‹ Carlo BroschiChapitre 6 sur 8 · OT · texte numérisé non relu

OT

Et laquelle?

— Celle que je vous imposais tout à l'heure, car elle a dit : J'oublierai son offense, s'il oublie que j'existe!.... Et maintenant, mon ami , que j'ai

répondu h toutes vos questions

j'attends le serment que je vous ai demandé... la promesse formelle... de

ne plus cherclier à la connaître

Mon amitié est à ce prix î...

Que pouvais-je répondre?... Cette beauté mystérieuse était partie , elle avait quitté la France... Et puis, quand on a été h deux doigts de la mort, quand on a perdu la moitié de son sang, l'imagination n'est plus aussi vive, aussi ardente... Un blessé entend la

LA MAlTnr.SSF. ANONYME.

raison mieux qu'un homme bien portant. Aussi je compris a l'instant qu'un rêve, une chimère, qui, après tout, ne pouvaient me mener à rien , ne valaient pas mon repos, mon avenir, et surtout l'amitié d'une femme charmante. Je donnai donc la promesse que l'on me demandait, et, comme j'ai pour principe et pour habitude de tenir mes sermons, depuis plus de cinq ans je n'ai fait aucune tentative, aucune recherche... et je n'ai eu aucune nouvelle de ma belle inconnue...

Voilà mon histoire!...

— Eh bien! lui dis-je, quand il eut terminé ce récit... et comme m'attendant à une suite...

— Eh bien ! me répondit Georges , que voulez-vous de plus?

— Ce que je veux?... C'est une fin, c'est un dénoûment.

— Je vous dis les choses comme elles me sont arrivées.

— Et vous ne savez pas quelle est cette dame?

— Pas le moins du monde!...

— Aucun soupçon, aucun indice...

— Je n'ai pas cherché!.,. Je lavais promis; sans compter que depuis ce temps-là, depuis cinq ans, les idées changent , et d'autres chagrins, d'autres attachemens...

d92 LA MAITRESSE ANONYME.

— Une nouvelle passion peut-être?..

— Cest possible mais celle-lh,

il n'y a pas de quoi se vanter...

— On aime cependant h parler des amours heureux.

— A ce titre , je ne parlerai jamais des miens , brisons-là. Y penser seulement me met de mauvaise humeur.

— Vous Sivèt raison... revenons à l'inconnue , car vous m'avez promis un sujet de drame ou de comédie, i

— Le voilà !

' 11 n'y a pas de drame sans dé-

noûmeiit, et je ne peux pas laisser le public à l'endroit où vous m'avez abandonné.

— Quand il n'y a pas autre chose h dire I

— C'est égal , il lui faut davantage.

— Alors cherchez... inventez... arrangez une manière de finir. Cela vous regarde !

— C'est très difficile ; car, dans tout ce que vous m'avez dit, rien ne prépare, rien n'annonce le dénoûment.

La véritable héroïne n'a même pas

encore paru... on ne sait pas qui " 13

elle est!... On ne connaît rien de son caractère, de ses senlimens, ni même de sa personne. Vous seul pourriez donner à ce sujet des renseignemens...

— Que j'ai oubliés depuis longtemps, dit Georges en riant... D'ailleurs, voici midi... Et il me quitta au moment où mon domestique m'apportait une lettre.

C'était une invitation à dîner, le lendemain, chez un riche, ou plutôt chez le plus riche seigneur des environs, le duc de Je vous dirais

bien son nom, mais ce serait tout à fait inutile. Dès qu'on dit M. le

duc... cela suffit. C'est le seul du département ; on ne le désigne jamais que par ce titre; et, à vingt lieues à la ronde, dès que vous demandez :

à qui ces belles forets... ces champs, ces immenses prairies? le paysan ôte son chapeau, quand il en a un, et vous répond d'un air d'admiration et d'envie : A monsieur le duc !...

Je ne le connaissais pas, mais il demeurait près de moi, h trois lieues; à la campagne c'est être voisin ; et puis il faisait les avances et m'invitait, moi le dernier arrivé, moi qui ne lui avais pas même fait encore ma visite de voisinage. Il n'v avait

i96 LA MAITRESSE ANONYME.

pas moyen de refuser, et, tout en rêvant à mon dénoûment, que je ne trouvais point... Je me rendis chez lui. C'était une habitation royale , un superbe château , avec deux ailes dont la vue me fit soupirer. Le salon , meublé avec une richesse et une élégance toute parisienne , donnait, par trois grandes croisées sur un parc magnifique, dont les pelouses vertes s'étendaient jusqu'aux bords de la Marne.

Le maître de la maison était un homme âgé, soixante-dix ans à peu près , mais sa taille fort élevée et droite encore , ne manquait pas de

dignité; avec un extérieur sévère, il avait des manières polies et bienveillantes, où perçaient cependant le sentiment de sa supériorité nobiliaire et territoriale. C'était le grand seigneur de Louis XIV, plus, le grand propriétaire de nos jours. Près de lui se tenait un long jeune homme maigre qui avait une grande figure, un grand nez et un air glacial. Il faisait froid à voir, et, à son aspect, on se rapprochait involontairement de la cheminée; ses lèvres minces et pâles, qui, à coup sûr, ne lui avaient jamais servi à rire, s'ouvrirent pour me dire bonjour, et il m'annonça qu'il était enchanté de

faire ma connaissance, du ton et de l'air dont un autre vous annoncerait une mauvaise nouvelle. Un petit garçon de cinq ou six ans, d'une figure délicieuse, et dont les cheveux blonds tombaient en belles boucles dorées, courait étourdiment et sans se baisser, entre les longues jambes maigres du grand monsieur, et le duc lui dit d'un air sévère : « Prenez garde , mon fils, vous allez faire tomber votre cousin. » L'enfant, privé de la seule récréation qui lui fût possible dans ce salon, avait déjà pris un petit air boudeur, avant-coureur d'un orage, lorsque la porte du fond s'ouvrit, et parut une jeune dame, la

LA MAITRESSE ANONYME. \d3

plus jolie et la plus gracieuse que

j'aie jamais vue ! une de ces beautés ravissantes, idéales, que l'on ne

rencontre jamais qu'en peinture ou sur un piédestal ! comme qui dirait la Vénus de Médicis , avec une robe de mousseline , un bouquet de violettes et le sourire sur les lèvres.

L'enfant s'élança au-devant d'elle, en lui disant :

— Maman , on ne veut pas que je coure dans les jambes de mon cousin.

— C'est bien mal , mon enfant!

200 LA MAITÎlF.SSi: ANONYME.

— Alors, qu'est-ce qu'il en fera?

Tout le monde se mil h rire... et je remarquai chez le cousin luimême une espèce de contraction musculaire, mais si imperceptible, qu'elle ne pouvait en conscience lui être comptée pour un sourire.

La duchesse , sans répondre h son fils, se baissa vers lui et l'embrassa; argument qui, sans doute, parut sans réplique, car l'enfant s'en contenta, et ne demanda pas d'autre explication.

Ma chère Nisida, lui dit le duc, en me

LA MAiTRKSSE ANONYME. 201

présentant à sa femme , ainsi que quelques personnes qui venaient d'arriver, voici nos voisins : et il nous nomma.

La maîtresse de la maison était aussi aimable que jolie ; car, avec une grâce parfaite, elle nous adressa à chacun le mot qui devait nous flatter, la phrase qui devait nous plaire, et tout cela avec ce sourire plein de bonté qui donne de l'esprit aux moindres paroles, et qui souvent même pourrait s'en passer.

Nous avions à table le maire du pays, administrateur fort habile d'une commune fort pauvre et dont l'uni-

202 LA MAiTHESSE ANONYME.

que souci est de trouver des fonds pour l'établissement d'une école primaire.

Nous avions le curé, excellent homme plein de zèle, de ferveur et de talens, qui dessert à la fois deux paroisses, qui, presque tous les jours, faittroisou quatre lieues à pied par les mauvais chemins et les mauvais temps, et qui, pour lui et pour ses pauvres, a sept ou huit cents francs de traitement, tandis que ses confrères de Paris sont richement dotés et subventionnés pour faire de la musique, des décorations et de la mise en scène, comme j'en ai vu à Saint-Roch , au grand déplaisir de

LA MAITRESSE AISONYME. 2Û3

M. Diiponchel, directeur de l'Opéra, qui se plaint de la concurrence.

Nous avions le père du curé, brave homme qui ne comprenait rien et prenait tout de travers.

Nous avions aussi le percepteur de l'enregistrement , gros homme réjoui et bavard, espèce de registre vivant, chez qui tout était noté et inscrit avec les dates... J'avais le bonheur d'être à côté de lui, et, dès le premier service, il me semblait avoir lu la biographie de tous les habitans du château , car mon voisin parlait comme un livre, un livre mal écrit.

20i LA MAITRESSE ANONYME.

11 m'apprit que M. le duc, grand dignitaire, pair de France en 1815, dévoué de cœur à la royauté de ^824, avait eu d'abord l'envie de donner sa démission en ^850; mais un voyage qu'il avait fait en Allemagne, en 4851, avait changé ses idées. Il avait prêté serment au nouveau gouvernement pour rester fidèle h l'ancien et continuer à le servir avecloyauté; c'était un système comme un autre, système de principes, qui lui laissait h la fois sa fortune, ses places et sa conscience tranquille.

Je remerciai mon voisin des renseignemens qu'il voulait bien me donner. Et ce monsieur, lui dis-je au mo-

ment où nous passions dans le salon, ce grand monsieur blond.

— C'est un cousin de M. le duc, son seul parent et son héritier. Aussi, lorsque M. le duc, qui était déjà riche, épousa la fille d'un riche financier, en décembre ^829, le cousin fut désolé.

— Je le crois bien.

— Mais M. le duc avait alors soixantesix ans, étant né en ^7G4. J'attestai à qui voulut l'entendre que cette union n'aurait pointde suite... Point du tout... contre toutes les prévisions, M. le duc a eu un descendant en avril ^854.

J'en ai été confondu , et le major encore plus!

206 LA MAITFxESSK ANONYME.

— Qui, le major?

— Le cousin; il n'est point Français... Il est major dans un régiment irlandais depuis 1825, le major llollydai.

— 0 ciel! m'écriai-je.

— Qu'avez-vous donc?... Est-ce que vous le connaissez?

— Non.,; Mais l'on me racontait dernièrement une histoire où il jouait un rôle,

— Dites-la moi, s'écria le percepteur qui semblait déjà tenir la plume pour enregistrer.

— C'est inutile, répondis-je, en cherchant à cacher ma surprise, qui augmenta encore lorsque la porte s'ouvrit et qu'un domestique galonné annonça...

M. Georges Lisvard.

Je n'y concevais plus rien.

Mon jeune ami s'avança, salua respectueusement le duc et la duchesse , et parut tout déconcerté en m'apercevant.

— On ne vous a pas vu aujourd'hui, lui dit la duchesse d'un air aimable !

— Je n'ai pas pu, madame ; ma mère était malade... mais ce soir elle va

208 LA MAITHESSE ANONYME.

mieux... et j'en ai profile pour vous faire mes excuses.

— Que je reçois, à condition que demain vous me donnerez une heure de plus.

Et comme je faisais un geste d'étonnement...

— Oui , me dit le duc, M. Georges, notre voisin, est la complaisance même... Ma femme qui, à Paris, avait commencé la peinture, ne pouvait continuer ici, faute de maître... et tous les jours, à midi, iM. Georges fait trois lieues pour lui donner leçon...

Je regardai Georges qui , baissant les yeux , me dit à demi-voix : Silence, demain vous saurez tout.

J'étais seul chez moi le lendemain matin , attendant mon ami Georges , et repassant dans mon esprit la singulière soirée de la veille, et les événemens dont j'avais été le témoin in-

volontaire et l'observateur muet. Un moment j'avais cru tenir le dénoûment que j'espérais , mais plus je réfléchissais et plus je m'en trouvais éloigné.

D'abord ce ne pouvait être la belle inconnue , la maîtresse anonyme de mon ami Georges. Depuis cinq ans elle avait quitté la France; il l'avait oubliée , il ne s'en occupait plus , et d'ailleurs , l'avant-veille , il m'avait avoué lui-même qu'il avait une autre passion.

La jeune duchesse était donc cette autre passion! C'était évident.

Et une passion qui commençait!

LA MAITUDSSE ANONYME. 213

Témoin son exactitude de tous les jours. Trois lieues pour lui donner une heure de leçon, autant pour revenir : total, six lieues à cheval au grand galop. Je l'avais vu partir! Les anciens amans, les amans heureux ont plus dégards pour leurs chevaux.

Et puis je me rappelais les plaintes, la tristesse, la mauvaise humeur de ce pauvre Georges. 11 aimait donc en vain et sans espoir de réussite , et c'est ce que j'avais peine à comprendre, car, en vérité, c'était un cavalier charmant. On en aurait trouvé ditïicilement de plus aimable, de plus

distingué, et il fallait de grands principes et une grande vertu pour rester indifférente à tant de mérite et à tant d'amour.

Mais il faut convenir aussi que , pour réussir, et d'après ce que j'avais vu la veille, Georges s'y prenait d'une manière extraordinaire et inusitée. Il était fort bien et fort convenable avec le duc, mais il était peu gracieux avec la duchesse. Deux ou trois discussions s'étaient élevées; la maîtresse de la maison y avait pris part avec esprit, avec finesse, avec convenance. Georges n'avait jamais été de son avis. Rien |de mieux : les amans sont rarement d'accord: mais

LA MAITRESSE ANONYME. 21o

ce qui me semblait impardonnable, c'est que lui, d'ordinaire si bienveillant et si bon, mettait dans toutes ses 'réponses de la sécheresse, de l'aigreur... et même une nuance de plus...:

vers la fin de la soirée, la duchesse avait un mal de tête qui l'empêchait presque d'entendre la conversation; chacun la plaignait et s'intéressait h ses souffrances; Georges, seul, près de la cheminée, se permit une plaisanterie sur les migraines des dames, plaisanterie assez dure pour la duchesse , qui le regarda avec bonté, et dit, en souriant, à ceux qui l'entouraient : Je ne me plains plus maintenant... je suis enchantée d'être sourde.

21G LA MAITULSSt; ANONYME,

Un mol pareil aurait dcsarmo l'homme du monde le plus en colère; il ne produisit rien sur Georges... qui, par politesse seulement, crut devoir balbutier quelques excuses.

— C'est inutile, lui dit-elle, je n'ai rien entendu.

Avec le grand cousin , c'était bien autre chose : Georges était d'une froideur ou d'une hauteur qui me faisait craindre à chaque instant que leur ancienne dispute ne recommençât, et, comme je connaissais l'habileté du major et la maladresse de mon jeune ami, je ne concevais pas que, de gaîlé de cœur , il s'exposât à

LA JJAlTRi:SSt ANO^YMi:, 217

un danger certain. Quant à l'Irlandais, son calme et son sang-froid contrastaient, dans toutes les occasions, d'une manière admirable avec la chaleureuse impétuosité de Georges.

Il ouvrait la bouche lentement, parlait lentement, s'écoulait parler. Ce qui expliquait son air d'ennui habituel , ennui qu'il communiquait du reste à ses auditeurs, et qui avait un grand avantage , celui d'amortir la discussion , et de paralyser Georges lui même.

Mais ce qu'il y avait de plus inconcevable..., c'était la manière dont Georges était avec ce jeune enfant, si beau

218 LA maitiu.ssl; A^'o^\ME.

et si gracieux : il était aisé de voir que la ducîiesse l'adorait; que c'était son bien, son trésor le plus cher, et, à chaque mot, à chaque geste de Georges, on devinait que cet enfant lui déplaisait, le choquait, lui était insupportable... Quand sa mère l'embrassait, il avait toujours une épigramme prête contre l'amour maternel à effet,., fa duchesse alors, et sans se fâcher, le regardait d'un air de pitié... Mais souvent aussi , au moment de caresser son fils... elle s'arrêtait en voyant les regards de Georges fixés sur les siens. Tout cela me semblait inexplicable !

Le soir même, ce pauvre enfant,

LA MAITHESSIi AXONYME. 219

qui avait l'air d'aimer beaucoup Georges, et qui cherchait toujours h jouer avec lui, s'amusait avec sa montre dont il s'était emparé ; Georges la lui reprit ou plutôt la lui arracha brusquement des mains , en murmurant entre ses dents : Je déleste les enfans... La duchesse, qu'il ne voyait pas, était près de lui...; il se hâta de s'excuser, et dit en montrant sa montre : Je craignais qu'il ne rabîmât.

La duchesse, sans lui répondre, détacha de sa robe un nœud en perles fines d'une grande valeur, et dit tranquillement à son fils : Tiens, «6?me ça .

229 LA MAiTUKSSE ANONY-Ulî.

L'cnfaiil, qui avait l'habitude d'obéir h sa mère, ne se le fit pas dire deux fois..., et au moment où le duc qui passait s'écria : Qu'est-ce que c'est? qu'est-ce que c'es*?

— Rien, répondit froidement la duchesse... mes perles qui se sont détachées , et qu'Arthur a écrasées par mégarde.

Quant à Georges, qui faisait tous ses efforts pour se modérer, il y avait, la veille, dans tous ses traits une telle fureur..., que je soupçonnais dans cette aventure un mystère dont j'allais sans doute avoir une explication..., car c'était lui qui arrivait.

Il entra dans mon cabinet, l'air triste et abattu.

— C'en est fait, me dit-il, et je le vois maintenant, personne ne m'aimera jamais.

— Y pensez-vous, lui dis-je, vous qui

autrefois, dans votre jeunesse, vous étiez persuadé...

— Que tout le monde devait ni'aimer...;je m'abusais bien étrangement alors!

— Et maintenant encore !

— Non, monsieur..., tout est fini..., je n'^i plus d'espoir...; je n'ai pu rien obtenir d'elle : ni mon dévoûment.

222 LA MAlTRF.SSn ANONYMll.

ni ma constance, ni les sacrifices que j'ai faits n'ont pu toucher sen cœur; elle a toujours été pour moi froide, dédaigneuse et insensible. Je croyais du moins à son amitié, et hier, devant vous,clleen a brisé ladernière preuve; parmi ces perles qu'elle a jetées h ses pieds, il y en avait une qu'elle avait bien voulu recevoir de moi l'année dernière , à sa fête ; c'est la seule faveur que j'aie obtenue d'elle : c'était un gage d'amitié qu'elle m'avait promis de ne jamais quitter, et elle l'a fait broyer à mes yeux... par cet enfant que j'abhorre, que je déteste.

— Il est charmant!

— Il est affreux! et je ne puis le souffrir.

— Pourquoi ?

— A cause d'elle, qui est née pour le malheur de ma vie... Tenez, monsieur, je m'en vais tout vous dire, et vous me donnerez un conseil.

« Un an environ s'était écoulé depuis ma blessure et la fin de la folle histoire que je vous ai racontée, lorsque le siège d'Anvers fut décidé. Jusqu'alors, j'avais perdu mon temps à courir après des femmes qui se moquaient de moi et à me battre en duel pour des aventures d'Opéra ; il me sem-

22 i LA MAITRESSE ANONYME.

blait qu'il y avait mieux que cela à faire pour un lieutenant crartilleric; mes épaulettes n'avaient pas encore vu le feu; car, dans ce temps-ci, les occasions et les boulets sont rares, n'en a pas qui veut; j'espérais faire partie de l'expédition , je l'avais demandé avec instance ; le ministre m'avait refusé, et, dans mon désespoir, h qui pouvais-je m'adresser? Le comte de Vareville avait depuis quelques mois été nommé ambassadeur près d'une petite cour du Nord , et mon ami Constantin, son beau-frère, secrétaire d'ambassade. Malgré cela la négociation eut un plein succès ; ce qui vous étonnera moins, quand

VOUS saurez que l'ambassadeur avait emmené avec lui sa femme, la comtesse Julia, circonstance très heureuse pour lui et très fâcheuse pour moi qui me trouvais sans protecteurs.

Un vieux médecin , ami de mon père, à qui je racontai mes chagrins, me dit : J'ai bien peu de pouvoir ; mais j'en ai cependant sur un vieux duc mon client, qui lui-même en a beaucoup au ministère et à la cour, car il est tout à fait opposé au gouvernement.— C'est une assez mauvaise recommandation! — C'en est une excellente ! car, de ce temps-ci, on fait

beaucoup plus pour ses ennemis que ir 15

pour ses amis, et un pair de l'opposition est une chose si rare , qu'il n'y a point de sacrifice qu'on ne fasse pour le conserver et l'encourager. Il a été un an absent, mais il doit être de retour, voici une lettre pour lui.

Je la pris et me rendis à l'hôtel du duc chez qui nous avons dîné hier. C'était la première fois que je le voyais, et cependant sa physionomie ne m'était pas inconnue. Je cherchais où j'avais rêvé cette longue figure sèche et froide, qui , dans ce moment, redoublait de sécheresse et de froideur , car il accueillait assez

LA MAITRESSE ANONYME. ffifiT

mal ma demande, lorsque la porte de son cabinet s'ouvrit et sa femme parut... Nisida , la charmante Nisida que vous avez vue hier, et jugez de ma surprise , lorsque je reconnus en elle ma petite duchesse du Théâtre- Italien , ma première passion , mon premier délire, celle que, pendant vingt-quatre heures, j'avais adorée avec frénésie, et que, vingt-quatre heures après , je détestais avec rage , car , avec celte femme-là , la raison n'est pas possible, on ne peut pas l'aimer ou la haïr modérément... comme tout le monde!

Elle sentit bien elle-même le re-

proche que j'avais le droit de lui faire , et elle n'avait oublié ni mes traits, ni son impolitesse, car, à mon aspect, elle se troubla... elle changea de couleur... et elle s'assit tremblante en s'efforçant de me saluer d'un air aimable. Mais ce salut qu'autrefois elle m'avait refusé , cette réparation tardive ne pouvait me désarmer ; son mari se retourna vers elle et lui dit : — Au moment même où nous arrivons d'Allemagne, je reçois là, du docteur, une lettre qui m'embarrasse beaucoup.

— Je suis désolé , monsieur le duc, lui dis-je en me levant, de vous avoir

fait une demande qui peut-être vous compromettrait... regardez-la, je vous prie, comme non -avenue...

— Et pourquoi donc? s'écria vivement la duchesse.

— Parce que j'ai réfléchi, madame; je vois maintenant qu'il y a trop d'obstacles , et je renonce à mes espérances...

— Mais la lettre du docteur...

— Je lui aurai dû un grand plaisir, celui de pouvoir vous présenter mes respects , et je me retirai en saluant profondément.

— C'est tout au plus, mon cher Georges, lui dis-je, si c'était poli. >

— Ça l'était plus, répondit-il brusquement, que de ne pas saluer du tout, ainsi qu'elle l'avait fait autrefois; mais , avec une personne de ce caractère , on ne sait jamais si l'on a tort ou raison ; il n'y a pas plus de motifs à ses dédains qu'à ses préfet rences. Ma politesse et mes attentions, le jour du Théâtre-Italien m'avaient valu d'elle une impertinence, et mon impertinence me valut sa faveur, sa protection, je dirais presque son amitié, si elle était capable d'en éprouver.

LA HAITRESSB ANONYME. 3Sl

Je reçus une lettre du ministre de la guerre qui m'autorisait à partir pour le siège d'Anvers; à cette lettre en était jointe une autre... tenez... la voici... j'en ai trois, elles] sont toutes là, et il les tira de son sein.

Cette lettre ne contenait que ces mots :

Vous nous avez mal jugés, monsieur, et voici notre réponse,

NisiDA, duchesse de *"

Vous vous doutez bien que mon

ncien ressentiment devait fléchir et

seffacer devant un trait pareil. Je

courus avant mon départ lui faire

une visite de remcrcîmens, et je ne puis vous dire , vous ne pourriez vous faire une idée de ce qu'est cette femme-là, quand elle veut être aimable. Il y a dans ses manières, dans son moindre regard , dans sa voix, un charme qui vous attire, vous enivre, vous soumet et vous façonne à son vouloir , de sorte qu'on ne peut plus agir , ni penser qu'à sa convenance! Elle n'a jamais songé à vous demander votre affection et voire amitié, parce que, dès qu'elle a causé un quart-d'heure avec vous... elle les a, elle les possède... on lui est dévoué , on serait heureux de se faire tuer pour elle... voilà du moins comme

j'étais à la fin de ma visite ; je sortis plus amoureux que jamais, et, depuis ce moment, cela ne m'a plus quitté.

J'eus quelque bonheur au siège d'Anvers : d'abord je ne fus pas tué , et j'en fus enchanté, j'aurais été trop malheureux de ne plus revoir Nisida, et puis j'entrai un des premiers dans la lunette Saint-Laurent; mon nom fut mis dans le rapport du maréchal, et je me dis : Elle le lira.

Je retournai à Paris fier d'un nouveau grade que je venais d'obtenir et que je croyaisdevoiràmonseul mérite.

J'appris par un ami, chef de division au ministère de la guerre, que j'aurais

peut-être été oublié , sans une lettre pressante du duc de **'. Cette circonstance diminua ma fierté , mais augmenta ma reconnaissance. Je demandai au duc et à sa femme la permission de venir la leur témoigner de temps en temps; elle me fut accordée, et je vins tous les jours.

Tous les jours, pour mon malheur!., car plus je la voyais, plus je laimais, et aucun ami ne m'empêchait de courir à ma perte. J'avais tout confié à Julia, qui, effrayée de ma nouvelle folie, m'écrivait de son ambassade , et me suppliait de ne plus revoir la duchesse.

C'était le conseil de la sagesse; mais la

sagesse était loin, et Nisida était près.

Jamais je n'avais obtenu un aveu ou un mot j qu'il me fût possible d'interpréter à mon avantage... Et cependant, dans mille occasions imperceptibles pour tout autre, elle était pour moi d'un abandon, d'une tendresse et d'une bizarrerie indéfinissables. Quand je lui parlais de mon amour, elle m'imposait silence; j'allais me fâcher et je m'arrêtais en voyant des larmes dans ses yeux.

Quand je lui demandais avec instance un mot , un seul gage de tendresse , elle ne m'écoutai t pas... et elle embrassait son fils sans me répondre. n

256 LA MAITRESSE ANOMME.

Un jour je lui rappelai notre première entrevue au Théâtre-Italien, et je lui demandai pourquoi elle ne m'avait pas salué.

Elle se mit à rire comme une folle, et, voyant que j'insistais : Cela vous fâchera ! me dit-elle.

— Je vous promets que non...

— Eh bien ! la marquise, qui ne vous connaissait pas, et qui, tous les jours, vous voyait au balcon du Théâtre-Italien, examinant attentivement les dames et leurs toilettes..., s'était persuadée et m'avait dit que vous étiez un artiste... qui venait là par état et pour se

tenir au courant des coiffures ou des modes...

— C'est-à-dire que vous m'aviez pris pour un coiffeur ou un tailleur?

— Vous étiez alors d'une élégance à le faire croire...

— Et voilà pourquoi vous ne m'avez pas rendu mon salut?

— C'était mal..., mais la marquise m'en aurait fait un crime, ou, pis encore, se serait moquée de moi... J'avais seize ans, j'entrais dans le monde... je ne savais rien ; mais cependant , le lendemain, j'en avais eu des remords, et si j'avais eu votre adresse...

— Eh bien !

— Je vous aurais prié de venir me coiffer, ou me prendre la mesure d'une amazone I

— Ah! plût au ciel! m'écriai-jc vivement; j'aurais été trop heureux!

— Pourquoi? me demanda-t-elle naïvement.

— Pourquoi, m''écriai-je avec passion, ah ! Nisida , ne m'avez-vous jamais deviné... vous, mon premier, vous, mon seul amour?...

— Taisez- vous... taisez-vous, me difelle à voix basse; ce que vous dites là

à Nisida , la duchesse pourrait l'entendre et se fâcher !...

Et elle retira doucement sa main , que j'avais prise... Mais elle semblait

émue Ses yeux rencontrèrent les

miens avec une expression que je ne lui avais jamais vue... Je crus qu'elle allait me dire : Je vous aime! et elle me dit froidement: Allez-vous-en, laissez-moi I II fallut la quitter... Je revins le lendemain; elle n'était pas visible, elle était indisposée : toute la semaine il en fut de même. ""

— Vous êtes trop heureux, lui dis-je... Elle vous aimait!

— Hélas! un instant je le crus; mais

il était dit qu'avec elle, la présomption me porterait toujours malheur. J'eus bientôt la preuve du contraire, et des preuves dont il me fut impossible de douter. 11 était tout naturel que, pour savoir des nouvelles de sa santé, je m'adressasse au vieux médecin qui m'avait présenté dans la maison.

Le docteur d'Hérissel avait une riche clientelle et une immense réputation comme médecin... C'était un homme des anciens jours et des anciennes méthodes qu'il avait constamment pratiquées et surtout défendues contre toutes les innovalions. 11 avouait franche- Kaentque depuis Hippocrate, la méde-

cine n'avait pas fait un pas. On tuait, de mon temps , disait-il avec bonhomie à sescliens; maisM. Broussais tue aussi , et l'homéopathie fait comme M. Broussais; alors, à quoi bon changer pour ne pas trouver mieux? à quoi bon tous ces jeunes docteurs? le risque étant le même, choisissons le médecin, ou plutôt le danger le plus connu, c'est-à-dire le plus ancien, et me voilà!

Il y avait long-temps que le docteur d'Hérissel me connaissait, je lui devais le jour, disait-il gaîment, car il m'avait mis au monde, et depuis il ne m'avait jamais perdu de vue, il m'avait soigné lors de ma blessure, et j'avais pu juger

Page 1