effroi et le zèle de la comtesse, jusque-là si indifférente; et puis, lorsque, pour donner de l'air à la belle évanouie, qui commençait à reprendre ses sens, je voulus dénouer son masque, Julia s'y opposa avec un air de terreur.
— Et pourquoi? V« hnnU^
— Elle a ici des raisons pour ne pas être connue.
— Et lesquelles?
— Je ne puis les dire.
— Tout est mystère avec vousl... et alors pour la première fois un soupçon m'arriva... je m'écriai , tremblant : estce que par hasard ce serait...
*' — Non, non, répondit la comtesse avec une vivacité qui changea mes doutes en certitude. Mais taisez-vous, on nous observe. ' .^i^--*-
En effet un grand jeune homme blond s'était tenu constamment derrière nous... regardant l'inconnue avec attention ; il s'avança et avec un accent irlandais, offrit ses services à ces dames qui le refusèrent.
— Plus de doute, s'écria-t-il alors à voix haute, vous accepterez mon bras.
•'— Non pas lui dis-je, tant que ces dames auront le mien. Et je voulus suivre Julia qui se retirait en entraînant sa compagne , mais l'Irlandais me
retint par la main.
— Monsieur, j'ai une question à vous adresser.
— Quand vous voudrez, mais pas dans ce moment!
— Au contraire, Monsieur, en ce moment même. ^' w««r'^ 9I •
Et il me retenait toujours, tandis que les deux fugitives, s'esquivant au milieu de la foule , avaient déjà disparu à mes yeux. .ntmtwv
172 LA BUITRESSE ANONYME.
Furieux, je me retournai vers l'importun qui me faisait manquer ainsi la première, la seule occasion que j'eusse encore eue de connaître la vérité.
— Monsieur, que me demandezvous!
— Oui , major Hoilydai , que demandez-vous à mon ami Georges? s'écria Constantin qui arrivait en ce moment.
— Je demande qu'il dise le nom des deux dames avec qui il était tout-àriieure. ^ ^ "
— Calmez-vous! l'une était ma sœur la comtesse de Va reville.
— Pour laquelle je professe le plus grand respect, mais l'autre...
— L'autre, dit Constantin en relevant son col de cravate, je ne la connais pas!
nn ni
— Je m'en doute bien... Mais monsieur la connaît, j'en suis sûr...
— Moi, m'écriai-je avec fureur, tant l'assertion me parut dérisoire et absurde dans la situation où j'étais.
— Oui, Monsieur, continua le major irlandais avec flegme, vous me direz son nom.
— Je ne vous le dirai pas. mn n^r
— Vous me le direz ! 'Oi^'i —
— Eh! pourquoi ne pas le dire, s'écria Constantin d'un air de gaîté qui redoublait ma colère, dis-le. io« lasv
— Je ne le dirai pas... parce que je ne le sais pas. • •■•vw ^o m «%
...lit ÊMè ■•'t.llMiaoo ai i»%iê
— Allons donc, tu le sais, tu dois le
savoir.
— Certainement, dit le major, il est impossible que Monsieur ne le sache pas.
— Quand j'atteste que non! m'écriaije d'une voix haute qui fit tourner vers nous tous les yeux.
— Ce n'est pas une raison..., reprit l'impassible major...
Alors, hors de moi-même, hors d'état de réfléchir, je m'élançai vers lui et lui donnai un soufflet; la foule se jeta entre nous.
— Je suis aux ordres du major, dis-je
à Constantin, conviens de tout avec lui,
et je me retirai. rtmèil^mn-
Deux heures après, arriva Constantin avec un air sombre qui allait si mal à sa physionomie, que je ne pus m'empêcher de sourire. ^ .5 5*«-.'i
m — Demain, me dit-il, à six heures au bois de Vincennes, le major a choisi le pistolet : sais-tu tirer ? .flâMdô
476 LA MAITRESSE ANONYMEr
— Comme tout le monde...
— C'est qu'il est de la première force, il enlève à trente pas un pain à cacheter.
-— Que veux-tu que j'y fasse?
— Il est l'offensé... il tire le premier, et à vingt pas... je n'ai pu obtenir d'autres conditions.
— Il faut donc s'en contenter... à demain , je compte sur toi.
Resté seul, vous devinez quelles furent mes réflexions , je vous en fais grâce. J'écrivis à ma mère pour lui demander sa bénédiction et ses prières.
Je fis mes adieux à la comtesse, et dans sa lettre j'adressai celle-ci à son amie.
« Vous que je ne connais pas, je me « hâte de vous rassurer; quand vous « recevrez cette lettre , vous serez ven- « gée... Je meurs avec votre secret...
« que ne puis-jedire, avec votre par- « don! »