II
alors de l'ami lié qu'il me portait, car, lui, d'ordinaire si sec et si tranchant , écoutait les avis et même les demandait.
Lorsque je l'interrogeai sur la santé de la duchesse, il me regarda bien en face, prit une prise de tabac dans sa tabatière d'or, ornée du portrait de deux souverains, et me dit d'un air goguenard : Ce n'est pas elle qui est la plus malade, Georges, mon ami, c'est toi.
— Quand ce serait vrai, docteur, je m'adresse à vous, guérissez-moi?
— Est-il bien certain que tu veuilles
être guéri, le dcsires-tu franchement?
— Oui , lui dis-je avec fermeté.
— Eh bien ! la guérison ne sera pas longue; je vais l'opérer d'un mot, et il aspira une seconde prise.
— Parlez donc, lui dis-je avec impatience, ce mot?...
— Ce mot, c'est qu'elle ne t'aime pas.
— Je le sais, répondis-je , et cela ne me guérit pas encore.
— Ah ! la dose n'est pas assez forte... J'ajouterai donc une pilule à l'ordonnance. Une fâcheuse pilule C'est
qu'elle en aime un autre!
— Cela n'est pas possible... Cela n'est pas, m'écriai-je avec rage !
— Voilà de mes malades, qui veulent être guéris et qui se révoltent contre les médecins!
— Eh! qui donc... qui donc? conlinuai-je sans l'écouter.
— Je ne le dis qu'à toi au moins, car la duchesse est ma cliente, et les secrets de mes cliens me sont sacrés... Il est vrai que celui-là, elle ne me l'a pas confié... Et puis c'est pour toi, c'est pour te rendre à la raison !
Pendant qu'il parlait ainsi, je rassemblais toutes mes forces pour ne pas
me trouver mal... mais je me sentais mourir.
Le docteur continua avec le même calme.
Pendant la première année de son mariage, le duc ne voyait personne, ne recevait personne qu'un cousin à lui, qui habitait dans son hôtel.
— En êtes-vous sûr?
— Je l'y voyais tous les jours. Ce cousin ne quittaitpas la jeune duchesse, l'accompagnait partout, ne laissait personne approcher d'elle; en un mot, exigeant, sévère et jaloux comme un tigre.
24C LA MAlTr.ESSE ANONYME.
— Vous croyez!
— La duchesse s'en plaignait à moi.
— Ce n'est pas une raison.
— Attends donc , je laisse de côté toutes réflexions, toute supposition; la médecine ne marche qu'avec des faits, et je vais en donner que je regarde, moi, comme authentiques et irrécusables.
Uempereur Napoléon demandait...
— Docteur , m'écriai-je avec impatience , il ne s'agit pas ici de Napoléon.
— Si vraiment, l'empereur Napoléon
demandait à mon confrère Corvisard si un homme qui se mariait à cinquante ans avait quelque chance d'avoir des héritiers. Corvisard répondit ; Sire, à cinquante ans, on en a quelquefois; à soixante, rarement; à soixante-dix, toujours.
— Et ce parent , quel est-il 1 où est-il?
— A Paris , depuis huit jours , et, depuis ce temps, la duchesse a refusé de vous recevoir, sa porte vous est fermée.
Je restai attéré, confondu... Que dire?
que répondre? que faire surtout? s'ex-
248 LA UAITRESSE ANONYME.
posera une nouvelle visite... C'est le parti que je pris. Celte fois seulement, je demandai monsieur le duc, et je me présentai chez sa femme. La duchesse n'était pas seule, elle était avec son cousin, qui , assis près de la cheminée, me tournait le dos quand j'entrai; à ma vue Nisida pâlit... Mais enfin, faisant tous ses efforts pour se remettre de son trouble... elle me présenta ellemême ce parent que je détestais avant de le connaître, et que devins-je quand s'offrit à moi le major Hollyday, cet Irlandais que vous savez, et que je ne connaissais que trop bien?
C'est avec lui que je m'étais battu
deux ans auparavant, et, dans ce moment, je ne cherchais que les moyens de recommencer. Mais comment? mais sous quel prétexte?... 11 fallait attendre I d'autant plus que, pour mon malheur, et comme pour me narguer, l'impassible major était l'homme le plus poli des trois royaumes. Notez aussi que je ne voulais pas être l'agresseur, ce qui rendait l'occasion plus difficile; mais enfin, elle se présenta! C'était ici, à la campagne : un jour que nous étions à cheval , en pantalons blancs, il m'éclaboussa de la tête aux pieds d'une façon si complète et si grotesque, qu'il ne put retenir, en me voyant affublé de la sorte, quelques raille-
250 LA MAITRESSE ANOZSYME.
ries innocentes, que je trouvai les plus mordantes et les plus injurieuses du monde. En vain les jeunes gens qui étaient avec nous voulurent nous séparer; je lui demandai raison de l'esprit qu'il avait fait à mes dépens, en des termes qui ne lui permirent pas de refuser, car il est brave, vous le savez. Mais cette fois j'avais le choix des armes, et je voulus combaltre de près... à l'épée; c'était pour le lendemain. Quelque secret que j'eusse réclamé pour cette rencontre, la duchesse en fut instruite... et si j'avais pu douter de son amour pour son cousin, j'en aurais eu la preuve irrécusable à son trouble et à son désespoir! Elle était
ce soir-là dans un état à faire pitié... 11 y avait du monde chez elle, elle avait été obligée de recevoir! Heureusement , comme hier , un mal de tête affreux, une migraine, vinrent à son aide, et c'est à cela que je faisais allusion dans cette plaisanterie que vous avez trouvée si déplacée et dont moi seul connaissais la portée. Un instant, et quand tout le monde se retira, je restai seul avec elle... car, malgré moi, j''avais voulu la voir encore... avant de mourir peut-être ! Les yeux pleins de larmes, elle me dit rapidement: Je sais tout... Ce fatal combat... qu'il n'ait pas lieu... je vous en prie... et elle joignait les mains en suppliante.
— Ah! me prier pour lui ! m'écriai-je; c'est trop fort, et je m'enfuis avec toute ma colère, qui devait être fatale à mon adversaire, car le lendemain je l'attaquai avec tant d'impétuosité et de rage, que sa nature flegmatique et tranquille en fut toute déconcertée; et, malgré son adresse, son épée se trouva engagée si malheureusement, que, d'un coup de poignet, je la fis sauter à dix pas. Hélas! il se trouvait sans défense et je ne pouvais continuer. A mon tour, lui criai-je , à vous donner la vie, mais, plus généreux que vous, je ne vous oblige pas à la demander, prenez-la sans condition.
LA MAITRESSE ANONYME. 2o5
Le soir j'allai au château, oii sans pitié, sans pudeur, la duchesse qui savait déjà Tissue du combat, ne craignit pas de laisser éclater toute sa joie à mes yeux; elle osa me remercier hautement de ce que j'avais fait pour son cousin. Et pourtant, voyez ma folie, 'je doutais encore!... je me répétais à chaque instant : Le docteur se trompe! Mais peut-on se tromper 5oi-même? peut-on révoquer en doute le témoignage de ses yeux et de ses oreilles?
— Quoi! vous avez vu!
. — Oui, monsieur, vu et entendu
plus que ce dernier trait; et après
234 LA MAÏTPxESSB ANONYME.
cela vous jugerez s'il me reste même le bonheur de douter encore... Il y avait chez elle , à la campagne , un bal, une fête.., c'était celle de son mari. Toutes les dames étaient montées au premier étage du château pour mieux voir le feu d'artifice que l'on tirait sur la pelouse ; moi j'étais resté en bas sur la terrasse où je me promenais seul en rêvant à elle, toujours à elle... qu'il m'est plus facile de haïr que d'oublier Je fus
tiré de ma rêverie par les pas d'un promeneur qui venait à moi; c'était le major!! Encore lui... qui se trouvait sur mon chemin, et j'allais quitter la terrasse solitaire qu'il était
venu me disputer, lorsque des fenêtres du premier étage j'entends des cris d'effroi. Une lampe , un candélabre placé près d'une croisée avait mis le feu à un rideau, de là à une draperie; en un instant la salle avait été en feu... et la foule effrayée, se précipitant vers la même issue, augmentait le désordre au lieu de le diminuer. Une femme paraît à la fenêtre qui donnait sur la terrasse.... J'avais déjà reconnu Nisida, et, saisissant une longue échelle que les jardiniers avaient laissée couchée à terre sous la fenêtre , je montai , je volai à son secours...
et arrivé près d'elle, je lui tendais les bras pour la sauver...; mais, hors
256 LA MAITRESSE ANONYMeI
d'elle - même , pâle , échevelée , ne voyant rien, ne pensant à rien qu'à son enfant qu'elle serrait contre son cœur, elle le jota clans mes bras en me disant d'une voix étoufTée que moi seul pus entendre : u Tiens... sauve ton fils!!»
Immobile, stupéfait... je regardai autour de moi et je vis derrière... à quelques échelons plus bas, l'inévitable major qui , avec son flegme ordinaire, montait lentement h l'assaut, et qui, dans ce moment, était presqu'au même niveau que moi ! Dans son trouble, Nisida avait cru s adresser à lui!
Pouvant à peine maîtriser ma colère, je lui donnai, ou plutôt je lui jetai cet enfant; ce n'était pas moi, c'était lui que cela regardait... Il le descendit à terre avec précaution, tandis que moi , prenant Nisida qui venait de se jeter dans mes bras, Nisida, plus belle que jamais, et dont le cœur battait d'effroi contre le mien ; Nisida que j'aurais voulu étouffer et que j'étais indigné d'aimer encore!... je la déposai sur le gazon , près de son enfant, et je m'enfuis, lui jurant un adieu éternel!
— Éternel!
— Oui, monsieur, cela dura trois II. 17
258 I.A MAITRl'SSE ANONYME?
jours; je restai trois jours sans la voir, mais encore occupé d'elle; car je passai tout ce temps à la mépriser, à la maudire, à me répéter ces mots fatals : ... Tiens, sauve ton fils!... qui retentissaient sans cesse à mon oreille comme une clofche de mort. Enfin, le quatrième jour, il me fut impossible d'y tenir plus long-temps, je courus au château. D'ailleurs, le duc son mari n'était pas bien portant; ce n'était pas pour elle, c'est pour lui que j'y allais... J'y rencontrai le docteur assez inquiet de son malade... non que le mal fût violent; mais le duc est bien vieux, dit-il, c'est le commencement de la fin ! Nous passâmes en-
semble dans l'apparlement de la duchesse, un vaste appartement où elle était seule avec le major... Leurs fauteuils étaient à vingt pieds de distance, le major lisait le journal... et Nisida bâillait. Je poussai le docteur en lui montrant ce Iwbleau.
— Je n'ai jamais dit que cela durât encore, me répondit-il à voix basse, le mal a eu son temps, sa période ordinaire; fièvre inflammatoire qui se termine en maladie de langueur.
Le major se leva, emmena le docteur hors de l'appartement, sans doute pour
260 LA MAITPxESSE ANONYME.
lui parler de son noble cousin, et je restai seul avec Nisida.
— Je sais tout, lui dis-je, en tâchant de modérer mon émotion, je connais votre secret.
— Ah ! s'écria-t-elle, je suis perdue... Puis , d'une voix suppliante : Taisezvous alors... taisez- vous !... Pas un mot! et comme ne pouvant supporter ma vue, elle cacha sa tête dans ses mains et elle se mit à pleurer, et ses sanglots soulevaient la mousseline transparente qui couvrait sa poitrine.
Toute ma colère tomba devant un tel désespoir. Oui, je me tairai, lui dis* je, je vous le jure, je n'en parlerai
qu'à vous, et alors je lui racontai lentement ce que je savais... ce que j'avais] entendu... Mais le croiriez-vous, monsieur? à mesure que je parlais... elle relevait sa tête cachée entre ses mains, et me regardait à travers la grille rosée que formaient ses petits doigts; elle avait séché ses larmes ; le calme revenait sur son front et le sourire sur ses lèvres. Oui, monsieur, pendant que je l'accusais d'avoir aimé le major, pendant même que je lui parlais de son fils, le fils du major, elle semblait respirer plus librement; un air de satisfaction se peignait sur tous ses traits.
— Quoi ! ce n'est que cela ! dit-elle
262 LA MAITIIESSE ANONYME.
avec un air de naïveté inconcevable.
— Ah ! j'avoue qu'à ce mot il me fut impossible de contenir ma colère , j'éclatai en reproches, et, dans ma fureur, dans mon désespoir, dans mon amour, je passai sans^doute toutes les bornes; et elle, sans se fâcher, et me regardant d'un air de compassion, me dit seulement ces mots :
— Ah 1 Georges, que vous serez malheureux un jour de tout ce que vous me dites là !
— Vous ne l'aimez donc plus! m'écriai-je.
— Non! me dit-elle. Et il y avait
LA JIAITRESSE ANONYME. 263
dans ce mot une expression, une tendresse que je ne puis vous rendre.
Alors, ému et attendri, c'est moi qui me mis à pleurer I Je tombai à ses genoux... Et moi, Nisida, moi, lui dis-je, moiquivousaime depuis si long-temps, je n'aurai jamais rien... rien obtenu de vous.
Elle sourit tristement; et, posant sa main sur mon front brûlant, elle murmura ce mot : Insensé!
— Oui, m'écriai-je, je suis un insensé, à qui vous avez ravi le repos et le bonheur, un insensé qui donnerait sa vie et son sang pour un seul baiser de vous... Et comme elle cherchait à se
dégager de mes bras : Mon Dieu! m'écriai-je avec jalousie , avec désespoir, est-il possible que quelqu'un ait jamais été assez heureux pour que vous fussiez à lui !
Dans ce moment, monsieur, je vis un sourire contracter ses lèvres... un sourire railleur... Oui , c'était cela, un sourire railleur et ironique que je ne puis vous rendre, mais qui me mit hors de moi... et depuis ce temps... toujours aussi froide, aussi sévère, ne m'accordant jamais rien, et cependant si dévouée,si bonne... si tendre que... Tenez... monsieur, je déteste cette femme-là; et maintenant que vous la connaissez, que me conseillez-vous?
— Je vous répondrai comme le docleur : Voulez-vous être guéri ?
— Oui, je le veux cette fois! je le veux de toutes les forces de mon âme.
— Eh bien... il faut l'oublier : il faut vous marier!
— C'est l'avis de ma mère, qui m'en prie tous les jours, et je m'occuperai de la personne que l'on me propose... je retournerai à Paris.
— Quand cela?
— La semaine prochaine.
— C'est trop tard, lui dis-je ! aujourd'hui même, vous oartirez avec moi, ou
VOUS êtes un homme sans énergie et sans courage.
Et Georges partit, décidé à se marier.
vu
Il paraît que mes conseils ou mes reproches avaient eu quelque influence sur Georges. Il tint bon, il resta à Paris, ne vit plus la duchesse, qui était restée dans son château, et il s'occupa, ou
plutôt il laissa sa mère s'occuper activement de son mariage. C'était un parti honorable sous tous les rapports, une bonne famille, une belle fortune. Une jeune personne fort bien élevée, pas très jolie; mais, eût-elle été un modèle de beauté, Georges, dans ce moment, n'en aurait pas été amoureux : il ne s'agissait pas d'inclinations , nous n'en avions que trop... Il suffisait d'un mariage de convenance, et celui-ci offrait toutes les garanties désirables... On s'était déjà entendu sur les conditions principales, et plus le moment approchait, et plus Georges, malgré la gaîté qu'il affectait, me semblait triste et malheureux : je me repentais presque
du conseil que je lui avais donné; mais sa mère en était si contente et me remerciait tant!... J'ai cru perdre mon fils, me disait-elle, j'ai tremblé pour ses jours ou du moins pour sa raison... car il avait des heures entières de folie et de délire où il ne me reconnaissait plus , moi, sa mère, et où il me parlait d'Elle. Voilà comment j'ai su son secret... mais maintenant, monsieur, le plus difficile est fait... Il est engagé, il a donné sa parole; pour rien au monde il ne voudrait y manquer et faire du tort à une famille d'honnêtes gens...
Ainsi le voilà sauvé... il sera heureux!... Cette idée et surtout la confiance de sa mère dissipèrent mes craintes sur l'a-
venir de Georges : il devait y avoir dans l'instinct maternel plus de réalité que dans mes prévisions. Je les laissai donc s'occupant déjà de la corbeille et des préparatifs du mariage, qui devait avoir lieu vers la fin du mois. Je retournai h la campagne surveiller mes ouvriers et promettant de revenir à Paris pour la noce.
L'époque en approchait, et je calculais déjà mon départ, lorsqu'une voiture entra dans ma cour, et Georges en descendit avec cet air de fureur que je lui connaissais et qu'il avait toujours quand il s'agissait de la duchesse. En effet, c'est encore d'elle qu'il était question.
— Et votre mariage? lui criai-je.
— Rompu à tout jamais!
— Par vous?
— Non, cela ne vient pas de moi ; j'avais promis, et j'aurais tenu ma parole quand j'aurais dû en mourir, parce que cela me faisait du bien : cela m'était nécessaire : j'étais heureux de lui prouver que je l'avais oubliée et que je ne l'aimais plus... J'avais déjà tous mes papiers; nous avions jeté avec le notaire le projet de contrat, lorsque mon futur beau-père s'avisa d'aller aux informations... d'abord dans notre cercle, dans nos alentours, où tout m'était favora-
ble; mais là il apprend que je vais souvent chez le duc et la duchesse, que je suis presque un ami de la maison, et, dans son orgueil bourgeois, flatté de voir confirmés par eux les renseignemens qu'il avait déjà sur mon compte, il arrive ! Le duc était très souffrant, et il paraît que c'est Nisida qui le reçut.
J'ignore, mon ami, ce qu'elle a dit de moi, de mon caractère, de ma conduite... beaucoup de bien, sans doute, selon son ordinaire... mais tourné d'une manière telle et avec tant d'adresse, que mon honnête homme de beau-père, qui n'est pas fort et n'entend pas malice, est revenu tout effrayé des éloges
LA MAITRF.SSIÎ ANONYME. 273
qu'on m'avait prodigués.... et, par un détour plein de convenance et de délicatesse, il nous a exprimé tous ses re grets en nous disant que, pour se marier, sa fille était trop jeune encore.
— C'est peut-être vrai !
— Elle l'est moins qu'il y a deux mois, quand il me l'a accordée, et il est évident que c'est une suite de son entrevue avec la duchesse... dont la conduite est affreuse... c'est-à-dire que c'est une ennemie déclarée, qui m'en veut, qui cherche à me nuire, que c'est entre nous maintenant une guerre ouverte, une guerre à mort. Il en sera de même de
tous les mariages que je voudrai con- II. 18
274 LA MAITRESSE ANOKYME.
tracter... Il n'y a plus moyen maintenant d'y songer et il faut y renoncer.
— Malheur auquel vous vous résignez facilement. Voie indirecte pour revenir à elle I
— Non pas, s'écria-l-il vivement, cela ne m'empêchera pas de la fuir: je quitte Paris, je quitte la France.
— Eh ! mon Dieu ! où allez-vous donc?
— En Afrique!... à Conslantine, le seul endroit où l'on se batte à présent; je viens vous faire mes adieux. Vous voyez que je suis calme et résigné... que
LA MAITRESSE ANONYME. i275
mon parti est pris; que le temps de la faiblesse est passe.
— Et vous ne la verrez pas avant votre départ?
— Non, j'y suis résolu, dit-il d'un ton ferme.
— Vous avez raison.
— Oui, j'ai raison... car je ne partirais pas. Puis rougissant de ce souvenir: Adieu, me dit-il; vous ne me reverrez plus, ou vous me reverrez guéri !
-• Quelques jours après, il était à Marseille et voguait vers l'Afrique, où son régiment allait rejoindre le maréchal
5â76 LA MAITRESSE ANONYME.
Clauzel. Il assista h cette première campagne, si pénible et si désaslrcuse : il m'écrivit :
« Nous n'avons point réussi. Je n'ai « été que blessé, j'espérais mieux; mais a le malheur s'attache toujours h moi; « rien de ce que je veux, n'arrive. Je ne fi puis vivre heureux, ni mourir gio- « rieusement. Ma blessure sera lon- « gue, mais non pas dangereuse. Dites- « le h ma mère, et après elle , aux per- « sonnes qui pourraient s'intéresser à « moi... s'il y en a encore. »
Ce qui signifiait : allez voir la duchesse ; donnez-lui de mes nouvelles, et de plus cela voulait dire : donnez-
LA MAITKESSE A.NONYME. 277
moi des siennes? ce que la raison eût peut-être blâmé... Mais ce pauvre garçon était malheureux et souffrant; je n'eus pas le courage d'être raisonnable, et, pour lui donner la légère satisfaction qu'il me demandait, je me rendis au château et m'informai de la santé de mon noble voisin.
iiy Le duc était fort mal, sa femme ne quittait pas son appartement ; je fus témoin des soins touchans qu'elle lui prodiguait, et le docteur me dit à demivoix : C'est toujours ainsi depuis deux mois; si jeune, si délicate et si courageuse! elle passe les nuits auprès de ce vieillard égoïste et morose, et le soigne.
comme un père. Il est vrai qu'elle eût été sa petite-fille... mais ce n'est pas une raison. » J'admirais comme lui tant de bonté unie à tant de charmes 1 Plus je regardais ce front calme et serein , siège de la candeur et de la vertu... et moins je pouvais ajouter foi aux idées de Georges. La porte s'ouvrit; entra le major. J'observai avec attention : à peine si elle s'aperçut de sa présence, et, sans jeter les yeux de son côté , elle continua la lecture qu'elle faisait au vieillard ; c'était celle du journal : nouvelles extérieures; Armée d'AJrique... A ce mot, sa voix baissa, et à mesure qu'elle lisait le récit de l'assaut et de la retraite, ses mains trem-
LA MAITRESSli ANONYME. 279
blaient, sa voix devenait plus brève,
moins intelligible et plus pressée
comme si elle eût hâte d'arriver à la fin du bulletin... au point que son mari lui cria plusieurs fois : Pas si vite ; et le major Hollyday, ennemi naturel de la vivacité, attesta lentement qu'il n'y avait pas moyen de la suivre.
— Recommencez, lui dit le duc.
La pauvre femme eut un mouvement d'angoisse impossible à décrire; et cependant, après avoir levé les yeux au ciel comme pour lui demander du courage, elle allait reprendre l'éternelle lecture. J'eus pitié d'elle, et, pour abréger son tourment, je déclarai que j'a-
280 LA MAITHISSR ANOYME.
vais (les nouvelles directes et positives de révénement, une lettre de M. Georges. Tous ceux qui étaient là , et même le malade, firent un mouvement, excepté Nisida, qui restait immobile; mais ellejetasur moi un regard qui semblait me remercier, un regard où brillait une tendresse si vive et si pure!... les anges doivent regarder ainsi, et, dès ce moment sa cause fut gagnée... Je ne me chargeais de rien comprendre ni de rien expliquer... ce que je savais et ce que j'aurais juré, c'est qu'elle n'était point coupable.
A peine avais-je fini ma lecture, que son front avait renris sa sérénité habi-
LA MAlTRLSSIi ANONYME. 281
tuellc. Elle me chargea de quelques mots (le bienveillance et d'amitié pour M. Georges; puis, reportant les yeux vers son mari, elle ne le quitta plus, ne s'occupa plus que de lui, comme si elle eût voulu expier par un nouveau zèle le peu d'instans donnés à une autre pensée , qu'à celle de ses devoirs.
Par malheur, des soins si généreux et si assidus devaient être inutiles; le docteur avait prophétisé juste, etle duc, condamné par son âge plus encore que par la Faculté, laissa bientôt un beau château, une veuve charmante et une fortune immense.
La duchesse passa les six premiers
i282 LA MAITRESSE ANONYME.
mois (le son deuil seule à la campagne avec son fils; elle ne voulut voir personne ; elle ne reçut personne , pas même son cousin le major; circonstance dont je pris note.
Il est vrai que, bien avant Tannée écoulée, le château avait été rouvert à la société : toute celle des environs y affluait. Le major n'y demeurait plus, mais on l'y voyait très souvent, et bien d'autres encore , tous les élégans de Paris; ceux du moins qui aiment les jolies veuves et les grandes fortunes, venaient assidûment, et il y en avait beaucoup.
Nous avions même fait du tort aux courses de Chantilly, et le maître de
poste de La Ferté prétendait, avec un sentiment de fierté pour le pays, qu'il n'avait jamais vu autant de calèches que cette année.
Une nouvelle, cependant, diminua l'ardeur des prétendans : on apprit que le major Hollyday , le plus proche parent du défunt, s'était mis sur les rangs et affichait hautement ses prétentions à la main de sa cousine.
Bientôt le bruit courut que sa recher»
che était agréée. Il y eut des paris pour et des paris contre; toujours comme aux courses de Chantilly.
Quant à moi, je l'avoue, je tremblais,
284 LA MAITUKSSE ANONYME.
et n'aurais ose parier mainlcnant pour personne.
L'année de deuil élaitéeoulée depuis un mois, et des personnes bien instruites, entre autres notre maire, qui le tenait d'un de ses confrères d'une commune voisine, assurait que la première publication serait pour dimanche prochain.
Je réfléchissais h tout cela au coin de mon feu, lorsque ma porte s'ouvrit, et un officier me sauta au cou : c'était mon ami Georges, qui s'écria : « A nous cette fois-ci ! h nous Constantine ! Toutes les campagnes, par bonheur, ne se ressemblent pas, et les succès de cette année
LA MAITRESSE ANO^iYME. 28u
ont glorieusement réparc l'échec de l'année dernière. Notre artillerie a fait des miracles. C'est un général d'artillerie qui avait le commandement en chef, et qui va, dit-on, être nommé maréchal.
— Tant mieux, les officiers qui ont commandé sous lui vont sans doute aussi avoir de l'avancement.
— C'est possible... I^iais vous savez que je n'ai pas d'ambition... Tous mes désirs étaient de revoir la France et de retrouver mes amis.
— 11 y en a , lui dis-je, que vous ne retrouverez pas : le duc est mort.
— Je le savais , me dil-il d'un air préoccupé... et il garda le silence.
Je devinais bien ce qu'il attendait de moi. Il ne voulait pas me parler de la duchesse; mais il espérait que, le premier, j'amènerais la conversation sur ce sujet; j'y avais une répugnance mortelle : les mauvaises nouvelles s'apprennent toujours assez vite...
Je revins donc à Constantine, il ne me répondit que par des monosyllabes; j'insistai de nouveau, et, cette fois, il me reçut comme un Bédouin, comme un Arabe, comme il n'aurait pas reçu Achmet-Bey lui-même.
— Parbleu! me dit-il avec impatience,
nous avonsle temps Je parlerbatailles, quelles nouvelles en ce pays-ci?
— Il fallut bien alors lui faire part de la demande en mariage du major irlandais.
— Cela devait être, me répondit-il
froidement : je devais m'y attendre
Il est tout naturel qu'elle épouse le père
de son enfant C'est convenable; et
a-t-elle accepté?
— On dit que oui.
— Et quand ce mariage?
— Très prochainement, à ce qu'on dit.
Alors, il devint furieux et s'emporta contre la duchesse, selon son habitude; car sa vie entière n'était qu'une colère continuelle contre elle! lui qui, pour tous les autres, était l'indulgence et la bonté mêmes.
— Mais, lui dis-je, vous approuviez tout à l'heure ce mariage ; vous le trouviez convenable.
— Je ne dis pas non; mais puis-je trouver convenable une union aussi prompte ! Au bout d'un an , à peine veuve, n'est-ce pas blesser toutes les bienséances que d'afficher une tendresse si vive et si empressée elle qui
me jurait, avant mon départ, qu'elle ne
l'aimait plus... Mais, dès qu'elle le disait, je ne devais eu rien croire... car cette femme-là a passé toute sa vie à me tromper ou h se jouer de moi.
Et il marchait à grands pas dans la chambre, et probablement Nisida n'en eût pas été quitte pour cette première tirade. D'autres allaient suivre immanquablement, lorsque Georges fut arrête dans son premier accès par l'entrée du maire, qui avait un air de triomphe.
Je devinai qu'il avait une nouvelle.
C'est quelque chose en province qu'une
nouvelle dont on est possesseur. C'est
de l'occupation et de l'importance pour
toute une journée !
if. 19
— Une nouvelle ! s'écria M. le maire, une nouvelle étonnante et imprévue!
La duchesse ne se marie pas!... le niajorest refusé.... positivement refusé. Il a repris des chevaux pour Paris ; la nouvelle est certaine.
292 LA MAITRESSE ANONYMK.
— De qui la tenez-vous?
— Du maître de poste.
D'après une pareille autorité, le doute n'était plus permis, et j'éprouvai un vif mouvement de joie. Quant h Georges, il venait de s'emporter trop violemment contre Nisida, et sa colère était montée trop haut pour redescendre brusquement et sans transitions. Aussi , et après[^le départ du Maire , murmura-t-il entre ses dents :
— Qui sait si cela est vrai? qu'en saitelle elle-même? Elle a tant de bizarrerie, tant de caprices... Et pourquoi refuser son cousin? pour faire quelqu'autre choix qui ne vaudra pas mieux.
LA MAITRESSC ANONYME. 293
— C'est possible, lui dis-je en le regardant , ou pour rester libre.
— Oui , vous avez raison, s'écria-t-il, saisissant avidement une occasion de reprendre sa colère... pour être libre et coquette à son aise, pour tenir la balance entre vingt rivaux, pour les désespérer tous, et n'en choisir aucun.
— Vous êtes bien sévère envers elle.
— Je suis juste... après la manière dont elle m'a traité, après tous les torts qu'elle a eus envers moi.
— Il serait plus généreux de les oublier, maintenant surtout qu'elle est malheureuse.
294 LA BIAITRESSE ANONYME.
— Malheureuse ! s'écria-t-il avec émotion. Vous croyez qu'elle est malheureuse!!... et toute sa colère tomba.
— Elle a besoin de la présence et de la consolation de ses amis. N'irez-vous pas lui faire une visite?
— A quoi bon? Entourée comme elle l'est, aura-t-elle seulement le temps de me recevoir?
— Qu'importe? vous laisserez votre nom... vous aurez du moins rempli un devoir indispensable. Vous lui devez une visite de deuil et de condoléance.
— Vous le pensez?
— Vous ne pourriez y manquer
quand vous devriez vous faire violence.
— Allons donc ! puisque vous le voulez... j'irai demain.
Puis, il reprit et ajouta :
— Je ne pourrai pas.
— Allez-y ce soir.
— Il fait bien mauvais temps, et ce n'est guère agréable : n'importe!
D'un air de mauvaise humeur, il prit son chapeau et partit. Le pauvre garçon en mourait d'envie.
Ce qui se passa dans cette entrevue...
je ne l'ai su que depuis; mais il me l'a répété tant de fois, qu'il me serait impossible d'en oublier un mot!
D'abord, ce ne fut pas sans une émotion bien grande que Georges aperçut de loin ce château qui renfermait son bonheur, son tourment et toutes ses espérances! Elle était libre, il est vrai , mais en serait-il plus avancé? Et quel accueil allait-il recevoir? Jamais, se disait-il, elle ne m'a avoué qu'elle m'aimait; et, rappelant à son souvenir tout ce qui s'était passé entre lui et la duchesse... il était obligé de convenir que, fidèle à tous ses devoirs, elle ne c'était montrée à lui que comme une
amie tendre et dévouée; que, du reste, inflexible et sévère, elle ne lui avait jamais accordé la moindre faveur, ni donné le moindre espoir.... et, si réellement elle n'avait pour lui que de l'amitié, pourquoi changerait-elle maintenant?
11 entra dans la cour du château ; le cœur lui battit en demandant madame la duchesse, et bien plus fort encore, quand on lui eut répondu qu'elle était seule au salon.
— Ah .'elle est seule !.. dit-il avec embarras. Dans ce moment, il eût presque mieux aimé qu'il y eût du monde ; mais il n'avait pas le choix : il monta lente-
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ment les degrés en pierre du vaste escalier, traversa l'antichambre où se tenaient plusieurs domestiques portant encore la livrée de deuil. L'un d'eux ouvrit les grandes portes du salon : madame n'y était pas. Georges eut un mouvement d'effroi. Elle était dans un très petit boudoir attenant à la pièce principale , et quand on annonça M.
Georges, elle se leva et lui fit signe de s'asseoir.
Du reste, ni étonnement, ni émotion... Le domestique sortit.
Georges fut d'abord attéré d'une réception aussi cérémonieuse : la froideur de la duchesse le gagna malgré
lui, et, balbutiant avec peine quelques phrases banales , il lui demanda des nouvelles de sa santé.
— Très bonne , répondit Nisida en s'inclinant. La conversation en resta là, et Georges, pour la ranimer, lui dit:
— Vous êtes seule dans ce vaste château?
— J'attends du monde... des amis qui doivent arriver ce soir et venir passer quelques jours avec moi.
Georges n'osa pas demander qui l'on attendait; mais il répéta... Ah! ce sont des amis qui doivent arriver...
— Oui , monsieur.
La conversation s'arrêta encore. Cette fois ce fut la duchesse qui reprit la parole.
— Vous venez de Constanline, monsieur Georges, dit-elle.
— Oui, madame.
— On assure que cela a été admirable ! et Georges, interdit... calculait en lui-même si, pour soutenir la conversation, il n'allait pas être obligé de faire le récit du siège, lorsque, en ce moment, plusieurs voitures roulèrent dans la cour, et Georges bénit les importuns qui venaient interrompre ce pénible tête-à-tête.
Les portes du salon s'ouvrirent brusquement : on entendit marcher ou plutôt courir. Quelqu'un se précipita dans le J3oudoir : c'était Julia, qui, apercevant Georges et la duchesse, dans cet endroit retiré, tous deux, le soir et en léte-à-tête... s'écria en riant et en embrassant Georges : Enfin, vous savez tout, l'inconnue s'est fait connaître !
Georges, stupéfait, hors de lui
poussa un cri de surprise, ou plutôt d'effroi, en voyant la duchesse tomber sans connaissance sur le divan du boudoir.
— Quoi! vous ne saviez pas! s'écria Julia désolée Malheureuse, qu'ai-je
fait? Voici mon mari et mon frère qui entrent dans le salon; courez au-devant d'eux... je reste auprès d'elle. Et Georges, sans savoir ce qu'il faisait, s'élança dans le salon, où il reçut les embrassemens du comte de Vareville et de Constantin, qui arrivaient de leur ambassade. Constantin avait commencé, sur ses succès diplomatiques, un récit dont Georges n'avait pas entendu un mot, lorsque rentra Julia. — Ne vous effrayez pas, dit-elle. La maîtresse de la maison est un peu indisposée; dans une demiheure il n'y paraîtra plus : elle me charge, en attendant, moi, son amie intime, de faire les honneurs et de commander à sa place. A dix heures le
souper; d'ici là, chacun peut s'installer dans ses appartemens.
Bravo I s'écria Constantin. Je ne suis pas d'une tenue présentable, pas plus que monsieur l'ambassadeur; et quand il s'agit de faire sa cour à une jeune et jolie veuve, il faut paraître avec tous ses avantages.
Les deux hommes sortirent du salon :
il était temps, Georges n'y tenait plus... il suffoquait. Mais, grâce au ciel, il était libre... il était seul avec la comtesse, et, dans un trouble inexprimable, il tomba à ses pieds.
— Que faites-vous? que faites-vous?
004 LA MAÏTlvESSIi ANO.NYME.
lui dit-cllc en riant; Georges, mon ami, vous vous trompez ! vous n'avez rien à me demander , rien à attendre de moi... qu'un récit... que je vous dois depuis long-temps, j'en conviens et je suis prête à m'acquitter... si vous voulez vous relever, vous asseoir à côté de moi, vous calmer, et surtout ne pas trembler comme vous le faites, ni regarder à chaque instant du côté de ce boudoir parce que, lorsque je parle, j'aime qu'on m'écoute ; d'ailleurs Nisida n'y est plus. Ce boudoir donne dans ses appartemens , et elle vient d'y remonter.
Georges alors promit attention et
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silence; et, sans aucun préambule, la comtesse lui dit : n abni. .
« Nisida est mon amie intime; nous avons été élevées ensemble. Plus âgée qu'elle, je fus mariée la première; plus tard, et bien malgré moi, sa famille lui fit épouser le vieux duc de "*, qui était d'origine irlandaise, pair d'Angleterre et pair de France, ami et favori du roi Charles X. Tout se trouvait dans ce mariage... excepté un mari. De plus, il y avait un cousin, seul parent et seul héritier du duc... le major Hollyday, qui était furieux de se voir enlever une si belle succession; mais il se consola en pensant que son illustre parent était presque septuagénaire, qu'il n'y avait